Makery

La Ville de Paris s’engage pour l’urbanisme transitoire

Les signataires de la Charte aux Grands Voisins ce 26 août. © Les Grands Voisins

Ce 26 août aux Grands Voisins, la Ville de Paris et des acteurs publics et privés ont signé une « charte pour le développement de l’occupation temporaire comme outil au service du territoire parisien ». Décryptage.

Ce lundi 26 août aux Grands Voisins, un nouveau jalon dans l’histoire du mouvement de l’urbanisme transitoire était posé avec la signature d’une « charte en faveur du développement de l’occupation temporaire comme outil au service du territoire parisien » à l’initiative de la Ville de Paris. S’engageaient ce jour-là une quinzaine d’acteurs privés et publics : bailleurs, promoteurs, foncières, aménageurs, allant de SNCF Immobilier ou RATP Group, à la RIVP, Élogie-Siemp, la Sorêqa ou Quartus, pour n’en citer que quelques uns.

L’urbanisme transitoire – l’occupation temporaire de bâtiments vacants – existe depuis toujours, avec notamment en France l’essor du mouvement squat dans les années 80. C’est ce que retraçaient Paul Citron et Simon Lasney de la coopérative Plateau Urbain dans le grand entretien d’été accordé à Makery, en évoquant le développement, la mise en visibilité, la multiplication et la professionnalisation de ses acteurs par l’instauration progressive d’un cycle de confiance entre propriétaires et occupants.

D’une méfiance généralisée à l’égard d’occupants potentiels squatteurs, le phénomène de l’urbanisme transitoire a su mettre d’accord porteurs de projets associatifs, puissance publique qui voit dans ces occupations une manière d’imaginer une ville plus inclusive et propriétaires ravis de valoriser un bien vacant. Ce climat de confiance s’est installé par le jeu d’acteurs à l’interface de deux mondes comme Plateau Urbain mais aussi Yes We Camp ou Soukmachines ainsi que par le rôle exemplaire de projets emblématiques comme les Grands Voisins (mais aussi bien sûr la Halle Papin, le Pavillon du Dr Pierre, Vive Les Groues, Les Petites Serres, Les Cinq Toits, le 6b, l’Orfèvrerie et Re-Storela Padaf…) qui consacrent une journée de réflexion le 26 septembre prochain pour tirer les enseignements de ces cinq années d’occupation et imaginer des manières de déployer les bonnes pratiques initiées dans le 14ème arrondissement parisien sur d’autres territoires.

Une vision commune

L’essor récent de l’urbanisme transitoire consacre une manière alternative de créer la ville, plus souple, ouverte à la métamorphose, attentive aux usages suscités et à la co-présence de publics variés. Il est avant tout à la convergence de métiers et de mondes professionnels différents dans la fabrique de la ville et favorise le dialogue au sein d’un spectre étendu d’acteurs qui, à mesure, de partenariats en divorces, de tribunes en manifestes, ont tenté de trouver les mots et défendre une vision commune pour des pratiques amenées à se développer et à essaimer sur l’ensemble du territoire national (avec notamment une politique volontariste de l’Etat avec le programme « Nouveaux Lieux, Nouveaux Liens » et 100 millions d’euros débloqués pour le développement de tiers-lieux).

Photo d’une partie des bâtiments de l’Orfèvrerie prise depuis l’espace de réemploi Re-Store. L’Orfèvrerie est une collaboration entre Soukmachines , Manifesto et le Groupe Quartus sur le site des anciennes usines Christofle : « L’histoire du site comme le projet d’occupation temporaire font le lien entre production artisanale et production artistique, dans une approche collaborative. C’est l’esprit du réseau Fab City, dont Quartus est un membre actif. » © Soukmachines

La charte signée ce lundi 26 août défend la systématisation de l’allocation d’espaces vacants à des projets d’intérêt général. « L’urbanisme de demain est celui du déjà-là, parce qu’une ville dense ne peut pas se permettre de geler plusieurs milliers de mètres carrés de ses bâtiments pendant de longues années » peut-on lire sur le site officiel de la Ville de Paris. Paul Citron, directeur du développement de Plateau Urbain résume ses enjeux : « Elle regroupe dans ses signataires aussi bien des propriétaires publics, des gestionnaires et investisseurs privés, des bailleurs sociaux, des promoteurs immobiliers. Tous ces acteurs, aux intérêts souvent très divers, sont tous réunis autour d’un même but : mettre plus fréquemment à disposition leurs biens vacants pour des activités d’intérêt général. C’est ce qui en fait un document important et ambitieux. » Ses signataires s’engagent à respecter huit grands principes au nombre desquels l’engagement d’une démarche d’identification des sites disponibles, le partage d’expérience, l’adaptation de la redevance à la réalité économique des porteurs de projets et la transparence dans la sélection des occupants. Derrière ces principes qui devraient se muer en mesures concrètes – comme la constitution d’une comité de suivi – le principal signal de la charte est d’acter ce climat de confiance pour imaginer en commun d’autres manières d’écrire l’urbain. C’est ce que souligne Benoît Quignon, directeur général de SNCF Immobilier, signataire de la charte, dans un post LinkedIn publié sur son compte le 27 août : « J’estime que le Paris de demain doit être construit avec une multiplicité d’acteurs. L’enjeu est de renouveler notre vision en faveur d’une fabrique urbaine partagée, tenant compte des problématiques sociales, culturelles, urbaines, économiques et environnementales qui marquent le territoire parisien. »

Pour Nicolas Détrie, de l’association Yes We Camp, il y a convergence de visions et d’intérêts après que des projets comme les Grands Voisins ait pu faire leur preuve, et prouver qu’une autre ville était possible : « C’est la confirmation que les corps institutionnels regardent les initiatives portées par les acteurs du temporaire avec intérêt et que la capacité de ces projets à fabriquer la ville de manière plus incrémentale, plus inclusive et plus innovante devient une idée de plus en plus partagée. Si ce n’est de la confiance on peut parler du moins de la compréhension qu’il y a un intérêt commun à créer ces zones de test où interfèrent, in real life à échelle 1, différents acteurs de la vie en ville. La chance offerte par ces occupations temporaires est de pouvoir ‘essayer beaucoup’, tester des usages, des cohabitations, prendre des risques, car ils sont bordés par la durée définie de l’expérience. »

La ville à plusieurs

La ville à plusieurs ? Cela semble acté selon William Dufourcq, directeur des Grands Voisins et du site Les Cinq Toits pour l’association Aurore : « Cette Charte symbolise la reconnaissance institutionnelle de l’intérêt et de la valeur sociétale des occupations temporaires lorsqu’elles sont misent en œuvre avec des objectifs d’intérêt général et au service des plus vulnérables. Cette présomption de confiance de la part des institutions consistant à ‘laisser faire’ sans vouloir tout contrôler est un vrai choix politique. »

Une base solide selon Paul Citron pour continuer à convaincre d’autres acteurs et territoires : « La prochaine étape, on l’espère : d’autres signataires. D’autres acteurs publics et privés devraient signer bientôt selon mes informations, mais on attend surtout les investisseurs, les foncières, les gestionnaires d’actifs, qui peuvent être des leviers importants pour généraliser la pratique. C’est très positif que la Mairie de Paris donne l’exemple, et on espère en effet que d’autres territoires puissent rapidement l’imiter. Je pense notamment aux grands pôles d’emplois franciliens : La Défense, La Plaine Saint Denis, Val de Fontenay et Marne la Vallée, partout où il y a des ressources immobilières vides à remettre dans un usage collectif. »

Les Cinq Toits dans le 16ème Arrondissement de Paris, occupation temporaire de septembre 2018 à décembre 2020. Cette ancienne caserne de gendarmerie doit être reconvertie en logements sociaux : la Mairie de Paris a confié le site à l’association Aurore pour y accueillir des réfugié.e.s et des familles, dans l’attente des travaux. Plateau Urbain s’est vu confier le mandat de sélectionner et de faire vivre une communauté d’usager.e.s, afin d’animer le lieu, développer des activités contribuant à l’insertion et au bien-être des résident.e.s, et d’ouvrir la caserne sur son quartier. © Sarah Cantaloube

Même son de cloche pour William Dufourcq qui voit dans cette charte les balbutiements d’un changement systémique : « C’est la reconnaissance que l’urbanisme transitoire permet d’expérimenter une ville inclusive, bienveillante et pacifiée qui favorise la capacité des habitants à agir collectivement et à créer des espaces de rencontre. C’est le reflet inverse de la ville que l’on ne veut plus soit une ville trop chère qui sépare et représente un espace de souffrance au seul service du consumérisme. C’est aussi la démonstration que le seul fait d’un foncier peu cher et accessible en cœur de ville favorise l’éclosion immédiate de multiples initiatives vertueuses et création de nouveaux projets pouvant être testés dans un environnement favorable. Centrer ces occupations temporaires sur les plus faibles et les plus vulnérables permet de favoriser un environnement qui prend soin mais qui questionne aussi le modèle dominant. Le fait qu’une charte soit signée par ces acteurs institutionnels pour favoriser un urbanisme temporaire ‘social’ au sein de l’une des villes les plus chères au monde représente un geste très positif. »

Beaucoup reste à faire

L’urbanisme transitoire a donc à Paris de beaux jours devant lui bien qu’il faudra sans doute attendre un peu pour connaître les premiers effets de cette charte. Hors de question pour les acteurs de se reposer sur leurs lauriers, cette charte n’est qu’un premier jalon. La route est encore longue souligne William Dufourcq : « Il y a encore beaucoup à faire pour permettre l’essaimage d’une expérience telle que les Grands Voisins à une plus grande échelle ; la temporalité de ces occupations qui est souvent trop courte, la peur ou la méconnaissance du social et du militantisme qui doit constituer le cœur de ces occupations temporaires ou encore l’exigence de propriétaires fonciers à exiger un loyer sur une occupation temporaire qui leur fait économiser un sacré budget. »

Nicolas Détrie souligne lui aussi qu’il demeure de nombreux points de vigilance et que l’ensemble des acteurs ont la responsabilité de « veiller à ce que les objectifs d’inventivité et les valeurs d’ouverture restent au cœur des projets temporaires. Il existe dans ces interstices spatiaux et temporels à la fois l’occasion d’être capable d’accueillir ce qui n’est pas possible dans les temporalités définitives en même temps que de créer un univers des possibles comme outils de la fabrique urbaine. (…) La prochaine étape, c’est de transformer en réalité cette déclaration d’intention : que chacun de ces signataires s’engage dans la réalisation d’un premier projet qui respecte bien les ambitions de la charte : accepter une part d’indétermination, assurer des fonctions d’hospitalité, être des espaces d’expérimentation de nos modes de vie. L’étape suivante : réussir à transposer dans la ville conventionnelle les valeurs d’usage, de créativité, d’hospitalité et de liberté qui existent de manière dense dans des occupations temporaires comme les Grands Voisins. »

Lire notre entretien d’été avec Plateau Urbain.

Télécharger la « charte en faveur du développement de l’occupation temporaire comme outil au service du territoire parisien » sur le site de la Ville de Paris.