Diner commun lors de l'Assemblée des sols de Kerminy le 29 août 2026. Crédit : Olivier Morvan
La collective « la Halle œuvrière » est résidente longue durée à Kerminy, un lieu de recherche, de création et d’expérimentation situé dans le Finistère, à la croisée des pratiques artistiques, écologiques et des dynamiques territoriales. Il accueille des artistes, chercheur·euses et collectifs pour développer des formes de création et de coopération en lien avec les milieux. Seconde partie d’un entretien entre des membres de la collective et Marina Pirot, co-fondatrice de Kerminy, à la veille de l’Assemblée des Sols qui s’est tenue du 28 au 30 Août 2026.
Marina Pirot s’est entretenue avec trois membres de la collective de la « Halle œuvrière » de Kerminy, du folklore, des traces anonymes, et d’une archéologie des savoir-faire et des gestes. Makery propose la retranscription écrite de ce moment d’oralités, fixant ce qui a en partie été dit, puis repris à l’écrit, rediscuté en correspondance.
Retrouvez la première partie de l’entretien ici.
Marina Pirot : On remarque avec ce que vous nous disiez à l’instant, l’apparition d’une forme de socle où les expériences, les expressions, les savoirs transmis·es et partagé·es se territorialisent à partir de Kerminy, et je pense directement à ce terme que vous discutiez tout à l’heure, qui est celui de folklore. Qu’est-ce que vous entendez par là en tant que membres ? Au-delà des récupérations politiques qui se font…
Halle œuvrière :Oui, il y a des récupérations folkloriques faites par l’extrême droite encore aujourd’hui, qui font naître des traditions populistes pour réunir du monde autour de leurs agendas racistes, patriarcaux et réactionnaires. Et cette instrumentalisation, elle n’est pas nouvelle, c’est une véritable menace pour les territoires, les cultures populaires, où tout est synthétisé autour d’une pauvreté d’expériences faites de farces, de violences coloniales et inquisitoriales, de vides historiques… Les cultures populaires, loin de l’image conservatrice et figée à laquelle on les réduit parfois, témoignent au contraire d’une immense richesse faite de diversité et d’hospitalité. On a donc tout intérêt à s’emparer du terme folklore, pour faire émerger des alternatives culturelles et populaires animées par la force du vrai, des milieux dans lesquels nous évoluons.
Cette culture populaire découle de tous les gestes d’antan, eux-mêmes réappropriés de génération en génération. Cela nous semble être une urgence sociétale de s’emparer de ces corpus de savoir et d’imaginaires, mais de façon appropriée. Par appropriation nous entendons un échange réciproque entre les personnes qui usent des savoirs transmises par celleux qui habitent le territoire . Le résultat du projet se doit d’impacter positivement le milieu et les habitants locaux. Cela permet aussi de valoriser des savoirs et des activités souvent dévalorisés car considérés comme trop anciennes ou non utiles par les habitant.es elleux-mêmes. Si la réappropriation est seulement unilatérale, elle devient extractiviste notamment quand les projets artistiques sont produits dans un terroir puis déplacés, montrés , exposés ailleurs et dans des instances d’arts contemporain encadrées par le marché de l’art, enfin c’est ce que nous pensons, nous ici…
Notre génération a baigné dans cette culture internet du lore, avec tout ce que ça convoque en termes d’imaginaires, d’arcs narratifs, d’univers jeu-vidéo… On a toustes à des degrés différents, créer du lien autour de la formulation de fan-fictions, de personnages, de jeux, d’histoires, de maps, de blogs, de SF, en des communautés diverses et variées. On est entré.es naturellement dans ces univers là, et la Halle, dès le départ, semblait épouser ce mouvement du lore, et donc par extension celui du folklore* : qui n’est rien d’autre que ce socle d’expériences, de savoirs, de traditions populaires partagé·es sur des terres vécues, qu’on évoquait à l’instant.
*NdE: La transmission et la constitution du folklore, ici, se font collectivement, par l’émergence de communautés particulières. « Il exprime la nécessité de reconstruire des éléments de contexte, d’établir des réseaux d’interdépendance, d’identifier des motivations premières. » (Valentina TANNI, VIBE LORE CORE, p. 91) Et en ce moment ça se traduit par des univers médiévaux, fantastiques ou précapitalistes, qui testent les limites de ce l’on nomme « réel », et identifient des perceptions du monde, contemporaines à ce que nous vivons actuellement, ce qui n’est pas forcément évident. On commence à regrouper et à se constituer des archives, des traces, des documents qui rétrospectivement nourrissent ce folklore.
Marina Pirot : Comment ce folklore, sa recherche rencontre-t-elle plus précisément le territoire autour de Kerminy ?
Halle œuvrière :C’est difficile encore d’y répondre concrètement aujourd’hui, car nous en sommes aux balbutiements. Cependant, les quelques pierres posées jusqu’à maintenant par les usager·ères de la halle œuvrière, sont des processus extensibles qui s’emparent de gestes vécus, d’histoires locales, de traces subsistantes, de relations rompues, et en font un réseau d’articulations en expansion. Toujours est-il que la Halle se souhaite être un lieu où se négocie le collectif, et où se constitue un folklore capable de renouer avec des savoirs et des pratiques qui ne présupposent pas qu’elles soient les mêmes partout. Ces différences impliquent de tendre l’oreille, d’observer l’autre, de noter dans un carnet, d’appartenir à un ensemble de relations intéressées, où l’on se reconnaît en l’autre. Comme le dit Sara Ahmed, dans The Cultural Politics of Emotion (p.189) : “Cette solidarité implique l’engagement et le travail, elle demande de reconnaître que même si nous n’avons pas les mêmes sentiments, ou les mêmes vies, ou les mêmes corps, nous vivons sur un sol commun.” L’invention d’histoires, de personnages, de coutumes, de légendes, de figures, pourrait servir à nous décrire nous, ainsi que le milieu de manière réciproque, et nous pourrons ensuite les porter par le folklore.
Marina Pirot : Vous dites “nous”. Je crois aussi que vous tenez à une signature collective ?
Halle œuvrière : C’est une question que l’on se pose en ce moment, et qui est importante à clarifier entre nous, et déjà cet entretien nous la pose. On a fait le choix ici d’être trois pour répondre aux questions vis-à-vis de la collective, tout en étant transparent·e effectivement sur ce fait. Peut-être qu’à l’avenir nous répondrons à ce type de proposition d’une autre manière, ça sera sûrement le cas.
Ceci dit, comme on l’évoque précédemment, il y a de nombreuses architectures, artefacts, paysages, techniques où le récit de leur matérialisation et leur diffusion se font par des traces anonymes. On en retiendra le territoire, le milieu, le lieu où cette matérialisation s’est faite. Si nous même, aussi bien individuellement que collectivement, on part de ce milieu et de ces traces anonymes, pourquoi ne nous nous placerions pas en effet au même niveau de cet héritage ? C’est une question que l’on se pose…
Au tout départ, la présentation de la Halle était celle d’une “halle œuvrière” d’un lieu en tant que tel, d’une architecture, et c’est au travers de cette halle (ou de son devenir) que nous nous réunissons dans une expérience communale, territoriale, qui s’inspire des premières expériences des artistes, artisan·es du 11e siècle pour une gouvernance plus autonome vis-à-vis du tribut féodal, ou encore celles initiées avant-guerre, par des artisan·es qui oeuvraient pour les milieux et ses formes dites vernaculaires. La figure individuelle de l’auteur·ice arrive bien plus tard vers le 15ème siècle, au moment où la modernité va bouleverser la dimension communautaire et l’exercice des sentiments sociaux qui autrefois faisait partie intégrante des rapports de la société médiévale. Cette solidarité a été mise à l’épreuve des catégorisations, et d’un capitalisme grandissant qui vise à la séparation des individus, et “qui pousse à ne s’intéresser qu’à son propre salut dans un monde de relations intéressées”, comme l’écrit Sylvain Piron dans Généalogie de la morale économique (p. 204, L’Occupation du monde, vol. II, Zones sensibles, 2020). On peut se questionner alors sur toustes celleux qui ont été mis à la marge, exploité·es, usurpé·es, effacé·es, colonisé·es, et aller au-delà des termes employés par les puissances subordinatrices (plouc, queer, barbares, marrons, cathares, sorcières, hérétiques…) pour questionner nos propres existences, et celle de la Halle. C’est un court résumé ici que l’on pourrait développer plus en détails vu les questionnements que ça soulève, et en l’occurrence “la dimension spirituelle de l’écologie pourrait fournir un puissant antidote à ces pathologies et ouvrir des perspectives insoupçonnées, dans un registre où la socialisation politique est devenue impuissante à symboliser des appartenances à plus vaste que soi.” (Piron, p. 205).
Toutes ces histoires-là sont en contraste avec le monde de l’art contemporain, largement structuré autour du nom et de la trajectoire individuelle de l’artiste. On replace la question de où ça se fait et par qui ça se fait ? C’est tout de suite plus évident de partir de ces points de vue là, où ça ne se matérialise pas par l’intermédiaire d’une personne morale, mais par la chose-milieu en tant que telle et sa transmission. Pour finir cette vision ne met pas pour autant en péril l’individualité des membres, nous ne chercherons pas à effacer au nom de l’unité, les identités de chacun.e.s. L’enjeu pour nous devrait être de se questionner sur la manière de faire corps, d’être imaginatif justement dans la manière de faire réseau avec ces différences, par quels moyens ?
Marina Pirot : Quels chantiers ont déjà permis de mettre ces idées à l’épreuve ?
Halle œuvrière : Quelques chantiers ont déjà permis de mettre ces idées en pratique à Kerminy, notamment de la maçonnerie collective et du travail du bois pour la matérialisation des futurs ateliers (ferronnerie, forge, four à céramiques…). Ces chantiers réunissent des personnes aux pratiques différentes autour d’une matière ou d’un besoin concret. Ils impliquent d’apprendre, de transmettre, mais aussi de tâtonner et parfois d’échouer. Certains gestes ou savoir-faire sont apportés par les participant·es, tandis que d’autres sont découverts collectivement au cours du travail. Ce qui en reste peut être un outil, un four, une plantation, un aménagement ou une construction qui demeure sur place et devient à son tour le support de nouveaux usages et de nouveaux projets. La Halle se construirait ainsi autant à travers ses réalisations que par l’expérimentation, les transformations et les apprentissages produits par chaque chantier.
Marina Pirot : Est-ce aussi une manière de prendre position par rapport au monde de l’art ?
Halle œuvrière : Oui. La Halle peut être une manière de questionner les conditions dans lesquelles l’art est produit. Elle cherche notamment à sortir du modèle de la résidence où l’on vient, produit, montre puis repart, en privilégiant des relations et des temporalités plus longues. Il s’agit également de déplacer la valeur de l’œuvre vers ses conditions de fabrication : les gestes, les apprentissages, les relations et les usages. La Halle questionne ainsi la spécialisation entre artiste, artisan, paysan, constructeur ou chercheur, mais aussi l’individualisation des carrières artistiques. Elle constitue finalement une tentative de construire non seulement des œuvres, mais aussi des conditions pour œuvrer, capables de durer collectivement, économiquement et matériellement.
Marina Pirot : La Halle peut-elle exister ailleurs qu’à Kerminy ?
Halle œuvrière : La question de la culture (art) tout comme l’agriculture, comprise comme un continuum et un prolongement l’une de l’autre, traverse l’ensemble des actions de la Halle : de la sédentarisation au nomadisme, il s’agit de penser des manières d’habiter et de travailler le monde où, comme l’écrit Masanobu Fukuoka, « le but ultime de l’agriculture n’est pas la culture des récoltes, mais la culture et la perfection des êtres humains » (chapitre 3, La Révolution d’un seul brin de paille, 1975), une agriculture totale, fondée sur le respect, qui nourrit autant les corps que les esprits et dont toutes nos pratiques cherchent, à leur manière, à prolonger les gestes. On ne se nourrit pas seulement de pain.
Si la Halle est profondément liée à Kerminy, aux personnes qui l’habitent, à son histoire, à ses bâtiments, à ses terres et aux relations qui s’y sont développées, l’expérience qu’elle permet dépasse déjà les limites géographiques du lieu. La Halle produit des effets sur les pratiques individuelles de celles et ceux qui la composent : des gestes, des techniques, des manières de travailler, de construire ou de penser collectivement expérimentés à Kerminy sont progressivement repris, transformés et déplacés dans d’autres contextes.
La Halle pourrait ainsi être envisagée non seulement comme un lieu, mais également comme une communauté, une méthode et un imaginaire transportable. Il ne s’agirait pas de reproduire Kerminy ailleurs ou d’exporter un modèle identique, mais de voir comment certaines de ses manières de faire peuvent rencontrer d’autres territoires, leurs ressources, leurs histoires et les personnes qui les composent. On peut imaginer la constitution de formes temporaires de Halle : des moments où un groupe se rassemble autour d’un chantier, d’un savoir-faire, d’une matière ou d’une situation particulière, avant de se transformer ou de disparaître.
Cette circulation pourrait faire émerger une autre figure de l’artiste, proche par certains aspects de celle du barde : celui ou celle qui circule entre les territoires, recueille des histoires, apprend des gestes, transporte des récits et les transforme au contact de nouveaux milieux. L’artiste contemporain pourrait peut-être retrouver quelque chose de cette fonction itinérante, non pas comme observateur extérieur ou comme auteur venant produire une œuvre sur un territoire, mais comme une personne capable de créer des liens, de faire circuler des expériences et de mettre en relation des savoirs.
Dans cette perspective, il ne s’agirait plus seulement de diffuser des œuvres depuis Kerminy vers l’extérieur, mais de faire circuler des gestes, des récits, des techniques et des manières de faire ensemble. Chaque déplacement transformerait alors la Halle elle-même : ce qui circule n’est jamais reproduit à l’identique, mais se modifie au contact des nouveaux territoires qu’il traverse.
Retrouvez la première partie de l’entretien.