NAFAS TOKYO 2026, BUoY, Tokyo
Depuis plus d’un an que le centre d’art Invisible Dog a dû quitter son bâtiment bien-aimé de Brooklyn à New York, son esprit artistique et gourmet se promène librement hors les murs et outremer. Du 4 au 26 septembre 2026, il a trouvé sa niche à Tokyo. Cet automne, c’est au centre d’art excentrique BUoY que se manifeste NAFAS, une exposition qui fête la rencontre délicieuse et délirante entre l’art et la nourriture.
Le premier grand weekend de NAFAS TOKYO, BUoY bourdonne de la bouche à oreille qui a rassemblé un public curieux et excité. À l’étage en haut de l’escalier, une énorme patate avec un visage de chien souriant aux yeux bleus accueille chaque visiteur à l’entrée de la galerie. On reconnaît le style canidomorphe de Stephen Morrison, un des artistes les plus fidèles du Invisible Dog.
Dans cet espace tout en béton volontairement brut, l’œil se pose sur une installation transversale et majestueuse de bois doré, coupée au carré et méticuleusement pointillée de 298 minuscules bols de ramen. Chaque bol édifie le souvenir précieux d’un repas un peu trop vite savouré. Juste devant son œuvre, la peintre Nanami Hayashi et ses trois copines se délectent de gâteaux, tranquillement réunies autour d’une petite table carrée du café.
De l’autre côte de la partition, le jeune poète Haku Kato, artiste japonais timide à multiples talents et aux tatouages impressionnants, lit son poème sur la présence et l’absence de la nourriture spirituelle devant une poignée d’auditeurs debout qui se prêtent au jeu. Il termine sa performance en déchirant un bout du papier riz qu’il engloutit aussitôt dans sa bouche – une idée impromptue du chorégraphe et metteur en scène français Thierry Thieû Niang.
Lucien Zayan, le fondateur du Invisible Dog, boit un café noir, assis sur un canapé. C’est lui, commissaire par vocation et chef de la Salle à Manger par passion, qui est à l’origine de ce festival gastronome, depuis la première édition de NAFAS à New York en 2022.
« Nafas, en arabe, ça veut dire le souffle, explique Lucien. Mais c’est aussi un don que certaines personnes ont pour faire la cuisine pas bonne mais exceptionnelle. » Dans le cadre de l’exposition, « c’est aussi la principale qualité des artistes. Ils vont prendre une chose qui paraît insignifiant pour nous tous et en faire une œuvre d’art universelle. »
À vos risques et périls
Et quoi de plus universelle que la nourriture ? Cette alimentation vitale qui traverse nos sensibilités pour pénétrer à l’intérieur de nos corps, et qui en ressort, tout comme nous, transformée. Un rituel de cuisine qui nécessite la confiance et la complicité entre l’invité et l’hôte, entre la générosité d’offrir et la vulnérabilité à goûter.
Cachée dans un placard, l’installation ésotérique et alchimique The Layered Pulses of Living de Nanami Tomita explore l’essence même du goût en nous invitant à ingurgiter, à nos risques et périls, une infusion mystérieuse à la noix de coco… goutte à goutte.
Dans un esprit tout aussi conceptuel mais décidément plus viscéral, la jeune artiste Kao Okada a animé un atelier culinaire payant qui commence avec les participants qui apportent des échantillons de leurs propres excréments. Au programme: carboniser les selles dans un parc afin de les transformer en cendres à faible toxicité, mélanger ceux-là avec de l’eau et de la farine, puis mettre la pâte au four pour en faire du pain. Tout a culminé dans une joyeuse tea party où les invités à table ont effectivement mangé des biscuits faits à partir de leur propre merde.
Si l’expérience frôlait le tabou de la scatophilie, la prémisse de l’atelier remonte à un souvenir d’Okada qui l’a complètement bouleversée. Lorsqu’elle était en école primaire, un survivant de la guerre à Okinawa est venu témoigner que, après que leurs ressources alimentaires furent épuisées, ils ont fini par manger leurs propres excréments.
Rien ne se crée, rien ne se perd
Brouillage de frontières entre le propre et le sale, le corps et la société, les dessous invisibles des relations humaines… Autant de thèmes qui s’expriment dans la circulation des ingrédients et des matériaux, dans un cycle perpétuel de la cultivation et la consommation qui passe, dans le meilleur des cas, par la création artistique.
Avec son crâne humain sculpté entièrement de grains de riz, Naoki Matsuda porte sa réflexion sur l’agriculture des rizières. Ce qu’il n’avait pas anticipé avant l’exposition, c’est qu’il allait retrouver cette œuvre de 2013, qu’il avait rangée en entrepôt pendant des années, à moitié dévorée par des insectes. Ainsi, la nourriture devenue art est redevenue nourriture, et la boucle se referme. Installé tel quel dans une boîte transparente pour NAFAS, le crâne de riz ne va pourtant pas jusqu’à inviter les visiteurs à manger les cadavres des insectes.
Parmi la majorité d’œuvres créées ou installées spécialement pour NAFAS par de jeunes artistes japonais, le Debris Stratum: Tokyo to Ibaraki de Moéko compresse en une sculpture nébuleuse un collage de déchets, pour la plupart plastiques, ramassés au cours d’un voyage vers l’est de la capitale.
L’atelier de l’artiste californienne Tara de la Garza semblait prendre le relais, en proposant d’upcycler la pléthore locale de sacs et autres emballages en plastique en une sorte de plasto-cuir que les participants pouvaient plier comme de l’origami pour façonner des lanternes décoratives.
Dans la galerie principale, les pizzas gargantuesques fabriquées de textiles et d’autres matériaux recyclés par Shogo Chazono, avec son regard ludique sur le fast-food, constituent un des plats de résistance de NAFAS.
Fractures alléchantes
Car NAFAS, c’est une exposition autour de la nourriture, mais pas que. Le spectre des thèmes associés est très large, et chaque œuvre raconte une histoire.
Sans doute une des plus personnelles est la Jam Dipper de Koken Arakawa, qui toute sa vie a eu des problèmes avec sa bouche. Finalement à l’âge de 30 ans, il a eu l’idée de la refaire entièrement : greffe d’os, la mâchoire, les gencives et toutes les dents. Et quand tout a été refait, tout à coup, il a découvert les sensations de sa langue. C’est ainsi qu’il invite le visiteur à lécher le bout lisse de sa louche de bois rouge laquée, et même de se regarder la lécher dans le miroir.
La projection vidéo monochrome sur écran circulaire Ham Scream d’Asuka Morita, ponctuée de beep sonores métronomiques et hypnotiques, raconte qu’une seule tranche de jambon industriel est composée de morceaux de jambon qui viennent de 12 pays différents. De plus, ces tranches de jambon sont toujours vendues par paquets de 4 : chiffre par défaut de la famille nucléaire.
Pour Lucien Zayan, le tableau Family Dinner de Shu Shiraishi se situe parmi les œuvres les plus intrigantes de l’exposition, avec son style enfantin et lumineux. « J’étais absolument sûr que l’artiste était une jeune femme, dit Lucien. Je ne pouvais pas imaginer qu’il s’agissait d’un homme de 52 ans qui travaille à la poste. »
N’empêche, la peinture trahit les multiples niveaux d’une histoire complexe. « Mais où est le père ? se demande Lucien. Et c’est quoi ces animaux à qui on a coupé la tête et les pattes ? Tout à coup cette image de la famille parfaite qui est en train de dîner un curry à table se transforme en une autre réalité. Dans la vie on essaie toujours de donner la meilleure image de soi-même, mais finalement derrière ça il y a tous les drames, toutes les douleurs, toutes les fractures, d’une famille. »
Le Bread Repair de Taichi Hayashi, 21 ans, lui aussi refuse de cacher les blessures et les douleurs de la vie. Contrairement à l’art traditionnel japonais du kintsugi qui consiste à remplir les fissures de la porcelaine brisée avec de l’or, l’artiste utilise ce qu’il y a de plus simple, la base de la nourriture : l’eau avec du sel, de la farine et la levure, qui fait du pain.
Si Invisible Dog reste fidèle à sa mission de mettre en valeur les artistes émergents, tout le monde de NAFAS était fier de la présence légendaire de Michiko Kon – une grande artiste de 70 ans qui a accepté d’être dans l’expo, selon Lucien, justement parce qu’il y avait plein de jeunes. Ses photographies monochromes à la fois surréalistes et classiques de poissons argentés y ajoutent une dimension intemporelle.
Le souffle du bambou
Grâce à sa directrice passionnée Kako Kishimoto, BUoY reste un espace dynamique qui respire pleinement des divers flux qui le traversent. Le bâtiment abritait autrefois un bowling à l’étage et un bain public au sous-sol, dont il reste encore les baignoires et l’humidité, pour une ambience particulièrement intime et acoustique.
Pendant que certaines mettent la grande table du café pour des repas happenings ou des rencontres improvisées, d’autres descendent à la cave pour mettre en scène des performances dramatiques, rituelles ou expérimentales.
Les musiciens-compositeurs Chatori Shimizu et devon osamu tipp connaissent déjà très bien les différents espaces de BUoY, depuis les bains jusqu’aux W.C. C’est justement assis sur le trône chez BUoY que devon a joué sa shakuhachi dans la vidéo de la pièce expérimentale Mr. Plumber, composée par Chatori. La flûte de bambou traditionnelle s’y révèle infiniment expressive pour évoquer les sonorités à la fois corporelles et acousmatiques.
La pièce a été reprise cette année pour NAFAS lors de leur Takenoko Labo, une performance collaborative pour shakuhachi et sho : deux instruments de musique japonais faits essentiellement de bambou, cette matière organique qui nous sert aussi de nourriture. Costumés d’imperméables en guise de blouses blanches, les artistes distribuaient une petite enveloppe remplie d’épices odoriférantes exotiques pour accompagner chaque morceau.
C’était aussi un plaisir rare d’écouter dans un contexte contemporain le sho, un instrument à anches fragile et ancien qui date de la cour impériale japonaise de l’époque de Heian (794-1185). S’il craint l’humidité, une fois réchauffé, le sho de Chatori manifeste une tonalité d’une délicatesse exquise, plus éthérée que l’harmonica, au rythme cyclique de l’inspiration et de l’expiration humaines.
Pour leur dernière pièce d’improvisation, les deux musiciens se déplaçaient doucement dans la salle obscure pleine d’ombres et d’échos, autour des piliers, entre le carrelage et les murs de béton. Un beau spectacle synesthésique à écouter, regarder, renifler et déguster, qui était bel et bien infusé par le souffle de nafas.
The Invisible Dog se promène à Senju
Au-delà de l’exposition, NAFAS est un festival partagé, une véritable célébration de la communauté « trans-locale » et de la famille qui se créent lors de ces échanges à niveaux multiples autour de la nourriture et de l’être ensemble.
Hors les murs de BUoY, dans le petit quartier de Senju au nord-est de Tokyo, la communauté de NAFAS s’élargit. Pendant son séjour à Senju, Lucien avait déjà initié nombre de collaborations avec ses voisins, chez qui il a envoyé des artistes de NAFAS. La dernière semaine de l’expo, c’est le public qu’il invite à explorer le voisinage (une librairie, un petit théâtre, une galerie de photographie, un café-boulanger taïwanais et un restaurant de curry japonais) dans le cadre du Senju Yorimichi Kissa (Senju Detour Café).
Déjà, un jeudi soir tranquille, NAFAS a eu une visite surprise. C’était le couple qui vend des fruits et des légumes au marché d’Adachi. Lucien, qui va acheter ses provisions chez eux tous les matins et les avait invités à passer voir l’exposition, en était visiblement ému : « Je ne peux pas avoir de plus belle récompense. C’est bien d’avoir de la presse, de vendre des œuvres, tout ça c’est très bien. Mais après, c’est quand tu sais que tu vas laisser des souvenirs impérissables. »
NAFAS Tokyo s’achève le 26 septembre 2026 avec une performance de 10 heures dans l’ancien bain public, où l’artiste-chercheuse autiste et danseuse de butoh Julie Dind explore les rituels de la nourriture (en préparant des légumes à cuisiner), du passage du temps et de l’expérience collective. La soirée de clôture se conclut par un repas informel de curry japonais préparé par Lucien Chef Ambition, en utilisant les légumes de Julie et le pain plat artisanal d’Emmanuel “Gus” Reckel, d’après une recette spéciale de la journaliste culinaire Ryoko Sekiguchi. Encore une boucle qui se referme. Nous aurons toujours l’eau à la bouche.
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