Makery

« On a quitté l’époque contemporaine »

Depuis quelques semaines, on entend dans les cortèges lycéens : « On va quitter l’époque contemporaine ». Ce n’est pas une blague, c’est une prophétie. Elle vient d’une génération née après 2002, qui n’en peut plus d’une société néo-libérale toujours plus violente, qui laisse grandir le spectre des Le Pen et de la guerre comme seuls horizons, qui ne parle plus qu’à ses vieux dans le seul langage éculé qu’ils comprennent, et tabasse, mutile ou éborgne ses mineurs dès qu’ils expriment leur malaise et leur colère. Relire ces journées avec les situationnistes, c’est apprendre à l’entendre.

Dimanche matin, la France s’est une nouvelle fois réveillée avec un vocabulaire tout prêt. « Débordements », « casseurs », « pillards », « violences inacceptables » : les mots étaient là avant les images, et ils ont fini par les remplacer. Le ministère de l’Intérieur avait annoncé des « débordements » dès le vendredi. Le samedi, la réalité s’y est conformée : le récit était écrit d’avance.

Ce vocabulaire, on l’entend depuis plus d’un demi-siècle. Le mot « casseur » a même eu sa loi : la loi dite « anti-casseurs » de juin 1970, votée dans la foulée de Mai 68, abrogée en 1981, puis ressuscitée sous le même surnom en 2019 face aux Gilets jaunes. Entre-temps, il a servi contre les étudiants de 1986, l’hiver où Malik Oussekine est mort sous les coups de policiers. Il a servi à Vaulx-en-Velin en 1990, pendant les grèves de 1995, puis au fil des contre-sommets, de Seattle en 1999 à Gênes en 2001. Il s’est durci à l’automne 2005, quand les banlieues ont brûlé après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois et qu’on a parlé de « racaille » et de « Kärcher ». Depuis, on le récite sans plus l’entendre.

Mais la France s’est aussi réveillée sourde à l’autre vocabulaire, celui qu’elle ne comprend pas. « Mettre le zbeul », « Bismillah, c’est les ténèbres », « six-seven », « battle d’aura » : la langue des cortèges de 2026 n’est pas traduite dans les journaux télévisés, elle y est au mieux commentée comme une curiosité. Le pouvoir a ses mots pour parler de la jeunesse, mais il ne comprend pas ceux qu’elle emploie pour parler de lui.

Il y a plus de soixante ans, une poignée de théoriciens réunis autour de la revue Internationale situationniste avait compris que le pouvoir ne gouverne pas seulement les rues, mais aussi la langue qui les décrit. Attila Kotányi, Guy Debord, Mustapha Khayati : relus aujourd’hui, leurs textes éclairent ce week-end mieux que bien des plateaux de télévision.

Crédit : Groupe Surréaliste en Clandestinité

Lire « gangland » là où l’on écrit « quartier »

En juin 1960, dans le n° 4 de la revue Internationale situationniste, Attila Kotányi publie « Gangland et philosophie ». Il part d’une scène de racket new-yorkais : un monsieur aimable vient un jour vous proposer sa « protection », et seul un naïf demande contre quoi. Kotányi en fait une clé de lecture de toute la société : l’organisation sociale fonctionne comme une protection imposée, qui tire sa légitimité des menaces qu’elle désigne elle-même. Et ainsi l’État moderne se fonde sur un racket de protection organisé.

Cette protection n’a pas besoin de frapper tous les jours. Kotányi raconte le procès d’un gangster dont le témoin principal se rétracte à la barre et préfère cinq ans de prison à la parole. Il compare cette omerta à une expérience familière : quelqu’un comprend un argument contre l’ordre établi, l’approuve, puis le lendemain « ne le comprend plus ». Dans les deux cas, selon lui, c’est la peur qui agit. La socialisation ne règle pas seulement nos actes, elle décide de ce qui nous paraît « praticable », et même « pensable ». Le pouvoir n’a pas besoin de censurer ce que nous avons appris à ne pas penser.

Ce racket a un territoire, et Kotányi lui donne un nom emprunté à l’argot des gangsters de Chicago : gangland, le domaine du crime. Ce territoire, c’est le quartier. Kotányi vise ici l’urbaniste américain Lewis Mumford, grand défenseur de l’« unité de voisinage » depuis The Culture of Cities (1938) jusqu’à son essai « The Neighborhood and the Neighborhood Unit » (1954). Pour Mumford, le quartier est la cellule saine et organique de la ville, l’échelle naturelle de la communauté, qu’il faut préserver ou reconstruire. Kotányi lui répond qu’il faut au contraire le regarder comme un élément pathologique, un gangland : sans cela, aucune « thérapie » n’est possible. Il ne s’en prend pas aux habitants, mais à l’idée que le quartier serait une communauté naturelle, alors qu’il est un territoire produit, découpé et cartographié par ceux qui le « protègent ». Dans le même mouvement, il attaque l’urbanisme académique, qui définit les zones « insalubres » du point de vue du néocapitalisme et les rénove selon ses propres critères.

Plus de soixante ans plus tard, le mot « quartier » a pris en France le sens que Kotányi pressentait. Dans la bouche des ministres et sur les plateaux, « les quartiers » ne désignent plus un voisinage, mais les banlieues populaires : « quartiers sensibles », « quartiers prioritaires », des territoires « perdus » qu’il faudrait « reconquérir ». Le mot est devenu un euphémisme pour dire la pauvreté et l’immigration sans les nommer, et la politique de la ville, avec ses programmes de rénovation urbaine, a repris le vocabulaire thérapeutique de Mumford. Le pouvoir parle déjà des quartiers comme d’un gangland, une zone de non-droit à protéger et contre laquelle se protéger. Kotányi, lui, retournait l’image : le vrai gangland serait plutôt le système de protection qui a dessiné la cité.

D’où sa méthode, un « petit précis de vocabulaire détourné » : lire gangland là où l’on écrit « quartier », protection là où l’on écrit « organisation sociale », racket là où l’on écrit « société », conditionnement là où l’on écrit « culture ». Rien à inventer : il suffit de relire les mots du pouvoir pour voir ce qu’ils cachent. Ces mots-là servent moins à décrire le monde qu’à tracer des frontières entre ceux qui sont dedans, ceux qui sont dehors et ceux qui relèvent du crime.

Six ans plus tard, dans le n° 10 de la même revue (mars 1966), Mustapha Khayati publie « Les mots captifs (Préface à un dictionnaire situationniste) ». Il y reprend la question que pose Humpty Dumpty chez Lewis Carroll : quand on se dispute sur le sens d’un mot, il s’agit seulement de savoir qui est le maître. Pour Khayati, le langage n’est pas un outil neutre. Les mots travaillent, et ils travaillent pour le compte de l’ordre dominant. Le pouvoir ne les invente pas, il les capture : il leur fixe un sens officiel et les met au service de son organisation de la vie, comme on met des prisonniers au travail. Le dictionnaire devient une police du sens.

Mais les mots captifs ne se laissent jamais tout à fait domestiquer. Ils résistent, ils se mutinent, et c’est dans ces moments d’insoumission du langage que se prépare toute révolte. D’où le projet d’un dictionnaire situationniste, qui chercherait moins à inventer une langue qu’à libérer les mots existants et leur rendre le sens que le pouvoir leur a confisqué. « Casseur » est un mot captif. Il ne dit rien de la personne ; surtout, il la prive de parole. Déclarer qu’un jeune qui vide une vitrine n’a « aucune préoccupation politique », c’est se dispenser de lui demander laquelle.

Trois tiroirs pour une foule

Le récit du pouvoir et des médias range en tiroirs la foule qui manifeste contre lui. Le premier accueille le bon manifestant, porteur de « revendications légitimes », qui défile sur le parcours déclaré et rentre avant la nuit. Le deuxième est celui de « l’ultra-gauche », des émeutiers violents et très politisés. Le troisième enferme le « casseur » et le « pilleur », le « délinquant », réputé n’avoir aucune idée : un corps sans pensée, une main sans tête.

Le récit commence toujours de la même façon. On se dit désolé pour les « bons manifestants ». On regrette que les violences « rendent leur message inaudible », qu’elles « confisquent » leur mobilisation, qu’elles « fassent le jeu » de ceux qu’elles combattent. La rue, elle, fait un autre constat : seule la violence permet de se faire entendre. Pendant un mois, les lycéens ont bloqué, défilé et brandi leurs pancartes. Il a fallu que plus d’un demi-million de manifestants soit accompagné de destructions et pillages pour que le président s’adresse solennellement à la nation.

Et les tiroirs ne sont pas étanches. Le bon manifestant n’y reste qu’à condition de se désolidariser : qu’il tarde à condamner, et le voilà soupçonné de complicité. Dimanche soir encore, le président sommait partis, syndicats et organisations de condamner sans ambiguïté toutes les violences. On voit poindre l’interdiction de mouvements politiques ou syndicaux. Et c’est toujours le pouvoir qui décide qui passe d’un tiroir à l’autre.

Capture d’écran YT. Crédit : @zenx_022

L’ultra-gauche, ses blocs et sa langue

Le deuxième tiroir mérite qu’on s’y arrête, car le récit y dit vrai sur un point : l’ultra-gauche a une pensée. Elle est contre le capitalisme et convaincue qu’on ne le renversera pas par les urnes, seulement par la révolte, ou accompagnée par elle. Plus largement, c’est une culture de la lutte de rue. Elle a construit son propre monde, ses lieux, ses rites, ses chants et son vocabulaire. Ce vocabulaire, le pouvoir et les médias dominants refusent à la fois de l’entendre et de l’employer : ils ne parlent jamais de l’ultra-gauche que dans leur langue à eux. Car le mot lui-même est devenu une catégorie policière en 2008. Avec l’affaire de Tarnac et l’arrestation de Julien Coupat, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie et les services de renseignement popularisaient alors la « mouvance anarcho-autonome » et l’« ultra-gauche ». D’une étiquette cantonnée jusque-là au débat entre marxistes, qu’aucun des affublés n’arbore jamais vraiment, le mot est alors devenu une catégorie de renseignement, puis le nom médiatique des autonomes et des « black blocs ». C’est celui qu’Emmanuel Macron a employé dimanche soir.

Car ce tiroir identifie un uniforme : le black bloc. Ce mot-là est né au début des années 1980 dans la police de Berlin-Ouest, qui appelait Schwarzer Block les cortèges d’autonomes vêtus de noir, cagoulés, compacts. Il s’est internationalisé lors de la réunion annuelle du FMI et de la Banque mondiale de 1988 à Berlin-Ouest, puis a été approprié en traversant l’Atlantique au moment des protestations contre la première Guerre du Golfe en 1991, et a fini par entrer définitivement dans le vocabulaire médiatique après les manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999. Autrement dit, le black bloc porte un nom inventé par la police, et retourné par ceux qu’il désignait.

Les blocs ont aussi leur langue, et elle tient parfois en quatre lettres : ACAB, pour « All Cops Are Bastards ». Né dans l’argot ouvrier et carcéral britannique, le sigle s’est répandu avec la culture punk et skinhead au début des années 1980, puis a gagné les tribunes de stades et les cortèges de toute l’Europe. Il s’écrit sur les murs, se tatoue sur les phalanges, se code en chiffres, 1312, selon le rang des lettres dans l’alphabet. Et il se détourne lui-même à l’infini : « All Cats Are Beautiful », chats dessinés sur les banderoles pour narguer les procès en outrage. En France, il a son cousin scandé dans les cortèges depuis 2016 : « Tout le monde déteste la police ». Les plateaux n’y entendent qu’une insulte ; ceux qui l’écrivent y mettent un diagnostic : la police se juge comme une fonction, et non comme une somme d’individus plus ou moins bons. Une fonction que Kotányi appelait protection.

Le casseur, le pilleur, ceux qu’on n’interroge jamais

À l’ultra-gauche, on reconnaît au moins une pensée, fût-ce pour la combattre, car le casseur d’ultra-gauche attaque les symboles du capitalisme. Mais le casseur aveugle et le pilleur de magasins n’ont pas cette chance. On les présente comme délinquants qui n’auraient d’autre but que de saccager et de s’approprier des biens. Aucune opinion politique ne leur est accordée. Or il rejette, et rejeter, c’est déjà penser. Seulement, on n’a jamais l’occasion de lui demander ce qu’il pense : il surgit, brise, parfois emporte, est arrêté ou disparaît. Il est alors silencié, ou se cache, retourne à son silence, sa colère intérieure. Puisqu’il ne parle pas, on parle à sa place, et les mots de « casseur », de « pilleur », tiennent à nouveau lieu de réponse disqualifiante.

Le pilleur peut être n’importe qui. Dans le feu de la colère, dans le feu de l’action, dans la fenêtre de liberté radicale qui s’est ouverte. Dans un pays où plus de 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, le pilleur exprime, le temps d’un instant, que prendre sa part de l’étalage outrancier des biens de consommation inaccessibles, c’est après tout de « bonne guerre », dans le sens d’un combat où les termes seraient conformes aux règles des conflits de l’époque, celle contemporaine du racket généralisé. Et après tout, comme le rappelle Konrad Becker dans Dictionnaire des opérations (Autonomedia 2012; UV, 2024), dans la marque comme dans l’émeute, « la mimésis permet de se rapprocher des autres et de trouver de la compagnie pour découvrir ce qu’est le monde ».

Mais peut-être effectivement parle-t-il comme Tony Montana, le héros de Scarface sous son dirigeable « The world is yours » ? La vie est courte, nous sommes mortels, les règles sont celles des dominants, qui reproduisent entre eux un système de profit toujours croissant qui ne fonctionne que pour eux. Quand on vient de la marge, quand on se sent « chien de la casse », on sait qu’on ne dépassera pas ce système en une seule vie. Alors à quoi bon en respecter les règles ?

De Watts à Paris, la promesse prise au mot

En août 1965, le quartier noir de Watts, à Los Angeles, s’embrase. Toute la presse américaine parle d’émeutiers et de pillards. En décembre 1965, un texte de l’Internationale situationniste attribué à Guy Debord, « Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande », repris dans le n° 10 de la revue Internationale situationniste (mars 1966, il y a 60 ans), prend le contre-pied : ces pillards ne sont pas des voleurs sans cause. Ils prennent au pied de la lettre la publicité de l’abondance. On leur montre des objets à longueur de journée, ils veulent s’en servir maintenant. Le texte ajoute une idée qui n’a pas vieilli : le policier est le serviteur de la marchandise, celui qui garantit qu’un réfrigérateur reste un objet qu’il faut payer. Le pillage révèle d’un coup ce qui se cache derrière la vitrine : l’uniforme qui la garde.

Remplaçons les panneaux publicitaires de 1965 par le téléphone de 2026. Jamais une génération n’a été aussi constamment sollicitée par la marchandise. Elle la reçoit dans la poche, de l’influenceur à la publicité ciblée, du réveil au coucher. Et jamais cette génération n’a été aussi certaine de ne pas pouvoir se l’offrir. Faut-il vraiment s’étonner que, le temps d’une soirée, certains aient supprimé la distance entre l’écran et la chose ? Debord, en son temps, ne se racontait pas d’histoires. Il savait que le pillage de Watts réalisait d’abord le principe déformé de la société marchande : « à chacun selon ses faux besoins ». Le moi consommateur parle bel et bien dans la vitrine brisée, mais dans l’acte c’est aussi le mensonge de l’abondance devenu vérité en acte, portant les deux voix à la fois, celle du consommateur frustré et celle du refus.

« Bismillah, c’est les ténèbres » : quand la police parle jeune

Le slogan le plus repris du mouvement n’a pas été écrit par un lycéen. Il viendrait d’un message Snapchat attribué à un policier infiltré, qui se faisait passer pour un élève afin de connaître les lieux des blocus. Son authenticité n’est pas établie. Mais la caricature est parfaite : un pseudo, « Mamadou », un mélange maladroit d’arabe, d’argot et de français, des clichés empilés sur la façon dont « les jeunes de banlieue » sont censés écrire.

On croirait lire un exemple tiré de Khayati. Le pouvoir ne se contente pas d’imposer ses mots, il tente aussi de parler la langue de ceux qu’il surveille. Et il échoue, parce qu’il ne connaît de cette langue que le stéréotype qu’il en a fabriqué. Les lycéens ont fait le reste : ils ont ramassé la phrase, l’ont écrite au feutre sur leurs pancartes et l’ont retournée contre son auteur présumé. Un mot de flic devenu mot d’ordre : les situationnistes n’auraient pas rêvé meilleur détournement.

Le reste du répertoire suit la même logique. « Lecornu, t’es foutu, le 6-7 est dans la rue. » « Ton budget, on le plie avec un scuba. » Le « six-seven », ce geste absurde né sur les réseaux, des mains levées l’une après l’autre, est entré dans les cortèges, tout comme le « scuba », plongeon mimé le nez pincé d’une main et la vague de l’autre. Les « battles d’aura », ces duels de charisme, se déroulent sous le nez des CRS. Le pouvoir y voit de l’enfantillage. Mais quand on se moque de lui dans une langue qu’il ne comprend pas, il a déjà perdu la main sur le récit.

La GenZ appelle les ronds-points

Le 7 septembre, un compte TikTok anonyme fixe un rendez-vous. L’appel circule dans les réseaux des anciens Gilets jaunes, puis rencontre un mouvement lycéen déjà massif. Le 14 octobre, l’Union syndicale lycéenne appelle à rejoindre la journée des Gilets jaunes. Le slogan qui circule le dit sans détour : « Jaunes et jeunes, nos luttes se rencontrent ». Et cette rencontre a une généalogie. En décembre 2018, au cœur de l’hiver des Gilets jaunes, 151 lycéens de Mantes-la-Jolie avaient été filmés à genoux, mains sur la tête, face aux policiers. Ces lycéens-là ont aujourd’hui vingt-cinq ans. Leurs petit.e.s sœurs et frères ont grandi avec ces images, et avec celles des ronds-points. Leur colère a déjà une histoire.

Le détournement a aussi changé d’échelle. Le pavillon pirate de One Piece flotte dans les cortèges français. Sur TikTok et Instagram, des vidéos fabriquées par intelligence artificielle transforment les images réelles des blocus en animés japonais. Elles font des millions de vues. L’une d’elles s’achève sur des hommes en gilet jaune et une promesse : le 17 octobre arrive, les Gilets jaunes aussi. La convergence a été mise en scène avant d’avoir lieu, dans le langage même de l’industrie du divertissement.

Debord voyait dans le spectacle un monopole de l’image détenu par le pouvoir. Ce monopole s’est fissuré. Une génération qui a grandi dans le flux des écrans en a appris la grammaire, et elle s’en sert pour écrire son propre feuilleton. On parle désormais de « gilets jeunes ».
Le pouvoir, lui, a répondu avec ses mots habituels. Il n’a pas vu une génération, il a vu des « casseurs ». Il n’a pas vu le gel des allocations, le prix de l’essence et les classes surchargées, il a vu des « débordements », que le ministre de l’intérieur et les médias disent « en marge » des manifestations. Mais quand c’est toute une classe d’âge qui descend dans la rue, parler de marges n’a plus de sens.

Le pouvoir a aussi répondu avec ses armes. Fin septembre à Tours, Maël, 16 ans, a perdu l’usage d’un œil lors du blocage de son lycée. Le 5 octobre à Lens, un manifestant de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade. Et le 17 octobre, la liste s’est allongée : à Saint-Étienne, un jeune de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade des forces de l’ordre, et à Mulhouse, une lycéenne de 17 ans a perdu un œil. Une génération apprend la politique en comptant ses yeux et ses mains.

Capture d’écran Instagram. Crédit : @madara.931_

Un 17 octobre pour sortir de l’époque

En cours d’histoire, on apprend aux lycéens que l’« époque contemporaine » commence en 1789, avec la prise de la Bastille. Quand ils écrivent qu’ils vont la quitter, la blague de salle de classe cache une ambition vertigineuse : sortir du « contemporain » que le 14 juillet avait ouvert, avec ses institutions, ses rituels et sa manière de faire de la politique. Une autre pancarte disait : « Y’aura pas de 18 octobre ». Le lendemain est arrivé quand même, mais la phrase a dit ce qu’elle voulait dire : nous ne reviendrons pas à la normale.

Le 21 avril à l’envers

Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle. Le pays se réveille sidéré, et les lycéens descendent dans la rue par centaines de milliers pour faire barrage. Ceux qui défilent aujourd’hui sont nés après cette date. Pour eux, l’extrême droite au second tour fait partie du paysage : ils l’ont vue en 2017, puis en 2022, avant même d’avoir l’âge de voter. Le « front républicain » se réduit à une consigne qu’on leur répète.

Le 21 avril à l’envers qui se dessine dans les cortèges, c’est l’inverse exact de 2002 : non plus une surprise qui vient d’en haut et qu’il faut conjurer, mais une surprise que l’on fabrique d’en bas et que l’on espère. Cette génération est prête à en découdre pour qu’un 21 avril à l’envers ait enfin lieu. Et elle veut remporter cette victoire « insoumise » que ses parents n’ont jamais eue, eux qui n’ont fait que voter « contre » depuis vingt-cinq ans.

Dimanche, 20 heures : le dictionnaire a parlé

L’allocution d’Emmanuel Macron, ce dimanche soir, aurait pu servir d’illustration à Kotányi. Tout le vocabulaire était au rendez-vous. Les factieux issus de groupuscules d’ultra-gauche, rejoints par de nombreux délinquants. Et cette phrase qui résume tout : « Rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse. » Avant de chercher à comprendre, le président a décrété qu’il n’y avait rien à comprendre.

Puis vient le tri, explicite : d’un côté les manifestants aux revendications légitimes, de l’autre ceux qui ont cassé et pillé, qu’il ne faudrait jamais confondre. Et la sanction, formulée comme une facture : « Ceux qui ont pillé doivent rembourser. » Debord n’aurait pas osé l’écrire. Face à une révolte qui interroge la marchandise, le pouvoir répond que la marchandise doit être payée. Il rétablit la vitrine. Quant à la mesure phare de la soirée, elle confie aux préfets, avec les maires, le soin de protéger les villes, les bâtiments publics et les commerces, jusqu’à interdire des rassemblements. Les couvre-feux n’ont pas tardé. Kotányi l’avait écrit en 1960 : protection est le mot-clé du racket.

La jeunesse a bien eu droit à quelques phrases. Le président lui reconnaît une angoisse profonde et lui promet une place autour de la table, avec les syndicats, les élus et le patronat. Mais pas un mot pour ses blessés, ni pour la main arrachée de Saint-Étienne, ni pour l’œil perdu de Mulhouse. Et pas un mot de sa langue. Ni « Bismillah », ni « six-seven », ni l’époque qu’elle dit vouloir quitter. On lui offre une chaise dans une salle de réunion de l’époque contemporaine, au moment précis où elle annonce en sortir. Le dialogue promis commence par un malentendu complet.

Rendre les mots à ceux qui les ont perdus

Les situationnistes n’avaient pas d’enquête sociologique à opposer au récit officiel. Ils avaient mieux : un soupçon méthodique envers les mots du pouvoir. Ce soupçon nous manque. Chaque fois qu’on accepte le mot « casseur » sans le discuter, on accepte aussi la conclusion qu’il contient : qu’il n’y a rien à comprendre.`

Il y a pourtant beaucoup à comprendre. Une génération à qui l’on vend tout et à qui l’on refuse presque tout. Une génération qui a vu ses aînés se faire éborgner sur les ronds-points et qui en tire la leçon que la politesse ne paie pas. Une génération qui détourne les objets de la culture marchande pour en faire ses drapeaux, et qui, un soir d’octobre, a détourné les vitrines elles-mêmes.

On peut condamner, c’est le métier des ministres et des chaînes d’information de l’ordre établi. On peut aussi écouter. Kotányi proposait de lire racket là où l’on écrit « société » et gangland là où l’on écrit « quartier ». Les jeunes du 17 octobre ne l’ont jamais lu, mais ils ont posé la même question avec leurs moyens, entre un « six-seven » et un « Bismillah » : qui protège qui, et contre quoi ? Tant que nous répondrons par le mot « casseur », ils auront raison de penser que nous sommes restés dans l’époque qu’ils viennent de quitter.