Boues épistémiques : l’ontologie du laboratoire post-institutionnel
Publié le 11 mai 2026 par Nupur Maneesh Doshi
Alors que les premières sessions publiques du « Arai-Eek Co-Laboratory », nouveau programme de l’International Hackteria Society, tomorrow.lab et Pa Rang Art Company, débuteront le week-end prochain à Chiang Mai, en Thaïlande, la curatrice et chercheuse Nupur Doshi revient sur le workshop inaugural organisé dans une rue de la ville en février dernier.
« Le programme « Technobiological Futures Co-Laboratories » (février 2026 — août 2027) est une initiative en plusieurs phases qui s’étend de la Thaïlande, à la Suisse, à l’Indonésie et à l’Inde. Cofinancés par le programme Synergies de la fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, les Co-Laboratories catalysent des collaborations Sud-Sud qui contournent les voies traditionnelles médiatisées par le Nord, en construisant des réseaux durables pour les échanges entre art, science et technologie à travers les pays du Sud. » Hackteria
Correspondance
J’atterris à l’aéroport DMK de Bangkok après un vol de nuit, avec deux valises débordant de matériaux non biologiques et quelques haricots provenant du jardin de mon monastère. On m’emmène avec enthousiasme prendre le petit-déjeuner, puis, après un consentement de pure forme, on me traîne ensuite au département de biologie de l’université Mahidol, où l’on me présente au Dr Puey Ounjai, un biophysicien et polymathe ayant étudié à Yale et Berkeley, qui se charge à son tour de nous présenter à chaque personne qui passe, ponctuant souvent ces rencontres de photos obligatoires. En tant que personne régulièrement castée dans le rôle de muse, j’accepte volontiers, pour la première et dernière fois durant ce voyage.
Un rendez-vous m’a été organisé avec la Dr Nisamanee Charoenchon, une brillante directrice de laboratoire de pathobiologie très en vogue, qui a mené des recherches sur le Plai, une variété thaïlandaise de curcuma et un complément alimentaire populaire, ainsi que sur les malformations (notamment l’absence de bouche) qu’il provoquait sur la face d’embryons de poissons zèbres en développement, avec des questions de toxicologie environnementale et d’effets sur le développement des enfants à naître encore dans l’utérus. Je me suis bien amusé avec mon nouvel ami, un tardigrade imprimé en 3D, pendant que mon collègue essayait de convaincre la Dr Nisa : 1) de visiter les micro-injecteurs dans l’animalerie et ; 2) de micro-injecter du tobiko avec une solution stérile filtrée au gelman de sauce soja ou de piment, puis de placer un de ces œufs micro-injectés sur un grain de riz, saupoudré de poudre de spiruline, afin de le présenter pour imagerie sous le nom de « Microinjection MicroSushi ». Les deux propositions ont été poliment, mais fermement, déclinées. Mais qu’est-ce que l’aspiration, si ce n’est simplement un jeu autorisé ? (1)

BEAK est une commission en bioéthique, créé par et pour des artistes du bio-art
Après une journée bien remplie au Bangkok Art and Culture Center et au DIB Bangkok, où j’ai pu rencontrer les chouchous de la scène artistique indienne Subodh Gupta et Alicia Kawade, je montais dans un avion à destination de Chiang Mai – où je devais séjourner pendant les trois semaines suivantes – avec un siège côté couloir et un surpoids de bagages. J’arrive en tant que membre chimérique et bioéthicienne de la Bioart Ethical Advisory Commission (BEAK) (2) avec la « BEAK Curatorial Field Notes Assessment Division », et en partie en tant que curatrice adjointe de musée institutionnalisée mais fraîchement démissionnaire. On m’a fait remarquer que mon arrogance pourrait poser problème à certaines des personnes que je m’apprête à rencontrer en Thaïlande, qui sont très anti-institutionnelles, anti-establishment, adeptes du « do-it-yourself », etc. Je suis un peu vexée par cette remarque, après tout j’ai lu Gramsci, et beaucoup de mes amis ont un certain cynisme anarcho-marxiste occidental envers les institutions publiques et privées ; je me dirige néanmoins vers ma chambre, dans un charmant Homestay pour artistes tenu par la curatrice coréenne Bora, et où l’on trouve un bassin à poissons, un chat, un chien et le meilleur barista du monde.

Nous nous lançons dès le lendemain. Je me réveille, encore sous le coup du décalage horaire, et je file directement prendre un brunch composé d’oreilles de porc, de viande de chien et d’intestins crus. Les garçons, Marc Dusseiller de Hackteria, un hacker nomade passionné de DIY et chercheur alternatif sur la noix de coco qui fabrique des synthés à énergie solaire (voir le synthé solar punk de Shih Wei-Chieh et la documentation de la résidence Hacker), et Adam Zaretsky, loup solitaire bio-artiste et professeur, ont déjà envahi notre Homestay avec leurs affiches maximalistes qui sont plus colorées que l’arc-en-ciel gay. Le lendemain, Bora, la curatrice chic, leur demande poliment de les retirer.
Nous sommes ensuite invités à une conférence d’artiste et une présentation de performances au Department of Media Arts de l’ Université de Chiang Mai, où nous rencontrons Patrick Hartono, un brillant musicien électroacoustique génératif, et discutons des relations académiques à Goldsmiths ainsi que du paysage de l’enseignement artistique au Royaume-Uni en général. Les œuvres audiovisuelles durationnelles sont une concaténation d’influences industrielles, psychédéliques, néo-Kraftwerk et proto-nu-metal berlinoises, mais au lieu de sniffer du GHB dans un entrepôt, nous buvions de la bière sur la terrasse, avec des interruptions périodiques dues au bruit des avions, ou plutôt, des effets spéciaux.
Do-It-With-Others-Outside-Institutions-In-Your-Garage
Le lendemain, les garçons reviennent d’une virée shopping pour acheter le matériel de laboratoire nécessaire à l’atelier d’isolation d’ADN, les bras chargés de tubes à essai, de câbles, de solution pour lentilles de contact, de bicarbonate de soude, de pipettes et du deuxième meilleur gin au monde, le Tanqueray (apparemment, ils étaient à court de Bombay Sapphire à cause des célébrations du Nouvel An lunaire). L’affiche de cet événement Do-It-With-Others-Outside-Institutions-In-Your-Garage (Faites-le avec d’autres, en dehors des institutions, dans votre garage) est mise en ligne et partagée avec enthousiasme sur toutes les plateformes Meta. Elle ressemble à un montage à l’esthétique glitch-core réalisé par un gamin des années 80 et mélangé à un grab d’écran d’une géoloc du Homestay. Les participants sont invités à apporter un échantillon d’un être « vivant » ou une forme d’ADN. On part du principe que tous les autres matériaux et instruments seront fournis, ou plutôt, qu’ils ne seront pas nécessaires. Après tout, la dépendance machinique n’est-elle pas un symptôme du capitalisme tardif ?

Je pensais que ce workshop serait comme tant d’autres, où la simple présence de sperme masculin et de sang menstruel féminin est considérée comme transgressive. J’avais vu juste en prédisant que les participants sages apporteraient des cheveux, des ongles, etc., et que les plus audacieux utiliseraient tout au plus des fluides (ou des matières) excrétionnels. Cependant, j’ai été agréablement surprise de constater qu’il y avait eu une tentative partiellement réussie de rendre le workshop éducatif (mais qui s’est finalement limité à être informatif/didactique) et, surtout, « fun ». Une légèreté de l’être, un pas de côté, sont inhérents à l’« expérimental » ; alors que la politique des fêtes, du joue et repose-toi en tant que forme de résistance, sont des questions pressantes dans l’art contemporain depuis un certain temps déjà, et ont été disséquées à travers de nombreuses thématiques, pédagogies et médiums, elles restent très largement cantonnées au cadre institutionnel. Ce que j’ai apprécié dans ce workshop pratique de bio-art, c’est son insouciance effrontée : organiser un atelier dans un café, sans démo privée, sans mondains de l’art et surtout sans le jargon artistique habituel. Les organisateurs étaient discrets : les participants ignoraient qui dirigeait / orchestrait / animait l’atelier, ou quel organisme le finançait. Ce détachement de soi et cette attitude zen anti-narcissique face à l’anti-establishment étaient plutôt rafraîchissants.

Il y a pourtant un autoritarisme subversif en jeu dans cet atelier, même si les mimiques clownesques, les sourires de Chat du Cheshire, les costumes à mi-chemin entre John Waters et Beirendonck, les blouses de laboratoire recouvertes de graffitis servent à dissimuler cette réalité. L’archétype le plus agaçant du monde de l’art est celui du bureaucrate manageur des RP glorifié en « curateur », mais le deuxième sur la liste est l’artiste devenu animateur, puis curateur, puis faux professeur. Alors que le premier est de nature extractiviste et acquiert un capital culturel en restant (avec envie) à proximité des artistes, le second dissimule ses processus sous le couvert d’un workshop, donnant souvent des instructions absurdes accompagnées de platitudes vides de sens, un peu comme un passager réservant un taxi sur GrabDriver.
Le jeu de rôle grandeur nature prend vie
Les participants mélangent, dans un élan presque harawayien vers l’enchevêtrement multispécifique, tous leurs échantillons d’« ADN » anthropocentriques et non humains – avocat, fleur de jade, canistel, mandarine, pomme, jus de bambou fermenté, marijuana – jusqu’à obtenir une grosse bouillie. L’objectif principal du workshop devient alors d’« isoler » cet ADN par osmose, lyse, digestion, etc. Bien sûr, la manière dont on vérifie l’exactitude de son résultat reste un peu floue : quelle est la composition de cet « ADN » que j’ai isolé ? Il est fort probable que l’atelier tout entier n’ait été qu’une mise en scène, une performance, un jeu de rôle, une fiction spéculative ou un GN (jeu de rôle grandeur nature) devenu réalité, ce qui lui aurait peut-être conféré un peu plus de légitimité du point de vue de l’art contemporain (nous aimons bien nos gadgets, après tout), si l’esthétique – ou même l’anti-esthétique – avait été prise en compte, ne serait-ce qu’un tant soit peu, dans cette œuvre entièrement axée sur le processus. Au contraire, l’aspect visuel a été complètement ignoré, et la seule trace de valeur artistique était auditive, dans une playlist d’Andre 3000 fabuleusement bien conçue et centrée sur la flûte ; et tactile, dans les tendres caresses entre des doigts glacés, absorbés par le matériel de laboratoire.

Le laboratoire est présenté comme un atelier farfelu et expérimental, ce qui me plaît beaucoup en réalité – le LSD, la pénicilline, la SuperGlue ont tous été découverts par hasard – mais le seul espace d’« expérimentation » laissé aux participants de ce workshop particulier se limitait à la manière de nommer leur ADN : une cage dorée pour néologismes. Ainsi, d’un côté, il n’est pas vraiment axé sur la précision, de l’autre, pas sur le jeu, et on se demande rapidement quelle place occupe ce laboratoire dans la biosphère/noosphère de tout cela. Oui, c’est formidable qu’une procédure complexe et sérieuse comme l’isolation de l’ADN ait été démocratisée et réalisée avec du matériel coûtant moins de 400 dollars, mais en quoi cette information est-elle pertinente si nous ne possédons pas la connaissance de son contexte, de sa finalité et de son impact relationnel ?
En tant qu’étudiante qui n’étudie pas la biologie, je me pose des questions sans trouver de réponse sur ces notions fondamentales : qu’est-ce que l’isolation de l’ADN ? Pourquoi est-ce important ? Comment cela peut-il mal tourner ? Est-ce que c’est le cas actuellement ? S’agit-il d’une question contemporaine très controversée ou urgente, car tout ce qui est centré sur les gènes tend généralement vers l’anthropocentrisme ou l’eugénisme ? L’élan vital qui sous-tend cet atelier est-il la dé-hégémonisation ou la ré-hégémonisation des gènes ? Cet atelier est-il l’antidote dont le monde a besoin en ce moment face à la publicité pour les jeans American Eagle de Sydney Sweeney ?

S’agit-il de science déguisée en art, ou l’inverse ?
Ou bien une pédagogie ratée se faisant passer pour de l’art ? Ou simplement une ignorance esthétisée ? Ou une fiction collective se déguisant en expérience ? Ou simplement une version dégoulinante du « wet lab » du bio-artiste transgénique normatif, inspirée par le tournant génomique réductionniste de la biologie des années 90 ? C’est dans cette ambiguïté, cette obfuscation et cette contradiction délibérée que réside la plus grande force du workshop. Il y a beaucoup à découvrir dans cet amalgame : des erreurs, des ratés, des glitchs, des états de fugue, de la confusion et, surtout, de la stupidité. Le workshop repose sur tous ces atouts ; de nombreux participants étaient attentifs et obéissants, tandis que d’autres étaient paniqués et cherchaient des excuses pour s’éclipser. Il est néanmoins transgressif, car il remet en cause les conventions d’une manière si désinvolte qu’on serait tenté de le rejeter au premier abord en pensant qu’il s’agit simplement de « garçons qui font les garçons ». Il y a quelque chose de profondément dystopique à voir l’altérisation de notre propre substance : l’information génétique est stockée dans notre ADN, et nous la modifions de nos propres mains. Le workshop met en lumière la réalité bien concrète de la vie en tant que quelque chose qui est modifié, exploité, esthétisé à l’instant même, la facilité et l’accessibilité de ce processus, et à quel point cela peut mal tourner. Le jour du jugement dernier est arrivé plus tôt que nous ne le pensions ; la joie et l’espièglerie extérieures masquent un cynisme sous-jacent.
Il y a aussi cette question plus large qui m’a interpellé : celle de la primauté de la pratique de la biologie en laboratoire. C’est une chose lorsque les travaux en laboratoire s’accompagnent d’un enseignement théorique rigoureux dans les établissements universitaires, et c’en est une autre lorsqu’un workshop se lance avec désinvolture dans une approche pratique, assimilant le matériel de laboratoire à de simples jouets. Il y a ici une ontologie sous-jacente plus profonde en jeu, dans laquelle la biologie, en tant que science quantitative mettant fortement l’accent sur les lois newtoniennes, se voit accorder une plus grande légitimité d’un point de vue historique et se répercute sur le plan pédagogique en raison des séquelles de l’« éclipse du darwinisme » (2).


Il existe un vide à combler à la croisée de l’art et de la science : si, d’un côté, on trouve la peinture commerciale formaliste centrée sur l’objet et, de l’autre, la science leibnizienne fondée sur la démonstration (3), il existe une troisième voie vers laquelle tendent les bio-workshops pratiques. C’est analogue à ce qu’était l’esthétique relationnelle pour l’art contemporain dans les années 90, où, alors qu’on s’attendait à voir une exposition d’objets, les gens finissaient par dîner ensemble dans un cube blanc. La subversion des attentes du paysage contemporain – par la désinvolture des switchs chimériques et le jeu avec la quête sous-jacente d’intériorité passant de l’excitation maniaque à l’état de panique et à la sortie de piste – s’extériorise à travers la performance, les ateliers et autres manifestations éphémères ; et constitue souvent un réseau erratique, aléatoire et à multiples nœuds qui, finalement, après avoir passé au crible le chaos, aboutit à des conclusions fermes et stables ; bien que dans ce cas, je ne sois pas sûr qu’il repose sur deux pieds stables (ou quatre, ou six, ou cent, puisque nous devons tout désanthropocentrer). Hans Jorg Rheinberger a exploré l’idée de systèmes expérimentaux produisant ce qu’il a appelé des « choses épistémiques », des objets qui ne sont peut-être pas tout à fait achevés, mais qui mènent à une recherche générative (4). Dans ce cas, cependant, l’inconnu n’est pas une porte laissée entrouverte, mais barricadée : il ne transcende pas vers une connaissance plus approfondie, mais reste confiné dans une boucle fermée d’activité.
Au risque de passer pour une « solutionniste » ou plutôt une « finaliste », je me dois toutefois de poser la question suivante en ce qui concerne l’art processuel : quelle est la prochaine étape ? Comment intégrer les enseignements tirés du workshop à notre pratique ? La question « Et ensuite ? », posée de manière transcendantale et spéculative, et non pas ancrée dans une conclusion conséquentialiste compulsive, doit être abordée comme une pratique rituelle d’interrogation autoréflexive, non seulement à l’échelle individuelle, mais aussi en tant que démarche collective.
Hackteria se présente comme un catalyseur de la mise en réseau internationale de collectifs, avec une approche ancrée dans le « macro » et le « communautaire », ce qui me laisse espérer que, même si ce programme ne fait que débuter, l’avenir semble prometteur et j’espère qu’il évoluera progressivement vers l’aboutissement et la concrétisation de son idéalisme.
Au programme actuellement des Technobiological Futures CoLabs :
Arai Eek Lab : un laboratoire collaboratif et un programme de résidence axés sur le « Lannafuturisme » – « Que se passe-t-il lorsque le savoir-faire artisanal séculaire de la culture Lanna rencontre la technologie open source, les matériaux biologiques et les pratiques artistiques expérimentales ? »

À suivre :
SGMK Homemade Summercamp 2026: Une semaine ouverte aussi bien aux débutants qu’aux experts, ainsi qu’à tous ceux qui souhaitent explorer des idées à la croisée de l’art et de la technologie ou créer des objets liés au son, à la lumière ou au mouvement.
Partenaires de « Technobiological Futures Co-laboratories » :
International Hackteria Society (Zurich, Switzerland),
tomorrow.Lab (Chiang Mai, Thailand),
Pa Rang Cafe & Art Stay (Chiang Mai, Thailand),
Swiss Mechatronic Art Society (SGMK) (Zurich, Switzerland),
HAZE (Berlin, Germany / Manila, Philippines),
Srishti Manipal Institute of Art, Design & Technology (Bengaluru, India),
Serrum (Indonesia),
BEAK (Woodstock, USA),
Makery/Myriad (Paris, France),
Futuristic Research Cluster (FREAK Lab) (Thailand),
Wise Mouse Culture (Taipei, Taiwan),
EAR – Environmental Artistic Research (Kröschenbrunnen, Switzerland)