Bre Pettis, prophète déchu de l'impression 3D ? (capture écran). © Print the Legend

L’histoire accidentée de l’impression 3D

Entre frénésie, coups de génie et rendez-vous manqués, l’histoire industrielle de la fabrication additive se construit en dents de scie. Le dernier volet de notre enquête sur l’état de l’art de la fabrication numérique s’intéresse aux enjeux techno-industriels du marché.

Cherchez le mythe

Chris Anderson, l’ex-patron du magazine Wired, en est convaincu : l’impression 3D est destinée à avoir plus d’impact que le Web. Partout dans le monde, sa prophétie fait des émules. En 2014, le documentaire multiprimé Print the legend pointait l’avènement spectaculaire de la fabrication additive comme le « moment Macintosh ». Lors de sa sortie pendant le festival South By Southwest, ses deux réalisateurs Luis Lopez et Clay Tweel expliquaient avoir voulu repérer le prochain Steve Jobs et comprendre comment s’était constitué « l’archétype créé autour de cet entrepreneur mythique ». Son avatar était tout trouvé en la personne de Bre Pettis, charismatique fondateur de Makerbot, auquel Wired avait consacré sa couverture dès septembre 2012, un an à peine après le décès du fondateur d’Apple.

«Print the legend», docu de Luis Lopez et Clay Tweel (bande annonce, 2014): 

La guerre des brevets est déclarée

Sauf qu’au même moment, la success story du pionnier Makerbot commençait déjà à sérieusement battre de l’aile. En cause ? Le lancement en ce même mois de septembre 2012 de la Replicator 2, imprimante 3D de 4ème génération qui, contrairement à ses aînées, n’était plus open source mais utilisait malgré tout les améliorations techniques développées par ses contributeurs. Derrière la manœuvre, un changement des conditions d’utilisation les obligeant à renoncer à leur droit moral, ce qui fut plutôt mal vécu par la communauté. 

« Quand on est maker, décider de faire appel à la propriété intellectuelle pour en vivre ou laisser ses créations en open source pour qu’elles profitent à la communauté est un choix personnel et il n’incombe pas à une société de le faire à votre place, explique Aude Vivès-Albertini, avocate spécialisée en propriété intellectuelle et nouvelles technologies. Ces comportements sont déplorables, il faut dénoncer ces brevets et exercer une veille citoyenne pour mettre fin à ces abus. »

Car dans la guerre technologique qui agite le marché de l’impression 3D, les industriels déposent des brevets à tout va pour occuper le terrain de la R&D et couper l’élan des concurrents, créant des systèmes complexes de monopoles indus. Un réflexe bien connu dans l’industrie des télécoms. « C’est Samsung et ses dépôts de brevets en cascade. N’oublions pas que pour l’impression 3D, bon nombre de brevets sont délivrés, mais ça ne veux pas forcément dire qu’ils sont valides… », précise-t-elle.

«L’open source est une brèche ouverte.»

François Brument, designer

La polémique Makerbot n’est pas sans rappeler (en miroir inverse) l’histoire de l’informatique, quand les licences propriétaires des premiers géants de l’informatique personnelle au début des années 1980 ont été confrontées et bousculées par l’arrivée des logiciels libres. Mais elle interroge aussi la viabilité d’un modèle économique basé sur l’open source hardware. Plus que toute autre technologie, l’impression 3D marche encore en terra incognita industrielle et économique, quelque part entre brevets et licences libres, secteur marchand et modèle collaboratif.

Si elle annonce une mutation profonde des paradigmes de conception, de production et de consommation, elle marque aussi l’avènement d’une hybridation des normes jusque-là inédite pour les acteurs de l’industrie. « La notion de standard sur laquelle repose aujourd’hui la chaîne de production industrielle est remise en cause », écrit François Brument, designer et commissaire de L’impression 3D : l’usine du futur, dans le catalogue de la première exposition française d’envergure sur la fabrication additive (on y revient).

D’autres couacs jalonnent l’histoire mouvementée de l’impression 3D et de ses brevets. Au premier rang, l’avis de naissance de cette technologie. Le 16 juillet 1984, des chercheurs français de la Compagnie générale d’électricité, future Alcatel, déposent à Institut national de la propriété industrielle (INPI) leur brevet de stéréolithographie. Sauf que la Compagnie n’y croit pas, pas plus que le CNRS. Et ne renouvelle pas les frais de maintien du brevet. Trois semaines plus tard, l’Américain Chuck Hull, fondateur du géant mondial 3D Systems, dépose le sien. Et c’est ainsi que l’impression 3D deviendra américaine. 

De la saturation à la concentration?

En 2013, alléchée par le potentiel de l’impression 3D, la banque d’investissement Goldman Sachs lui consacrait une bonne place dans son rapport sur les « destructeurs créatifs », ces nouveaux secteurs qui révolutionnent puis phagocytent des marchés solidement ancrés, la classant non sans cynisme derrière la cigarette électronique, l’immunothérapie du cancer ou l’éclairage LED.

Alors que les start-ups se lançant dans l’impression 3D pullulent, Stratasys et 3D Systems consolident leurs positions dominantes en investissant massivement dans la R&D et en renforçant leurs stratégies d’acquisition. Leur terrain de chasse favori ? Les activités à forte marge, comme les services d’impression 3D, les matériaux, les plateformes de design ou encore les fabricants d’imprimantes.

«Il existe plus de 100 plateformes, c’est un marché déjà saturé alors que la demande ne suit pas!» 

Mathilde Berchon, auteure de «L’Impression 3D»

Ces stratégies d’intégration verticale accélèrent in fine la concentration du marché. La même tendance qu’a connue l’industrie du jeu vidéo désormais trustée par le triumvirat Sony, Nintendo, Microsoft. 

3D Systems le premier a attaqué les grandes manœuvres. Entre 2010 et 2014, le groupe a acquis une cinquantaine de sociétés, dont Freedom of Creation, la société du designer Janne Kytannen (depuis directeur artistique 3D Systems), en 2011, Z Corporation en 2012 ou encore le spécialiste de l’impression céramique Figulo Coporation, le français Phenix Systems et le fabricant de filaments Village Plastics en 2013.

 

Mais le plus grand coup médiatique a sans doute été porté par Stratasys avec le rachat de Makerbot en 2013 pour 400 millions de dollars. Quand on l’interroge sur la stratégie du groupe, Eric Bredin, directeur de Stratasys France, déclare : « En tant qu’entreprise 100% dédiée à l’impression 3D et ayant une volonté affichée de leadership global, nous disposons d’une force importante de plus de 140 000 machines dans le monde dont les utilisateurs nous font remonter beaucoup d’informations sur leurs besoins, en application et en développement. Peu d’acteurs disposent de cette “pierre précieuse”. »

Incontournables? Oui, mais…

Pourtant, la création du consortium 3MF s’est faite sans les deux leaders mondiaux de l’impression 3D. Derrière cette hydre, une entente mondiale de sept géants du secteur technologique (Microsoft, Shapeways, Hewlett-Packard, Autodesk, Netfabb, Dassault Systems et SLM Solutions), alliés pour « démocratiser l’impression 3D et faciliter son accès aux entreprises et particuliers ». Sauf qu’un seul fabricant d’imprimantes 3D apparaît dans le lot :  SLM Solutions. L’offensive en revient à Microsoft avec le lancement du format 3MF en mai 2015, censé être plus universel que ses prédécesseurs STL ou OBJ. Une autre manière d’imposer ses standards au marché…

Les géants de la distribution ne sont pas en reste. En attendant le moment opportun, Amazon a déposé fin août 2015 le nom de domaine amazon3Dprinting.com. Une coquille vide pour l’instant mais un signal symbolique fort à destination des plateformes comme Sculpteo ou Shapeways. L’avenir de l’impression 3D s’écrira avec ses acteurs. Et avec les autres.

Retrouvez ici le premier volet de notre enquête sur l’impression 3D et là le deuxième sur les réactions de trois acteurs du marché