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Avec SMart, Sandrino Graceffa veut «changer le travail… et le monde»

Sandrino Graceffa à bord de la croisière sonore Métamines#2, le 2 juin entre Saint-Denis, Aubervilliers et Paris. © Annick Rivoire

On a profité de Métamines#2 pour demander à Sandrino Graceffa le secret de la réussite de SMart, la coopérative de travailleurs créatifs et indépendants qu’il dirige, championne de l’économie sociale et solidaire.

Leur échange, juste avant la croisière sonore de clôture samedi 2 juin de Métamines#2, la plateforme d’échanges sur la fabrique de la ville du collectif MU, résume les contradictions auxquelles sont confrontés certains tiers-lieux : être investis de tous les fantasmes du changement. Julien Beller, architecte et cofondateur du 6b à Saint-Denis (friche culturelle, espace qui accueille 181 structures en résidence, « à 80% des métiers culturels », rappelle-t-il) pose le débat : « La ville que j’habite aujourd’hui ne me convient pas, et je ne suis pas le seul. Les tiers-lieux sont une graine, une issue, une alternative. » A ses côtés, Sandrino Graceffa, directeur de la coopérative européenne SMart qui « mutualise des moyens et services administratifs et financiers, des outils et des lieux de production et de redistribution solidaire pour les artistes, les travailleurs créatifs et autonomes », voudrait bien qu’on évite de tout attendre des tiers-lieux, en l’occurrence qu’ils réenchantent la ville, le travail, le quotidien, comme le suggère Charlotte Girerd (SNCF Immobilier, bailleur du collectif MU à la Station-Gare des Mines). Et préfèrerait que chaque lieu « fasse ce qu’il a à faire, très humblement sans vouloir en permanence se justifier : ce n’est pas parce qu’on crée des lieux nouveaux qu’on va régler tous les problèmes ».

Charlotte Girerd (SNCF Immobilier), Julien Beller (6b) et Sandrino Graceffa (SMart) en clôture de Métamines#2 samedi 2 juin. © Annick Rivoire

Après la table ronde, MU a préparé une croisière sonore. Tandis que l’artiste sonore :such: triture ses vieux lecteurs de cassettes audio, Sandrino Graceffa a répondu à nos questions sur ce qui fait de SMart le fleuron de l’économie sociale et solidaire (ESS).

:such: et ses lecteurs de cassettes augmentés en croisière sonore Métamines#2 sur le canal de Saint-Denis au Millénaire. © Annick Rivoire

Quelle est la recette pour devenir la plus grosse coopérative en Europe?

SMart est née en Belgique en 1998, à un moment où la majorité des personnes travaillant dans le secteur artistique soit n’étaient pas déclarées, soit étaient mal payées. La première mission était de les aider à accéder à un statut. Nous avons pris la responsabilité de devenir employeur pour mutualiser le risque. En faisant payer 2% de plus tous ceux qui utilisent le travail d’un de nos membres, en faisant du recouvrement, on a mis en place un fonds de garantie, qui sécurise les paiements. Quand la plateforme Take It Easy a déposé le bilan en Belgique, le fonds de garantie a permis de payer 400.000€ aux coursiers à vélo. SMart regroupe 100.000 travailleurs créatifs, dont un tiers utilisent nos services chaque année. SMart a d’abord fonctionné en Belgique, puis à partir de 2008 à l’international (France, Espagne, Suède…). Aujourd’hui, nous avons quarante bureaux en Europe.

SMart a grossi avec la précarisation du statut du travailleur, accompagnant les mutations du travail?

Il y a vingt ans, nos adhérents étaient assimilés à des travailleurs atypiques. On a ensuite parlé de nouvelles formes d’emploi. Aujourd’hui, ces nouvelles formes ne sont plus si atypiques… Les conditions pour les artistes et créatifs sont certes différentes d’un pays à l’autre (en France, le statut des intermittents et, en Belgique, le statut des artistes sont plus avantageux), mais partout leurs problèmes sont les mêmes : comment gérer une activité qui change tout le temps, où chacun doit inventer son modèle économique. Les artistes sont des travailleurs par définition interdépendants. Il n’est pas utile que chacun crée son entreprise !

Au début, on n’avait pas compris l’intérêt de devenir une entreprise partagée, on était dans le tiers contrat. C’est de manière empirique et pour trouver des solutions que SMart est devenu un producteur partagé. SMart signifie Société mutuelle pour artistes mais on a élargi aux milieux créatifs et aujourd’hui à d’autres professions. Parce que l’artiste préfigure le monde du travail en figure du travailleur autonome. Ce n’est pas un travailleur salarié classique, ce n’est pas non plus un entrepreneur néolibéral.

On voit bien l’intérêt pour les travailleurs créatifs d’une «mutuelle» comme SMart mais le lien avec les tiers-lieux est moins évident. Comment en êtes-vous venus à créer et gérer des tiers-lieux?

On n’a jamais pensé à gérer 25.000m2 d’espaces partagés ! En fait, on a eu l’opportunité d’acheter nos locaux dans le quartier Saint-Gilles à Bruxelles, près de la gare du Midi, dans un quartier dense et un ensemble immobilier qu’on occupait à 50%. On a pensé à communiquer à notre communauté pour mettre à disposition les espaces industriels. En deux heures, on avait 900 candidats ! On a ouvert, on s’est plantés à cause notamment de la question de l’animation et la gestion du lieu. Mais il s’agissait d’une antidote à notre propre conservatisation. Aujourd’hui, la Brussells Art Factory (BAF) regroupe 350 à 400 personnes : c’est le siège de SMart, avec 150 permanents dans les bureaux, et c’est un centre de production dans sa partie ateliers. A partir de là, on a commencé à transformer tous nos espaces pour qu’ils soient plus que des bureaux, d’abord à Liège, puis à Mons, Charleroi… Puis ça a été LaVallée à Molenbeek, lieu dédié aux créatifs au sens très large du terme (de la construction de décor, des graphistes 3D…).

LaVallée, tiers-lieu créatif ouvert en 2014 dans une ancienne blanchisserie à Molenbeek. © LaVallée

Qu’avez-vous appris au passage sur la gestion des tiers-lieux?

A mélanger l’underground et le corporate. Qu’il y a un réel intérêt à la diversité des typologies et des porteurs de projet. A arrêter aussi de louer des mètres carrés. Nos espaces ne sont pas tous qualifiables de la même façon. Aucun critère de nature esthétique ne détermine leur affectation, ce sont plutôt des critères de compatibilité d’usages. Certains espaces sont par définition très roots et plutôt réservés à des gens qui viennent par exemple sur six mois construire un décor, d’autres résidents sont plus installés, d’autres vont bouger à l’intérieur du lieu parce que leurs besoins évoluent en fonction de leur projet. On a appliqué à la gestion des tiers-lieux les règles mises en place pour nos adhérents. Du management oblique, avec un animateur dans chaque lieu, donc quand même quelqu’un qui décide, mais avec une codécision avec les autres occupants.

SMart se transforme-t-il en opérateur de tiers-lieux? Vous êtes aussi présents dans des projets à Lille et Montpellier.

A Montpellier, on a joué le rôle de levier financier pour le projet de la halle Tropismes porté par la coopérative Illusion & macadam. Je suis content de voir qu’un projet comme ça peut se développer et qu’on n’est pas central. SMart vient en appui pour lever d’autres fonds. A Lille, nous avons gagné l’appel à manifestation d’intérêt général pour la rénovation, le développement et la gestion Saint-So Bazaar, dans une ancienne halle de ce qui fut la gare Saint-Sauveur à Lille. Dans ce futur écoquartier, cet espace abandonné va être transformé en tiers-lieu de 4.500m2, avec 9 millions d’euros de travaux d’ici 2020. LaGrappe à Lille, créé il y a cinq ans (1.800m2) qui accueille le siège français de SMart et un espace de coworking, nous a aidés à être repérés comme un acteur fiable. Avec ce nouveau projet, nous déployons des espaces plus grands et prévoyons d’accueillir des porteurs de projets de fabrication.

Un fablab?

Ça reste à une échelle modeste, on veut mélanger des espaces de coworking et des espaces dédiés à l’artisanat, à la fabrication d’outils mutualisés. Par exemple, on a préféré aider une céramiste à acheter un four et à créer une communauté autour d’elle plutôt que vouloir tout gérer. On voudrait se débarrasser de cette image de centralité. A la BAF, notre premier espace ouvert à Bruxelles, des graphistes qui ont monté un atelier de sérigraphie ont trouvé un modèle économique grâce à la communauté.

Etes-vous aujourd’hui un acteur des communs?

Oui, clairement. Michel Bauwens (chercheur associé chez SMart et fondateur de la P2PFoundation, ndlr) dit que nous sommes le premier exemple d’une entreprise dont le capital est un commun.

Mais vous ne revendiquez pas cette image?

Si des chercheurs disent ça de nous, on est contents, mais on ne veut pas s’enfermer dans un discours. Plus modestement, on gère un outil qui a un impact sur un nombre de gens toujours plus important (1.500 à 1.600 nouveaux membres arrivent dans nos quarante bureaux en Europe chaque mois sans qu’on ait investi en publicité). On essaie de trouver un équilibre entre vouloir changer le monde (ce qu’on espère faire) et le réel. On est fortement sollicités et consultés sur l’ubérisation de la société, l’évolution du travail indépendant… Notre méthode consiste à faire évoluer le cadre par l’expérimentation. Quand ça fonctionne, on va voir le législateur, on peut servir de médiateur entre le monde réel et le politique.

Quels sont selon vous les autres exemples d’entreprises des communs à l’échelle mondiale?

Wikipédia, Freelancers Union aux Etats-Unis. Et tout un tas de petits projets, la taille n’est pas une fin en soi. On fait 200 millions de chiffre d’affaires, un volume indispensable pour redistribuer et mutualiser les services. Mais un tas de petits projets fonctionnent avec les mêmes principes ! SMart n’est pas une success story à l’américaine, ce discours n’est pas le nôtre.

La Belgique est le pays d’origine de SMart. Quelle est la part «belge» dans la réussite du modèle?

On n’aurait jamais réussi le même projet en partant de France (Sandrino Graceffa est français, ndlr). Parce que la Belgique est un pays où le poids de l’institution et de l’Etat est moindre. Parce que la Belgique offre un écosystème favorable en invitant les acteurs culturels à l’hybridation. La diversité culturelle, importante en Belgique, est un modèle inspirant.

Sandrino Graceffa, directeur de SMart depuis 2014, est l’auteur de «Refaire le monde… du travail: Une alternative à l’ubérisation de l’économie», éditions Repas, 2016

Métamines #2 (dont Makery est partenaire) prépare une restitution vidéo des échanges, performances et tables rondes, à suivre par ici