Covid-19 : à Lille et en région Hauts-de-France, des makers en première ligne

Extraits de conversations salon RIOT « Hauts-de-France Impression 3D Recensement des forces de production ».

Au plus fort de la lutte contre la pandémie de la Covid-19, une task-force de makers régionaux a produit près de 5000 visières de protection et autres matériels à usage sanitaire ou grand public. La cellule collaborative «Alternatives Technologiques» associant plusieurs acteurs des Hauts-de-France autour du CHU de Lille a même reconnu le mouvement avant que celui-ci ne s’éteigne. Plongée au cœur de la task-force lilloise et des autres initiatives régionales.

Cédric Cabanel

En Hauts-de-France, il a presque suffit d’un mail pour voir naître 4692 visières et autres matériels médicaux ou à usage du grand public. « Le Professeur Odou directeur du département Pharmacie au CHU de Lille a demandé à notre responsable d’unité à l’INSERM si les différents départements de technologie de l’Université, des grandes écoles d’ingénieur de la métropole pourraient produire des copies par impression 3D ou autres techniques, des circuits de respirateur », nous raconte un mois après la fin des opérations, Pascal Deleporte ingénieur de recherche à l’INSERM. Pour planifier et organiser les actions et ainsi répondre à la demande du département de Pharmacie du CHU de Lille, une première réunion téléphonique a été organisée le 23 mars dernier entre de multiples acteurs académiques et scientifiques locaux. En a découlé la nécessité de structurer l’opération sur une interface numérique pour mettre en contact les personnes compétentes et leur permettre d’échanger quasiment en temps réel, ce que Jean-François Witz, chercheur CNRS en poste au LaMcube (Université de Lille, CNRS, Centrale Lille), a pris en main à titre bénévole et de façon collaborative. Objectif : rendre plus efficace la communauté naissante, auto-proclamée task-force, dans l’aide aux hôpitaux.

Une vidéo de Aloïs Dumas tournée chez TechShop Lille pendant la crise :

Pendant un mois et demi se sont ainsi multipliés les échanges entre des chercheurs de plusieurs grandes écoles et laboratoires comme Centrale Lille, l’INSERM, Polytech Lille, l’YNCREA, l’ISEN, des makers et des entreprises partenaires, afin de répondre au fil de l’eau aux demandes des services de santé en tension sur des Dispositifs Médicaux (respirateurs, masques, visières, etc.). En effet, le CHU de Lille a très vite dû solliciter de l’aide en local pour la production de masques en tissu, demande à laquelle ont répondu pas moins de 7700 couturiers et couturières de la métropole lilloise. Puis, le 1er Avril, d’après France 3 Hauts-de-France, ce même CHU ne disposait plus que de quatre jours de stocks sur les surblouses, essentielles à la prise en charge des patients, rééditant ainsi son appel à solidarité. La task-force de makers a répondu à l’appel, et compte-tenu des mesures de confinement rendant impossible les réunions en présentiel, a choisi l’application RIOT pour rendre plus efficace la coordination entre acteurs. Celle-ci se base sur le protocole de communication Matrix et à partir d’un mode open-source permet de réunir en un même lieu virtuel une communauté pour travailler et/ou échanger. Visite guidée dans l’organisation d’une micro-société éphémère « made-in RIOT », compartimentée en plusieurs salons thématiques et chez ses homologues aux quatre coins de la région.

Extraits de conversations salon RIOT « Hauts-de-France Impression 3D Recensement des forces de production, 15 et 16 Avril 2020.

L’organisation informelle des salons RIOT

Mi-mars, la demande du département Pharmacie du CHU de Lille en circuits de respirateurs a d’abord ouvert dans un premier salon RIOT un débat sur des prototypes de toute sorte. La task-force a du relever un premier défi de taille, celui de mutualiser la masse de connaissances techniques de chacun des acteurs et de la confronter aux exigences pointues du monde médical, surchargé de patients atteints de la Covid-19. Progressivement, apparaît un énoncé complexe à résoudre dans les délais très courts d’une gestion de crise : comprendre la spécificité des pièces demandées et les normes sanitaires qui s’y réfèrent ; évaluer la disponibilité des machines et des matières premières pour la production ; mobiliser la logistique que demande cette tâche d’une ampleur colossale. Deux premiers réseaux se forment alors autour du Centre Hospitalier Universitaire de Lille et du Centre Hospitalier de Roubaix pour valider les premiers prototypes des makers, avant production en grande série.

En parallèle, les demandes se multiplient et de façon de plus en plus rapprochées à partir de la fin du premier mois de l’épidémie. La task-force choisit alors l’option de cloisonner l’interface RIOT en plusieurs salons dédiés à des produits spécifiques. Elle opte dans certains cas pour une répartition des étapes de production entre différents acteurs afin de gagner en efficacité et d’aboutir à un assemblage final et à un contrôle qualité. Ce choix s’avère payant d’autant plus que les besoins des hôpitaux avec la diffusion du virus de la Covid-19 se diversifient et deviennent exponentiels. Respirateurs, visières, bidon de stockage des solutions hydroalcooliques sont ainsi au programme des premières phases de mobilisation, alors qu’en parallèle la communauté de makers du RIOT s’agrandit, arrivant au plus fort de la lutte contre la pandémie du SARS-CoV-2 à environ une centaine de personnes.

Mindmap très claire qui donne à voir les fabrications des #makers pour répondre aux besoins urgents des hôpitaux et des soignants ! Réalisée par @CHU_Lille et @univ_lille

Masques, valves, respirateurs, visières…
Partout le #DIY contre le #COVID19 !https://t.co/RT0OVy1LvS pic.twitter.com/B0di1FjOJt

— FranceTiersLieux (@frtierslieux) March 26, 2020

Des clusters éphémères en période de confinement : quelles échelles de mobilisation ?

Progressivement, et alors que les premiers prototypes aboutissent à des productions concrètes (à partir de début avril), les différents salons RIOT désignent de façon informelle certains émissaires pour discuter en direct avec le CHU de Lille et d’autres demandeurs régionaux ou belges. Une chaîne logistique allant du producteur vers le « consommateur » s’est ainsi formalisée. La force de production a d’abord reposé sur le fablab de Centrale Lille et le Fabricarium de Polytech Lille, ainsi que d’autres écoles d’ingénieurs de l’agglomération lilloise.

#SolidariteCOVID19 : les acteurs de la métropole lilloise mobilisés!
L'école @Centralelille mobilise ses imprimantes 3D et fabrique des prototypes de visières de protection et pièces de rechange pour respirateur pour le @CHU_Lille.
🔗https://t.co/DvKFT09OHm#SoutienAuxSoignants pic.twitter.com/a5o36y6qtA

— Mel Eco (@Mel_Economie) April 15, 2020

Puis, les capacités productives et les matières premières venant très vite à manquer, elle s’est enrichie de la mobilisation de certains industriels et fournisseurs inactifs en raison du confinement. Des entreprises telles que Décathlon, Dagoma, Renault, le TechShop de Leroy Merlin, et des fournisseurs de matières comme Solvay, Plasticem, ElanPlast, Formlabs ou encore Lattice Medical, ont surfé sur la mobilisation des makers et ont joué un rôle essentiel. Ces clusters éphémères ont vite étendu leurs ramifications à la Belgique où des rapprochements ont eu lieu avec les Universités de Mons et de Louvain la Neuve.

Pas moins d’une trentaine de services hospitaliers, d’EPHAD et d’établissements hospitaliers privés ont ainsi été achalandés en matériel. Le département de Pharmacie du CHU de Lille a pris en charge la partie avale de la chaîne de solidarité : centralisation et stérilisation des produits, puis redistribution en fonction des priorités territoriales afin de mieux répondre aux besoins. Néanmoins, d’autres réseaux de makers ont livré des visières de protection au plus proche des besoins locaux, quadrillant ainsi un territoire régional trop vaste pour être approvisionner depuis la métropole lilloise. « En plus de l’activité du RIOT, de nombreux makers ont été au front à partir des réseaux sociaux notamment. Je pense à « Makers du 59, Makers contre le Covid 59-62 ou encore Visière Solidaire par exemple, sans compter certaines entreprises » poursuit Pascal Deleporte. En effet, les exemples ne manquent pas, liées ou non aux dynamiques du RIOT. D’Accante à Boulogne-sur-Mer sur les visières de protection à Lattice Medical à Lille sur les ventilateurs, en passant par Dagoma à Roubaix sur les attaches frontales des visières, Machines 3D à Valenciennes et ses diviseurs de flux, le 3DFT Lab à Bailleul sur des prototypages de petite série ou encore l’IUT QLIO de Béthune, toute la région a saisi l’enjeu de l’urgence sanitaire. Le TechShop de Lille a même produit 15 000 visières au plus fort de la période.

#Solidarité Appel aux dons : Les étudiants #QLIO Béthune ont également fabriqué et continuent de fabriquer des visières pour le personnel soignant de Lille et environs. Leur cagnotte sur Leetchi https://t.co/211LX0nhqY

— IUT_QLIO (@IUT_QLIO) May 4, 2020

Et les associations ne sont pas en reste ; Art&Fact Dunkerque a produit pas moins de 1000 visières de protections tandis que Le P’Tit labo 3D d’Uxem a fédéré un groupe Facebook de 130 membres intitulé Les Visières solidaires de Dunkerque et collecté via une cagnotte 5516€ pour la production de visières.

Quelques uns de ces visages qui nous ont convaincu que notre action était juste.
Et au centre, nos 2 sourires, adressés à tous ceux qui luttent contre cette crise sanitaire et qui par leur courage en seront dans nos cœurs les grands héros. #merci #ensemblecontrecorona pic.twitter.com/NVFq4rdOxb

— Asso Art&Fact Dunkerque (@Art_e_Fact_DK) May 12, 2020

Alternatives Technologiques, 5000 unités, puis le coup d’arrêt

Sur le RIOT, avec la progression des phases de production et de distribution, les makers ont rencontré plusieurs problématiques. Ils ont dû négocier avec les fournisseurs les prix des matières premières pour produire à prix coûtant et ne pas tirer de bénéfices du projet. Les Fablabs n’étant pas capables de produire en masse, ils se sont rapprochés d’entreprises prêtes à mobiliser leurs forces de production pour répondre à la crise sanitaire. Afin d’identifier le plus rapidement possible les besoins sur les différents territoires, les makers du RIOT ont également mis des entreprises d’insertion dans la boucle pour la logistique. Enfin, la question du financement de ces activités a commencé à se poser, ce qui a nécessité des demandes de subvention auprès de la puissance publique et de l’Union Européenne.

Début avril, pour repenser une organisation informelle devenue trop complexe, le CHU a annoncé dans un communiqué de presse la création de la cellule Alternatives Technologiques « dans un contexte de tension d’approvisionnement avec un risque de pénurie nationale de certains équipements et dispositifs médicaux indispensables à la prise en charge des patients en assistance respiratoire […] et dans le but de garantir une prise en charge des patients COVID en anticipant ses besoins ». Par cette reconnaissance officielle, la task-force d’action des makers régionaux a gagné en visibilité, en coordination avec le CHU de Lille, l’Université de Lille, l’Inserm, le CNRS, l’Institut Pasteur de Lille, le Centre Inria Lille et Centrale Lille. Elle s’est traduite notamment par l’industrialisation de visières de protections.

Un autre document, issu d’un des salons RIOT a recensé l’ensemble des forces de production associées à la task-force de makers et fait état d’une livraison d’au moins 4692 visières. Ce même document comptabilise aussi dix-huit producteurs (laboratoires de recherche, industriels, fablabs, makers isolés), qui, avec un parc de 90 imprimantes 3D de type FDM, ont eu une capacité de production de 500 pièces par jour, « sachant que tous nos efforts n’y sont pas répertoriés de façon exhaustive », précise Jean-François Witz de Centrale Lille. Ces multiples efforts répondent aussi à une longue liste de demandeurs dans le besoin sur l’ensemble de la région Haut-de-France, dont un certain nombre n’ont probablement pas eu le temps d’être livré par les makers. En effet, à partir du 13 mai dernier, des normes AFNOR et une circulaire de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) ont engendré une interruption brutale de l’action des makers des salons RIOT. « La production de visières via l’injection classique a perduré. En revanche, la régulation sur l’impression 3D publiée par l’ANSM ne nous a pas permis de poursuivre la majorité de nos actions. Cela a également correspondu à une période où le CHU de Lille n’était plus en tension », concède Jean-François Witz. « A ce moment-là, les masques et les visières commençaient aussi à moins manquer, donc il y avait moins de raison de continuer, même si certains groupes de makers en dehors du RIOT ont poursuivi leurs actions, notamment vers l’international », poursuit Pascal Deleporte. Bon nombre de makers, dont certains du groupe RIOT, imputent la conclusion brutale de leurs activités à l’Etat et aux risques de poursuite encourus en cas de concurrence déloyale, de travail déguisé et du non respect des normes techniques en vigueur. Pourtant, la réalité est un peu différente. Selon la DGE (Voir article site internet 20 Minutes du 19 Mai 2020), l’Etat n’a pas classé en concurrence déloyale la vente à prix coûtant des visières et celles-ci pouvaient encore être mises sur le marché, même non conformes à une norme sanitaire, à la condition qu’aucune mention ne puisse laisser entendre qu’elle servirait de protection contre la Covid-19 ou tout autre agent biologique. L’arrêt de certaines mobilisations de makers serait donc plus dû à des contraintes techniques qu’à des contraintes institutionnelles.

Rétablissons les faits :

✅ Le Gouvernement a simplifié les procédures de mise sur le marché des visières de protection
❌ Le Gouvernement n’a pas interdit la fabrication bénévole de visières de protection : nous la saluons !

Explications ici ⤵https://t.co/zNKp67c04U

— Agnès Pannier-Runacher (@AgnesRunacher) May 20, 2020

Un groupe de recherche européen investit le thème des makers de l’après-Covid

Ainsi, par son caractère spontané, sa capacité de mobilisation et la plasticité de son organisation, la réponse de la task-force à la crise de la Covid-19 a ouvert toute une série d’interrogations concernant l’organisation future du système productif et la place qu’y occuperont les ateliers de fabrication numérique. En effet, toute trace de cette cellule Alternatives Technologiques de coordination entre le CHU, les chercheurs et les makers a disparu d’internet, alors qu’une autre task-force, ici la Task-force Recherche autour du CHU et des laboratoires en recherche biomédicale, a accru sa visibilité institutionnelle. Ce qui pose question en termes de reconnaissance par l’Etat des efforts déployés par les makers, les écoles ingénieurs et des entreprises dans l’urgence de la réponse déployée à apporter au manque de masques et autres fournitures pour les établissements de santé et de soin. Par ailleurs, cet exemple illustre comment les acteurs qui ne travaillent pas dans des structures d’innovation formalisées, telles que les Pôles de compétitivité peuvent contourner la complexité administrative habituelle pour se mobiliser et construire un système productif éphémère qui répond à cette urgence. Enfin, qu’au nom de l’efficience de la production/distribution et de la qualité des produits, makers et entreprises peuvent travailler ensemble, au-delà des habituels conflits d’intérêts et de valeurs entre ces deux mondes (open source versus propriété intellectuelle, quasi-don versus profit).

C’est d’ailleurs autour de ces réflexions que s’est ouvert le projet européen INTERREG FabricAr3v (prononcez « fabrique à rêves »). Pendant trois ans, des chercheurs belges et français, vont travailler sur une technologie disruptive d’impression de pièces métalliques et s’intéresser au rôle que pourrait avoir la création d’une imprimante 3D low-cost sur le tissu économique transfrontalier. Ils mobiliseront dans les prochains mois toute une série d’outils pour interroger l’évolution du système productif, le rôle des fablabs et les questions de propriété intellectuelle. En outre, plusieurs acteurs des salons RIOT sont impliqués dans la proposition de projet Contrat de Plan Etat Région TechSanté, qui pourrait formaliser les clusters éphémères qui ont émergé autour des salons RIOT. De quoi faire perdurer en région Haut-de-France l’esprit de la task-force des makers ?

En savoir plus sur le programme INTERREG FabricAr3v mené avec le soutien du Fonds européen de développement régional – Met steun van het Europees Fonds voorRegionaleOntwikkeling.

Open Source Body: Small data, self-research, open humans

Gyroscope app visualization of self-researcher Jordan Clark’s productivity. © Jordan Clark

While big data is being used to grab headlines, feed epidemiological models and predict the future, individual citizen scientists are quietly using wearable technologies to track their own symptoms, monitor their health and gain insight into themselves. Open Humans is building bridges and ladders through this growing mass of self-research data.

Cherise Fong

While Covid-19 is making its mark on the year 2020, Makery will explore this summer some themes of its second Open Source Body festival, scheduled for December. For this first survey we focus on the Quantified Self movement and the Open Humans community.

Ever since March 2020 when Europe and North America went into lockdown, thousands of isolated individuals have been suffering from debilitating coronavirus symptoms at home—not severely enough to warrant hospitalization, but not mildly enough to claim recovery—for several weeks, even months. Struggling alone, these Covid-19 “long-haulers” formed a number of online support groups on Slack and Facebook, if only to share empirical experiences and reassure each other that they weren’t imagining their illness.

As symptoms and medical gaslighting persisted, it wasn’t long before five women—all members of the Body Politic Support Group—formed a core research team to survey, visualize, analyze and present the prolonged symptoms of 640 fellow Covid-19 patients. One of their key findings—based on mostly white, mostly female patients located mostly in the coastal U.S. and London—was that the only difference in symptoms between patients who tested positive for Sars-CoV-2 and those who tested negative (among the half who were actually tested) was more frequent loss of smell or taste in those who tested positive. Earlier testing also correlated with more positive results. More than 70% of respondents felt they were poorly or only somewhat supported by medical staff, while almost all experienced some form of social stigma. The decentralized team’s self-organized, patient-led N-of-640 research report was successfully published online on May 11, 2020.

During this same period, a number of academic research projects partnered with mainstream commercial wearables such as Fitbit, Oura Ring, Ava, Biostrap and other devices, solliciting people to track potential Covid-19 symptoms. Other institutional initiatives attracted a mad rush of both anxious and curious adopters to install ad hoc apps, eager to link their personal symptoms to the science behind the crisis.

“During the early days of the pandemic, we saw academic research projects pop up left and right that aim to use wearable device data for predicting Covid-19 infections,” says Bastian Greshake Tzovaras, bioinformatician at the Center for Interdisciplinary Research in Paris and prolific open data advocate.

“In Germany, the Robert Koch Institute (CDC equivalent) launched an app for this, and they had so much interest that their servers crashed on the first day of the launch. But it didn’t take very long for people to voice concerns over how the data will be used, the lack of information shared and the closed-source nature of the app. There’s many layers to this, but in general most of these approaches have a very clear academic goal but no larger interest in actually delivering personal insights or learnings to participants in the short term.”

Human rights

According to Article 27 of the Universal Declaration of Human Rights adopted by the United Nations in 1948, “Everyone has the right freely to participate in the cultural life of the community, to enjoy the arts and to share in scientific advancement and its benefits. Everyone has the right to the protection of the moral and material interests resulting from any scientific, literary or artistic production of which he [sic] is the author.”

Thus, Article 27 implies the right to access scientific data, tools and knowledge, which in turn enables participation in science. It also implies the right to privacy and agency in accessing and interpreting the results of this scientific participation.

Taking these rights to heart during the zeitgeist of people using technological gadgets and apps to track various aspects of their everyday lives in the late 2000s, Wired journalists Gary Wolf and Kevin Kelly began organizing Bay Area meetups for these citizen scientists to show-and-tell their personal experiments. More than a decade later, this Quantified Self community of over 70,000 members share their personal findings in online forums, real-space meetups, conferences and exhibitions around the world, united behind the slogan “self-knowledge through numbers”—or more simply, finding personal meaning in personal data. In addition to the federating Quantified Self Labs in California, the Quantified Self Institute was inaugurated in Amsterdam in 2012.

Personal science

“When the Quantified Self movement started in 2008,” Gary Wolf recalls, “it became very much identified with the emerging wearables industry, even though it wasn’t ever really the same thing. So the wearables industry was providing tools for people to collect observations about themselves, and the Quantified Self movement was about how to reason about yourself using your own data. But more and more the wearables industry became part of a lifestyle fitness movement on the one hand, and then on the other hand, integrated into the biomedical industry. And Quantified Self very much became and stayed what we came to call ‘personal science’—what can you learn about yourself using your own reasoning power.”

Personal science may be particularly relevant at a time when even virologists and doctors are still trying to understand exactly how the novel coronavirus affects human bodies. Gary insists that every Quantified Self project is driven by an individual question.

“There have always been many, many things that you might want to know about yourself that hierarchical top-down, institutionally driven science can’t answer for you,” he says. “And the number one reason they can’t answer for you is that they don’t really care, because your questions are highly personal and highly individual, and mainstream science is about finding general answers to universal questions. But now we’re in this Covid-19 pandemic, in a situation where biomedicine doesn’t know the answer either. So all of us are trying to figure something out.”

And at a time when our personal data is already often passively collected, stored, processed and transmitted by our various digital devices, quantified self-research is an opportunity to actively reclaim and repurpose that data, privately and personally, to gain more insight into ourselves.

In a recent Quantified Self Show&Tell online session on June 16, 2020, Bob Troia detailed his personal methodology in tracking his own health data (body and skin temperature, resting heart rate, respiratory rate, blood oxygen saturation, blood pressure) through various wearable and commercial devices, which clearly indicated abnormal changes just before he caught a (non-coronavirus) flu in December 2019. Quantified “self-optimized” Bob points out that correlating this same personally tracked data could be used to identify potential infection of Covid-19.

Quantified Bob’s collection of flu self-tracking devices. © quantifiedbob.com

Paula’s data diaries

During the months-long lockdown in California, data scientist Paula Leonova charted the changes in her daily habits before and after the statewide shelter-in-place order went into effect on March 19. Paula’s open source “data diaries”, using data streams from Fitbit, RescueTime and aTimeLogger, are the technological extension of her journaling as a child, where she states her motivation as “a more automated and perhaps more objective approach to journaling—for me and for anyone else who wants to use my templates”.

“I often believe I spent x time on something or didn’t do y, but my data can tell me otherwise,” she writes. “It’s through the active process of revisiting my data and idenitifying anomalies and finding interesting patterns, that I am able to tell a more cohesive story about different periods of my life and perhaps even make some changes in behavior.”

So while more screen time, less exercise and more restful sleep while sheltering in place may be the data-driven takeaways from Paula’s personal experiment, her attractively designed, retro-colored visualization tools are shared online for anyone to plug in and learn from their own personal data streams.

Paula Leonova’s data diary visualization

Bastian Greshake Tzovaras also took inspiration from Paula’s experiment to share how the concurrent confinement in Paris affected his own daily routines. He includes a link to a notebook that anyone can run on their personal RescueTime and Oura Ring data to visualize the effects of lockdown on their own behaviors.

Shara’s muse cycles

Dancer and creator of Muse.Cycles, Shara Raqs meticulously tracks her menstrual cycle’s fertility patterns, specifically to explore the neurological link between fertility and creativity. As she said in a 2018 interview on Medium: “Women should have access to the same kind of predictive tech as traders in finance or physicians in healthcare to make insight-based, data-driven decisions for their performance, vitality and well-being.”

“I stumbled across ecological momentary assessment before I knew what ecological momentary assessment is,” commented Shara during her Show&Tell presentation this June. A self-taught data nerd, she had long been tracking her cycles with pen and paper before she finally adopted wearables. “I needed a tool to integrate just how my ovarian rhythms are affecting my cognition, and I needed to integrate it with what I do in my real life… I was simply taking all of this fertility femtech-generated data and inputting it into my cycle journal, so that I could literally see almost like a Facebook newsfeed of my hormone patterns in correlation with the behaviors associated with that specific hypothesized creative state.”

After nearly a decade of investigating the relationship between menstrual phases and mental states, Shara is empowering other women to tune in to their natural creative flows by tracking their cycles. It’s also an opportunity, she believes, to scientifically reshape society’s dominant negative stereotypes of women’s menstruation and hormones.

And while Shara also observes how specific moments of acute stress in her life are just as accurately reflected in her data, she remains emotionally resilient.

“Did I really get Covid-19?” she asks herself. “If my antibody test is correct and is indeed negative, then Ava has captured the effects of America’s other pandemic. The president of the American Psychological Association said in a recent article that high-profile racial incidents are taking a heavy psychological toll. My data shows that the systems of racism that the globe is now protesting against also have a real physiological toll. But as I was processing the injustices endured by my family, followed by the coronavirus, followed by economic collapse, followed by George Floyd, I see seeds of change. In every city in America. And around the globe. And it gives me renewed hope for a better future. So as the world keeps burning, keeps learning, keeps transforming and keeps fighting the good fight, I will as a radical act of positive defiance, keep tracking my muse.”

Jordan’s quantified microaggressions

A few years ago, Jordan Clark started to quantify the psychological effects of his microaggressions. Jordan self-qualifies as African-American, racially ambiguous, openly gay, diagnosed with Post Traumatic Stress Disorder, and when people ask him what he is, “They get upset with me when I say I’m human.” In his 2018 Quantified Self Show&Tell, he defines microaggressions as “small social acts of bias that oftentimes go unnoticed… with unintended consequences that have perceived reality”—questions and remarks that are seemingly harmless yet insidiously offensive.

His data-driven quantified-self journey began when, as a graduate student at Northeastern University seeking financial aid, his (white) financial aid officer called the campus police on him because she felt threatened by his “close proximity” and “word choice”. The subsequent police interrogation, which led to his forced withdrawal from classes and homelessness, was only one example of microaggressions by the police.

First, Jordan used Twitter to “emotionally regulate”, as a “sort of self-talk therapy where I make sense of my current reality, and then share it with the world and hope that I’m heard. […] As I’m Tweeting moments on campus and moments as I navigate through the world, I am trying to create a data trail so that people understand where I’m coming from.”

Often, his concerns and complaints were offhandedly dismissed by the police. “These are people with guns who have perceived positions of power,” he says during his presentation. “How can I get them to understand that that was a threatening incident for me, that microaggression of trying to silence me? So what I did was I started collecting data. I got really involved in Quantified Self and started collecting all these data points, understanding that in order to pinpoint how microaggressions affected my physiological state, I needed to prove it to people through my productivity or my sleep pattern, or things of that nature.” Because, he says, “data doesn’t lie.”

He started by tracking his heart rate variability (HRV), which (along with hypertension) is directly associated with stress levels. Today, as a data researcher at Northeastern University, Jordan is still using his personal health data to tell his story of the Black experience.

i {#JMFC👨🏾‍💻👨🏾‍🎨} am 🛐✌🏾be selected as the @CRIatNU 2020 RiSE Data & Digital Storytelling Award Winner ->👨🏾‍💻👨🏾‍🎨🏆@SAILatNU⛵📸 my 〽🧠👨🏾‍🎓moments;
🗣a compelling📕📗📘📙for how @Affectiva 😭🤖 will ⛑ @Northeastern🐾 achieve @PresidentAoun 2025 @robot_proof 🔮
📊🚫🤥
iT-🗣a📕📗📘📙 pic.twitter.com/rwe6FswhJp

— Jordan Clark (@Prodigalson2025) April 13, 2020

“I leverage Gyrosope Pro’s Health Score as a proof of concept for the importance of leveraging multimodal physiological data sources in real time,” he explains in an e-mail. “The concept of a Health Score takes into account multiple metrics related to sleep, fitness, immunity, readiness, body fat, focus, workouts, meditation and nutrition. Our ability to make sense of the factors that affect our physiological state is evolving because we are getting access to precise emotion metrics and classifiers. We can pinpoint the various effects of microaggresive behaviors by adding context to HRV algorithms… I practice Metacognitive Narrative Psychotherapy, which draws upon dialogical self theory to understand the extension between how and why a microaggression caused an emotional impact.”

Other quantified technologists have built intuitive ad hoc hardware to facilitate their self-tracking process, such as Thomas Blomseth Christiansen and Jakob Eg Larsen’s One Button Tracker, which Thomas used to timestamp his sneezes over the course of several years in Denmark.

Between the universities of Geneva and Copenhagen, personal data fanatic Katarzyna Wac’s Quality of Life Technologies laboratory is dedicated to researching mobile healthcare solutions for individual well-being based on personal data from a wide spectrum of wearable devices.

Dana’s artificial pancreas

But perhaps the most well-known patient-led N-of-1 research and development success story is Dana Lewis’s Open Artificial Pancreas System (OpenAPS) or Do-It-Yourself Pancreas System (DIYPS), created with her husband Scott Leibrand in 2013. As a Type 1 diabetic (T1D), Dana’s initial goal was to augment nighttime alerts when her blood sugar levels fell out of healthy range as she slept, but she and Scott eventually “closed the loop” to design a complete open source system that both monitors glucose levels and automates the pumping of insulin. The data is stored in the cloud through Nightscout, another open source system developed by T1D Ben West.

Permanent #Nightscout monitor above my iMac on a used $30 Amazon Kindle Fire. All my important stats at a glance. #Loop #WeAreNotWaiting #T1D #OpenAPS pic.twitter.com/zc0POJILTo

— Alexander Getty (@gettyalex) April 19, 2018

As Type 1 diabetes is a chronic life-threatening disease with no known cure that absolutely requires continuous glucose monitoring and precisely dosed insulin, patients are famously not waiting to explore, develop and adopt DIY patient-led solutions (some are even synthesizing generic insulin). According to OpenAPS, as of May 11, 2020, “more than (n=1)*1,1896+ individuals around the world” have implemented some type of DIY closed loop system to simulate an artificial pancreas—amounting to collective real-world time and experience that dwarfs that of any industrial clinical trials.

More recently, Dana Lewis and Scott Leibrand launched the open source collaborative project CoEpi to build “a privacy-first system for anonymous Bluetooth proximity-based exposure alerting based on voluntary symptom sharing”. As pairing symptom tracking with contact tracing can be a powerful tool in controlling the spread of Covid-19 or other infectious diseases, so are voluntary participation and decentralized open data.

Quantifying Covid

Quantified Flu is a community-initiated project that emerged from ongoing questions in the Quantified Self forums, where people wondered if data from their wearables could be used to predict infections in general, and Covid-19 in particular. The discussion was soon expanded and formalized by Open Humans: a sister community of self-researchers, a shared online repository for managing personal data and a resource of open tools to analyze it.

Managed by Bastian Greshake Tzovaras and Mad Price Ball, co-founder of Open Humans, Quantified Flu enables Open Humans community members to generate a timeline of their wearable device data, supplemented with a daily commented symptom report and/or diagnosis. The result is a visualized experience that is both quantified and qualified, for personal analysis. Individuals who report illness at any point also have the option of sharing their aggregated and de-identified data with academic researchers and the rest of the community for further studies.

Quantified Flu data visualization

If sudden changes in resting heart rate and other biometrics are known to be associated with the onset of sickness, comprehensively tracking one’s own health condition and interpreting all the correlated data can be a daunting task for the uninitiated.

“With Quantified Flu we’re trying to lighten this burden, by giving people a way to easily collect their own data and visualize/analyze it,” says Bastian. “While the pandemic might trigger people to be interested in collecting and sharing the data, turning that into self-research is still really hard today.”

The Quantified Flu project now counts over 130 participants regularly tracking their symptoms, with about half opting to make their entire symptom reports publicly available. It currently accepts data from Fitbit, Apple Health, Google Fit, Oura Ring and Garmin wearables, while the dedicated Slack channel #proj-quantifiedflu has more than a hundred members.

Poster for JOGL live call featuring Quantified Flu © JOGL

By quantifying their experience, imagine how much more empowered Covid-19 long-haulers in particular could be to convincingly communicate their condition to medical staff—not to mention the valuable insight they could gain into their own physical and mental health, within the context of an open community of peers. And if they choose to share their data, their contribution would in turn enrich the self-research data commons.

“We see Quantified Flu as being complementary to purely academic research projects that are working on the same or similar research questions,” says Mad Price Ball. “With Quantified Flu we want to discover the benefits to individuals more directly and immediately, together. Individuals can revisit their own data at any time, visualize it, share it with others to provide a personal learning experience.”

From Show&Tell to Share&Build

The topical and collective Quantified Flu project is only the first building block within a bigger picture of bridges and ladders to expand access to self-knowledge through personal data.

“There’s a very big need to build the participatory science, personal science, Quantified Self community,” says Gary Wolf. “Because although everybody has questions that are unique to them, the infrastructure for answering those questions is something we can share.”

“If you want to learn something,” he continues, “you need inspiration and support, as well as tools. Mainstream science focuses a lot on getting people to contribute data, because scientists are typically working in labs where they have tools and support for making discoveries. These tools include physical equipment and software, of course, but equally important are the work processes and ‘mental models’ that help them focus their effort. They have training in what it means to make a discovery, they have an intellectual context where they can estimate the interest and novelty of their research, and a standard format for reporting their results and judging their value. People making their own discoveries with their own data don’t have these templates to work from.

“I think the Quantified Community has lasted because it fills this need: you can see what other people are learning and it helps you make your own discoveries. We are extending this through our collaboration with Open Humans and support for their work building technical infrastructure for sharing visualizations, as well as governance for data storage and management.”

Open Humans concept sketch © openhumans.org

At the same time, Open Humans is undergoing a redesign and restructuring in order to build a larger ecosystem for commons-based peer-production.

“Making it easier to build on previous work requires a variety of factors,” Mad explains. “Communication and disseminating existing knowledge (you have to know about it), access to the tools or code they used (you have to be able to do it too), and flexibility/modularity in those things (you have to be able to adapt it for your own use). The ability of people to make truly community-created group projects requires a thriving community of people able to do individual projects. That’s how other peer-production ecosystems often work: people write open source code to solve their own problem, and then that grows when it becomes apparent that it solves problems for other people too.”

The Open Humans community currently has 8,865 individual members (and counting), securely manages data commons (uploaded from genetic testing companies such as 23andMe, Twitter, Google location and search history, Nightscout, commercial wearables…) and offers dozens of tools to explore that data, including Quantified Flu.

Quantified Flu’s various data visualizations by source are among the dozens of Personal Data Notebooks that enable Open Humans members to visualize and analyze their own data through a user-friendly plug-and-play web interface. They range from Bastian’s comparison between your Twitter posts and your local weather, to Mad’s analysis of tremor frequency based on accelerometer data, to Paula’s retro data diary of how you spent your time each day.

So what are we waiting for?

Jordan Clark believes that the ongoing health crisis is an opportunity for openness in self-research: “The Quantified Self movement is a part of our evolutionary process as a species, and the Covid-19 pandemic is a prime example of need. If more people participated in the Quantified Self movement, I think we would see more willingness and openness to sharing personal data for the good of humanity.”

At the time of writing, Bastian Greshake Tzovaras is in Le Pré-Saint-Gervais, France, where the weather is cloudy at 20˚C. His body temperature today is 0.02˚C lower than yesterday. Today he slept 6.17 hours, took 43 steps, and recently danced to Heart of a Dog by The Suitcase Junket. His phone is 82% charged and is currently unplugged.

Last year, Bastian also co-authored a scholarly article titled “The Personal Data Is Political”, in which he highlights science’s systemic bias due to a striking lack of ethnic, cultural and economic diversity within shared datasets, notably in the fields of neuroscience and genetics. He concludes: “It is up to us, the generators of data and the people sharing data to work on changing this, ensuring that the promise of personalized medicine is equitable.”

Well beyond biomedicine, the Quantified Self movement show us that inclusiveness begins with small data, just as social justice begins with self-awareness, cultivating mindfulness and compassion on our endless quest for both world peace and self-knowledge.

“Abolish Big Data” declares Yeshimabeit Milner, founder of Data for Black Lives. She writes: “The work of making data a tool for social change instead of a weapon of political oppression is the work of culture change. Spiritual change. It is about changing ourselves—rejecting the programming imposed on us, transforming who we see as experts, and as humans. […] It is about mobilizing and empowering a multiracial, multi-generational, interdisciplinary movement with the skills, empathy and ability to create a new blueprint for the future.”

D4BL Conference III. Registration opens September 2020.

More information on Quantified Self, Quantified Flu and Open Humans

Covid-19 : l’engagement solidaire des fablabs et makers du Grand Est

La ferme d'impression 3D de Alchimies Groupe à Dieuze (57) pendant le confinement. Crédit: Alchimies
Jérôme Tricomi

Avant même le début du confinement, à Mulhouse et Strasbourg, les services de soins sont surchargés, les besoins pour les soignants et les professions « au front » sont criants et les stocks d’équipements de protection individuelle arrivent à leur terme. Retour sur la mobilisation des fablabs, hackers et makers durant la crise sanitaire qui a particulièrement frappé le Grand Est.

Jérôme Tricomi pour le collectif Fablabs Grand Est, correspondance,

C’est dans ce contexte – des métropoles alsaciennes devenues des clusters de contamination – que s’installe très rapidement une production locale de visières de protection, avec un effort conjoint sinon coordonné des fablabs et des mouvements de makers indépendants, structurés eux autour de groupes sur les réseaux sociaux.

Le 14 mars, alors que le confinement n’est pas encore déclaré, les premiers dons de matériel de protection sont faits, à la fois de la part des makers de Visière Solidaire 68 et des groupes de couture solidaire (masques  en tissu), d’abord aux personnels soignants des hôpitaux de Mulhouse et Strasbourg.

Le 20 mars, dans un contexte de plus en plus tendu, une demande d’embouts de respirateurs du CHU de Strasbourg arrive via le Réseau Français des Fablabs. Il faut trouver une capacité de production locale : c’est le tout nouveau collectif Boucliers Fablab, coordonné par Anne-Catherine Klarer de La Cab’Anne des créateurs (tiers-lieux d’artisanat à Schiltigheim) qui répondra présent.

Confinement jour 2 : hackathon santé

Boucliers Fablabs est issu d’un hackathon organisé au lendemain du confinement – à partir du 17 mars – par le collectif strasbourgeois du Hacking Health Camp et qui a rassemblé près d’un millier de volontaires jusqu’au 10 avril. Hacking Health Camp est un événement de Health Factory, une organisation constituée de professionnels et innovateurs de la santé qui organisent régulièrement des hackathons autour de questions médicales et paramédicales.

Hacking Covid-19
Ensemble, aidons nos soignants en prototypant des solutions numériques en ligne. https://t.co/DRwR5kKDFJ pic.twitter.com/ebbABADPFd

— Hacking Health Camp (@HackingHealthEU) March 18, 2020

Au bout de 54 heures d’ateliers, un projet émerge, celui de « Boucliers Fablab » (visière se dit « shield » en anglais, bouclier, ndlr), un collectif de fablabs constitué autour de la production de visières et d’équipements médicaux (comme des embouts de respirateurs par exemple). Parmi les autres projets, on peut citer « Instant Visio », une solution de visioconférence à l’ergonomie très simple destinée à garder le contact avec les personnes âgées, en maison de retraite ou isolées chez elles.

Initialement prévu à Strasbourg du 20 au 22 mars le Hacking Health Camp sur l’innovation en santé s’est finalement tenu virtuellement les 29, 30 et 31 mai.

Heureux de faire parti de projet avec la Team #boucliersfablab
Nous avons besoin de vous, soutenez notre action sur Facebook 😉@regiongrandest @HackingHealthEU https://t.co/gaKCyTic0M

— manipulse FabLab (@ManipulseF) April 10, 2020

Le projet Boucliers Fablab trouvera un rebond à Illkirch, où le Fablab Manipulse, piloté par Farid Maniani, rassemble 34 makers et investit la salle du Pigeon Club pour lancer les fabrications de visières. La production des visières est également assurée par deux industriels : Alchimies (Dieuze, Moselle) et PIM Industrie (Marckolsheim, Bas-Rhin).

Reportage au Pigeon Club sur la chaîne Alsace20 (chaîne gratuite) :

Une coordination régionale sous l’impulsion du RFF-Labs

Dans la foulée de ces premières demandes, le Réseau Français des Fablabs prend l’initiative d’installer des coordinations régionales de l’effort de production, ouvertes à la fois aux labs adhérents du réseau et à ceux qui ne le sont pas. Un groupe de pilotage national assure le lien avec la Direction Générale de la Santé, l’AFNOR, le mouvement des makers indépendants, et un(e) référent(e) par région est nommé(e).

Pour le Grand Est, c’est Jérôme Tricomi, coordinateur de la Piscine à Maxéville près de Nancy, qui prend le rôle de référent. Dans un souci de proximité avec les territoires, des référents départementaux sont sollicités, en s’appuyant sur les labs les plus actifs et habitués au travail de réseau. Tous les départements ne pourront pas être couverts ; dans les Ardennes et l’Aube, il nous sera impossible d’identifier une « tête » départementale.

Un groupe de messagerie se met en place, qui permettra tout du long aux huit têtes de réseaux départementales d’échanger, de faire circuler les informations, de partager les bonnes pratiques, et de faire collectif.

Sortir les imprimantes 3D de leurs réserves

La même semaine, avec le soutien de Lila Merabet, conseillère régionale, et de Caroline Porot, conseillère numérique, une partie du fonds d’aide aux associations de la région est ouvert aux fablabs producteurs de visières ainsi qu’aux makers indépendants constitués en association.

Toujours sous leur impulsion, des imprimantes sont également sorties des réserves de certains lycées et collectivités et mises à disposition des fablabs. Plusieurs fablabs feront le choix de centraliser les commandes et les demandes de subvention et de redistribuer les matières premières aux makers indépendants ; cette pratique perdurera tout au long de l’opération.

Centralisation des commandes de visières à Technistub, atelier-laboratoire associatif à Mulhouse.

Quelques jours plus tard, le 31 mars, les fablabs et les groupes de makers indépendants seront référencés sur la plateforme Plus Forts Grand Est, une initiative de la Région Grand Est avec l’ambition de centraliser les demandes et de mettre en lien besoins et capacités de production.

La machine est lancée… Lorsque la production s’arrête, fin mai, c’est près de 50 000 visières anti-projection qui auront été fabriquées par les fablabs de la région, ainsi que des équipements médicaux, attaches de masques, ouvre-portes, etc… Le mouvement des couturières solidaires, quand à lui, a produit près de 100 000 masques en tissu pour la région.

Relocalisation de la production

À Nancy, du 8 au 10 avril, un e-hackathon est organisé par Paddock / A-Venture, Grand Nancy Innovation et l’ENSGSI. Dix équipes planchent sur des projets pour penser la ville d’après.

Un des projets les plus marquants est un prototype de masque « D-FFP » porté par Alchimies Groupe, qui était déjà en lien avec le Hacking Health Camp de Strasbourg.

Présentation D-FFP finale E-Hackathon « La Ville d’Après »:

Exemple type de la relocalisation de la production adossée à la fabrication additive, Alchimies Groupe, spécialisé dans l’impression 3D, la conception d’imprimantes sur mesure et l’accompagnement de projets, est installé dans une toute petite ville du sud-Moselle : Dieuze. Ayant réinvesti une friche industrielle, ils s’associent avec une mercerie locale, les 3 Petits Points, laquelle fournira les élastiques montés sur les visières de protection fabriquées par le groupe.

Affichage des données collectées par les sondes oxymétriques. Crédit : Technistub

On peut également noter l’engagement du Nybi (Nancy) et de Technistub (Mulhouse) dans OXIMETRE, projet de sondes oxymétriques (mesure du taux d’oxygène dans le sang) en réseau avec la Machinerie à Amiens et l’Electrolab à Nanterre : « Le but de ce projet est de rassembler sur un même écran la vision synthétique de toutes les sondes oxymétriques, et ainsi permettre de détecter (chez les patients traités du Covid-19) une aggravation le plus tôt possible ».

Une force d’innovation et de fabrication distribuée à encourager

La mobilisation des fablabs et des makers indépendants a permis, dans un premier temps, aux professions les plus exposées (soignants, forces de l’ordre, travaux publics…), puis aux petits commerçants, de bénéficier de protections sanitaires supplémentaires dans l’exercice de leurs fonctions. Si l’industrie a pris le relais au bout de quelques mois, c’est la force d’innovation et de fabrication décentralisée que représente le mouvement maker qui a rendu possible une réponse quasi-immédiate.

À l’avenir, préserver et assurer le développement des mouvements makers, en s’appuyant sur les fablabs, est non seulement la garantie d’une capacité de production adaptable et réactive à l’échelle locale, mais également l’opportunité pour l’écosystème industriel régional de s’appuyer sur le potentiel d’innovation et de recherche que représentent les labs.

Mais surtout, c’est une démonstration de ce que peuvent accomplir quelques centaines de femmes et d’hommes animés par des valeurs de solidarité ; la fatigue a été au rendez-vous et ils et elles sont nombreu et nombreuses à avoir dépensé leur énergie sans compter, et pourtant, lorsque fin mai, nous nous sommes retrouvés en visio pour un apéro et « débriefer », ce sont les sourires et la satisfaction d’avoir agi au service d’autrui que nous avons partagé.

Le collectif : La Piscine (54); Nybi (54), SBC Tech (51) et 3D-Morphoz (51) ; Technistub (68), Boucliers Fablab (67) ; Graoulab (57) ; Saint-Dizier Fablab (52) ; Numéripôle (55) ; NanoDigital (88).

Dasha Ilina : DIY, humour, yoga, arts martiaux et interactions humain-machine

Center For Technological Pain. Credit: Dasha Ilina

Dasha Ilina, d’origine russe et basée à Paris, a récemment reçu une mention honorifique d’Ars Electronica pour sa fausse société proposant une thérapie pour les personnes constamment penchées sur leur téléphone, le « Center For Technological Pain ». Rencontre.

Rob La Frenais

Vous vous souvenez d’un monde où, il y a 20 ans, la moitié de la population ne se promenait pas en regardant des plaques de plastique, de métal et de terres rares ? De nos jours, il est tout à fait possible de regarder un film des années 80 avec une scène de rue et de se dire : il y a quelque chose qui ne va pas. Personne ne tient son téléphone ! Dasha Ilina, d’origine russe et basée à Paris, a récemment reçu une mention honorifique d’Ars Electronica pour sa fausse société proposant une thérapie pour les personnes constamment penchées sur leur téléphone, le « Center For Technological Pain » (centre de la douleur technologique). Marie Lechner parle ainsi de ses produits : « Parmi les prototypes qu’elle a développés, on trouve des lunettes de protection mécaniques qui réduisent la fatigue oculaire, un casque pour libérer les mains de l’utilisateur, une boîte anti-insomnie et divers objets plus ou moins absurdes pour soulager les coudes et les doigts tendus. Ilina, qui fait partie d’une génération de millenials qui ne quittent jamais leur smartphone des yeux, propose également des manuels DIY sur la façon de construire des accessoires low-tech à partir de matériaux bon marché. »

Yoga pour un usage sain du téléphone, Center For Technological Pain. Crédit : Dasha Ilina

Du « critical making » à l’anthropologie critique

Sur le site du Center For Technological Pain, on trouve des vidéos « motivationnelles » très divertissantes visant à corriger la posture des utilisateurs de téléphones et à lutter littéralement contre l’intrusion de la technologie des téléphones portables dans nos vies avec des techniques d’arts martiaux visant à retirer les téléphones des utilisateurs à leur insu. J’ai demandé à Dasha Ilina d’où venait la réflexion sur ce projet.

« L’idée du projet lui-même m’est venue tout naturellement. La fréquentation de designers et d’artistes numériques qui passent toute la journée derrière leur ordinateur, ainsi que les trajets quotidiens dans les transports publics, où les gens ne lèvent souvent pas les yeux de leur téléphone pendant toute la durée de leur trajet, m’ont fait réfléchir à la possibilité de créer quelque chose qui aiderait les personnes souffrant d’une grave dépendance. Une autre chose qui m’a aidée, c’est qu’avant de commencer le projet, je ne pouvais pas quitter mon téléphone des yeux, mais je pouvais reconnaître qu’il n’était pas sain de passer autant de temps sur mes appareils. »

Elle a commencé à utiliser des techniques Do-It-Yourself pour développer de nouvelles prothèses afin d’adapter les postures des utilisateurs de téléphone. « J’ai commencé à fabriquer ces objets ridicules en carton ou en n’importe quoi d’autre qui m’entourait pour servir de solutions aux différents problèmes de douleurs techniques que je voyais autour de moi. À l’origine, les objets DIY en carton n’étaient que des prototypes, mais après en avoir fait quelques-uns, je me suis rendu compte que le processus de fabrication des objets et le type de réflexion que ce processus suscite était ma partie préférée du projet, j’ai donc décidé de garder les objets très simples et faciles à recréer. »

Il y a certainement un humour noir russe derrière les vidéos d’art martial et de yoga et les prothèses en carton. Ces projets sont-ils une moquerie destinée à la communauté des makers ? « Je n’ai jamais pensé que mes ateliers se moquaient du mouvement des labs DIY. Mes ateliers consistent à réfléchir de manière critique à l’impact de la technologie sur notre corps, puis à créer des prototypes rapides comme solutions aux problèmes mis en évidence. Bien que le processus de fabrication soit vraiment amusant, les ateliers ne portent pas vraiment sur les résultats. »

Qu’est-ce qui a influencé la réalisation de ses vidéos de motivation ? « Mes vidéos d’autodéfense et de yoga ont vraiment été influencées par les vidéos de YouTube et les tutoriels vidéo en général. Quand j’ai eu l’idée de l’autodéfense contre la technologie, je ne les ai d’abord envisagées que comme des illustrations, mais pour les illustrer, j’ai filmé de courts clips avec mes amis pour bien faire les mouvements, puis j’ai fait un dessin par-dessus. Ce n’est qu’après avoir terminé les illustrations et regardé les vidéos que j’ai réalisé que la réalisation d’un tutoriel vidéo serait un bon complément au projet. La partie YouTube était très importante pour moi dans le processus de recherche, car je ne savais pas grand-chose des mouvements d’autodéfense lorsque j’ai commencé ce projet, alors j’ai regardé beaucoup de tutoriels YouTube sur différents mouvements, qui expliquaient toujours pourquoi on devait exécuter un certain mouvement, ce que j’ai fini par faire aussi dans ma vidéo. La vidéo sur le yoga était très similaire. Je regarde beaucoup de vidéos de yoga à la maison, donc il m’a semblé que c’était une bonne idée de faire une vidéo de yoga qui vous permette de vous détendre pendant que vous êtes au téléphone. Ayant lu beaucoup de choses sur les désintoxications numériques et autres mouvements similaires, j’ai pensé qu’il serait assez amusant et approprié d’inclure votre téléphone dans la routine au lieu de l’éliminer. Et bien sûr, j’ai lu beaucoup de choses sur les effets du téléphone sur la santé mentale des gens (étant la cause d’anxiété et de stress pour beaucoup de gens), donc quelque chose de relaxant et de méditatif comme solution me semblait logique. »

Techniques d’autodéfense contre les technologies (en anglais) :

 

Yoga pour un usage sain du téléphone :

 

Bien sûr, la fausse société, comme CTP, a une plus longue histoire dans le monde de l’art, qui va au-delà de l’histoire de l' »Esthétique relationnelle » de Bourriaud ; je pense à General Idea, File Megazine et Ingold Airlines des années 80 par exemple. Comment a-t-elle visualisé la sienne ? « Je pense que je dirais que j’ai surtout été inspirée par les Yes Men en travaillant sur CTP. Dans ma tête, CTP est une fausse start-up avec de vraies solutions qui ne sont pas très utiles. Cela ne veut pas dire qu’elles ne fonctionnent pas, mais la manière bon marché et bricolée dont elles sont fabriquées ne les fait pas durer très longtemps. Un autre mouvement qui a été très inspirant pour mon projet est le Chindogu – les objets inutiles japonais. Cependant, l’idée principale du Chindogu est que l’objet que vous avez créé ne devrait pas être utile, ce qui est bien sûr ironique, car l’un des objets du Chindogu est le selfie stick, un objet qui est devenu incroyablement populaire ces dernières années. »

Choisissez votre propre quarantaine

Un projet très récent et sans doute extrêmement pertinent est venu avec le projet « Choose Your Own Quarantine », un voyage interactif à travers la crise du Covid-19 développé avec la scénariste Sofia Haines. Il y a des rebondissements très intelligents dans les histoires. Qu’est-ce qui les a inspirées ? « L’idée de ce projet m’est venue en raison des choix très différents que Sofia et moi avons faits juste avant la quarantaine imposée en France. Quand j’ai appris que Sofia partait aux États-Unis pour être avec sa famille, j’ai d’abord été surpris, mais ensuite j’ai commencé à réfléchir à toutes les différentes façons dont les gens du monde entier allaient vivre la quarantaine. J’ai donc demandé à Sofia de co-écrire le jeu avec moi et la plupart des scénarios qui ont fini par « l’emporter », pour ainsi dire, étaient basés sur nos expériences, sur ce que nous avions entendu de nos amis et sur ce que nous lisions en ligne. Il était important pour nous d’inclure des perspectives venant de l’extérieur de la France, où j’étais en quarantaine, et de l’extérieur des États-Unis, qui, à un certain moment, semblaient dominer les médias avec leurs protestations contre la quarantaine et leur attitude générale consistant à ne pas prendre la pandémie très au sérieux. Certains des scénarios sont également très spéculatifs, en ce sens que les résultats d’une histoire peuvent se terminer d’une manière qui peut sembler difficile à croire, mais nous avons pensé qu’il était intéressant d’inclure des théories sur ce à quoi le monde post-Covid-19 ressemblerait. Mais nous voulions aussi mettre en lumière les problèmes que la pandémie a fait apparaître au sein des sociétés. »

Choose Your Own Quarantine. Crédits : Dasha Ilina – Sofia Haines

La forme utilisée pour créer le site a des précédents historiques intéressants. Ilina décrit cela comme issu du genre « dont vous êtes le héros » dans sa vidéo d’information pour le festival Suoja/Shelter. Que pense-t-elle de la référence à Ayn Rand, qui est considérée comme une pin-up pour les libertaires, désormais plus ou moins associée à l’extrême droite ? « Ayn Rand est l’une des premières autrices à utiliser le dispositif littéraire qui permet au lecteur, ou dans son cas au public, de choisir la fin de leur histoire. Elle a utilisé ce procédé dans une pièce intitulée La nuit du 16 janvier, datant de 1934, dans laquelle certains membres du public sont invités à jouer le rôle du jury et, en fonction du verdict qu’ils choisissent, les acteurs jouent une fin différente. Le but ultime de la pièce de Rand était de faire décider le jury entre l’individualisme et le conformisme, un ensemble de thèmes souvent explorés dans son travail. Personnellement, je suis un peu réticent à commenter Ayn Rand, en raison de la controverse que son écriture a suscitée, ou plus encore en raison des personnes qui soutiennent et adorent son écriture ; et j’ai eu un moment de doute quant à l’inclusion d’Ayn Rand comme référence dans la présentation, d’autant plus que celle-ci était si brève. Cependant, en fin de compte, il a été fascinant d’en savoir plus sur cette pièce et j’ai trouvé qu’elle ferait une histoire intéressante dans la présentation, ce qui a évidemment fonctionné puisque vous me posez la question maintenant. »

« J’espère vraiment que les festivals virtuels ne deviendront pas la norme »

La très prolifique Ilina est également co-créatrice avec Benjamin Gaulon de la NØ School Nevers, qui s’est tenue pour la première fois l’année dernière en Bourgogne (lire le reportage dans Makery). Je l’ai interrogée sur l’édition de cette année. « Cette année, l’organisation a été particulièrement difficile car la pandémie a fait son chemin vers l’Europe à peu près au moment où nous devions normalement commencer toute la planification lourde. Malheureusement, nous avons dû annuler l’édition de cette année en raison de restrictions de voyage, ainsi que d’autres limitations en France. Cependant, l’édition de l’année dernière s’est très bien passée ! Les « professeurs » et les « élèves » ont tous formé une communauté et j’ai noué beaucoup d’amitiés et j’ai gardé de bons souvenirs de cet été-là. »

à No School Nevers 2019 – Dasha Ilina, deuxième à partir de la gauche.

Je lui ai demandé quelles étaient ses influences – elle est allée, jeune, à l’école d’architecture START à Moscou. « Oui, quand j’étais enfant/adolescent, j’ai suivi des cours dans une école qui forme de futurs architectes dès le plus jeune âge. Malheureusement, j’ai décidé de ne pas faire carrière dans l’architecture, mais les cours que j’y ai suivis m’ont tout de même appris beaucoup de choses très utiles – savoir manipuler facilement le carton est l’une d’entre elles ! Mais j’ai eu beaucoup de chance d’obtenir un diplôme en Art, Médias et Technologie, ce qui m’a mis sur la voie de l’art numérique. Quant aux influences, je suis constamment inspirée par tant de gens, mais les artistes qui m’ont le plus marquée en tant qu’artiste sont probablement Benjamin Gaulon, disnovation.org et Nadja Buttendorf.

Ilina et moi avons participé au récent festival Art Meets Radical Openness (AMRO), « Of Whirlpools and Tornadoes », qui a dû être le premier grand événement live en Europe à devenir entièrement virtuel. Pense-t-elle que le festival virtuel sera une réalité pendant un certain temps encore ?

« J’ai vraiment apprécié de faire partie du festival virtuel AMRO. Bien sûr, j’imagine qu’être au festival dans la vie réelle aurait été encore plus excitant, j’ai senti qu’il était vraiment bien organisé. Je pense que l’équipe d’AMRO a fait un excellent travail en essayant de faire en sorte que les événements ressemblent le plus possible à la réalité. Mais j’espère vraiment que les festivals virtuels ne deviendront pas la norme. Même si j’aime pouvoir diriger un atelier depuis ma chambre, les événements en ligne ne remplaceront jamais le sentiment d’être physiquement dans un endroit avec les gens d’un événement. »

Dasha Ilina au festival virtuel Art Meets Radical Openess le mois dernier.

Ses projets sont très variés et ambitieux. Que va-t-il se passer ensuite ? « Je travaille sur un nouveau projet depuis un certain temps, mais je cherche des fonds pour le produire enfin, en espérant qu’il sera achevé le plus tôt possible. Le projet aborde les sujets de l’éthique des soins, de la robotique et de la réparation. À première vue, Let Me Fix You est une vidéo ASMR, similaire aux nombreuses autres qui apparaissent sur Youtube et qui sont spécialisées dans la « réparation des robots », où le spectateur prend la position du robot en question. La vidéo suit une jeune femme qui passe lentement et tranquillement par les différentes étapes de ce que l’on imagine être une réparation de robot. Cependant, Let Me Fix You prend rapidement une tournure peu familière : au lieu d’entrer dans les détails de ce qui sera remplacé dans le corps robotique imaginaire du spectateur, la réparatrice, en passant par le contrôle standard, remarque quelque chose d’étrange qui l’amène à réaliser que le robot qu’elle est censée réparer, qui est un robot qui prend soin d’un homme âgé, n’est pas vraiment cassé mais a pris conscience de son incapacité à fournir des soins appropriés à son propriétaire parce qu’il n’est tout simplement pas humain. La vidéo utilise la recherche sociologique et scientifique, ainsi que des éléments de la culture populaire pour remettre en question les effets et la place de la robotique dans l’industrie des soins, notamment le marché en pleine expansion des soins aux personnes âgées. »

Il vient d’être annoncé que la Biennale de Bucarest en 2022 sera la première exposition internationale à être organisée par une IA robotique. Peut-être que « Let Me Fix You » d’Ilina sera « choisie ».

En savoir plus sur Dasha Ilina et le Center For Technological Pain.

Covid-19 : la riposte des makers italiens

Isinnova propose dès la mi-mars un adaptateur pour convertir les masques de plongée. DR.

En Europe, l’Italie a été le premier pays à être durement touché par la pandémie. De ce fait la mobilisation des makers italiens a montré la voie pour leurs homologues du monde entier. Retour sur l’expérience italienne par Enrico Bassi du fablab Opendot de Milan, spécialisé en santé ouverte.

Enrico Bassi

L’Italie a été une des nations les plus frappées par l’épidémie. Pendant des semaines, le nombre de décès et de personnes contaminées n’a cessé de croître, sans trêve, surtout au nord du pays, en Lombardie et en Vénétie en particulier. Les systèmes sanitaires de ces régions – qui étaient considérés comme les plus efficients de la Péninsule – ont été mis à genoux. Les magasins des hôpitaux se sont vidés rapidement, les équipements de protection individuelle (EPI) sont vite devenus ressource rare comme, également, des pièces essentielles au fonctionnement des respirateurs, des CPAP, etc.

Une situation critique s’est vérifiée à l’hôpital de Chiari où les valves Venturi nécessaires au mélange de l’oxygène et de l’air avaient toutes été utilisées et où l’entreprise qui les produisait ne réussissait plus à les fournir à temps. Cristian Fracassi et son équipe de l’entreprise Isinnova ont alors apporté une petite imprimante à l’hôpital, ont redéfini la forme de la pièce, l’ont imprimée et testée en un temps record. Mais les imprimantes économiques à dépôt de fil fondu (DFF) ne pouvaient garantir ni la précision ni la stérilisation des pièces et, après les premiers tests, il a été convenu d’opter pour des pièces fabriquées à partir de frittage de poudres.

Ce premier cas unifiait la mobilisation généreuse du cœur, du cerveau technologique et une bonne dose de courage – une expérience de la sorte n’avait jamais été tentée dans de telles conditions. La nouvelle fit le tour du monde !

Complimenti a Cristian Fracassi, @temporelli73 e tutte le persone che lo hanno aiutato nella impresa di stampare in 3d le valvole mancanti per i respiratori dell'Ospedale di Chiari a Brescia.
(qui l'articolo completo https://t.co/QYZu6x9X1T) #SolidarietaDigitale #iorestoacasa pic.twitter.com/dF3G2RJY8S

— Paola Pisano (@PaolaPisano_Min) March 15, 2020

Cependant, vu le caractère délicat du projet, les fichiers n’ont jamais été rendus publics et Fracassi lui-même déconseille de produire des solutions similaires avec des technologies non professionnelles. Il souligne, à cet égard, que cette expérience n’a pu être tentée qu’en raison de la nécessité de faire face à une situation d’urgence et que le produit industriel est toujours la solution à adopter… s’il est disponible.

C’est justement grâce à la résonance que ce projet a eu que cette équipe a été contactée par Renato Favero, médecin et ancien directeur de l’hôpital de Gardone Valtrompia afin de partager une idée qui pouvait aider à surmonter le manque temporaire de masques pour la ventilation non-invasive CPAP : modifier les masques de plongée sous-marine en utilisant des adaptateurs imprimables en 3D, des modèles rendus open source et publiés sur le site d’Isinnova.

La vidéo sur la valve Charlotte mise en ligne le 22 mars par Cristian Fracassi:

Vu la simplicité et l’efficacité de ce projet, l’idée se diffuse rapidement : quelques makers commencent à contacter les hôpitaux les plus proches ou où travaille quelqu’un qu’ils connaissent, se rendant ainsi disponibles. Dans d’autres cas, se sont les hôpitaux eux-mêmes qui demandent de l’aide. Ces requêtes changent très vite d’échelle et la nécessité de la coopération devient évidente pour réussir à répondre à temps à la crise. La première arrive de Brescia : 500 adaptateurs sont demandés et Isinnova, associé à un fablab de Brescia, lance un appel sur Facebook. Le post est du 22 mars ; aujourd’hui il compte 640 commentaires et 3441 partages. En l’espace de 24 heures, le nombre d’adaptateurs requis sera atteint et même dépassé !

Cependant, un problème demeure : comment vérifier la qualité des pièces, éviter la surproduction et gérer les expéditions en plein confinement ? Quoi qu’il en soit, ce premier cas met en lumière et la volonté du monde des makers de fournir leur aide et la complexité de coordonner un groupe dispersé de personnes.

Malgré quelques difficultés, la première expérience de production distribuée fonctionne au-delà des espérances. Des projets internationaux visant à trouver des solutions pour améliorer la sécurité des personnels sanitaires et de celles/ceux qui sont obligés de continuer à travailler pendant la crise sanitaire commencent ainsi à circuler.

Coordonner les actions

Pour produire et distribuer dans le cadre de ces projets (presque tous sur la base du volontariat), des groupes locaux de coordination naissent ou se mobilisent ; il s’agit pratiquement toujours de communautés qui existent déjà, de groupes de personnes qui se connaissent ou de réseaux de labs habitués à coopérer.

Les premiers réseaux qui se forment sont régionaux et réussissent à répondre localement aux nécessités qui émergent. Ils sont typologiquement variés bien qu’ils partagent essentiellement le même objectif.

Makers Sicilia, par exemple, est le réseau qui connectent les makers siciliens. Il naît pour coordonner la riposte à la situation d’urgence créée par la Covid-19 en Sicile et réunit des fablabs, entreprises innovantes, incubateurs d’entreprises et individus makers.

Depuis sa fondation, fin mars 2020, le groupe se réunit en ligne de manière régulière pour partager des informations, examiner les expériences en cours dans les hôpitaux locaux, avoir des retours sur les projets déjà testés localement, des informations sur les certifications et les réquisits légaux nécessaires. Les membres du réseau partagent toutes les informations sur les projets réalisés localement et ont également participé à l’achat de matériels.

Makers Sicilia se raconte le 10 mai 2020 (en italien) :

Un autre réseau actif dans le sud de l’Italie est Officine Mediterranee. Il opère transversalement dans différentes régions mais avec toujours le même objectif et la même structure : il s’agit d’un réseau de makers, fablabs, associations et petites entreprises actives dans le secteur de la production numérique dans les régions Basilicate, Pouilles et Campanie.

Alessandro Bolettieri, responsable de la communication de Officine Mediterranee raconte : « Le groupe a commencé en répondant à la demande de 500 visières de protection faciale émise par le numéro téléphonique de coordination des Urgences (118) de la Région Basilicate. En environ 40 jours, il a réussi à en produire et distribuer plus de 2000, ainsi que plus de 50 valves Charlotte, des supports protège-oreilles pour les élastiques des masques et 20 boîtes d’intubation, en collaboration avec l’Open Design School de Matera. »

Ce réseau peut compter sur environ 50 personnes, makers et autre professionnels qui ont participé à la coordination et à la communication. Le travail du groupe est raconté dans une série d’interventions de ses membres regroupées dans un « DailyDiary » que l’on peut voir ici.

Makers en école

Rétrospectivement le cas des projets conduits par Indire (L’Istituto Nazionale di Documentazione, Innovazione e Ricerca Educativa) est particulièrement intéressant. Cet institut historique compte plus de 90 ans d’activité dans le secteur scolaire et éducatif. Il a commencé depuis quelques années à étudier la relation entre l’école et le making, notamment avec le projet Maker@Scuola.

Après avoir développé avec des médecins un modèle de visière de protection adapté à leurs nécessités, le projet a vite pris deux chemins différents, peu empruntés au tout début de la situation d’urgence : d’un côté, une collaboration a été forgée avec une grande entreprise pour la production industrielle sur large échelle et, de l’autre, le projet est devenu partie intégrante de la formation en simulation d’entreprise pour les lycées technologiques et techniques.

Progetto di ricerca Indire 𝗠𝗮𝗸𝗲𝗿@𝗦𝗰𝘂𝗼𝗹𝗮 𝗽𝗲𝗿 𝗹’𝗜𝘁𝗮𝗹𝗶𝗮: da oggi il protipo di stampa 3D e le istruzioni per assemblare visiere protettive per medici e infermieri sono disponibili online per tutti! https://t.co/wUz0cwuzsd #Indire3DPrintSquad #COVID19 pic.twitter.com/CqXD6FldZH

— INDIRE (@IndireSocial) April 8, 2020

Un dernier cas est celui de la Vénétie : en 2015, suite à un concours lancé par la Région, 18 fablabs ont été financés, créant ainsi le noyau de départ d’un réseau régional. Cinq ans plus tard, quelques labs n’existent plus et de nouveaux se sont ajoutés au réseau. La Région a relevé sur le site de l’Innovation lab les principales activités et les contributions potentielles que ces fablabs pouvaient offrir en sus des contributions de makers, passionnés et entreprises rassemblés par la même volonté d’aider.

Coordonner nationalement

Le travail effectué au niveau régional et local a ainsi ouvert la voie à une coordination nationale. A quelques jours de distance, trois initiatives différentes voient le jour avec des objectifs similaires et complémentaires.

D’une collaboration entre Maker faire Rome – the European Edition et l’IRIM, l’institut italien de robotique et machines intelligentes naît Tech for Care. Cette plateforme n’est pas seulement un lieu de partage de projets ; elle est surtout conçue pour accueillir, d’une part les besoins des personnels qui sont en première ligne et, d’autre part, les propositions de solutions qui naissent de la communauté maker, des start-ups et des instituts de recherche liés aux deux fondateurs du projet.

Opendot, le fablab que je coordonne, travaille dans le secteur des soins et de la santé. C’est pour cela que nous avons été impliqués depuis le début dans la mise en œuvre du projet. Tech for Care a également été présenté pendant la Virtually Maker Faire d’il y a quelques semaines.

La présentation intégrale est encore disponible ici (en anglais) :c

Parmi les projets publiés, certains proviennent directement des partenaires. IRIM, par exemple, a développé un robot pour la téléprésence facilement réalisable en utilisant des pièces achetables en ligne ou que l’on peut produire en imprimante 3D. Le projet est entièrement open source et est publié en ligne.

Un autre projet de coordination au plan national est Air Factories. Comme c’est indiqué sur le site, Air Factories est « une fabrique organisée […] pour la réalisation de composants et prototypes utiles pour faire face à l’urgence sanitaire ». Le projet naît à Messine (Sicile) grâce au travail de la faculté d’ingénierie, d’Innesta, de SmartME.io et de Neural, mais il a accueilli des requêtes et des volontaires de partout en Sicile, offrant la possibilité à tous de demander le don de solutions et/ou de se proposer comme bénévole.

Une autre riposte, en provenance « de la base » cette fois, est celle proposée par Make in Italy, association née en 2014 pour permettre des initiatives de recherches et de coordination liées à la culture de la fabrication numérique et du making. Bien que peu active ces dernières années, l’urgence que nous devions affronter a remobilisé le groupe animateur qui a concentré les forces de l’association sur la coordination de l’offre et de la demande : en peu de jours, 500 contacts entre makers, petits laboratoires, start-ups et fablabs ont été recueillis. Sur le site de l’association, il est possible de voir une liste de projets produits et donnés qui, à ce jour, dépasse 25 000 pièces.

Make in Italy.

Tech for Care et Make in Italy ont mis en commun une sélection de projets open source publiés sur Careables.org, une plateforme développée dans le cadre du projet européen H2020 « Made 4 You », auquel notre fablab est associé.

L’objectif est précisément de trouver, recueillir et partager des solutions open source et facilement reproductibles dans le secteur des soins et de la santé. Avoir une base de projets à partager a permis une collaboration beaucoup plus facile entre les deux plateformes. Tous les projets sont disponibles sur cette base de données.

Les makers d’entreprise

La riposte du mouvement maker en Italie ne s’est cependant pas limitée à la merveilleuse collaboration volontaire entre des centaines de makers et les fablabs. En Italie, de nombreuses entreprises sont étroitement connectées au mouvement makers et, on peut même dire que dans certains cas, ces entreprises ont aidé ce mouvement à naître.

Un premier exemple évident est celui d’Arduino. Non seulement le premier fablab en Italie a émergé grâce à eux (j’ai commencé en 2011 comme coordinateur de ce premier laboratoire à Turin) mais, clairement, depuis sa création, Arduino a été le cœur technologique de très nombreux projets auto-construits.

Les solutions trouvées durant l’actuelle crise sanitaire le démontre, si c’était nécessaire. Alessandro Ranellucci (Open Source et communauté) et David Cuartielles (co-fondateur Arduino), cofondateurs d’Arduino, ont organisé une journée de débats et de présentation des idées sur lesquelles les personnes travaillaient pour riposter à la Covid-19. Les vidéos de l’évènement sont encore disponibles su la page d’Arduino.

Filo Alfa est un des principaux producteurs italiens de filaments pour imprimantes. Grâce à une de leurs initiatives appelée « la bobina sospesa », ils ont recueilli et donné du matériel d’impression pour soutenir les trois plateformes nationales évoquées plus haut.

L’impression 3D a été prédominante du fait de sa flexibilité et de sa diffusion capillaire sur tout le territoire. Elle a permis à beaucoup de contribuer activement. Dans cette période, une des plus grandes entreprises d’imprimantes 3D à filaments, WASP, a fortement contribué au mouvement de mobilisation.

Avec Alessandro Zomparelli, personne connue du monde de la modélisation paramétrique sur Blender, ils ont développé un plug-in pour façonner et imprimer des masques sur mesure auxquels ajouter ensuite le matériel filtrant. Plug-in, tutoriel et documentation sont disponibles sur le site de WASP.

Quels enseignements tirer ?

Ce furent donc des mois d’excitation et de peur, de volonté de contribuer et de frustration due aux limites de ce qu’il était possible de faire, d’enthousiasme en raison de la riposte généreuse de la part de beaucoup de personnes et de tristesse aussi à cause de ce qui continuait à arriver.

On a parlé des makers comme Plan C, comme solution temporaire, en attendant que l’industrie se réorganise, et il semble effectivement qu’une bonne partie des stratégies de financement européen à la recherche aille dans le soutien au secteur industriel. J’aimerais cependant penser que ce qui s’est passé ces derniers mois soit une clé de voûte, un bêta-test de ce que pourrait être le rôle de communautés d’innovateurs équipés de technologies.

Beaucoup soutiennent que cette crise a bien plus accéléré la transformation numérique que toutes les politiques développées pendant ces dernières années. Je crois qu’elle a aussi démontré la valeur de celles et ceux qui conçoivent et pratiquent l’innovation avec celles et ceux qui en ont besoin. Quand il y a cinq ans nous avons commencé à parler de comment la fabrication numérique peut aider la santé, cela semblait être une préoccupation marginale. Quand il y a trois ans nous avons commencé à travailler avec des médecins et des hôpitaux, cela semblait infaisable.

Les derniers exemples que je voudrais citer sont justement ceux qui pourraient perdurer quand – espérons-le rapidement – cette situation surréelle dans laquelle nous vivons sera derrière nous. Précisément à cause de l’urgence, des studios d’expertise, fablabs, petites entreprises et start-ups ont été contactés par différents hôpitaux pour développer ensemble de nouvelles solutions.

Le Fablab Napoli a commencé à collaborer avec l’hôpital Buon Consiglio Fatebenefratelli pour réaliser quelques dispositifs d’intubation. Comme cela arrive souvent, les modèles disponibles ne répondaient pas exactement aux nécessités de l’hôpital et des médecins, dont le directeur du département de Médecine Générale Fontanella, ont commencé à concevoir les variantes nécessaires. Vu les potentialités, le projet a changé d’échelle et a impliqué d’autres entités dont le centre de recherche de ENEA à Portici. Un résultat encore plus intéressant est que les hôpitaux qui l’ont adopté continue aujourd’hui à l’utiliser et qu’il est devenu un instrument désormais courant pour les procédures d’intubation.

Boîte d’intubation conçue par le Fablab Napoli et l’hôpital Fatebenefratelli.

A Rome, le studio 5T a commencé à collaborer avec les hôpitaux dès le début de la crise, notamment avec l’hôpital Spallanzani, l’hôpital Pertini et le Policlinico Umberto I. Lors d’une première rencontre, le studio a offert de produire des visières de protection faciale mais le modèle existant ne correspondait pas à la demande des médecins. Mais comme à Naples, les médecins ont compris les potentialités de la fabrication numérique en constatant la rapidité et la flexibilité du processus. Grâce à l’encadrement et à la collaboration fournis, leur rôle s’est transformé de celui d’utilisateurs à celui de concepteurs de solutions. Ces mois de coopération ont permis de concevoir d’autres projets, dont beaucoup sont encore en phase de développement. Certains d’entre eux sont visibles sur la page du studio.

Adaptateur pour masque de plongée conçu par le Studio 5T.

Ici à Milan, nous continuons à collaborer avec des hôpitaux locaux (4 en particulier jusqu’à présent) et avec des médecins et thérapeutes qui y travaillent. Nous avons commencé à concevoir avec eux des projets et les résultats aussi sont visibles : une fois que les personnes ont compris les potentialités, elles deviennent plus proactives, constructives et indépendantes.

L’un de ces médecins-innovateurs, un réanimateur, a imprimé plus de 200 protections pour les oreilles pour ses collègues, a testé des vannes Venturi pour en vérifier la sûreté et a imprimé différents modèles de masques pour en évaluer l’efficience et la commodité. Il a commencé il y a quelques années, a suivi la formation de base et nous avons réussi à développer un dispositif ensemble.

Nous voudrions que ces coopérations soient la règle et non l’exception, que les hôpitaux comprennent et se rappellent des potentialités de ce qu’ils ont vu pendant cette période. Peut-être qu’ainsi nous deviendrions capables de mieux réagir, plus rapidement, plus efficacement si jamais nous devions nous trouver de nouveau dans une situation similaire.

En savoir plus sur Opendot à Milan.

Cette série d’enquêtes est soutenue par le fond d’urgence Covid-19 de la Fondation Daniel et Nina Carasso.

Makers Nord Sud contre le coronavirus: « ouvrir les solutions de santé au niveau planétaire »

Makers Nord Sud contre le coronavirus. © Blolab - Bénin.

Le Réseau Bretagne Solidaire, le Réseau Français des Fablabs et le Réseau Francophone des Fablabs d’Afrique de l’Ouest s’associent avec les mondes de la santé, de la recherche et de l’entreprise pour doter les fablabs africains en machines et consommables. L’objectif : fabriquer sur place les dispositifs de protection, prévention et détection de la Covid-19. Tour d’horizon.

Hugues Aubin

Devant la pandémie mondiale de Covid-19, chaque pays fait face à des besoins en masques et visières de protection, respirateurs, lits, personnels formés à la réanimation, en particulier les pays d’Afrique de l’Ouest, déjà sous-dotés en infrastructures et matériel sanitaire.

Pour répondre aux besoins, les makers africains se mobilisent déjà pour apporter des solutions simples, peu coûteuses et efficaces dans la détection, le traitement et la prévention de la Covid-19. L’initiative “Makers Nord Sud contre le coronavirus” conjugue les capacités des réseaux Bretagne Solidaire, Réseau Français des Fablabs et Réseau Francophones des Fablabs d’Afrique de l’Ouest pour une mise en capacité des fablabs locaux afin de soutenir les systèmes de santé par une production locale durable de dispositifs sanitaires, tout en soutenant les actions globales des fablabs africains.

Un réseau dynamique de fablabs en Afrique de l’Ouest francophone

Ils et elles s’appellent Ahmadou, Diarra, Gildas, Modou, Ghislain, Marie ou Medard. Ils sont au Sénégal, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire, au Burkina Fasso, au Mali, au Bénin, et dans toute la Communauté Des Etats d’Afrique de l’Ouest (CDEAO).

Ces hommes et ces femmes font partie d’un des plus gros réseaux continentaux de fablabs dans l’hémisphère sud : le ReFFAO, Réseau Francophone des Fablabs d’Afrique de l’Ouest, fondé en 2018, et organisateur chaque année de Make Africa à Cotonou au Bénin.

Création du ReFFAO en 2018. Source ReFFAO.org.
© Armelle Chaplin/Martin Lozivit – Metropolitiques.eu

Vingt-sept fablabs coopèrent maintenant dans une dizaine de pays avec la particularité de composer et de réinterpréter localement la manière de faire et de partager des solutions de terrain. Adaptées au contraintes locales, elles sont empreintes de la richesse des diversités culturelles, mais aussi guidées par le sens de leur action.

Avec le projet Hub Cité le travail de l’anthropologue et architecte Sénamé Koffi Agbodjinou, fondateur de L’Africaine d’architecture et des WoeLabs au Togo se situe ainsi aux antipodes de l’approche des smart cities européennes et intègre low-techs et participation. Le projet est ainsi plus près des principes d’autonomie productive locale défendus par le réseau des fab cities. Pour exemple, les lave-mains anti-coronavirus (comme le Dane Corona du Senfablab) sont mécaniques et conçus pour des lieux publics extérieurs, loin des distributeurs incorporant de l’électronique ou des prototypes pour salle de bain individuelle.

La prise en compte des enjeux d’égalité (sexe, handicap, accès, etc.), d’éducation/formation et de l’urgence climatique est également au cœur des préoccupations. Cela va jusqu’à la recomposition d’ordinateurs (Jerry DIT), le croisement entre création et fabrication numérique dans l’art-thérapie pour aider des victimes de guerre et de violences à se reconstruire (Yop Crealab, Côte d’Ivoire), ou l’éducation des enfants exploités sur les sites d’orpaillage (Wakatlab, Burkina Fasso).

Atelier de fabrication collaborative d’ordinateurs Jerry DIT au Blobab (Bénin) en 2019. © Blolab

Une mobilisation de terrain engagée dès le mois de mars

A ce jour, plus de 6000 visières ont été imprimées et montées au profit des hôpitaux et centres de santé, plus de 200 systèmes de lavage de mains automatique à partir de matériels recyclés. Six respirateurs artificiels développés, plus de 9000 masques alternatifs cousus et distribués ; des distributeurs automatiques de gel désinfectant collectifs en lieux publics ont été conçus et installés. De nombreux exemples sont disponibles sur la page COVID 19 du réseau africain.

Mais la reconnaissance institutionnelle, les stocks de matériaux (on ne produit pas de filament pour imprimantes 3D dans la CDEAO !), l’équipement sur place, reste loin des nécessités liées aux enjeux démographiques.

Respirateur artificiel créé par ENCI, Ecoteclab, M.Akakpo ; TIDD – Togo. © reffao.org

Une alliance vertueuse d’acteurs issue du cœur de crise du coronavirus

Depuis trois ans, des actions communes sont réalisées au travers d’un triangle partenarial croisant le ReFFAO, le Réseau Français des Fablabs, et Tiers-lieux Edu.

Après Fair Langue, opération impressionnante croisant fablabs et pédagogie avec le réseau Tiers-Lieux Edu, et l’arrêt du projet “Je fabrique mon matériel pédagogique” prévu en main 2020 du fait de la crise sanitaire, le projet Makers Nord sud contre le coronavirus rassemble aujourd’hui de nouveaux acteurs remarquables par leurs différences et complémentarités. En effet les partenaires historiques ont rencontré en cœur de crise du coronavirus de nouvelles forces partageant le désir de solutions croisant communs, santé et fabrication distribuée.

Atelier FairLangue à Cotonou. Crédit Ambassade de France au Bénin.

Au cœur du projet, opère une organisation ancienne, peu familière du monde des « makers », mais réunissant plus de 40 associations solidaires nord-sud connaissant la réalité, le terrain, les villes et les campagnes d’Afrique et d’Asie : le Réseau Bretagne Solidaire. A son actif : des dizaines de projets de coopération, une connaissance des milieux diplomatiques, des appels à projets et un pragmatisme de terrain. Le connecteur entre ces mondes est Martin Lozivit, un géographe ayant travaillé deux ans à Cotonou, mais aussi fréquentant le Low Tech Lab, et administrateur du Réseau Bretagne Solidaire. Il était (avec Hugues Aubin (RFFlabs) et le Woelab (Togo) – ndlr) à Make Africa 2019 pour parler fablabs et villes durables.

D’autres acteurs d’envergure se positionnent désormais comme moteurs dans la dynamique en proposant leurs ressources : Just One Giant Lab et ses 5000 développeurs pour l’organisation de communautés de recherche et de conception ouverte ; l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP) avec Roman Khonsari, Philippe Cochin, architectes du projet Covid3d pour la partie de mise en relation avec le milieu médical et la validation scientifique des prototypes. Ils sont les chevilles ouvrières de la première ferme d’imprimantes 3D professionnelle installée à Cochin-Port-Royal durant le confinement en France (20 000 objets fabriqués, dont des dispositifs médicaux utilisés sur le terrain).

Ahmadou Diallo, de la African Airbus Community, un réseau informel et puissant de bonnes volontés maillant le grand continent pour soutenir des projets humanistes, apporte le soutien de milliers d’ingénieux(ses) et ingénieur(e)s. Il ne s’agit pas là d’argent, mais de mise en relation de compétences multiples, de possibilités d’usiner des pièces rares ou chères. Cette communauté aujourd’hui appuyée par le Conseil Présidentiel pour l’Afrique partage contacts, ouvre des portes, et porte elle-même le projet SN3DCOVID19 sur Dakar, un collectif citoyen réunissant une dizaine d’organisations sénégalaises (startups, associations, écoles, universités) pour s’entraider et collaborer dans la lutte contre la Covid-19.

Le Labsud, fablab de Montpellier, offre lui ses plateformes numériques pour travailler, et son carnet d’adresses dans le monde médical et à la région Occitanie. Indiens Dans la Ville, fondateur de l’Atelier commun à Rennes, apporte sa connaissance du surcyclage plastique. Les Rennais de My Human Kit, pionnier international dans le croisement makers et santé avec Nicolas Huchet, sont évidemment de la partie.

Le projet associe donc réseaux francophones de fablabs (240 lieux dans 11 pays au total), professionnels de la santé, plateformes de développement open-source collaboratives, acteurs de la solidarité internationale, makers-artistes et entreprise industrielle.

African Airbus Community © Ahmadou Diallo

Equiper pour soigner, surcycler le plastique pour alimenter la fabrication locale

Deux grandes actions sont programmées par l’initiative Makers Nord Sud contre le coronavirus. La première vise le soutien en équipement de 10 fablabs dans 8 pays de la CDEAO, pour épauler les fabrications et prototypages en cours. Une liste détaillée de matériels (machines, composants, électronique) a été établie à cet effet après un appel aux fablabs ouest-africains. Une cartographie conçue avec Thomas Sanz, chercheur membre de l’association Vulca et bénévole au Réseau Français des Fablabs, permet également de recouper les lieux de soins avec les fablabs et makerspaces. Elle démontre la proximité entre besoin et réponse ultra-locale, car de nombreux fablabs sont situés à côté d’hôpitaux, certains leur fournissant déjà du matériel.

La deuxième action consiste dans le montage, avec l’appui d’Indiens Dans la Ville (Rennes) d’une machine Precious Plastic à Cotonou (Bénin). Cette machine permet la transformation de déchets plastiques notamment pour l’impression 3D, le moulage. Pendant la crise épidémique, l’association Indiens Dans la Ville, mobilisée aux côté des couturières masquées, a finalisé une étape technique décisive : le contrôle et la maîtrise du diamètre du filament pour imprimantes 3D fabriqué avec des déchets plastiques. Cet outillage (lui-même open-source évidemment) pourra être adapté aux contraintes locales et permettra de ne pas dépendre d’importations de bobines plastiques pour l’impression 3D, et de tester la fabrication, à proximité de lieux de soins et des publics, à la fois des consommables et des objets tels que les supports de visières, les appui-portes, etc.

Precious Plastic Rennes. © IDLV

Un financement de 175 000 € pour un programme sur 8 pays d’Afrique de l’Ouest

L’objectif de tous les partenaires est de convaincre de grands acteurs légitimes tels que l’Organisation Internationale de la Francophonie (engagée dans de nombreux projets de solidarité Covid-19), l’Agence Française de Développement et toutes les bonnes volontés de soutenir financièrement ce projet, puis, si nécessaire, d’actionner tout complément tel qu’un financement participatif, pour croiser l’énergie des makers africains avec les besoins des établissements de soin et des populations.

Depuis le mois de mai, l’initiative multiplie les contacts avec de nombreuses organisations bienveillantes et concernées  : Institut de Recherche pour le Développement avec son programme de recherche-action en appui à la riposte africaine à l’épidémie de Covid-19 (ARIACOV), ambassades, Organisation Internationale de la Francophonie, Fondation de France, Régions et territoires (Occitanie, Bretagne, Rennes…).

Le projet vise un déploiement avant fin 2020, et bien entendu une extension dans le temps et dans l’espace, pour faire santé autrement, dans un modèle au final assez proche de l’idéal de la Fab City Foundation : partage et création planétaire de solutions dans le bien commun de l’humanité, et fabrication légale et distribuée par les acteurs locaux.

La santé ouverte comme horizon

Ces collaborations improbables se sont tissées en cœur de crise pandémique pour explorer des chemins nouveaux. L’une d’entre elle a permis de faire fonctionner une boucle complète d’innovation ouverte dans le registre des dispositifs médicaux open source.

Il s’agit du projet appelé « open santé » par le Réseau Français des Fablabs, et qui a réuni à la fois JOGL, le groupe discord Entraide Covid-19, l’AP-HP, le Réseau Français des Fablabs, Fab and Co, les groupe facebook Makers contre covid, et “Visière solidaire”, le groupe rassemblé par la youtubeuse Héliox et la plateforme Covid3d.fr, Covid-initiatives, le médialab de Makery, etc.

© Hugues Aubin – Sabine Zadrosynski.

Le principe consiste à inventer une boucle continue capable d’intégrer des inventeurs de solutions et de plans pour répondre à des besoins dans le registre de la santé, en incorporant tri des modèles fabricables, prototypage rapide, validation médicale, publication et dissémination sur internet adaptée à quatre types de fabrication (particuliers, fablabs, entreprises, industriels), fabrication et utilisation légale. Elle a été présentée le 11 juin à la fin d’une émission spéciale de Make Magazine.

Makers Nord Sud contre le coronavirus veut développer ce modèle avec les fablabs, les acteurs du soin et les autorités des pays d’Afrique de l’Ouest et des pays du sud, pour démontrer un processus rendant légal la fabrication sur place d’objets de diagnostic, de prévention et de soin dont les plans sont en open source. Ceci change complètement la donne quand on connaît la part de l’amortissement de la recherche et développement et de la normalisation dans le coût des dispositifs médicaux, ainsi que les problèmes de réparabilité des dispositifs importés (jusqu’à 80% pour une prothèse par exemple).

Un enjeu mondial, des projets intercontinentaux

Déterminés à ouvrir les solutions de santé au niveau planétaire et à en permettre une fabrication distribuée, la toute nouvelle plateforme américaine Open Source Medical Supplies, née de l’alliance des makers pendant la crise du coronavirus aux Etats-Unis et désormais appuyée par la Food and Drug Administration (FDA), déploie actuellement un projet similaire dans le monde entier, et notamment sur l’Afrique anglophone. Rencontrée dans le cadre du montage du projet francophone, elle propose avec Translation Commons l’aide de 600 traducteurs et un guide des aides médicales open source réalisé outre-Atlantique.

Le recoupement des deux projets (Makers Nord Sud et OSMS), issus de l’invention de circuits nouveaux dans des cadres légaux dérogatoires pendant la crise, adresse désormais potentiellement une cinquantaine de pays.

Banque de solutions open source pour la santé d’OSMS. Source OSMS – 15/06/2020.

La santé ouverte va-t-elle prendre son essor ? 

A l’heure où l’on parle de formules de vaccins open source pour la Covid (par exemple avec Open Source Pharma Foundation en Inde et en France), la santé ouverte porte l’espoir d’une redistribution planétaire des cartes en incarnant une santé participative et surtout distribuée. Elle tente maintenant de tirer le meilleur des dispositifs de crise pour inventer non seulement des objets, mais aussi un environnement systémique qui change la donne, la santé, et déplace une partie de la valeur économique dans les pays concernés. Un espoir qui concerne, au delà du coronavirus, des centaines de millions de personnes dans le monde.
 

Le site internet du projet Makers Nord Sud contre le coronavirus.

Le tag pour relayer : #makersnordsud

Contact Makers Nord Sud: contact@makersnordsud.org

Cette série d’enquêtes est soutenue par le fond d’urgence Covid-19 de la Fondation Daniel et Nina Carasso.

Le combat des makers espagnols contre le Covid-19

Le personnel médical des hôpitaux Terrasa portant des visières produites par le Tinkerers Fablab Casteldefels.

Co-fondateur de Makerspace Madrid, Cesar Garcia Saez anime également La Hora Maker, une chaîne YouTube suivie par plus de 5000 makers en Espagne. Pour Makery, il revient sur la mobilisation des makers espagnols en soutien des soignants et des personnels exposés lors de la pandémie de Covid-19.

Cesar Garcia Saez

L’Espagne a été l’un des premiers pays européens touché par le virus SRAS-CoV-2, juste après l’Italie. Le 14 mars, le gouvernement espagnol a déclaré l’état d’urgence et imposé un confinement national. Au cours des trois mois qui ont suivi, des équipes de makers espagnols, montées pour l’occasion ou déjà existantes, se sont organisées et ont travaillé à distance pour répondre à la crise.

Des bénévoles assemblent des visières au Fab Lab Sant Cugat.

Avant le confinement

Au cours des semaines précédant l’état d’urgence en Espagne, les nouvelles en provenance d’Italie et de Chine ont souligné le besoin urgent de respirateurs pour traiter les patients dans les unités de soins intensifs. Sans mesure corrective, la nature exponentielle de la contagion menaçait de provoquer un pic de demandes pour ces dispositifs, et de nombreux décès potentiels.

Réalisant la nature critique du problème, plusieurs groupes à travers le monde ont commencé à travailler sur des solutions open source. En réponse à l’appel de Colin Keogh à développer un respirateur Open Source sur Twitter le 11 mars, un groupe dédié a été créé sur Telegram, parallèlement au groupe existant sur Facebook, afin de réunir spécifiquement les makers espagnols qui préféraient collaborer par l’application de messagerie.

Appel initial aux makers sur Twitter :

I have created a telegram group, maybe people can join and talk there? Open source is a great idea to help!! 💪💪 https://t.co/eGOZpeOxns

— Esther Borao (@EstherBorao) March 12, 2020

Dans le même temps, Jorge Barrero, directeur de la Fondation COTEC pour l’innovation, a appelé plusieurs membres de son réseau (dont l’auteur de cet article) à évaluer la faisabilité d’un respirateur peu coûteux imprimé en 3D. Après avoir reçu des réactions positives de plusieurs sources, en plus des nouvelles concernant un « petit » groupe de makers s’attaquant au problème, une initiative est née : A.I.RE (Ayuda Innovadora a la Respiración / Aide innovante pour la respiration), un groupe WhatsApp pour mettre en relation toute personne capable et désireuse d’aider : médecins, entreprises, makers, innovateurs, etc.

Comme pour le « petit » groupe de makers – Coronavirus Makers – l’initiative s’est répandue comme une traînée de poudre dans la communauté des makers espagnols. Le week-end précédant le confinement, le groupe Telegram est passé à 1 000 membres en moins de 48 heures. Deux semaines plus tard, il est passé à 16 500 membres !

Mais comment s’organise une communauté de milliers de membres ?

Tendances émergentes en période d’incertitude

Une fois que le groupe a commencé à se développer, le nombre de messages quotidiens a explosé. Il était donc de plus en plus difficile de communiquer efficacement, car certains sujets étaient abordés de manière répétitive, à l’infini. Il était vraiment difficile de savoir exactement ce dont on avait besoin à un moment donné. Mais bientôt, plusieurs groupes de travail se sont mis en place pour créer leurs propres canaux, invitant les personnes intéressées par leur sujet spécifique à les rejoindre.

De nombreux médecins et enthousiastes ont également été invités à se joindre à la conversation sur Telegram, mais les groupes pouvaient être assez bruyants et déroutants pour des personnes nouvelles sur la plateforme. David Cuartielles, co-fondateur d’Arduino, a créé un forum spécifique (Foro A.I.RE) pour une conversation plus lente, distillant les faits les plus pertinents sur le sujet. Le Foro A.I.RE a attiré quelque 4 000 personnes au cours du premier mois, qui ont partagé des articles, des nouvelles et même des modèles de référence pour les ventilateurs.

Sur Telegram, le nombre de sujets se développait de manière organique, même si les respirateurs restaient en tête de liste. L’équipe de Reesistencia a annoncé qu’elle allait commencer à travailler sur un respirateur open-source basé sur une valve de type Jackson Rees (d’où le nom « Rees-istencia »). Le 16 mars, ils ont partagé la conception initiale du Reespirator 23, qui comprenait une grande pièce imprimée en 3D pour presser la valve. Ils ont lancé un appel aux makers pour commencer le long processus d’impression de ces pièces.

Premier prototype du respirateur ReesistenciaTeam :

Primer, objetivo conseguido. A la espera de recibir el simulador de pulmón para programar todas las necesidades. Esto es gracias a vosotros, y por vosotros. pic.twitter.com/dkHGn8yAjd

— ReesistenciaTeam (@ReesistenciaT) March 18, 2020

Cet appel a donné naissance à de nouvelles chaînes régionales pour Coronavirus Makers, qui s’efforcent de produire les pièces localement. Comme la plupart des composants de la conception initiale étaient open source et basés sur des cartes Arduino largement disponibles, l’idée initiale était de produire les ventilateurs de manière distribuée, près des hôpitaux qui en avaient besoin.

Un autre sujet prioritaire sur les chaînes était l’équipement de protection individuelle, le besoin urgent d’EPI étant rapidement apparu comme l’un des plus grands défis de l’Espagne. Alors que la propagation du Covid-19 atteignait de nouveaux sommets, les nouvelles ont rapporté que l’Espagne était le pays où le nombre d’infections parmi les personnels soignants était le plus élevé. Les makers ont immédiatement commencé à travailler sur toutes sortes de lunettes de protection, de masques et sur les modèles de visières.

Le 16 mars, une publication dans le forum a fourni les preuves scientifiques sur l’utilisation des visières pour prolonger la durée de vie des masques et empêcher les grosses gouttelettes d’atteindre les protections en tissu et les yeux du personnel médical. À Oviedo, l’équipe de Reesistencia avait terminé le prototype et attendait un simulateur de poumon pour commencer à tester. Les makers désiraient aider à l’impression en 3D des pièces, que ce soit pour le respirateur ou tout autre projet.

Plusieurs makers ont commencé à créer et à partager des modèles de visières dans les groupes Telegram. Ces visières ont été imprimées par des makers dans toute l’Espagne et données aux voisins qui travaillaient dans les hôpitaux. Cet acte de générosité a permis des boucles de rétroaction extrêmement rapides. Les infirmières et les médecins les utilisaient pendant la journée et proposaient ensuite des idées pour les améliorer et les rendre plus confortables.

À la fin de la semaine, chaque région d’Espagne comptait un grand nombre de makers produisant des visières et les livrant aux hôpitaux. Vu le volume important de ce matériel de fortune utilisé dans les hôpitaux, certains ont commencé à se poser des questions sur la qualité des matériaux utilisés, les normes, la sécurité, etc.

Video présentant Coronavirus Makers, la fabrication d’EPI et les défis de la certification :

Désormais soumis à un nouvel examen, les groupes locaux ont demandé la validation de leurs autorités respectives. Certaines régions, comme les Canaries, ont autorisé les visières, suivant en cela les procédures standard de sécurité au travail, jusqu’à ce que d’autres pièces certifiées soient disponibles. Madrid a d’abord autorisé l’utilisation de visières imprimés en 3D le 24 mars, mais est ensuite inexplicablement revenu sur sa décision le 28 mars. Ce revirement a déclenché une énorme controverse, car aucun matériel de remplacement n’était disponible pour le personnel médical. Comment les autorités locales pourraient-elles préférer que les médecins et les infirmières continuent à travailler sans protection plutôt que d’autoriser les pièces imprimées en 3D, ne serait-ce que temporairement ?

Heureusement, dans d’autres régions comme la Navarre, le gouvernement local a contacté directement le groupe de makers et a même proposé d’aider à l’approvisionnement et à la distribution. Valence a suivi le mouvement en autorisant un modèle spécifique imprimé en 3D.

Les équipes locales de la Protection Civile et de la Croix-Rouge soutiennent la distribution des visières du Fablab Cuenca :

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Hoy queremos mandar un APLAUSO inmenso a los equipos de @cruzrojacuenca y @proteccióncivil del @ayuntamientodecuenca por la recogida y entrega de viseras, protectores y piezas varias como las válvulas de adaptación de mascarillas de respiración que toda la comunidad maker de cuenca está fabricando. Juntos los estamos consiguiendo!! #estoloparamosjuntos

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Pendant tout ce temps, le réseau Coronavirus Makers a réagi de manière organique, s’adaptant à l’évolution des conditions pour continuer à soutenir le personnel médical et les autres collectifs dans le besoin. Par exemple, le 30 mars, le gouvernement espagnol a interrompu toute activité des travailleurs non essentiels, afin d’empêcher tout mouvement supplémentaire pendant les vacances de Pâques. Cette mesure a imposé une pression supplémentaire aux fournisseurs de matières premières et de moyens de transport alternatifs. Une semaine, les visières étaient livrées par des bénévoles, la semaine suivante, ce pouvait être par des chauffeurs de taxi, et pendant le confinement le plus extrême, même les policiers et les militaires participaient au réseau de distribution !

À la fin de la première vague, le 10 juin, environ un million de visières avaient été produites et distribuées en Espagne par des makers bénévoles dans tout le pays. Une conception finale a été approuvée au niveau national, tant pour l’impression 3D que pour le moulage par injection, afin que chacun puisse produire une visière imprimée en 3D open-source et certifiée dans toutes les régions.

Illustration dans El Rincon de Miguel soulignant le rôle des makers dans l’impression des visières pour les travailleurs essentiels :

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Con las impresoras 3D a toda máquina, los MAKERS de Zamora, Benavente y León, siguen surtiendo a los sectores más necesitados, de las necesarias pantallas de protección para poder seguir luchando contra el coronavirus. Un gran aplauso por ellos, extensivo a tod@s l@s makers de España! #coronavirus #quedateeencasa #coronavirusmakers #huionfeature

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Fablabs, makerspaces et autres collectifs préexistants

Mais quelle est la relation entre le réseau Coronavirus Makers et les autres groupes et espaces de fabrication qui existaient avant la pandémie ? Bien que les situations soient différentes selon les régions, la plupart des fablabs, makerspaces et autres institutions ont été extrêmement actives dans la lutte contre la pandémie et ont contribué à l’approvisionnement des besoins locaux.

Fablab Mallorca, centre de distribution régional, inondé de visières produites par des makers bénévoles :

pic.twitter.com/QRKimB9RXU

— Fablab Mallorca (@FablabMallorca) April 1, 2020

Fablab Cuenca et Fablab Mallorca ont participé en tant que coordinateurs locaux pour les groupes Coronavirus Makers dans leurs régions, en soutenant d’autres makers et en aidant à la logistique et à l’équipement. Fablab Bilbao et Fablab Leon ont produit de nouveaux modèles de visières à l’aide de découpeuses laser, complétant ainsi la production des groupes de makers locaux par des milliers d’unités supplémentaires. Fablab Xtrene (Almendralejo), Tinkerers Fablab (Castelldefels) et Fablab Sevilla ont répondu aux besoins grâce à leurs réseaux préexistants. Des collectifs de makers tels que la Sevilla Maker Society ont également produit des EPI, en faisant appel à des partenaires inhabituels tels que le Betis Football Club pour aider à la distribution. Makespace Madrid a travaillé sur un respirateur open source, tout en fournissant des EPI à ses voisins.

Fablab Bilbao (Espacio Open) a rapidement produit des visières à l’aide d’une découpeuse laser :

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Están siendo días duros. Llevamos desde el sábado 24h. non stop y de verdad, no os imagináis los testimonios, la voz quebrada y las caras de nuestras sanitarias. Cuando todo pase os contaremos todos esos testimonios de doctoras que vienen de urgencia a coger viseras protectoras para su turno, personal de residencias desesperados, padres voluntarios desorientados que sólo quieren salvar a su hija… tremendo. 2.141 fabricadas y viseras entregadas. Desde el sábado pasado hemos pasado a ser un centro de creación a un centro de soporte sanitario, con zonas de fabricación, desinfección, manipulado y entrega, sobre la marcha y sobre la urgencia, siempre tratando de protegerles y protegernos. Un Centro de Fabricación y Entrega Rápida que esta escalando a otras ciudades. Nuestras vecinas @lestudiobilbao con Andrea a la cabeza con sus maravillosos tutoriales y Alexis con su interminable sonrisa cortando retales de metacrilato a mano si hace falta, siempre dispuesto, nuestros jovenes @breakers_bilbao que se estan comportando como auténticos adultos ante la situación, Nerea en coordinación con resto centros de la red, Tania y @contonente mejorando diseños, Karim que hoy durmió 2 horas… este es el mejor equipo que podemos tener estos días. Y desde ayer, además otros artistas y centros productivos ❤se suman para poder ir más rápidos y evitar más contagios @tunipanea y @bilboartesa ya tienen sus máquinas a pleno rendimiento, y vaya si se nota, voluntarios taxistas que van a y vienen, Juan Luis de #DYA que cada mañana nos recoge la producción operativo y dispuesto como nadie para #CovidEuskadi. Dona material y arranca las máquinas para producir en https://covideuskadi.net/ 1 persona fallecida cada 16’. Cambiemos este indicador ya, mañana será tarde. Y sin duda las quedadas de desahogo con @el_satch, @dcuartielles fundadores de Coronavirus Makers grandes evangelizadores, interminables motores de sociedad y adorables burners!! # #covid_19 #CoronavirusMakers #CovidEuskadi @espacio_open + @lestudiobilbao #osakidetza @sanidadgob @makemagazine @makerfaire @burningman #FabLabs #icc #ksi #cci #DeustukoErribera #FábricaArtiach #Zorrotzaurre

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Dans certains cas particuliers, les fablabs au sein de grandes institutions telles que les universités n’ont pas pu utiliser les espaces, en raison de la réglementation locale et de l’obligation de rester à la maison. Leurs membres ont généralement consacré leur temps et leurs réseaux personnels au soutien des groupes locaux de lutte contre le coronavirus.

La communication entre tous ces espaces a été possible dès le début grâce aux canaux de communication préexistants. Grâce au groupe WhatsApp partagé pour le CREFAB, le Réseau Espagnol de Création et de Fabrication Numériques a partagé des nouvelles, organisé les besoins locaux, les meilleures pratiques, etc.

D’autres organisations de fabrication numérique telles que Ayudame 3D et FabDeFab ont cessé leurs activités régulières pour aider à la production d’EPI, travaillant avec leurs partenaires et bénévoles, soutenant la cause, tout en conservant leur propre identité/marque.

Après trois mois de confinement

Au cours des trois derniers mois, Coronavirus Makers a évolué pour s’adapter aux besoins et a ensuite produit de nombreux autres types d’EPI. L’un des plus populaires est le « salvaorejas » (protège-oreilles), une pièce plate qui fixe les sangles derrière la tête plutôt qu’autour des oreilles lorsqu’un masque est porté pendant une période prolongée.

Exemple de protège-oreilles du groupe Covid Euskadi :

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Queremos hacer que vuestras jornadas sean mas llevaderas en esta lucha. Solicítanoslas. https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSdTGQ4UYtj3AIsGVfjYqn9vGDNdD-qUO1HMT00qdZfLDEiVKg/viewform

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Coronavirus Makers dispose également d’une grosse équipe dédiée au textile, qui travaille de manière éthique avec des ateliers et des petits magasins pour produire des EPI et créer des designs open source pour des masques de bricolage appelés +K rilla et +K Origami. Un groupe distribué produit des masques de qualité ICU en utilisant du silicone moulé par injection.

Instructions pas-à-pas pour le masque +K rilla :

D’autres groupes ont créé des logiciels tels que des applications mobiles pour gérer la logistique des livraisons ou pour encourager des habitudes saines, comme Higiene Covid-19, promue par le gouvernement équatorien.

L’Espagne devrait mettre fin à l’état d’urgence le 21 juin. Depuis la fin mai, la demande d’EPI a chuté et la plupart des gens reprennent leur travail habituel et/ou aident d’autres personnes dans leur quartier ou dans d’autres pays. Plus de 15 groupes de makers luttant contre le coronavirus dans d’autres pays, pour la plupart hispanophones, tentent actuellement de reproduire certains de ces procédés pour lutter contre le Covid-19 en Amérique latine.

Que sont devenus les respirateurs open source ?

Alors que l’Espagne a connu un nombre sans précédent de projets visant à mettre en place des alternatives open source et à faible coût pour aider les personnes gravement malades à respirer, le principal problème avec un si grand nombre de respirateurs/ventilateurs était que les étapes d’approbation, les exigences, etc., n’étaient pas clairement définies. Certains pays, comme le Royaume-Uni, ont publié un document avec des exigences claires, tandis que les États-Unis ont publié des directives spéciales avec des exigences de la FDA moins strictes pour l’approbation. En Espagne, en revanche, il n’existait pas de dispositions spéciales de ce type, de sorte que chaque équipe travaillant sur un ventilateur/respirateur était pratiquement seule.

Fin mars, A.I.RE, par l’intermédiaire de la Fondation COTEC, a réussi à organiser un appel d’offres ouvert avec les responsables du processus de certification de l’Agence espagnole des médicaments et des produits de santé (AEMPS). Au cours de cet appel, 115 personnes représentant plus de 35 projets ont pu poser des questions sur le processus de certification. Toutes ces informations ont ensuite été publiées pour guider officiellement le processus de développement. Une vidéoconférence récapitulative sur la certification des ventilateurs avec l’AEMPS et plusieurs équipes fut organisée.

Pour qu’un prototype soit approuvé pour un essai clinique, il devait passer des tests avec un simulateur pulmonaire, des essais sur des animaux en détresse respiratoire sévère et par la conformité électromagnétique. Une fois examiné, il devait recevoir le sceau d’approbation final du comité d’éthique de l’hôpital. Il pourrait alors être utilisé, si et seulement si aucun autre respirateur certifié n’était disponible pour le patient (lire cet article sur le blog Arduino Blog pour plus de détails).

En vertu de ces règles, sept prototypes ont réussi à passer tous les tests dans les deux semaines qui ont suivi. Plusieurs de ces équipes comprenaient des membres de grandes entreprises et/ou de centres de recherche, ayant une expertise dans la certification d’équipements cliniques. D’autres, en revanche, issus du monde des makers/designers, ont réussi à faire approuver et même fabriquer leur produit par de grandes entreprises, proposant des versions appropriables par les makers comme l’OxyGEN.

L’OxyGEN, de sa version prototype (à gauche), jusqu’à sa version industrialisée (à droite) :

Primera unidad industrial de OxyGEN-IP en sólo 14 días.
GRACIAS a la @AEMPSGOB por su confianza. Seguimos trabajando!

Made with 💙 by @protofy_xyz #coronavirus #COVID19 #makers pic.twitter.com/Ryi8CI35Mw

— OxyGEN (@OxyGEN_Project_) April 3, 2020

Alors que la création d’un ventilateur/respirateur à partir de zéro est une tâche herculéenne, une masse critique d’individus a rejoint cette course contre la montre. En moins d’un mois, l’Espagne est passée de zéro ventilateur/respirateur disponible à plusieurs appareils prêts à l’emploi.

À la fin de ce processus, l’impact du confinement avait réduit le nombre de patients sous soins intensifs. Les
deux seules entreprises produisant des ventilateurs/respirateurs certifiés ont décuplé leur production au cours du mois dernier, avec le soutien du ministère de l’industrie, de sorte qu’il y a eu beaucoup moins de besoins en respirateurs DIY/maker. Reesistencia Team a réussi des essais de son appareil avec des animaux, mais à ce jour, aucune version approuvée par l’AEMPS n’a été rendue publique.

Dans la tradition de l’open source, certains des projets ont bifurqué ou fusionné. Par exemple, le 24 avril, Reespirator 2020 était annoncé comme un fork du Reespirator 23 de la Reesistencia Team. Dans ce référentiel, ils expliquaient que, même si aucun de ces ventilateurs/respirateurs ne serait fabriqué en masse en Espagne, ils prévoient de continuer à les développer au profit d’autres pays dans le besoin.

Autres initiatives espagnoles

Au cours de ces trois derniers mois, les makers en Espagne ont pris contact avec d’innombrables entreprises, institutions et personnes partageant les mêmes objectifs. Ayuda Digital COVID (anciennement connue sous le nom de TIC para Bien), a apporté son expertise en matière de technologies de l’information pour aider à créer des éléments de l’infrastructure numérique. Frena La Curva (infléchir la courbe) s’est concentré sur les aspects sociaux, en connectant les offres et les demandes des communautés mal desservies. European Cluster Alliance a connecté les initiatives espagnoles à un réseau paneuropéen plus vaste, favorisant la pollinisation croisée des idées entre pairs européens. COVIDWarriors a facilité la mise en réseau avec des objectifs communs et a fourni à plusieurs hôpitaux des robots open source pour les essais cliniques. Le partage d’un objectif commun a permis une collaboration à plusieurs échelles, à des vitesses qui étaient impensables il y a quelques mois !

Gratitude finale

Tout le travail réalisé par les initiatives des makers espagnols n’aurait pas été possible sans le soutien de centaines d’entreprises et de personnes qui ont fourni des matières premières, des moyens de transport et d’autres éléments pour canaliser cette solidarité maker.

Remerciements spéciaux à tout notre personnel médical : médecins, infirmières et tous ceux qui ont participé à l’atténuation des graves conséquences de la pandémie de Covid-19 !

Suivre Cesar Garcia Saez sur La Hora Maker.

Plus d’infos sur Makerspace Madrid.

Cette série d’enquêtes est soutenue par le fond d’urgence Covid-19 de la Fondation Daniel et Nina Carasso.

Covid-19 : la visière, ce tiers-objet

Production de visières au Garage Moderne à Bordeaux. DR.

Julien Goret travaille au Garage Moderne à Bordeaux. Pendant le confinement ils ont coorganisé l’initiative « Visières Modernes ». Julien Goret propose aujourd’hui une réflexion sur le phénomène qui s’est enclenché autour des visières de protection individuelle, revient sur la notion de tiers-objet et appelle à un « Permis de faire » appliqué aux makers.

Julien Goret

Correspondance,

Un objet manifeste

Depuis mars, mus par l’évidence d’un besoin, nous produisons tous des visières, masques et autres accessoires. Cette production, on ne peut pas en rendre compte d’un point de vue purement technique.

Sa matérialité ne l’épuise pas, nous avons produit un objet pluridimensionnel, à facettes, c’est à la fois un fait social par les interactions qu’il a créé, un fait industriel unique par la transversalité des méthodes de design qui l’ont rendu possible. C’est aussi un fait sanitaire. Enfin, c’est pour toutes les parties prenantes une expérience de réappropriation par le faire d’une situation qui nous échappait.

Nous avons donc joué en accéléré la partition complète des fondamentaux des « mondes makers » : sociabilité par le faire, production utile, design ouvert et partagé et surtout, (re)construction des acteurs comme sujet par l’agir.

Nous avons pu avancer assez librement jusqu’à présent. Avec en ligne de mire une production à livrer au plus vite, sans s’interdire grand chose et en mobilisant des ressources qui hier nous paraissaient inaccessibles : des bénévoles qui assemblent dans leur salon, des entreprises qui donnent du temps machine, des dons de matière venus d’un peu partout et d’improbables fonds de tiroirs.

Les financements sont venus eux aussi de sources diverses : d’abord la débrouille, puis de l’argent public, et à mesure qu’il se fait rare une participation des bénéficiaires, avec des arbitrages pour continuer à diffuser au plus juste et au plus vite.

Au final nous avons un objet d’économie radicalement mixte, radicalement hybride et donc sans statut ni auteur, c’est ce qui fait son efficacité, mais en même temps, c’est un ovni légal : produit dans un cadre ni professionnel, ni personnel, ni lucratif, ni non-lucratif, ni public, ni privé.

Préparation de visières aux Copeaux en Normandie en avril. Crédit photo : Stéphane Dévé

Des produits hors norme

A mesure que l’urgence fait place à la gestion de crise, l’administration revient et les cadres législatifs régissant les activités de production sont réaffirmés, avec de notables adaptations toutefois. Au début de la crise, chacun comprenait que le paradigme normatif traditionnel, celui des codes, n’était pas assez agile pour faire face, c’est un cadre de temps de paix, qui d’abord prévoit et prescrit des comportements adéquats, puis s’applique aux situations par le contrôle. Au plus fort de la pénurie d’équipements, l’autorité a déménagé, elle est passée de l’AFNOR aux soignants : était aux normes ce que les utilisateurs trouvaient utilisable, et ce que la communauté avait de mieux à partager. Ce renversement est temporaire, et l’urgence s’éloignant, la configuration initiale sera rétablie, mais est-ce souhaitable ?

Un modèle de visière conçu à Bruxelles par un groupe de fablabs, fabriqué à Bordeaux par un imprimeur, assemblé par les utilisateurs :

Des objets hybrides

Nous produirons à l’avenir d’autres objets hybrides, parce que c’est le rôle de nos lieux de fabrique ouverts. Sans cadre adapté nous resterons aux marges, condamnés à produire des prototypes, à produire pour nous mêmes seulement, ou à ne rien produire du tout et à faire de l’animation en imprimant de petites choses en plastique.

L’ensemble des objets iconiques produits et utilisés par les makerspaces sont littéralement et inévitablement « hors norme ».

Plusieurs imprimantes 3D Open source dans un abris de jardin, Bordeaux, 2020.

Bien avant les visières, nous avons créé du lien autour d’objets hors normes : La reprap Prusa Mendel, qui il y a presque 10 ans s’auto-répliquait d’un hackerspace à l’autre, et a connu le succès qu’on sait, n’est pas aux normes. La Kombucha DIY n’est pas aux normes, de même que nos machines-outil de récupération.

Cette crise a mis au jour une contradiction dans le modèle de nos lieux, qui pouvait passer inaperçue tant que la dimension modeste de nos activités la rendait tolérable : Il est impossible d’être un espace public de prototypage, de production et de diffusion d’objets, et en même temps de se soumettre à des démarches d’homologation lentes et coûteuses, conçues pour un monde dans lequel il existe une séparation stricte entre concepteurs, fabricants et utilisateurs. Nous sommes pertinents parce que nous produisons vite et ensemble : la normalisation telle qu’elle existe aujourd’hui prescrit de faire exactement l’inverse.

Permis de faire !

Personne ne souhaite faire n’importe quoi, ni n’appelle à abolir toute norme.

Mais nous ne sommes pas les premiers à revendiquer un Droit adapté à nos temporalités. Le Droit s’écrit de deux manières, il est constitué de codes établis par la représentation politique et ses techniciens, mais aussi de jurisprudences, qui disent son interprétation et dont l’autorité garantit l’égal traitement des justiciables. Le dosage de ces deux composantes du droit varie d’un état à l’autre, d’un sujet à l’autre, il est toujours en débat.

En France, l’une des dernières tentatives de faire bouger ce curseur vient du domaine de l’architecture : il s’agit du Permis de faire, porté dans la loi LPAC par Patrick Bouchain. La lettre de la loi est la suivante :

« A titre expérimental et pour une durée de sept ans à compter de la promulgation de la présente loi, l’Etat, les collectivités territoriales ainsi que leurs groupements et les organismes d’habitations à loyer modéré peuvent demander […], pour la réalisation d’équipements publics et de logements sociaux, déroger à certaines règles en vigueur en matière de construction dès lors que leur sont substitués des résultats à atteindre similaires aux objectifs sous-jacents auxdites règles. […] Il détermine également les conditions dans lesquelles l’atteinte de ces résultats est contrôlée tout au long de l’élaboration du projet de construction et de sa réalisation. » Article 88, Loi LCAP du 7 juillet 2016

La norme ne dit plus « comment » elle donne un objectif et prescrit de suivre une méthode d’analyse. Les moyens peuvent être détournés, ils sont expérimentaux et par définition inattendus, chaque tentative est l’occasion de constituer un nouveau savoir, et en même temps un précédent qui fera jurisprudence.

L’architecture opère dans un environnement normé mais travaille sur de l’existant et souvent avec des procédés « low tech » . C’est un laboratoire de fabrication distribué, de Liverpool à Bordeaux, de l’Alabama à Boulogne-sur-Mer.

L’application de ce texte est plutôt restreinte pour le moment, circonscrite à des problématiques très techniques de sécurité. Sa portée est potentiellement plus importante et il gagnerait à sortir du domaine de la construction.

Appliquée à nos espaces, il ouvrirait un champ de possibilités et entérinerait une exigence qui est déjà la nôtre : réaliser une production d’objets en public, fabriquer un savoir commun et accepter (et encourager) la pluralité des acteurs impliqués dans la chaîne de production : des citoyens aux chercheur, des publics dits « distants » aux ingénieurs.

Nous continuerons à produire des méta-objets, qui ne s’épuiseront pas dans leurs qualités mécaniques, mais seront supports de liens pour les communautés d’acteurs diversifiés qui les produisent, et dont la conception sera l’occasion de la mise en public d’un savoir.

Quand un objet ou une production ont un caractère d’utilité publique, il doit être possible de mobiliser une pluralité d’acteurs et de ressources, sans être rappelé à l’ordre au nom d’un paradigme inadéquat car trop étroit pour la situation. Très concrètement le droit de la concurrence nous permet de produire et commercialiser mais nous interdit d’impliquer des bénévoles. A contrario on peut tout à fait organiser du bénévolat dans un cadre associatif mais dans ce cas, la production est secondaire étant entendu qu’elle n’est pas une fin en soi.

Visières construites au Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry

Tolérance versus franchise

On pourrait tout à fait continuer aux marges, dans le champ de la tolérance, mais cela pose la question des responsabilités, qui reposeront toujours in fine intégralement sur ceux qui font.

L’autre possibilité serait, pour nos lieux, de disposer d’une franchise (au sens d’exonération en deçà d’un certain seuil) qui établit expressément qu’étant donné notre activité, jusqu’à certains volumes, et dans la mesure où nous servons une forme souhaitable d’innovation et d’intérêt général, les objets que nous produisons (et les moyens que nous mettons en œuvre à cette fin) sont exonérés de certaines règles, ou du moins sont présumés conformes si, un fois livrés, ils satisfont aux critères de sécurité énoncés par la norme.

Les réglementations concernées sont de deux ordres : les normes relatives aux qualités de l’objet d’une part, et celles liées aux modalités de production.

Pour en revenir au cas des visières EPI (équipement de protection individuelle), ce sont bien sur ces deux axes que les makers sont attaqués aujourd’hui :

– Sur l’objet fini : Beaucoup seraient prêts à respecter la norme COVID 19 EN 166, mais peu peuvent dépenser les sommes nécessaires pour missionner un organisme de certification qui rendra ses conclusions après la fin de la pandémie. En adaptant la procédure du permis de faire, le contrôle aurait pu accompagner la production plutôt que d’attendre qu’elle se conforme à une procédure inapplicable de contrôle centralisé avant diffusion.

– Sur la main d’œuvre, la régulation invoquée derrière l’accusation de travail dissimulé a deux buts : (1) protéger les travailleurs, et dans ce cas on est clairement dans une situation de crime sans victime étant donné qu’à ma connaissance, tous les producteurs de visière se sont eux-mêmes investis de leur mission. (2) Protéger le marché en créant les conditions d’un concurrence libre et non-faussée. Sur un marché sans offre suffisante et qui concerne un bien vital, on peut tout de même se demander si la concurrence est la chose à protéger en priorité. Là aussi, une autorisation dérogatoire, même bornée dans le temps, en volume, même conditionnée au respect de points de design fondamentaux aurait servi l’intérêt général.

Visières au Garage Moderne à Bordeaux. DR.

 

Objet d’intérêt général

De même qu’il existe des associations d’intérêt général, qui permettent d’organiser des activités hybrides pour le bien commun (faire œuvrer ensemble salariés et bénévoles, produire sous un régime lucratif ET non-lucratif), il devrait exister des objets d’intérêt général, inventés collectivement, produits par une diversité d’acteurs et reconnus pour cela malgré (ou grâce à) l’étrangeté des méthodes qui ont permis de les faire advenir.

Cette période spéciale a été un moment de vérité pour les lieux de fabrication ouverte, qui ont su se saisir des enjeux et faire face aux besoins dans les temps grâce à leur capacité de mobilisation d’acteurs hybrides. Cette capacité à mettre en mouvement de la diversité n’est pas utile qu’en période de crise, elle sera appelée à l’avenir à modeler des territoire productifs plus inclusifs.

En savoir plus sur l’Opération Visières Modernes.

Covid-19 en Nouvelle-Aquitaine : l’initiative HomeMade révèle le potentiel transformateur des tiers-lieux

Production solidaire de masques de protection à Bègles. Crédit : Sew&Laine
Catherine Lenoble

Lucile Aigron, gérante de La coopérative Tiers-Lieux, nous présente HomeMade, un projet collectif inédit pour maintenir les coopérations entre makers, fablabs, tiers-lieux et milieux médico-sociaux en Région Nouvelle-Aquitaine et analyser la filière des fablabs et son potentiel de transformation des territoires.

Engagée depuis dix ans auprès des tiers-lieux, Lucile Aigron fait partie des acteurs clés sur son territoire ayant contribué à faire (re)connaître ces nouvelles organisations de travail. Entre 2010 et 2016, de la possibilité de travailler autrement, près de chez soi, et ce quel que soit le secteur d’activités (tertiaire, artisanal, agricole), ont émergé de nombreux tiers-lieux, d’abord sur des bases bénévoles. L’emploi s’est ensuite développé et de nouveaux métiers sont apparus et apparaissent encore. L’animation de réseau et la professionnalisation du secteur (à travers la co-production d’une formation « piloter un tiers-lieux ») sont aujourd’hui les activités principales de La coopérative Tiers-Lieux, couplées à un « laboratoire » sur les nouvelles organisations au travail.

Avec une centaine de sociétaires parti-prenantes de cette Société Coopérative d’Intérêt Collectif (tiers-lieux, fablabs, coopératives, groupements d’employeurs, centres de médiation scientifique, réseau des offices de tourisme), La coopérative des Tiers-Lieux s’assure d’accueillir des lieux et des discussions suffisamment diversifiées pour décloisonner et faire en sorte que les tiers-lieux soient toujours en questionnement sur des sujets d’intérêt général.

Comment La coopérative Tiers-Lieux et ses sociétaires se sont-ils mobilisés pendant la crise sanitaire ?

Lucile Aigron : On s’est mobilisés en tant que tête de réseau pour soutenir les tiers-lieux pendant la crise, identifier rapidement les difficultés rencontrées, faire l’interface avec la région. On a vu des lieux se ré-inventer complètement pendant cette période, certains se sont retrouvés à l’arrêt, d’autres se sont mobilisés sur des ressources en lignes éducatives, de l’accès à du matériel pour des collégiens, de la distribution alimentaire et aussi sur de la production de visières.

Distribution « du producteur à votre assiette » par les membres bénévoles du tiers-lieu Graine de Coop dans le nord-Gironde. Crédit : Graine de Coop

En lien avec des fablabs pendant la crise, ils nous ont fait part de leur engagement dans cette production solidaire que nous avons considéré comme un vrai « sacrifice ». D’abord, les investissements matériels ont été réalisé « de leur poche », puis vu le volume, leur structure n’allait pas tenir le choc de cet engagement. En l’absence de réactions de l’État dans cette situation d’urgence, nous avons interpellé la Région Nouvelle-Aquitaine en faisant le pari que l’échelle régionale se révélerait le bon échelon pour leur venir en aide.

Aujourd’hui vous lancez HomeMade avec un consortium de 33 acteurs et le soutien de la région Nouvelle Aquitaine, comment ce projet est-il né ?

Le déclic, c’est la tribune du 9 avril publiée sur Makery et les appels en parallèle des fabmanageurs du réseau. J’ai eu un soutien appuyé d’Eugénie Michardière (service Numérique à la Région) avec qui je travaille depuis dix ans. Je l’ai appelé un jeudi à 18h, elle m’a rappelé le vendredi à 9h pour me faire part de la mise en place d’un Appel à Manifestation d’Intérêt exceptionnel lié au Covid. Une réactivité et un engagement que nous souhaitons saluer collectivement au nom de l’ensemble des membres du consortium. Le soutien des élus ont été très forts également. Ensuite, nous avons fait chacune de la médiation : elle a interfacé côté Région trois services (Santé, ESS, Numérique) qui cofinancent ce programme et a coordonné les discussions avec les agents et les élus. De mon côté, j’ai fait l’interface avec les 33 structures (soit près de 2000 personnes mobilisées).

Avec @al_rousset ce matin à @capsciences. Son Fablab @127degres est totalement mobilisé dans la production de visières. Comme d’autres à l’échelle de la @NvelleAquitaine dans le cadre de #Homemade @TiersLieux https://t.co/Mg3EBw3jXs

— Mathieu Hazouard (@HazouardMathieu) April 29, 2020

Nous avons construit le projet ensemble en deux semaines. C’était assez inédit : nous avons écrit un dossier sur la base d’un appel à projet en cours d’élaboration et nous avons présenté le dossier devant les trois élus en visioconférence. Nous avons vraiment été dans la co-construction avec la Région et les membres du consortium. Finalement c’était l’occasion de se demander, avec tous les acteurs de l’ESS présents sur le territoire, si il n’y avait pas là une filière de production locale / régionale, à inventer et accompagner notamment avec les chantiers d’insertion et les entreprises adaptées.

Pouvez-vous nous présenter le consortium et la démarche ?

Dans le consortium, il y a une vingtaine de fablabs, six réseaux de couturières, dix têtes de réseaux (La coopérative Tiers-Lieux, Sew&Laine, Réseau Français des Fablabs, Hub Hubert, Naos, Le 400, La Proue, Les Usines, INAE, UNEA), trois chantiers d’insertion, deux laboratoires de recherche, deux CCSTI (les centres de culture scientifique Cap Sciences à Bordeaux et Lacq Odyssée à Mourenx) et un groupement d’intérêt public, le living lab Autonom’Lab. Le projet s’est fait tellement vite, nous savons que le consortium n’est pas exhaustif dans les initiatives qui ont été réalisées. L’enjeu de la première tranche de travail est de recenser ces initiatives pour que nous puissions les prendre en compte et les soutenir. Autrement dit, la moitié du financement de la région va constituer un fonds d’indemnités, nous allons inventer notre système de mutuelle pour indemniser les collectifs et les lieux qui se sont mobilisés sur la fabrication de masques et de visières.

Eugénie Da Rocha, directrice de Sew&Laine, tiers-lieu des cultures textiles engagées. Crédit : Sew & Laine
Sew&Laine a créé un réseau de production responsable, solidaire et désireux de valoriser les savoirs-faire des couturiers indépendants. Source : Sew&Laine

Pour cofinancer le programme nous avons fait remonter les productions de tous les membres, visières et masques en tissu, pour établir une assiette budgétaire et faire remonter une part d’autofinancement. Nous sommes partis sur un coût éthique de 1 € pour un masque en tissu fait par des bénévoles ou 3 € par des couturières professionnelles et de 3,50 € pour la visière, de sa fabrication à sa distribution. Plusieurs structures cofinancent (Le Hub Hubert, des fondations (Orange, Vinci), les cagnottes citoyennes) et rentrent dans ce montage financier. Cela nous permet de valoriser un cofinancement Région sur la base d’un budget participatif citoyen pour atteindre un budget global de 870 000 euros, la Région Nouvelle-Aquitaine contribuant à hauteur de 60%.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les ateliers de co-création que vous souhaitez mettre en place avec les équipes et usagers des établissement médico-sociaux, les makers et designers, les collectivités et les industriels ?

Une fois passée la crise, nous avions envie de revenir auprès des acteurs de la santé avec qui nous avons développé une relation singulière et étudier le rôle des fablabs sur d’autres solutions auxquelles nous n’avons pas pu penser pendant cette phase d’urgence. Si nous nous posons demain ensemble, est-ce que nous pouvons être utiles sur d’autres problématiques ?

Remerciement aux tiers-lieux et fablabs mobilisés dans la production de visières en Nouvelle-Aquitaine. Crédit : La coopérative Tiers-Lieux

Ces ateliers de co-création vont s’élaborer sur la base d’un travail de repérage et d’identification des problématiques en amont, avant de se retrouver tous ensemble physiquement 2-3 jours consécutifs. On pense à des formats immersifs de développement type hackathon pour trouver des solutions ensemble, en faisant intervenir des établissements médico-sociaux, des ergothérapeutes, le réseau des entreprises adaptées pour se questionner autour du handicap et de l’adaptabilité, etc. On envisagerait trois ateliers de co-création sur les trois ex-régions (Limousin, Poitou-Charentes, Aquitaine).

Le projet a déjà démarré, à 9 mois, il vise l’analyse de l’émergence de la filière fablabs et son potentiel de transformation à l’échelle régionale, quelles sont vos hypothèses aujourd’hui ?

Nous avons deux laboratoires de recherche landais qui nous ont rejoint : le laboratoire transdisciplinaire APESA composé d’un économiste spécialisé en économie de la soutenabilité, une chercheuse en géographie humaine, un chercheur en processus d’organisations et un ethnologue ainsi que la plate-forme R&D Canoe. L’idée est de caractériser ce mouvement en terme de sociologie, de composition et d’identifier les leviers de motivation qui ont permis cet élan collectif, et voir dans quelles mesures plus tard, comment continuer sans dénaturer la motivation originelle et améliorer les configurations des réalisations. Plus globalement, nous allons interroger toutes les difficultés que cela a pu représenter pour les collectifs au niveau réglementaire, juridique, certification… Cette complexité – à savoir si on a bien fait ? si on ne va pas être attaqué ? – ça interroge beaucoup sur le rôle de la fabrication citoyenne. Est-ce que l’on est toujours sur des solutions de réparation ou est-ce que l’on intègre davantage ces modes de production demain ? Comment prendre en compte ou contourner les difficultés que nous avons pu identifier ?

Dans une logique prospective, si on pense relocalisation de la production, est-ce que le travail de chaîne est absolument nécessaire ou, au contraire, est-ce que l’on ne peut pas se réinventer ? Les fablabs ont beaucoup revendiqué que ce n’était pas leur vocation de produire toute l’année des masques et des visières, qu’ils avaient été là en phase d’urgence, de prototypage, de recherche et développement et c’est cela qui les intéressaient. Pourquoi ne pas passer la main sur des chantiers d’insertion ou des entreprises adaptées ? Encourager les fablabs à transmettre davantage ces compétences techniques, électroniques, ces savoir-faire artisanaux, à une majorité de gens dans une logique d’émancipation et de capabilité ? Est-ce que cela veut dire remodéliser l’industrie en privilégiant des petites unités de production aux grosses industries ? Il y a plein d’hypothèses et surtout il y a pleins de projections sur les fablabs. Nous devons réussir à nous positionner, que les lieux puissent trouver leurs propres mots. Il n’y a pas une identité propre à tout ce réseau, il y a des identités et il faut arriver à les exprimer, à les prendre en compte pour la suite.

En initiant HomeMade, c’est à la fois inspirant pour les makers, les fablabs, le milieu médico-social, et c’est aussi un signal fort envoyé aux décideurs publics en donnant l’exemple d’un projet co-construit qui hybride des modèles d’organisation à la fois dominants et émergents … quel message souhaitez-vous adresser aux uns et aux autres ?

Nous sommes au début de la crise, c’est important de pouvoir repérer par la suite les signaux faibles et reconnaître les élans de solidarité pour préserver la cohésion sociale. Donc mon message serait de prendre soin de mettre de nouvelles lunettes et regarder ce qui se passe sur son territoire. Ce n’est pas parce c’est isolé et très petit que ça n’a pas de valeur. Finalement les tiers-lieux transforment la façon dont nous pouvons penser le travail, la production, la consommation. C’est bien parce que nous sommes plusieurs à le faire de manière hyperlocale qu’à un moment donné ça infuse profondément. C’est quand l’infusion démarre que le potentiel de transformation des tiers-lieux se révèle.

En savoir plus sur La coopérative Tiers-lieux.

Capt’n Kurt et le Fablab de Jarry à l’abordage de la Covid-19 en Guadeloupe

Le bus pirate du Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry

Le Fablab de Jarry, premier hackerspace des Antilles situé en Guadeloupe, s’est engagé dès le début du confinement dans la fabrication d’un respirateur open source, puis dans le matériel pour protéger les personnels soignants et exposés. Entretien avec Capt’n Kurt.

Myriam Hammad

Le Fablab de Jarry, premier hackerspace des Antilles est situé en Guadeloupe dans les DOM et existe depuis 2013. Il fonctionne avec ses fonds propres. Capt’n Kurt, fab-manager bénévole raconte l’expérience du Fablab de Larry : « Personne ne donne son prénom ou son nom chez nous, et la légende raconte que le Capt’n Kurt n’a pas d’âge ! »

Makery s’est associé au site Covid-Initiatives dans les premières semaines du confinement. Aujourd’hui le site a donné naissance à l’association Solidaires pour Faire et cette dernière travaille avec L’Atelier des chercheurs et leur outil « do*doc » pour collecter des récits de la mobilisation des makers et fablabs. Ce récit en fait partie.

Quel type matériel avez-vous produit ? Qu’est-ce qui vous a encouragé à entreprendre cette action ? // à vous engager dans cette action ?

On prône l’autogestion et autosuffisance, un peu à la manière de vrais « Pirates des Caraïbes version technologie » et une vingtaine de personnes sont sur le pont de manière quotidienne. Nous sommes une quarantaine de personnes.

Nous étions dans les premiers à avoir travailler sur du matériel Covid, avant même le confinement. Nous sommes toujours à la recherche de nouvelles idées d’innovation. On essaie d’être à l’affût de ce qu’il se passe et d’anticiper les besoins de demain. On a tout de suite commencé à se dire « qu’est-ce qu’on pourrait faire pour aider ».

Ce qui nous intéresse le plus c’est la technique : on a tout de suite commencé à dessiner et à créer un respirateur d’urgence, présenté finalement au CHU de Point-à-Pitre. Ensuite on a aussi suivi le mouvement et on est devenu point central pour les Antilles (voir sur Facebook) en structurant le mouvement makers ici en Guadeloupe mais aussi en Martinique et en Guyane.

Nous avons aussi conçu et réalisé des visières et grabbers imprimées et découpées sur nos machines et mis en relation les couturières locales avec des fournisseurs de matière première.

Visières construites au Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry

Avez-vous donné ou vendu votre matériel ?

On a commencé par équiper les soignants gratuitement. Une personne de l’île a monté une cagnotte leetchi en proposant 8000 € pour faire des visières, mais on a refusé, car ce n’est pas dans les habitudes des pirates de prendre aux pauvres pour donner aux pauvres. C’est une entreprise de l’île qui avait une machine de découpe numérique qui a récupéré la cagnotte au final.

Nous, on a fait nos visières gratuitement, mais on avait pas du stock infini, et on a été confronté au manque de matières premières. On a alors vendu des visières aux communes et cet argent a permis de continuer à distribuer des visières gratuitement aux soignants. Le fablab n’a pas vocation à faire du commerce, et nous avons donc redirigés les demandes d’entreprises privées vers un partenaire qui possède une société capable de leur fabriquer nos modèles de visières. Cette société donne maintenant au lab du temps-machine en échange.

Comment avez-vous pris contact avec les entités locales (entreprises, commerces, hôpitaux) si vous l’avez-fait ?

Nous avons reçu une demande du CHU pour savoir s’il était possible d’imprimer des valves Charlotte et on leur en a imprimé différents modèles. On a produit des prototypes, mais il n’y a pas eu d’utilisation ici en Guadeloupe puisque la pandémie n’a pas été aussi forte que ce qui était prévu. On s’était organisé pour être prêts à imprimer les valves Charlotte. On avait prévu que le plastique d’impression pourrait nous servir à autre chose que des visières et ces dernières on a dès le début préféré les découper dans du plexiglas. Il nous restait donc de quoi imprimer et on a même songé à travailler avec du plastique de récupération !

Exemple de matériel conçu au Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry

Comment vous êtes-vous organisés pour trouver les bons designs ?

On a tenu à faire nos propres modèles car on a une contrainte supplémentaire par rapport à d’autres makers – on a une expérience différente, habitué à anticiper le moment où il y aurait une crise de matières premières (car on connaît bien ici), donc on a essayé de faire nos designs avec des modèles qui ne consommaient pas trop de plastique. Ça nous a permis d’obtenir de gros gains sur l’optimisation de matières. Dans une plaque de 2 m², on découpe 100 visières. Ça nous a sauvé la mise car il y a une pénurie de plexiglas totale en Guadeloupe et l’approvisionnement prend de 2 à 3 semaines. Au pire, on sait ou trouver en masse du plexiglas de récupération.

Qu’est-ce que vous a appris cette expérience ?

Cette expérience est en droite ligne avec l’idée de ce qui m’a motivé à fonder le hackerspace des Antilles au départ – faire un bus « pirate » de technophiles passionnés, sans intérêt économique.

Il y a encore beaucoup de choses à faire pour changer le monde, mais cette histoire à permis d’apercevoir des alternatives. Dans une telle situation, on aurait du faire des hackathons intensifs pour répondre aux appels à projet organisés par le Ministère de la Défense, et trouver des solutions face à l’extrême urgence.

Avez-vous rencontré des difficultés ?

L’organisation était rendue difficile du fait du confinement : chaque membre produisait des visières chez lui et un des membres avait une autorisation pour aller les chercher.

Pour le respirateur, un des membres est dans la maintenance industrielle. Ce qui à aidé. Nous avons vu sur internet qu’une société avait modifié des appareils d’assistance contre l’apnée du sommeil pour en faire des respirateurs d’urgence. Nous avons pris contact, et on a réussi à obtenir les informations techniques qui ont permis de présenter ce projet à l’hôpital de Pointe à Pitre. Oubliant les problèmes d’homologation, de responsabilité, etc. Ce respirateur a finalement été présenté aux urgentistes locaux, mais il était hors de question de le brancher sur quelqu’un. Notre but premier c’était le côté pédagogique de la chose et de montrer qu’en étant à 8000 km, sans moyens, on arrive à faire de grandes choses.

Etude pour un prototypage de respirateur au Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry
Eléments du respirateur prototype conçu par le Fablab de Jarry. Crédit Fablab de Jarry

Quelles actions à faire demain pour les makers ?

Pour le mouvement maker, on a été très bon sur nos fonds propres, alors imaginez ce que ce serait demain avec des vrais moyens ? Sans aller jusqu’à avoir un ministre des makers au gouvernement, il suffirait peut être que « l’esprit maker » soit adopté par nos politiques pour qu’on arrête de penser qu’il ne servent à rien.

Quelles valeurs ? Pour quelle société demain ?

Revendiquer le statut de pirates des caraïbes ! Penser différemment, et agir ! Dans un fablab, on doit oser, on doit faire des choses ! Prise de conscience globale, maintenant !

En savoir plus sur le Fablab de Jarry.

Les récits de Solidaires pour Faire et de l’Atelier des chercheurs.