A Kerminy, faire commun depuis les sols
Published 16 September 2026 by Raphaële Jeune
L’Assemblée des sols a réuni, les 28, 29 et 30 août, au terme d’un été surchauffé, quelque deux cents personnes à la Ferme artistique et agricole de Kerminy dans le Finistère Sud (Bretagne, France). Le propos était de partager de façon située idées, questions, pratiques et expériences autour de l’urgence de soigner nos sols pour les garder vivants.
L’Assemblée des sols de Kerminy s’inscrit dans le projet Soil Assembly qui, depuis 2022, met en réseau des événements internationaux (un par an) et translocaux (plusieurs par an, en circuit court) autour des préoccupations pour le sol vivant qui nous porte et nous nourrit. Les assemblées des sols locales, dont celle de Kerminy, s’organisent au sein des territoires à partir des questions qui les traversent et des pratiques qui les habitent. S’investissent ainsi divers projets et lieux engagés dans une lutte pour la connaissance et la régénération des milieux vivants. A Kerminy était proposé un programme mêlant moments de paroles partagées, ateliers de pratiques, projection de films et performances artistiques.

Site patrimoniale, agricole et artistique situé au cœur des Cornouailles bretonnes, Kerminy se définit comme “oeuvre-milieu” permettant l’épanouissement de pédagogies vivantes dans un “territoire-école”. Depuis sa création en 2020, ce lieu croise agriculture, création artistique et sonore, recherche, pratiques écosomatiques, artisanat, pédagogies et fabrication low-tech. Ses habitant·es sont des artistes-paysan·nes engagé·es à l’année dans ses activités, des étudiant·es, enseignant·es, chercheur·es, artistes ou activistes de passage, mais aussi des animaux (ânes, bœuf, moutons et bien d’autres), des arbres, des haies, des plantes sauvages ou cultivées, des sources et leurs résurgences, une multitude d’outils traditionnels revisités (un pressoir, des faucilles, un mélangeur de graines, des semoirs et des tondeuses décarbonnés, etc.), tout un éventail d’acteur·rices biotiques et a-biotiques qui co-construisent des façons vertueuses d’habiter la terre en commun et façonnent ainsi un futur désirable.
Si le sol résonne naturellement comme ce qui nous porte et que nos pieds foulent, l’eau, et en particulier l’océan, sont pleinement interconnectés avec les milieux terrestres dont ils reçoivent les nutriments comme les charges de pollution. La situation géophysique même de Kerminy en est l’illustration: situé à une vingtaine de kilomètres de la mer, le domaine s’inscrit dans le bassin versant de l’Aven, dont les eaux relient les terres intérieures aux estuaires de l’Aven et du Bélon avant de rejoindre l’océan.

Ce n’est donc pas sans raison que l’Assemblée des sols commence et se termine par le milieu marin. En ouverture (vendredi 28 août), le film documentaire Umi no Oya d’Ewen Chardronnet et Maya Minder nous a plongé dans l’histoire récente de la culture de l’algue Nori au Japon. On y apprend qu’une biologiste anglaise est honorée chaque année par la communauté des ostréiculteurs de la Mer d’Ariake pour avoir, durant la difficile période d’après-guerre, introduit auprès de leurs ancêtres la technique de la symbiose entre Nori et coquille d’huître, leur permettant de multiplier leur productivité. En clôture de l’Assemblée (dimanche 30 août), déplacée à la Ferme huîtrière du Château de Bélon, un second documentaire des mêmes auteur·rices abordait cette fois avec la chercheuse allemande Christine Ewers l’histoire biogénétique de l’huître plate (Ostrea edulis), une espèce ostréicole soumise à l’empreinte anthropique depuis la révolution industrielle. Autrefois largement disséminée en Europe, elle s’est aujourd’hui raréfiée. Les anciens bancs d’Ostrea edulis couvraient autrefois des superficies considérables sur les côtes européennes ; une étude historique récente a recensé 1 196 localisations de récifs documentées en Europe, dont un grand nombre en France. Aujourd’hui l’huître plate ne représente plus que 2 % du volume ostréicole européen, le reste de la production étant constituée d’huîtres creuses du Pacifique (Magallana gigas) introduites dans les années 1970. Seuls quelques sites produisent encore l’huitre plate, dont Bélon, ce qui a permis une dégustation dans le parc du Château.
Umi No Oya (2025), trailer (sous-titres disponibles avec le bouton CC) :
Dans ce même cadre, l’artiste Malo Legrand, résident permanent à Kerminy, a présenté Douar Tan Mor (Terre · Feu · Mer), un projet artistique et expérimental de céramique autour des liens entre mondes terrestre et marin. Une argile sauvage récoltée dans les terres intérieures de l’Argoat puis façonnée à Kerminy devait être cuite dans un four primitif fabriqué à même l’estran à partir de matériaux trouvés sur place, laissant la marée montante interrompre la cuisson et marquer de son empreinte la transformation des pièces. La performance n’ayant pu être réalisée à cause des restrictions anti-incendies, elle est remise à plus tard. Une archéologie du présent verra alors les objets éparpillés dans la rivière Bélon et imprégnés de la matérialité du paysage.


Entre ces deux temps tournés vers la mer, le gros du programme, samedi 29, s’est déroulé à l’intérieur des terres autour de réflexions et de pratiques propres à “faire circuler des savoirs, des gestes et des expériences, et remettre les sols au centre de nos manières d’habiter un territoire”. Une “assemblée régionale” a réuni paysan·nes et habitant·es du voisinage, mais aussi artistes, chercheur·euses et militant·es venu·es de la région et au-delà, à la rencontre du lieu et de sa philosophie, en même temps que de celle, connexe, de Soil Assembly. Dans une visée concrète, cette communauté s’est vue poser trois questions dont les réponses partagées collectivement pourront servir de ferment pour des élaborations futures : 1/ Que voulons-nous faire circuler dans cette assemblée ? 2/ Que voulons-nous transmettre à cette assemblée et 3/ Que voulons-nous inventer avec cette assemblée. La déclinaison sémantique entre circulation, transmission et invention situe différents niveaux d’action et d’apports de chacun·e. Faire circuler suppose de baigner l’espace commun de sens, d’idées, de gestes de soin, d’intentions, de questionnements ; transmettre désigne le partage d’une connaissance ou d’une expérience dont on se sent dépositaire, et inventer revient à formuler des désirs pour un futur commun. Dans l’ensemble, les nombreuses réponses montraient l’urgence d’accorder de l’attention à nos milieux vivants et de mettre en place des pratiques, des outils et des structures pour accompagner leur régénération, non sans invoquer des valeurs comme la joie ou l’amour. Un “compost d’idées” a fait fermenter de multiples désirs comme celui du collectif, de la robustesse, d’un regard décentré, d’une inclusivité inconditionnelle, d’une pédagogie du et par le vivant ou encore d’une vie troquant le confort “carboné” contre du sens. Des propositions concrètes ont été faites, comme l’usage de matériaux géo-biosourcés pour la construction, le développement d’un podcast pour aider les communes à panser leurs sols ou, dans une visée aussi artistique que politique, la création concrète et urgente d‘une “nouvelle PAC” (Pratiques d’Alliance et de Circulation) pensée comme fonds de soutien avec des savoirs, des compétences et des lieux ressources. L’ensemble des participant·es se sont entendu·es pour redonner une dimension politique au métier de paysan·ne, reléguant la notion d’ “exploitant·e agricole” au rang des abus de langage du capitalisme productiviste.
Après un déjeuner de galettes et crêpes cuisinées à partir de produits locaux, le temps de l’après-midi s’est partagé entre un “village des pratiques”, ensemble d’ateliers de transmission de savoir-faire liés au soin et à l’écoute des sols, et des causeries. Ces dernières ont permis d’aborder deux traits essentiels du projet kerminien : d’une part l’hybridation entre pratiques agro-écologiques, artisanales et artistiques avec, sous le titre “Mi-paysans / Mi-X”, un échange entre la géographe japonologue Leila Chakroun, les agriculteurs partenaires du lieu, Jean-Bernard Huon, Sébastien Furic, et Marius Reverdy et les artistes-paysan·nes de Kerminy; d’autre part, la causerie “Faire école / Faire commun” réunissait différent·es chercheur·euses et enseignant·es autour des pédagogies depuis les milieux vivants, qui expérimentent sur le terrain le perspectivisme désanthropocentré.

Le village des pratiques a quant à lui offert à la découverte de multiples techniques et outils, montrant que le présent est riche de puissance d’agir et d’alliés potentiels (les objets, les humains d’hier et d’aujourd’hui, les animaux, les végétaux) pour refonder une agroécologie vivable. Le premier outil disponible, et puissant, c’est le corps, mobilisé dans l’atelier somatique Habiter nos sols de Joanne Clavel et Violeta Salvatierra. Ces artistes-chercheuses ont invité chacun·e à se ré-ancrer dans le sol via des extensions végétales imaginaires et la compagnie d’êtres subterrestres extraits des pages d’ouvrages scientifiques. Des “horizons de sols” consistants et habités ont pénétré les peaux, la terre offrant ses gestes de soin. Des lieux aimés, disparus ou âbimés, ont été convoqués, réanimés, partagés.
Cet ancrage au sol conditionne le maillage des liens qui connectent notre corps aux fruits de la terre, que nous soignons et ouvrageons pour nourrir et donner forme à nos vies, par des gestes artisanaux et agricoles. Dans ce sens, la Halle œuvrière, une initiative née à Kerminy en 2025 de la volonté de jeunes artistes de sortir du système compétitif et extractiviste de l’art, entend mettre en commun des pratiques et des expérimentations pouvant accompagner la transformation vertueuse des milieux vivants et ainsi permettre de “dépasser les contradictions de l’époque”. Laine, bois, terre, pierre, fer et autres matériaux trouvés sur place contribuent à des nouvelles approches artistico-artisanales faisant converger traditions paysannes ou culturelles et nécessités contemporaines. Le mot d’ordre pour ce lieu solidaire est “faire, fabriquer, œuvrer ensemble plutôt que seulement produire des oeuvres” et ses modes de partage avec un “public” peuvent être aussi bien des assemblées comme celle-ci, des marchés-foires ou encore des rendez-vous artistiques plus institutionnels.

Des gestes agricoles ont aussi été transmis à l’occasion d’ateliers dans la serre, la halle ou ailleurs. Le permaculteur “nomade” Frank Viel a partagé son amour des paysages bocagiers et la technique du plessage des haies (tressage à partir d’arbres vivants). Une longue expérience d’observation et d’interaction avec les végétaux lui a enseigné l’intelligence des processus naturels et la retenue dans l’intervention humaine. Il fait confiance à la libre évolution des zones arborées pour favoriser la circulation de l’eau et la biodiversité. Plutôt que de planter une haie d’arbustes issus de pépinières (souvent exogènes et nécessitant une période d’adaptation), il conseille de laisser faire les oiseaux : stationnant sur les clôtures qui délimitent les parcelles, ils disséminent par leur déjection une grande variété de graines endémiques qui donnent des arbres plus vigoureux.

Le paysan Sébastien Furic a présenté sa démarche de restauration de systèmes d’irrigation paysans. A la manière d’un castor, espèce encore trop rare en Bretagne, il procède manuellement pour distribuer les flux et favoriser ainsi une bonne minéralisation du sol et du couvert végétal, quitte à couper quelques arbres comme le rongeur. L’un des meilleurs faucheurs de France, Sébastien tient par ailleurs à préserver et à transmettre les gestes de récolte décarbonés, qui évitent le tassement des sols.

Les artisan·es semencier·ères de la Société coopérative d’intérêt collectif Graines de liberté ont partagé des pratiques vertueuses et autonomes en matière de graines dans l’activité maraîchères à l’appui de savoirs scientifiques et de savoir-faire agroécologiques (interventions, éditions, site internet). Enfin, Olivier Heinry a offert ses conseils pour soigner les arbres fruitiers dans une économie de moyens. Conseiller de la Ferme de Kerminy, il a contribué à la création du Verger Social Club, un champ d’arbres fruitiers pensé comme laboratoire vivant de techniques arboricoles douces et situées.


Rencontrer les plantes nécessite observation et savoir-faire, mais aussi parfois l’apport des sciences. L’ingénieur agro-alimentaire Laurent Vandanjon, spécialiste de l’impact du son sur les plantes et les micro-organismes via les données électrophysiologiques du sol, donne à entendre une “biophonie végétale”. Dans une approche voisine, le projet Infraterra proposé par l’artiste Dominique Leroy et le microbiologiste marin Tony Robinet (Station biologique de Concarneau) sonifie le sol en interprétant synthétiquement ses vibrations. Ces deux propositions laissent parler des données scientifiques à partir de processus vivants et leur confèrent une forme sensible, déplaçant le travail scientifique comme le travail artistique et faisant muter leurs productions.

Une participante, Odile, décrit ses découvertes : « Une “conférence” sur l’irrigation avec 3 outils manuels, fait main, et une colline qui reverdit. Un meneur de bœufs attelés, il vous en apprendra. Et que dire de la Pie noir, la plus petite race bovine de Bretagne? A rencontrer. Et le preneur de sons ? Prends les écouteurs et tu entendras les sols. Écoute, écoute encore… Traverse la serre, au pas, sans bousculer les végétaux, tomates, poivrons et aubergines, les courges, les potirons, les courgettes, les pastèques … […] Tu les entendras, affolés par ta venue, puis heureux, riants, s’arrosant d’eau… Un vrai concert. Le PARK DE KERMINY est le lieu pour se rencontrer. Un PARK mis en valeur, accueillant. Des arbres magnifiques, protecteurs, gourmands. Ils partageront leurs bois, leurs végétaux, leurs fruits et …., et préserveront les sols, des sols heureux de fructifier. Des ressources à partager à Kerminy, à travers des ateliers divers. L’atelier à boisiller. Une multitude d’outils, manuels, qui se créent ou renaissent. Avez-vous vu l’établi ? Sur ses pieds de chêne il vous tend les bras. Et la poterie, elle vous fera découvrir l’argile du parc, la terre argileuse à filtrer. Et le potager, des maraîchers hors pairs, les arboriculteurs, les sylviculteurs… Que faire avec nos sols ? Ils vous diront ce qu’ils en font de nos sols. Et n’oublions pas les goémoniers pour goûter leur tartare d’algues, les premiers végétaux à être venus sur terre. Et que dire des artistes en résidence ? Heureux d’être là. »



Une chose a été remarquable dans cette assemblée et nous a empli·es d’espoir. Malgré l’été traumatique que nous venons de traverser, au cours duquel les sols n’ont jamais été aussi meurtris et les forêts aussi asséchées, le réchauffement climatique imprégnant les cellules des vivants comme jamais auparavant dans nos régions, les sentiments qui ont dominé ces trois jours étaient la joie, la solidarité, la générosité, l’inventivité, la volonté, le désir du collectif et la joie dans l’action. Il semble que, dans une période de repli paranoïaque et de déconstruction des acquis de l’écologie politique, l’urgence ne soit plus à la lutte frontale contre les forces destructrices du capitalisme et la violence d’État, qu’il convient désormais de “ringardiser” (comme y invite le biologiste Olivier Hamant), mais à la mise en œuvre concrète et située d’imaginaires joyeux et de savoirs collectifs transgénérationnels pour régénérer les territoires abîmés et opérer maintenant une bifurcation. Si l’on considère que toutes les choses qui constituent nos existences et celles des autres vivants viennent des sols (la nourriture, les bactéries, l’eau, les ressources fossiles, les minerais, le bois de construction, etc.), c’est donc par eux qu’il faut commencer.
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