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La plateforme Distributed Design veut relocaliser la production

Kate Armstrong présente le livre "Design, Remix, Share, Repeat" © DDMP

Le réseau européen Distributed Design Market Platform se réunissait les 8, 9 et 10 octobre au Fablab Budapest durant la Design Week de la capitale hongroise pour faire un point après deux années de collaboration, se projeter dans les années à venir et annoncer le lancement du livre «Design, Remix, Share, Repeat».

Lancée en 2017, la plateforme Distributed Design Market Platform (DDMP) est un large réseau soutenu par le programme Creative Europe de l’Union Européenne impliquant une douzaine de partenaires et mené par le Fablab Barcelona depuis l’Institut pour l’Architecture Avancée de Catalogne (IAAC). Pour la plateforme DDMP, « le design distribué (DD) permet aux créatifs, aux designers, aux makers et aux innovateurs de participer à la création d’un nouveau modèle de production et de consommation dans lequel ‘les bits voyagent dans le monde entier, tandis que les atomes restent au niveau local’ », en écho à la philosophie du Center for Bits and Atoms du MIT et du réseau international Fab City Global qui milite pour la relocalisation de la production. Le livre Design, Remix, Share, Repeat est la seconde publication de la plateforme DDMP (disponible sur la plateforme) et vient appuyer les idées déjà développées dans leur premier livre, Fab City: The Mass Distribution of (Almost) Everything, un ouvrage présenté lors du Fab City Summit à Paris en juillet 2018. Un peu plus d’un an après, les membres se retrouvaient ce début octobre, pendant la Budapest Design Week, pour faire le point au Fablab Budapest, un des plus anciens fablabs d’Europe créé en 2011.

Le réseau DDMP devant le Fablab Budapest © DDMP

Echanger les données, produire localement

Partenaire parisien de DDMP, le Fab City Store, formé par les structures parisiennes Ars Longa, Volumes, Villette Markerz et WoMa dans le cadre de la fédération Fab City Grand Paris, a pour objectif de soutenir les designers et makers qui veulent développer des méthodes de production 100 % locale. « Le Fab City Store est un projet de recherche-action qui trouve un vrai écho de développement grâce au réseau DDMP », explique Soumaya Nader, coordinatrice du programme chez Ars Longa. Les créateurs et designers ont en effet aujourd’hui accès à des outils numériques leur permettant de concevoir, de produire et de fabriquer eux-mêmes des produits ou de se connecter facilement à un réseau mondial de collaborateurs pour prendre part à divers aspects de processus de conception en fonctionnement distribué. Ces processus et le marché qui se dégage de ces tendances est ce qui définit le design distribué pour la plateforme DDMP. « Nous soutenons des créateurs dont la matière est sourcée et le produit fabriqué localement de A à Z » explique Soumaya Nader, qui a par ailleurs fait le déplacement en train jusqu’à Budapest pour «  rester en cohérence » avec le projet. Pour Kate Armstrong, coordinatrice de la plateforme au Fablab Barcelona : « A mesure que nous passons du modèle PITO (Product-In, Trash-Out) au modèle DIDO (Data-In, Data-Out), il est essentiel que les citoyens et tous les niveaux de la société puissent être impliqués dans le processus. A long terme nous devons réfléchir comment la conception distribuée peut proposer des méthodes pour penser notre façon de vivre à l’intérieur d’un modèle de société circulaire et non linéaire. »

Les membres de la plateforme Distributed Design sont : IAAC à Barcelone, Fab City Store / Ars Longa à Paris, Innovation Center Iceland, P2P Lab à Athènes, Pakhuis Dezwijger à Amsterdam, Happylab à Vienne, Polifactory à Milan, Other Today à Londres, Re:Publica à Berlin, Danish Design Center à Copenhague, Opendot à Milan, Politecnico de Lisboa, Copenhagen Maker, Fablab Budapest, Espacio Open à Bilbao. Après deux années d’activités les partenaires se connaissent de mieux en mieux et l’objectif de l’atelier était d’écouter de multiples retours d’expériences, de faire un point sur les outils utilisés et d’identifier de meilleures façons de collaborer. Avec pour objectif de mieux se projeter ensemble à l’échelle de l’Europe. Pour Kate Armstrong : « Fédérer les membres de DDMP est un moyen d’explorer ce concept non seulement dans le design, mais également pour considérer quel niveau de culture immatérielle est créé à partir de ces principes, que ce soit en termes de modèles commerciaux, d’éducation, ou de produits dans des industries spécifiques. Nous avons un nombre incroyablement varié de membres, ce qui est essentiel pour ce que nous faisons aux niveaux européen et international. »

Design Distribué : une philosophie

Le rendez-vous était donc aussi l’occasion de présenter la publication qui présente la vision de la plateforme DDMP. Il s’agit du deuxième ouvrage d’une série de quatre livres prévus à leur agenda. Conçu comme une exploration variée du design distribué par tous les partenaires, ce livre rassemble des opinions, des réflexions, des études de cas et des recherches issues du réseau, ainsi que d’événements annuels tels que la Distributed Design Summer School et les Distributed Design Awards. La conception même du livre s’appuie sur la technologie distribuée GitBook, une autre manière d’explorer comment les technologies distribuées peuvent renouveler la publication traditionnelle et la création de contenu.

 

Nous vous proposons ici la traduction de deux extraits du livre qui donnent une idée de la philosophie de travail des membres de DDMP.

Introduction par Tomas Diez, Christian Villum, Kate Armstrong et Alessandra Schmidt, pp. 14 & 15 :

« Le modèle DD défie le paradigme linéaire existant de la Première Révolution Industrielle et ses phénomènes associés ; brevets, accès aux outils de fabrication, distribution, chaînes de valeur et développement technologique. Nous vivons un moment ou la technologie doit répondre à la crise contemporaine. L’émergence de l’industrie 4.0 et l’abandon mondial des combustibles fossiles, le stress des écosystèmes naturels, le changement climatique et la surconsommation ont soulevé des questions sur la nature des produits que nous achetons, utilisons et éliminons, sur la culture associée, ainsi que sur les systèmes de soutien qui leur permettent de circuler dans le monde. A travers l’approche de la conception distribuée, nous promouvons, mettons en œuvre, recherchons et développons des alternatives à la production de masse et aux modèles de consommation linéaire après 200 ans d’industrialisation.

« Nous contextualisons cette recherche-action dans le cadre plus large du nouveau modèle urbain défendu par la Fab City Global Initiative. Créé en 2014, il propose un changement de paradigme urbain du modèle ‘PITO’ (product-in, trash-out) vers le modèle ‘DIDO’ (data- in, data-out). Fab City se concentre sur le mouvement des données, l’utilisation des chaînes locales d’approvisionnement en matériaux et la fabrication numérique en tant qu’alternative au mouvement des matériaux et des biens de la production au consommateur. Dans le cas de la conception, cela permet non seulement aux consommateurs de mieux contrôler leurs produits finaux en leur permettant de se faire entendre au cours du processus de production, mais permet également aux concepteurs d’avoir accès à des collaborateurs et à des outils sur des réseaux infrastructurels mondiaux. Ce modèle urbain peut apporter des solutions aux problèmes d’inégalité sociale et environnementale en réduisant notre dépendance à l’égard de systèmes centralisés et de ressources limitées pour, à terme, améliorer la qualité de vie.

« La conception distribuée est un phénomène qui intègre les compétences en conception et l’approche « maker » pour permettre le développement de nouveaux types entrepreneuriaux de producteurs professionnels. D’une part, les concepteurs acquièrent davantage de compétences technologiques et pratiques. D’autre part, les fabricants modifient leur attitude et leurs capacités en matière de conception. Cette convergence génère de nouveaux marchés, qui nécessitent de nouveaux modèles commerciaux et de distribution. Cela engendre à son tour de nouvelles méthodes de travail, de réflexion et de valorisation, qui sont explorées dans les observations, les recherches et les études de cas présentées dans ce livre. Ces compte-rendus proviennent de membres et de membres associés de la plate-forme Distributed Design, qui réunit des organisations culturelles, des entreprises et des établissements d’enseignement pour défendre le design distribué et promouvoir le rôle des créatifs européens dans la définition de ce domaine émergent. »

« State of the art – on the Distributed Design », par Tomas Diez et Christian Villum, pp. 38-41 :

« Les villes médiévales étaient autrefois des centres centralisés indépendants qui n’étaient pas considérés comme des « nœuds » de communication, car ils n’étaient pas connectés à des réseaux plus vastes, du moins à grande échelle. Après l’invention de la presse à imprimer, les villes commencèrent à développer un sens des relations et des échanges de connaissances. Cette renaissance pourrait être considérée comme un sous-produit de la diffusion des connaissances qui s’était produite des siècles auparavant, mais également comme le début de l’ère industrielle.

« Les villes industrielles fonctionnèrent comme des nœuds de production décentralisés, avec leur propre capacité à satisfaire la plupart des besoins des populations locales – mais connectées à des réseaux plus vastes de chaînes d’approvisionnement à l’échelle mondiale. Ceci explique le développement des États-nations en tant que puissants pouvoirs organisationnels. C’est au cours du XXe siècle, et grâce au processus de mondialisation et aux gains de temps et aux profits, que les villes ont été en mesure d’externaliser la production de denrées alimentaires et de biens, laissant ainsi au marché mondial la responsabilité de répondre aux besoins des habitants. En conséquence, les corporations sont devenues plus fortes et ces organisations purent même faire ou défaire des gouvernements nationaux.

« La manière dont nous organisons notre production de connaissances, d’énergie, de biens, de nourriture et des ressources nécessaires au maintien de la vie sur cette planète est directement liée à l’organisation du pouvoir – qu’il soit économique, politique ou social. Il semble que nous sommes sur le point de réorganiser la manière dont nous produisons presque tout, grâce à la convergence des avancées technologiques et à la nécessité de résoudre les défis fondamentaux de notre époque. Nous passons à un modèle plus distribué, avec des conséquences inattendues dans la définition de nouveaux rôles pour les individus, les communautés, les organisations, les mouvements politiques et même les entreprises.

« L’évolution rapide de la transformation technologique de la planète repose sur une gamme de ce que l’on pourrait appeler des courants sociaux inférieurs, ou de nouvelles normes en matière d’interaction et de collaboration. L’un d’entre eux est sans doute la vague mondiale de collaborations numériques que l’on peut observer dans le mouvement open source. Des centaines de milliers de personnes agissent en tant que nœuds au sein de gigantesques réseaux de création de valeur numérique qui produisent des actifs tels que connaissances, science, logiciels, services, contenu virtuel et produits physiques. Surtout, de nouveaux communs en conception ouverte se développent sur lesquels tout un chacun peut s’appuyer. Les modèles classiques du design qui prennent forme au sein des organisations sont de plus en plus complétés – et seront éventuellement remplacés – par des pratiques décentralisées et distribuées qui accélèrent considérablement le rythme de développement et la vitesse d’innovation.

« Cependant, il semble que ce techno-optimisme ait souffert des conséquences imprévues de la révolution numérique. Les ordinateurs nécessitent pour leur construction des minerais rares et coûteux à extraire. Lorsqu’ils sont produits à grande échelle, les ordinateurs provoquent un désastre écologique et social ; ceux-ci doivent être réduits au minimum ou dissimulés aux consommateurs. L’accès à l’information entraine un autre paradoxe : libérer la diffusion des connaissances et amorcer une nouvelle renaissance, ou créer de nouveaux mécanismes pour manipuler des populations entières afin d’acheter certains types de produits ou de faire voter pour des dirigeants politiques. Nous vivons dans un paradoxe de convergence, dans lequel les anciennes conceptions philosophiques du monde et les manières de le faire fonctionner coexistent avec ces nouvelles formes de production et de distribution. Bien qu’elles soient prometteuses, elles semblent souvent rester en suspens, car l’ancien comprend comment gérer le nouveau.

« Ce qui est de plus en plus évident, c’est que cette compréhension philosophique suscite une forte ferveur en faveur d’une voie plus durable, fondée sur la diffusion du savoir et la capacité des « bits » de transformer les visions du monde et de permettre l’articulation de la collaboration à l’échelle mondiale. La relation que les humains entretiennent avec les « atomes » que l’on extrait puis déverse dans nos écosystèmes est également en train d’être redéfinie, ce qui modifiera les nombreux futurs des êtres humains et des autres espèces partageant le vaisseau spatial Terre. »

Le livre Design, Remix, Share, Repeat  est disponible sur la plateforme DDMP.

En savoir plus sur le Fab City Store de l’association Fab City Grand Paris.