Empoisonnement colonial du monde : à la recherche d’une mémoire collective de l’écocide (1/3)
La bourse Rewilding Cultures Mobility Conversation soutient une mobilité artistique durable, inclusive et attentive aux réalités personnelles des créateurs. Lauréate en 2025 avec « Foliating Memories », l’artiste Kim Đoan Quốc revient pour Makery sur son projet entre le Viêt Nam et la France qui traite de la pollution à l’agent orange, mêlant mémoire écologique et recherche plastique. Récit en trois parties.
Kim Doan QuocKim Đoan Quốc est un.e artiste visuel.l.e qui travaille à l’intersection de l’installation, de la vidéo et de la performance. Ses travaux examinent la relation entre l’humain et ses écosystèmes, mêlant les thèmes du corps et du règne végétal dans des récits stratifiés. Le concept de« safe space» est central dans ses réflexions, exploré pour aborder la justice sociale, l’écologie et le bien-être collectif. En 2025, Kim part au Việt Nam pour un voyage de recherche de six mois en préparation du projet Foliating Memories, qui traite de la pollution à l’agent orange. Le récit qui suit, publié en trois parties, raconte les processus de réflexion et de production qui entourent cette pièce.
Un peu de contexte
L’agent orange
Pendant la Seconde Guerre d’Indochine (1), l’armée américaine a envahi le Việt Nam par crainte de la montée du pouvoir communiste aux portes de la Chine continentale. Quelques années auparavant, les accords de Genève avaient été signés en 1954 par la République démocratique du Việt Nam et la France, divisant provisoirement le pays le long du 17e parallèle : le gouvernement de Hô Chi Minh dirigeait le Nord depuis Hanoï, tandis que l’ancien empereur allié de la France, Bảo Đại, gouvernait le Sud depuis Saïgon à la tête de l’État du Việt Nam. L’armée de la République démocratique du Việt Nam se cachait dans la jungle afin d’apporter son soutien à ses alliés du Sud, en empruntant la piste Hô Chi Minh.

Connaissant parfaitement la forêt, le Front national de libération bénéficiait d’un énorme avantage de terrain sur les GI. Après les catastrophes d’Hiroshima et de Nagasaki, le président Kennedy décide d’éviter une guerre nucléaire au Việt Nam et envoie au front des “armes humanitaires” : tout un arc-en-ciel d’armes chimiques, connu sous le nom de l’opération “Ranch Hand”. Pour débusquer la résistance communiste dans la jungle, l’armée américaine répand 80 millions de litres de défoliant, l’agent orange, sur les forêts du Sud Việt Nam. À chacune de leurs préoccupations correspond un agent différent : par exemple, l’agent bleu, à base d’arsenic, est pulvérisé sur les rizières pour affamer la population et la pousser à se rendre. L’agent orange a marqué l’histoire car il s’agit du premier écocide discuté à l’ONU (terme introduit par Arthur Galston en 1970 pour qualifier cette affaire). La molécule de dioxine qu’il contient est l’une des plus mortelles pour l’être humain : elle provoque des maladies génétiques, des cancers et de graves malformations. Entre 2,1 et 4,8 millions de personnes au Việt Nam, au Laos et au Cambodge ont été directement touchées par cette substance ; 3 millions le sont encore aujourd’hui, selon la VAVA, l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange.

Le Collectif Vietnam Dioxine et Trần Tố Nga
En répandant ces produits chimiques, les vétérans américains ont eux aussi été touchés par la dioxine. Lorsqu’ils portent plainte devant la Cour suprême en 1984, Monsanto-Bayer achète leur silence pour 180 millions de dollars. De 2004 à 2009, les victimes vietnamiennes ont elles aussi déposé plainte, mais l’affaire a été classée sans suite : selon la justice américaine, il n’y aura pas de réparations pour les victimes vietnamiennes.
Au-delà de la dimension raciste et inégalitaire de cette justice exercée au pays de la liberté, bâti sur des terres volées, ce qui m’enrage le plus dans cette histoire, c’est que l’agent orange n’avait pas besoin d’être aussi toxique pour les humains pour obtenir la déforestation visée par les États-Unis. La dioxine est un déchet chimique qui apparaît lorsque les composants servant à préparer l’agent orange (le 2,4-D et le 2,4,5-T) sont mélangés à une trop haute température. Comme le produit était destiné à un contexte de guerre et non à un usage agricole comme défoliant, et afin de réaliser de meilleurs profits en le vendant à l’armée, les 14 entreprises industrielles qui ont fabriqué l’agent orange ont décidé de produire sans se soucier de la température de fabrication, créant ainsi un produit à forte teneur en dioxine en toute connaissance de cause. En effet, certains de leurs employés sont tombés gravement malades dont certains sont décédés de cette contamination. Une note alertant sur le danger de cette « arme humanitaire » a été envoyée à leur direction, puis au gouvernement américain. Il a été décidé de maintenir les moyens de production en l’état, et des millions de victimes en paient aujourd’hui le prix au Laos, au Cambodge et au Việt Nam, mais aussi dans les pays où vivent les diasporas issues de ces pays.
C’est le cas de Trần Tố Nga, journaliste et ancienne combattante franco-vietnamienne de 84 ans. Elle a été directement aspergée pendant la deuxième guerre d’Indochine, ce qui lui a fait perdre son premier enfant à l’âge de 17 mois et l’a rendue malade : plusieurs cancers, des maladies du sang, la tuberculose et le diabète. Elle poursuit depuis 2014, à Paris, les entreprises qui ont fabriqué l’agent orange. La dernière étape de ce procès s’est tenue le 16 juin 2026 devant la Cour de cassation, qui a demandé que l’affaire soit tranchée en Assemblée plénière en raison des enjeux qu’elle soulève en matière de droit international. Cette étape devrait avoir lieu début 2027.

La collaboration avec Marvin Freyne
C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Marvin Freyne, anthropologue et géographe, il est également membre actif du Comité de soutien à Trần Tố Nga. Nous nous sommes rencontrés lors de moments informels après des événements ou des réunions du Collectif Vietnam Dioxine. Nous discutions de nos sujets de recherche : moi en tant qu’artiste visuel·le préparant une installation immersive et documentaire, lui en tant que doctorant en anthropologie et géographie au laboratoire CEPED de l’Université Paris Cité. Je m’intéressais aux mémoires collectives et à la recherche d’un terrain d’entente entre les récits de la guerre en France et au Việt Nam, afin de dresser un portrait fidèle du territoire. Il s’intéressait aux collaborations entre les associations de la diaspora franco-vietnamienne et le gouvernement vietnamien pour reconstruire le pays après la guerre. Nous cherchions tous deux des outils pour guérir et reconstruire après une guerre. Nous avons décidé de collaborer : j’avais besoin d’un apport scientifique pour rapprocher mon travail du réel, et l’art était une des nombreuses perspectives de la thèse de Marvin. Nous avons commencé à travailler ensemble en 2024 et poursuivons aujourd’hui notre projet Foliating Memories, une installation documentaire immersive associée à des cycles de conférences. En 2024, en plus de la bourse de mobilité Rewilding Cultures, nous avons reçu la bourse Atomes Crochus de l’ADAGP en France, qui a financé un voyage de recherche commun et une partie de la production des pièces.
Nous sommes partis ensemble au Việt Nam en 2025 pour six mois, afin de mener des entretiens et de filmer des zones réhabilitées, tout en menant aussi chacun nos propres terrains. Marvin a travaillé dans des zones reculées et encore contaminées avec des associations d’aide aux victimes sur place, comme la VAVA et le VNED, tandis que j’ai suivi des résidences artistiques pour apprendre la peinture sur laque, un art traditionnel vietnamien, et créer une série de pièces en céramique. Une première étape de notre travail a été présentée au Musée Albert-Kahn (Boulogne-Billancourt, France) en mars-avril 2026.
Au cours de l’année à venir, Marvin et moi préparons un cycle de conférences au Musée d’histoire de la médecine, au sein de l’Université Paris Cité, à l’Institut Ad Memoriam. Des éléments de l’installation Foliating Memories y seront présentés pendant le séminaire. Nous prévoyons également de retourner ensemble au Việt Nam en 2028 pour approfondir notre recherche commune.
Les personnes incroyables que nous avons rencontrées
Thuy-Tiên Hô et Trần Tố Nga, sororité et activisme au sein de la diaspora française
Thuy-Tiên Hô est réalisatrice de documentaires, elle soutient et accompagne Trần Tố Nga dans son combat depuis plus de dix ans. Je l’ai rencontrée en rejoignant le Collectif Vietnam Dioxine, dont elle était alors l’une des doyennes. Elle est la « petite sœur » de Trần Tố Nga : elle l’aide à organiser les nombreuses rencontres auxquelles celle-ci participe à l’international, rappelle à la raison les associations qui l’invitent sans tenir compte de ses problèmes de santé, et se montre féroce et intransigeante sur tout ce qui touche aux besoins de sa sœur et aux objectifs du procès. Thuy-Tiên Hô est notre grande sœur. Elle est aussi Việt Kiều. Les Việt Kiều sont les Vietnamiens de l’étranger, ceux qui ne parlent pas toujours la langue et ont grandi dans d’autres cultures, souvent occidentales. Beaucoup de membres du Collectif Vietnam Dioxine sont Việt Kiều.
Thuy-Tiên Hô est la cadette de sa fratrie ; elle est arrivée en France enfant, tandis que ses sœurs combattaient dans la résistance contre les États-Unis. Elle partage avec nous l’admiration pour la résistance et la résilience, la grandeur d’un pays que nos familles ont bâti sans nous, qui avons grandi sur la terre des oppresseurs ; elle partage aussi la frustration de ne pas avoir appris le vietnamien enfant, nos familles s’assurant que nous nous intégrions bien à la société française, souvent en vain. Thuy-Tiên Hô a environ 60 ans et pourtant, elle partage les blessures d’enfance de nous toutes et tous, personnes diasporiques de deuxième génération. Elle les partage avec la sagesse d’une grande sœur, qui accueille les membres du Collectif Vietnam Dioxine pendant les vacances dans sa maison en Normandie et raconte des histoires sur Thomas Sankara au dîner. Elle dissipe le brouillard qui entoure nos histoires grâce à son travail remarquable. Nous le montrons dès que nous en avons l’occasion, en organisant des projections en marge de nos conférences. Vietnam : Agent Orange, une bombe à retardement, produit en 2012, a été projeté récemment au cinéma La Clef, à Paris, lors d’un événement organisé par Génération Panasiatique et le Collectif Vietnam Dioxine.
Leur relation avec Trần Tố Nga est merveilleuse à observer ; elle m’a montré un idéal de ce que peuvent être les compagnonnages militants : comment on peut se rapprocher et compter les un·es sur les autres. Trần Tố Nga est le visage du combat pour la reconnaissance des victimes de l’agent orange. Tout en poursuivant en justice les nombreuses entreprises qui ont produit ces agents chimiques pendant la guerre, qui l’ont rendue malade, elle collecte aussi des fonds pour des écoles et des infrastructures adaptées pour les victimes, qu’elle visite à chacun de ses voyages au Việt Nam. Elle oscille entre la gentille tata qui distribue des bonbons à tous les gens autour de la table lors des réunions du Comité de soutien, l’ancienne combattante féroce qui pousse les avocats de Dow Chemical à la supplier de se taire, et la figure de proue d’un mouvement intergénérationnel si puissant que le silence précède chacune de ses interventions. Trần Tố Nga a de nombreux visages : c’est une géante vulnérable, qui rassemble les foules autour de son combat, et Thuy-Tiên Hô lui tient la main à chaque moment crucial pour partager ses forces.

Nguyễn Hạc Đạm Thư et Phùng Tửu Bôi, les ancien.ne.s combattant.e.s et scientifiques vietnamien.ne.s qui ont soigné les terres
J’ai passé le premier mois de mon voyage de recherche dans le Nord du Việt Nam, à Hà Nội, la capitale. Marvin m’y a rejoint deux semaines après mon arrivée, et c’est à partir de là que nous avons commencé à rencontrer ensemble des universitaires. La première personne rencontrée est Nguyễn Hạc Đạm Thư, une femme de 91 ans, professeure de chimie à la retraite. Marvin la connaît grâce au réseau des associations françaises d’aide aux victimes de l’agent orange. Nous l’avons retrouvée au pied des tours où se trouve l’appartement familial, dans une banlieue éloignée et flambant neuve de Hà Nội. Nous avons pris place dans un restaurant de son quartier, après avoir suivi sa promenade, fragile mais assurée, avec son déambulateur, à travers les allées des parcs et des supermarchés qui entourent la résidence. Pendant que j’installais la caméra et le micro, elle a commencé à nous raconter son histoire et ses combats, tout en commandant des verres de jus de fruits frais pour nous tous. En 1959, à 21 ans, elle est rentrée de France au Việt Nam malgré le blocus qui touchait alors le pays, poussée par l’idée de « rendre » aux paysans ce qu’ils avaient donné en combattant pour le pays pendant qu’elle étudiait la chimie à Paris. Elle a d’abord enseigné la chimie à Hà Nội, puis donné des conférences pour protester contre l’usage d’armes chimiques dans le Sud pendant la guerre, sans avoir alors conscience de la présence de la dioxine ni de ses conséquences sur la santé publique. « À l’époque, nous pensions qu’il s’agissait de provoquer la famine et de détruire les récoltes », nous a-t-elle dit. Plus tard, elle a participé à la mission de recherche de 1975 organisée par le gouvernement vietnamien pour étudier les effets de la guerre sur le territoire, aux côtés de Phùng Tửu Bôi et d’une équipe d’environ 30 scientifiques de toutes disciplines. Cette mission leur a permis de comprendre les conséquences de l’opération Ranch Hand. À sa retraite, elle a travaillé avec l’association VNED pour aider les victimes, et parcouru le pays pour expliquer les causes et les effets de la dioxine afin de développer l’éducation du public sur ce sujet au Việt Nam. Ce qui l’a conduite à collaborer avec des scientifiques français sur la question, et à retourner en France pour faire des recherches sur la période que Hô Chi Minh y a passée. Ces collaborations lui ont permis de faire pression sur les institutions françaises afin qu’elles envoient des ressources afin de contribuer à la réhabilitation des terres et aider les victimes.

Un peu plus tard, nous avons passé du temps avec Phùng Tửu Bôi. Je l’ai rencontré grâce à ma chère amie, la Dre Anna Nguyễn Đăng Xuân, chercheuse au GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) à Bruxelles et spécialiste de l’agent orange. Après avoir collaboré avec elle et le graphiste Valentin Bigel pour la création du fanzine La destruction la plus terrible, en parcourant les archives qu’elle avait utilisées pour sa thèse en sciences politiques. Je lui ai expliqué mon souhait de recourir aux savoirs botaniques pour parler des conséquences de la guerre, et elle m’a conseillé de le contacter. Phùng Tửu Bôi était l’interlocuteur idéal : vétéran de guerre et botaniste à la retraite, connu pour son travail de réhabilitation des terres polluées par la foresterie. Il m’a d’abord reçu chez lui afin que je lui pose mes questions ; il m’a montré une partie de ses archives, autour d’un thé. Nous avons parlé des plantes qu’il avait utilisées pour rendre les zones polluées habitables pour la population. À ma grande surprise, aucune des plantes employées ne « nettoyait » le sol de la dioxine : leurs usages étaient plus mécaniques que chimiques. Par exemple, il a planté des haies de bồ kết, dont les gousses servent traditionnellement pour les soins des cheveux, afin de clôturer les zones fortement polluées : les immenses épines qui poussent sur le tronc de cet arbre empêchaient le bétail comme les humains de se nourrir ou de chasser sur les sols contaminés. Nous avons parlé d’un acacia hybride qu’il a créé, capable de pousser vite et droit sur des terres dégradées, afin que les gens puissent continuer à vivre de la sylviculture dans ces zones. Il m’a expliqué comment le Dipterocarpus dyeri, un grand arbre au feuillage dense, a survécu aux épandages d’agent orange, protégeant du même coup les arbres de la forêt et les écosystèmes qui vivent en dessous. La dioxine ne se loge que dans les graisses et dans le sol, elle ne se mélange pas à l’eau, ce qui explique que les mangroves aient été l’écosystème qui s’est régénéré le plus vite et le plus facilement après la guerre. Toutes ces conversations ont inspiré les motifs des peintures sur laque que j’ai réalisées plus tard à Sài Gòn : une série de six peintures représentant des espèces de plantes utilisées pour réhabiliter les terres au bénéfice des humains après la guerre. Elles m’ont aussi aidé à repérer les lieux où prélever les échantillons de sol dont j’avais besoin pour la série de céramiques, en suivant certains des pas de la mission scientifique de 1975 que Đạm Thư nous avait également évoquée : l’aéroport d’A So, ancienne base militaire américaine dépolluée par Veolia avec un soutien financier américain et vietnamien ; les mangroves de Cần Giờ ; la forêt primaire d’A Lưới ; le parc de reboisement de Mã Đà Bay…
Dans les jours qui ont suivi, Phùng Tửu Bôi nous a invités, Marvin et moi, à une visite guidée de son arboretum de Hà Nội, situé dans un musée flambant neuf consacré à la biodiversité du Việt Nam, où il nous a montré les nombreuses essences qu’il a rapportées de ses études et les multiples liens à établir avec les temps de guerre. Nous avons remarqué, Marvin et moi, avec quel enthousiasme tout le monde dans l’institution saluait Phùng Tửu Bôi et lui parlait. Il accueillait avec un grand sourire tous les étudiants qui se précipitaient vers lui, tout en nous disant combien il se préoccupe du travail qu’il reste à accomplir pour soigner les terres alors qu’il vieillit, et combien il est important que les jeunes chercheur.euse.s et scientifiques vietnamien.ne.s s’emparent du sujet.

La nouvelle génération
L’un des axes de ma recherche et de ma collaboration avec Marvin Freyne est de recueillir différents récits de la Seconde Guerre d’Indochine afin de construire la représentation d’un terrain d’entente sur ce qui s’est passé, ainsi qu’un état des lieux du territoire. Le sujet de l’agent orange peut être délicat à aborder : de nombreux accords diplomatiques, des intérêts de grandes entreprises et des récits nationaux s’entremêlent dans cette histoire. D’après les personnes que nous avons rencontrées, une part importante de la jeunesse vietnamienne, au Việt Nam comme à l’étranger, en a assez de parler de la guerre. Elle supporte mal que
l’on présente le pays comme une victime de guerre, à l’image des blockbusters hollywoodiens connus dans le monde entier, alors que le Việt Nam a gagné la guerre contre les États-Unis, comme il l’avait fait par le passé contre le Japon, la France et la Chine. Des personnes m’ont aussi raconté qu’à un moment de l’histoire, le gouvernement vietnamien a aussi utilisé l’agent orange dans sa propagande contre l’ancien État du Sud Việt Nam, ce qui a pu nourrir de l’amertume chez les jeunes sur le sujet.

En rencontrant quelques personnes de mon âge (35 ans) et plus jeunes pendant mon voyage, j’ai compris que leurs préoccupations se situent ailleurs. C’était la saison des typhons : une vingtaine typhons ont frappé le Việt Nam au cours de l’année écoulée, et Saïgon s’enfonce de 1 à 2 cm par an sous le niveau de l’eau. En discutant d’écologie décoloniale avec une personne amie proche, j’ai vu qu’elle riait un peu : « Le décolonial compte plus pour les diasporas occidentales que pour nous ici, on n’y pense pas beaucoup. » Les ponts existent pourtant : de plus en plus de Việt Kiều retournent au Việt Nam pour d’autres raisons que des affaires de famille, pour apprendre la culture pour elles et eux-mêmes et pour y participer, avec plus ou moins de conscience de leurs privilèges occidentaux. Ils construisent une communauté internationale d’origine vietnamienne pour échanger sur leurs racines communes en tant qu’Occidentaux. Cette recherche m’a permis de découvrir, avec stupéfaction, l’immense nombre de chercheur·euses, d’artistes, de commissaires d’exposition et d’entrepreneur·euses qui étudient et déploient les ponts et les failles de leurs doubles (ou multiples) cultures. Ce processus, en collaboration avec la jeunesse vietnamienne, crée un merveilleux corpus d’objets et d’études qui affirme un terrain d’entente et une mémoire collective.

Pour n’en citer que quelques-un·es : j’ai eu la joie de découvrir le travail de Marine Bachelot Nguyen, brillante metteuse en scène franco-vietnamienne dont les œuvres parlent de Trần Tố Nga et de l’histoire des boat people, et créent aussi des ponts et des liens solides entre femmes de la diaspora ; le plaisir de rencontrer Julien Lê Hoangan, docteur en sociologie, qui étudie les migrations au sein de la diaspora et la prise en charge des aîné·es ; la chance de croiser la formidable danseuse Lệ Hà VỦ, qui apprenait la danse traditionnelle chăm à Sài Gòn pour écrire son nouveau spectacle. J’ai été fasciné.e par le très précieux livre de design VIETNAMESE OBJECTS : Material Culture of Resilience in the Face of (De)colonization (Objets vietnamiens, culture matérielle de la résilience face à la (dé)colonisation) de Quang Vinh Nguyen et Émilie Laystary, publié cette année par Triest Verlag et l’ECAL, j’ai été réconforté.e par les chansons de mon amie Yến-Linh Thẩm et bien sûr très inspiré.e par la thèse The poison of war, défendue à L’université libre de Bruxelles, 31 janvier 2023 par ma brillante amie Anna Nguyễn Đăng Xuân.
Si tous ces travaux ne traitent pas spécifiquement de la guérison des terres, ils tracent un chemin de réparation pour la mémoire collective et pour la guérison des personnes, qui sera toujours liée à la terre. Il s’agit de relier les points après les traumatismes de guerre, les frères et sœurs perdu·es et les pans effacés de l’histoire, en retrouvant des fils dans les silences partagés et la multiplicité des points de vue. Les recherches et le travail que je vous présente ici font partie de ce tissage. Les représentations du territoire et de celleux qui y vivent est un enjeu central pour faire mémoires des terres meurtries qu’on a quitté, parfois oubliées, qu’on habite toujours dans le doute de la contamination ou en subissant de plein fouet les conséquences du poison.
Seconde partie du récit la semaine prochaine.
Découvrez le travail de Kim Đoan Quốc sur son site internet.