Ce que fabriquer des outils m’a appris des cultures du faire
Publié le 26 mai 2026 par Irene Posch
Alors que le programme « Rewilding Cultures » du réseau Feral Labs touche à sa fin, celui-ci publie son troisième « Node Book », intitulé Fa Fa Futures. Makery publie plusieurs essais extraits de ce volume librement accessible. Dans ce chapitre, Irene Posch examine le rôle des outils dans la mise en place de la collaboration, de la recherche et de la production de connaissances dans le cadre de pratiques menées en labs et en communauté.
Les Feral Labs Node Books constituent une série de publications interconnectées produites par le Feral Labs Network dans le cadre des programmes Feral Labs (2018-2021) et Rewilding Cultures (2022-2026). Croisant réflexion théorique, recherche artistique, ethnographie, écriture spéculative et documentation visuelle, ces ouvrages mettent au premier plan les savoirs issus de la pratique ainsi que des formes expérimentales de collaboration. Le Feral Labs Node Book #3: Fa Fa Futures explore la manière dont les pratiques artistiques et de recherche férales interagissent avec les institutions, les infrastructures, les crises et les systèmes de contrôle. Le volume s’attache plus particulièrement aux questions de responsabilité, de survie, de care et de continuité des pratiques au-delà des structures temporaires de financement.
par Irene Posch,
Les discussions sur les labs : au-delà de la coprésence spatiale et sociale
Les discussions sur les labs se concentrent souvent sur la coprésence spatiale et sociale, c’est-à-dire sur les façons dont les personnes interagissent et collaborent au sein d’espaces partagés. Dans cet article, je souhaite toutefois déplacer l’attention vers les outils que nous utilisons et qui façonnent ces interactions. Bien qu’un lab, un environnement ou une communauté puissent eux-mêmes être considérés comme des formes d’outils, je m’intéresse ici aux matériaux et instruments tangibles que nous employons, ainsi qu’à la manière dont nous avons, individuellement et collectivement, le pouvoir de les transformer. Les prototypes, les dispositifs collaboratifs et les communautés temporaires jouent un rôle essentiel dans ce processus, en nous permettant d’explorer, de proposer et d’expérimenter de nouveaux outils.
Dans cet article, je retrace mon propre parcours de création d’outils pour les pratiques e-textiles — un domaine situé à l’intersection de l’ingénierie électrique et des savoir-faire textiles. Ce qui a commencé comme une modeste exploration menée avec quelques praticiens est devenu un projet de plusieurs années, déployé dans divers contextes collaboratifs. Ces espaces — dédiés à la discussion critique, à la fabrication et à la réflexion — nous ont permis d’envisager de nouveaux outils non seulement comme préférables ou idéaux, mais comme possibles. Ils ont ainsi ouvert une réflexion plus large non seulement sur ce que nous fabriquons, mais aussi sur la manière dont nous le faisons (ou pourrions le faire), ce qui façonne à son tour nos pratiques, nos perspectives et notre culture.
La pratique personnelle comme moteur de nouveaux outils
Les métiers du textile comptent parmi les plus anciens arts pratiqués par l’humanité, remontant à la fabrication préhistorique de cordelettes. Depuis lors, ils ont joué des rôles fonctionnels et esthétiques essentiels, façonnant l’expérience humaine, le développement des sociétés et les civilisations pendant des siècles. L’électricité, en revanche, n’exerce une influence durable que depuis la fin du XIXᵉ siècle, tandis que la numérisation n’est apparue qu’environ un siècle plus tard. Ces histoires différentes, ces traditions de production distinctes et ces domaines d’application variés façonnent profondément les modes de pensée, de compréhension et de création propres au textile, à l’électronique et à l’informatique.
Bien que ces domaines soient fortement interdépendants, les textiles et les technologies électroniques et numériques sont généralement considérés comme orthogonaux, voire séparés. Ils sont souvent associés à des stéréotypes de genre différents : les travaux textiles au travail domestique féminin, et l’électronique à des tâches techniques qualifiées associées aux hommes. Ma pratique, développée depuis de nombreuses années, se situe précisément à cette intersection. J’explore les textiles et l’électronique comme des matériaux et des pratiques qui conditionnent et proposent des qualités ainsi que des présupposés distincts, ainsi que les questionnements et les connaissances spécifiques que leur rencontre peut rendre possibles (Composition 1 ci-dessous).
L’acte même de combiner textile et électronique dans des artefacts artistiques, expérimentaux ou fonctionnels m’a conduit à étudier de près les outils utilisés dans ces processus. Il existe des raisons très pratiques de reconsidérer les outils que nous employons : dans tout artisanat, rares sont les techniques qui ne nécessitent aucun outil et peuvent être réalisées uniquement à la main. Les outils, en tant que moyens de production, déterminent donc, contrôlent et structurent ce qui est possible, en façonnant les actions réalisables dans tout processus de fabrication.
Cependant, au-delà de leurs implications purement pratiques, les outils occupent également une place centrale dans toute réflexion sur l’artisanat. Ils sont même « intrinsèques à toute enquête sur l’artisanat menée avec une conscience politique — plus encore dans un environnement postdisciplinaire » (Adamson, G., The Invention of Craft, 2013).
Dans cette perspective, la forme, la fonction et l’ancrage culturel d’un outil ne peuvent être considérés comme neutres. Ils peuvent inclure ou exclure certaines expériences, connaissances ou finalités, de manière explicite ou implicite. Des stéréotypes historiquement établis peuvent réapparaître, suggérant qui utilise l’outil, dans quel domaine il est employé et quels types d’objets il contribue à produire.
Ce qui avait commencé comme une nécessité pratique s’est progressivement transformé en « fabrication d’objets qui servent ensuite à fabriquer d’autres objets […] comme une forme distincte de recherche et de découverte, qui n’agit qu’indirectement sur le produit fini. » (Adamson).
Ainsi, bien que ma pratique constitue à la fois le point de départ et le terrain d’expérimentation du développement de nouveaux outils, je considère comme essentiel, dans mon approche mêlant recherche et design, que ces outils ne soient pas de simples objets statiques destinés à être observés, mais des interventions actives proposées à l’ensemble de la communauté des praticiens.
Composition 1
Exemples issus de ma pratique : exploration des textiles et de l’électronique en tant qu’artisanats, matériaux et artefacts proposant des qualités et des présupposés distincts, ainsi que des questionnements et connaissances spécifiques rendus possibles par leur rencontre.
- The Embroidered Computer (2018, en collaboration avec Ebru Kurbak)
- Not North (2019, en collaboration avec Talia Mukmel)
- Magnetic Reverberations (2023, en collaboration avec Elizabeth Meklejohn et Laura Devendorf)
Crédits photographiques (de haut en bas) : Irene Posch, Talia Mukmel, Elizabeth Meiklejohn.



Imaginer ce qui pourrait exister
Dans l’électronique conventionnelle, le test de continuité est généralement réalisé à l’aide d’un multimètre — un outil robuste et multifonction permettant de mesurer le courant, la tension et la résistance. En touchant l’appareil testé avec deux sondes, l’utilisateur peut immédiatement lire la valeur électrique affichée.
Dans le domaine des e-textiles, les tâches de mesure restent similaires, mais l’espace de conception diffère considérablement. Les circuits sont fabriqués individuellement à partir de fibres souples et souvent délicates, plutôt qu’à l’aide de câbles isolés. Comme les conceptions sont réalisées sur mesure, chaque connexion doit être imaginée et testée au cours même de la fabrication.
Les sondes électroniques standard se révèlent donc souvent inadaptées lorsqu’elles sont utilisées avec des tissus et des fils : leurs pointes ne permettent pas toujours d’établir un contact précis avec des matériaux fins et flexibles, ou risquent d’endommager les textiles, rendant difficile l’obtention d’un bon contact électrique.
À l’inverse, les outils textiles ont été perfectionnés pendant des siècles afin de manipuler des fils délicats et de produire des résultats d’une grande finesse. Ils permettent un contact précis, ferme mais doux avec les matériaux textiles. Souvent fabriqués en métal, ils sont également conducteurs d’électricité.
À partir de l’observation réflexive des besoins réels rencontrés dans ma pratique, et de mon choix explicite de valoriser les savoir-faire et matériaux textiles dans le contexte de l’électronique, j’ai commencé à imaginer à quoi pourraient ressembler des outils mieux adaptés à un artisanat électronique textile intégré.
Je propose ainsi une série de nouveaux outils inspirés des épingles, aiguilles et crochets — des instruments si fortement associés à la couture et aux travaux d’aiguille qu’ils semblent presque indissociables de ces pratiques.
En les réinventant comme sondes électroniques, je crée des outils permettant d’établir une connexion électrique temporaire avec des circuits textiles et, dans certains cas, de construire directement avec des matériaux textiles. Leur câblage est léger et flexible afin d’éviter de déchirer ou d’endommager des constructions délicates (Composition 2).
Je considère ces réalisations comme des outils possibles et potentiellement préférables : des alternatives plausibles. Afin de permettre à d’autres personnes de s’approprier ces nouveaux outils, j’ai démontré leur utilisation, les ai présentés comme des produits, partagé des instructions open source permettant de les reproduire et organisé des ateliers pratiques (Composition 3).
L’objectif était de permettre à d’autres de comprendre et d’utiliser ces outils, mais aussi d’explorer la manière dont ils pourraient transformer les pratiques de fabrication dans un domaine émergent.
Composition 2
Exemples de nouveaux outils proposés :
- Illustration représentant le processus de mesure de la résistance électrique pendant une activité de crochet.
- Connectable Needlework Tools (« outils de travaux d’aiguille connectables ») intégrés à un espace de fabrication dédié aux textiles électroniques.
- Prototyping Pins (« épingles de prototypage ») reliant une carte Arduino à un coussin à épingles.
Crédits photographiques : Irene Posch.



Composition 3
Exemples de mise en scène imaginative (make-believe) et de construction collaborative du sens :
- Présentation de nouveaux outils comme des produits emballés lors de la Schmiede Werkschau.
- Instructions physiques étape par étape pour fabriquer de nouveaux outils.
- Atelier consacré à la fabrication de nouveaux outils.
Crédits photographiques (de haut en bas) : Irene Posch.




Produire du sens ensemble
Les ateliers visant à rendre la conception de nouveaux outils accessible à d’autres personnes sont rapidement devenus une méthode essentielle pour étudier les usages actuels des outils, les besoins des praticiens et les présupposés qui sous-tendent leurs pratiques.
Ils ont permis à la fois la multiplication des outils et la création d’un contexte riche pour discuter de leur pertinence dans une pratique donnée, élargissant ainsi le champ de la recherche. Non seulement de nouveaux outils étaient proposés, mais les participants ont commencé à concevoir eux-mêmes de nouveaux outils.
L’étude de cette fabrication collaborative a montré que produire ses propres outils pouvait approfondir la compréhension d’une pratique. Cela permettait de réduire la distance entre les conditions qui rendent une pratique possible et la pratique elle-même.
Cette confrontation engageait les utilisateurs, quel que soit leur niveau d’expertise, de manière plus directe que ne l’auraient fait des arguments théoriques sur la conception ou le potentiel des outils.
Pour les débutants, cette démarche constituait une première rencontre précieuse avec les caractéristiques et les matériaux des textiles électroniques. Elle leur permettait de découvrir les routines, les outils et les qualités qui définissent cette pratique.
Pour les praticiens expérimentés, la possibilité de fabriquer des outils alternatifs offrait l’occasion de réfléchir à leurs pratiques fondamentales, de réexaminer leurs approches passées et de remettre en question des limitations jusque-là considérées comme allant de soi.
Cette démarche suscitait une réflexion active sur la domination des outils utilisés jusqu’alors ainsi que sur leurs limites. Le fait que, lors de ces ateliers, les participants expriment régulièrement la manière dont les nouveaux outils répondaient à des besoins existants — parfois jusque-là non identifiés — a permis de mettre en lumière la façon dont les outils incorporent implicitement une certaine manière de faire considérée comme la « bonne » ou la seule possible, ainsi que les compromis inhérents à tout équipement.
Chaque fois que les participants adaptaient les conceptions proposées, ils élargissaient à nouveau leur compréhension au-delà des possibilités existantes, reconfigurant les outils afin de produire de nouvelles significations et de nouvelles façons de fabriquer au sein de pratiques interdisciplinaires.
Finalement, la multiplication des outils permet de tester les hypothèses dans la pratique, bien au-delà de mon propre travail. Les exemples suivants décrivent et illustrent l’émergence de nouvelles routines artisanales (Composition 4).
L’exemple de The Embroidered Computer
Le projet The Embroidered Computer impliquait la connexion de bobines réalisées à partir de fils de cuivre extrêmement fins à des fils métalliques, avec une résistance électrique aussi faible que possible.
Un scénario typique consistait à commencer par broder la connexion.
Ensuite :
1. l’aiguille était posée ;
2. le multimètre était saisi ;
3. les sondes étaient soigneusement placées sur le fil doré afin de mesurer la résistance.
Si le contact était satisfaisant, le multimètre pouvait être rangé et l’aiguille reprise pour poursuivre la broderie.
Si la résistance était trop élevée, il fallait retravailler les points afin d’améliorer la connexion.
Il pouvait être nécessaire d’alterner plusieurs fois entre différents ensembles d’outils pour mesurer et modifier la broderie.
Après quelques séances, j’ai proposé les Pin Probes (« sondes à épingles ») à la brodeuse professionnelle qui participait à la réalisation de la broderie en fil d’or.
Les Pin Probes pouvaient être directement fixées dans le fil métallique et y rester sans endommager la broderie.
Après avoir terminé la première connexion à l’aide de ces nouvelles sondes, la brodeuse a déclaré :
« C’est comme opérer un patient vivant ! On voit immédiatement l’effet [électrique] de ses actions et on peut réagir en temps réel ! »
Elle pouvait désormais observer et ajuster ses points non seulement en fonction des qualités visibles de la broderie, mais également en fonction de leurs propriétés électriques, affichées en continu sous forme de variations de résistance sur le multimètre.
La possibilité d’observer les changements provoqués par chaque geste ou chaque point est essentielle pour transformer le processus de fabrication.
Au lieu d’une succession d’étapes distinctes d’essais-erreurs nécessitant des changements d’outils, le travail devient une conversation continue avec le matériau.
De nouvelles routines émergent
Au fil du projet, la brodeuse a également remarqué qu’en traversant le tissu avec les épingles, il devenait possible d’entrer en contact avec le matériau conducteur situé au dos de l’ouvrage sans avoir à retourner la broderie.
Ces nouvelles routines, rendues possibles par les nouveaux outils, ont eu des effets notables :
- amélioration de l’ergonomie des tâches ;
- meilleure compréhension de l’impact des gestes individuels sur le fonctionnement électronique ;
- réduction des interruptions liées au changement d’outils ;
- possibilité de se concentrer simultanément sur les qualités textiles et électroniques de l’objet fabriqué.
Tester des capteurs portés sur le corps
Un autre exemple concerne la fabrication directement sur le corps, notamment lors du test de capteurs textiles portables en situation réelle.
Dans ce contexte, il est essentiel de minimiser les perturbations provoquées par les instruments de mesure eux-mêmes.
Les participants ont constaté que les Pin Probes laissaient beaucoup moins de traces sur les capteurs textiles portés :
- la connexion par épingle crée des marques minimales ;
- le câble textile est léger et flexible.
Les outils proposés ont également été utilisés de plus en plus fréquemment avec du matériel électronique conventionnel.
Les participants ont remarqué que les Pin Probes s’inséraient parfaitement dans les connecteurs JST et permettaient même de tester certaines puces électroniques à travers leur isolation plastique, en la perçant sans l’endommager.
Découverte de nouveaux matériaux
La fabrication collaborative et l’usage de nouveaux outils ont également conduit à la découverte de matériaux susceptibles d’être utiles aux textiles électroniques au-delà de leur fonction initiale comme composants d’outils.
Ce fut notamment le cas des matériaux utilisés pour fabriquer un câble textile (Textile Cable).
Par exemple :
- le paracorde a été identifié comme une nouvelle manière d’isoler des conducteurs tout en conservant la souplesse et la douceur des matériaux textiles ;
- de nouveaux types de fils conducteurs ont été expérimentés, notamment des fils de cuivre plus épais et plus conducteurs, jusque-là rarement utilisés dans les textiles électroniques.
Un autre exemple concerne l’utilisation de différentes formes d’épingles comme conducteurs électriques, non seulement comme sondes, mais aussi comme éléments interactifs ou de prototypage.
Lorsque j’ai commencé à repenser l’univers des outils, je n’avais envisagé aucun de ces scénarios. Ces nouvelles routines n’étaient tout simplement pas possibles auparavant. Elles ont émergé parce que les nouveaux outils étaient physiquement présents dans l’espace de travail et immédiatement utilisables avec un multimètre.
L’un des participants a décrit les Pin Probes comme « l’une de ces choses qui semblent évidentes une fois qu’on les a vues ». Cette remarque met en lumière l’importance de détails apparemment insignifiants dans la structuration d’une pratique.
C’est dans ce type de commentaire que devient visible la domination de ce que nous considérons comme allant de soi — et la manière dont ces présupposés façonnent ce que nous faisons et la façon dont nous le faisons.
Composition 4
Exemples de nouveaux outils en situation d’usage :
- Les Pin Probes utilisées pour broder un ordinateur (The Embroidered Computer).
- Les Pin Probes employées pour mesurer une manche équipée de capteurs et la connecter à une électronique conventionnelle lors du Summer Camp, une rencontre de la communauté des textiles électroniques en France.
- Utilisation de ces outils lors d’une résidence à osmo/za, à Ljubljana, organisée par Zavod Projekt Atol et Ljudmila.
Crédits photographiques (de haut en bas) : Irene Posch, Irene Posch, Irene Posch, Katja Goljat.




Façonner les outils, façonner les cultures
Ce que je viens de décrire peut sembler relever de petites modifications pratiques. Pourtant, je soutiens qu’elles s’accompagnent de transformations conceptuelles fondamentales. Un outil ouvre la voie à d’autres possibilités. La fonction particulière qu’il permet d’accomplir définit l’espace même de la fabrication. En tant qu’artefact technologique spécifique, l’usage d’un outil « facilite l’engagement des personnes avec la réalité et, ce faisant, contribue à façonner la manière dont les êtres humains peuvent être présents dans leur monde et dont leur monde peut être présent pour eux. » (Verbeek, 2006). Selon l’outil utilisé, certains aspects de la réalité sont amplifiés tandis que d’autres sont atténués. Les outils influencent ainsi les perceptions, les actions et les expériences humaines.
En rendant les propriétés électroniques perceptibles au sein même des routines artisanales, ces nouveaux outils inscrivent le bricolage et le prototypage dans le domaine textile, tout en intégrant les savoir-faire textiles à la fabrication électronique. Ils permettent un dialogue continu avec les formes et fonctions textiles et électroniques, considérées comme ouvertes et évolutives. Au lieu de réagir à des mesures ponctuelles réalisées après coup, ils favorisent une véritable intégration entre artisanat textile et électronique. Ils rendent possible ce que Donald A. Schön appelait la réflexion dans l’action (reflection-in-action). Autrement dit, ils offrent aux artisans les moyens de « voir » les changements électriques qu’ils introduisent à travers leurs gestes techniques, rendant possible une conversation réflexive avec la situation de conception elle-même. Cette capacité d’évaluation qualitative immédiate permet également ce que Tim Ingold décrit comme un comportement de cheminement (wayfaring). Il s’agit d’être réceptif à ce qui se révèle progressivement, attentif aux multiples indices susceptibles, à tout moment, de conduire à un ajustement. La faculté d’interpréter les retours du matériau et d’apporter des modifications fines avec adresse et soin constitue une qualité essentielle du processus artisanal.
Mon travail sur les e-textiles a mis en évidence combien le choix des outils modifie les conditions mêmes de la fabrication. Les outils définissent ce qui est effectivement possible, mais aussi ce qui peut être perçu comme possible. Les discussions avec les praticiens ont également révélé la puissance des outils au-delà de leur usage pratique. Ils participent à la construction de réalités sociales et culturelles qui façonnent un domaine d’activité. Ils rendent visibles les conditions implicites de la fabrication, celles qui définissent les limites et les potentiels d’une pratique.
Face à un public plus large, la simple apparence visuelle de ces outils a suscité des réactions très diverses.
Certaines personnes ont manifesté de l’intérêt ou de la curiosité, tandis que d’autres se sont montrées indifférentes.
Leur forte référence aux « compétences féminines » remettait en question les normes d’un domaine électronique historiquement dominé par les hommes. Certaines personnes se sont senties invitées à contribuer grâce aux savoir-faire qu’elles possédaient déjà. D’autres, au contraire, ont rejeté les outils précisément en raison de leur association avec la couture et les travaux d’aiguille. Ces réactions montrent non seulement que les outils ne sont jamais neutres, mais également qu’une conception intentionnelle peut introduire de nouvelles compétences et de nouveaux matériaux dans les pratiques de fabrication. Elle peut aussi contribuer à remettre en question certains stéréotypes. Je soutiens donc que la conception des outils revêt une importance particulière dans le contexte des pratiques technologiques émergentes. Ces domaines ne disposent pas encore de modèles établis indiquant comment les choses doivent être faites, mais sont pourtant susceptibles d’exercer une influence considérable sur la société. Réexaminer les outils qui configurent notre engagement avec ces réalités émergentes revient alors, pour reprendre les mots de Verbeek, à rien de moins que reconfigurer la manière dont nous pouvons être présents dans le monde futur et la manière dont ce monde futur peut être
Comme l’écrit Donna Haraway dans Staying with the Trouble : « Ce qui importe, c’est avec quelles matières nous pensons les autres matières. » Autrement dit, concevoir des alternatives aux outils existants est important pour réfléchir aux matériaux et aux routines qui constituent le cœur d’une pratique ; proposer de nouveaux outils est important pour façonner ses fondements métaphoriques, sociaux et culturels ; utiliser de nouveaux outils est important pour révéler d’autres potentiels et fonctionnalités au sein d’une pratique, ainsi que, potentiellement, d’autres façons de l’aborder. Et cela est particulièrement crucial lorsqu’il s’agit de soutenir l’émergence de pratiques électroniques hybrides et d’imaginer de nouveaux futurs technologiques.
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