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Art et santé mentale : le virtuel pour recoller au réel avec Filipe Vilas-Boas

Fantasmas – L’urbexpo (Urban Art Paris x All Mecen x Notoryou). Capture d'écran. © Notoryou

Artiste pluri-media, Filipe Vilas-Boas « explore les accès et excès du numérique ». Parmi ses projets en cours, une collaboration avec des médecins et un studio de réalité virtuelle pour organiser des visites de musées et de lieux culturels à destination de personnes souffrant d’addiction. Retour sur cette expérience singulière.

On le sait, la réalité augmentée et le virtuel sont pleins de promesses. Actuellement, plus personne ne doute des potentialités qui s’offrent une fois que l’on est immergé dans ces mondes parallèles. Autrefois réservé aux grands groupes industriels et à l’univers du jeu vidéo, la VR s’étend désormais à de nombreux domaines, en particulier pour les pratiques artistiques (concerts, écoles d’art, etc.). Les contraintes sanitaires imposées par la pandémie de Covid-19 accélèrent encore cette conversion en rendant possible des expériences partagées et des voyages « immobiles » dans un monde soumis au confinement et à la distanciation.

Pour la santé, jusqu’ici la VR a plutôt été utilisée dans la rééducation et, dans une moindre mesure, dans l’anesthésie, prolongeant le recours à l’hypnose. Sur le plan de la santé psychique — dans les prisons, les espaces de réinsertion, les structures de suivi et les hôpitaux psychiatriques —, l’utilisation de la VR, comme élément participatif des soins, est balbutiante, voire inexistante. Pourtant les attentes sont nombreuses et les réactions des soignés comme des soignants sont encourageantes comme le confirme Filipe Vilas-Boas.

Le Trianon (visite virtuelle). Capture d’écran. © Notoryou

I must not hurt humans

Mais déroulons le fil de l’histoire qui a conduit un artiste à s’engager dans cette voie. Publicitaire accompli pendant une quinzaine d’années, Filipe Vilas-Boas baigne dans la culture du web naissante, fin des années 90. Période novatrice et formatrice où Internet se dévoile comme l’incarnation du multimédia par excellence (texte, son, vidéo, interactivité, etc.). Période où le web, pas tout à fait 2.0, est encore une terre d’aventure et non pas un espace marchand sous surveillance où nos données sont traquées.

Dix ans plus tard, vers 2006-2008, Filipe Vilas-Boas commence à développer des projets annexes à ses activités professionnelles. Son intérêt se porte sur le réel et le virtuel, sur le numérique comme sujet et non pas comme objet, sur l’espace public « bis » que représente justement le numérique… Son premier projet, le Pop_Down Project, illustre cette problématique en invitant les gens à coller des boutons « Fermer la fenêtre » sur toute pollution de l’espace public (objets abandonnés, affiches publicitaires, etc.).

En 2014, il conçoit une installation interactive grâce à laquelle le public pouvait afficher ses pensées sur un mur de l’Église Saint-Eustache à Paris. En 2016, il passe de l’autre côté du miroir : il quitte son travail en agence et devient artiste à part entière. Depuis, nous le connaissons notamment pour The Punishment. Un bras robotisé qui est condamné à écrire ad vitam æternam la première loi de la robotique édictée par Asimov : I must not hurt humans. Et Carrying The Cross, une performance en forme de chemin de croix où il porte sur son épaule une réplique monumentale du logo de FaceBook.

Filipe Vilas-Boas, The Punishment :

Filipe Vilas-Boas, « Carrying the Cross ».

Savoirs et faire

Avec Benjamin Dallard, ingénieur en datascience et médiateur scientifique, Filipe Vilas-Boas monte un petit fablab itinérant sur Ivry et Alfortville. L’idée est de proposer, en direction des enfants, un atelier d’initiation à la robotique, à la programmation sur Arduino, à l’impression 3D via Blender. De décortiquer le « comment » (comment comprendre, comment faire, comment transmettre…). Bien vite d’autres personnes manifestent aussi leur intérêt pour ce projet.

Intitulé Maison des Savoirs et du Faire (ou How House, son nom d’origine en anglais), ce tiers-lieu éducatif, collaboratif et associatif œuvre pour l’accès à toutes les cultures. Si le fablab est actuellement en pause faute de pouvoir renouveler son matériel, des ateliers sont toujours proposés autour de 4 piliers : art, science, terre et numérique. C’est d’ailleurs à la suite d’un atelier à Alfortville qu’on leur demande s’ils sont partant pour proposer leurs activités en prison, en collaboration avec l’association Champ Libre.

Ce type d’action était inscrit dans les statuts et intentions de leur structure : ils mettent donc sur pied un atelier d’écriture et de vidéo avec le réalisateur Vincent Doubrère (I.C.E Production) et un autre atelier de réalité virtuelle avec les personnes du studio Notoryou spécialisé dans les visites virtuelles. La suite procède du même enchaînement de circonstances. Un ami psychiatre travaillant en addictologie leur explique sa démarche. Des patients, pris en charge dans un hôpital de jour, souffrent de lourdes pathologies suite à leur alcoolisme chronique : problèmes de déambulation, de socialisation, de mémorisation. Des visites culturelles sont organisées dans le cadre de leurs soins cognitifs.

Le Bon Coin, La Villa Extraordinaire (visite virtuelle). Capture d’écran. © Notoryou.

Visites virtuelles

Mais ces sorties thérapeutiques ne peuvent pas s’effectuer souvent, rarement plus d’une fois par an, et ne profitent qu’à peu de personnes. Et d’une manière générale, la réponse de l’hôpital à cette détresse reste essentiellement chimique. Même si, chez les jeunes médecins, il y a la volonté de développer ce genre d’approche. De fait, dans certains services, il y a parfois l’utilisation de la VR. En revanche, spécifiquement en addictologie, les moyens pour pratiquer des activités d’éveil et de gymnastique cérébrale sont pour le moins limités. En général, cela se cantonne à trois cerceaux et un gros ballon dans une pièce vide…

Pour pallier cette situation, l’idéal est de mettre le virtuel au service de médecins qui se servent de visites, du déplacement, pour soigner leurs patients. Il ne s’agit pas pour les intervenants de la VR de jouer les médecins, ni de parler de la pathologie, mais de simplement permettre un accès répété à des lieux culturels, plusieurs fois par semaine ou par mois. Pour commencer, Filipe Vilas-Boas et son association se tournent vers les clients du studio Notoryou pour avoir du contenu pour ce nouvel atelier VR.

Le premier set des visites virtuelles qui ont été mises à disposition est encore utilisé plus d’un an et demi après le début de cette expérience. Le panel des lieux va d’un musée aux dorures surchargées à une friche dédiée au street-art, en passant par des galeries d’art ou des lieux exceptionnels (hôtels particuliers, salle de spectacles). Rapidement, une connexion entre le casque VR et un écran est développée. Il s’agit de voir le décor dans lequel le patient est immergé, pour que le médecin ne soit pas en « aveugle » et que cela soit aussi une expérience de groupe, puisque cette thérapie l’est aussi. Les autres patients peuvent ainsi voir les lieux ou les revisiter et imaginer comment s’y déplacer.

Palais Vivienne (visite virtuelle). Capture d’écran. © Notoryou.

Les réactions sont bonnes. En premier lieu, par rapport à la VR : il n’y a pas de phénomène de nausée. Rapidement, il apparaît que ce matériel-là n’est pas assez enrichi pour assouvir toute la curiosité des patients ! De leur côté, les médecins sont vraiment enthousiastes. En soins cognitifs, ces visites virtuelles sont pertinentes puisque l’on travaille sur ce genre de compétences : la spatialisation, la mobilité, la mémoire… Pour des personnes qui ont peur du dehors, qui ont peur du réel, les visites virtuelles sont comme un pont pour revenir chez elles en ayant désamorcé, en amont, tout ce qui peut poser problème…

Reconnecter le réel par le virtuel

Dans le cadre de cet atelier VR, les patients ne sont pas des objets d’études, mais sujets de leur expérience. Il y a un échange avec les médecins en termes de proposition. Les patients peuvent aussi se parler, raconter leur pathologie, les effets et problèmes sur leurs cerveaux, comment ils essaient de compenser, comment ils gèrent les médicaments pour le sevrage, etc. Les patients se reconnectent entre eux. L’enjeu est bien là, les reconnecter au réel et au social. Et c’est le virtuel qui permet cette reconnexion au réel.

Le prétexte culturel est parfait pour cela. L’objectif, pour Filipe Vilas-Boas et les autres personnes impliquées dans cette expérience, est de développer des kits bien plus enrichis, avec des informations sur les œuvres, avec de vrais guides… en essayant de trouver un musée partenaire et des fonds pour scanner le lieu et les collections. Cela permettrait aussi de pouvoir faire une étude comparative entre les patients entraînés et non-entraînés. Mais Filipe Vilas-Boas s’approprie aussi la VR autrement que dans le domaine de la santé.

Filipe Vilas-Boas, Voyage intérieur. Installation 3D. Capture d’écran. © Notoryou

Cosmos intérieur

Le virtuel est un moyen pour questionner la connaissance, de rechercher des limites, de jouer avec notre perception. Son projet sur l’exploration du cerveau en réalité virtuelle devrait ouvrir de nouvelles portes.… L’idée est partie d’un article scientifique qui comparait les réseaux de neurones et la toile cosmique (la visualisation du schéma de distribution des galaxies) qui présentent un peu la même structure, la même dispersion, les mêmes types d’interconnexions… Il y a une analogie de forme, mais cela n’a rien à voir avec des fractales. Pour découvrir ce cosmos intérieur, Filipe Vilas-Boas a l’idée de créer une sorte de « game blade », en mobilisant un astronome et un neurologue.

Autre projet en gestation avec trois laboratoires universitaires d’Ivry : La Ligne rouge. Une réflexion sur la gestion des flux dans la ville. l s’agit de mettre en exergue les tensions entre la circulation, l’autonomie individuelle et l’automatisation des smart cities dans une forme un peu ludique, mais qui inclut aussi la problématique de la distanciation (pandémie oblige). Pour Filipe Vilas-Boas la solution n’est pas de chercher à pallier la distance, mais de faire de la distance un outil de travail ! Développer des ateliers ou des performances asynchrones, où tout le monde n’est pas au même endroit, permet de faire quelque chose de plus riche. Cela nourrit les réflexions sur la notion de participation, sur l’ouverture de la création, sur la manière de se servir aussi des visages et des émotions qui sont derrière l’écran.

Quelques exemples de visites virtuelles (musées, expos, lieux) réalisées par le studio Notoryou :

Filipe Vilas-Boas, Voyage intérieur

Fantasmas, L’Urbexpo (Urban Art Paris x All Mecen x Notoryou)

Palais Vivienne (visite virtuelle)

Hotel Saomon de Rotschild (visite virtuelle)

Le Bon Coin, La Villa Extraordinaire

Élysée Montmartre (visite virtuelle)

Le Trianon (visite virtuelle)

Fluctuart – Centre d’Art Urbain

En savoir plus sur Filipe Vilas-Boas.

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