Cybersorcière : penser l’émancipation technologique, le rapport au vivant et la spiritualité

Lucile Olympe Haute, Cyberwitches Ritual / Le rituel des Cybersorcières, photographie, 2017. © Lucile Olympe Haute.

Pour Lucile Olympe Haute la réappropriation féministe de la terre et de la nature va de pair avec celle des technologies qui nous entourent. Dialogue avec une artiste militante et engagée, enseignante, chercheuse, cybersorcière, codeuse et spécialiste du web to print. 

Maxence Grugier

Makery : Qu’est-ce qui, dans votre background, a eu une influence sur vos activités artistiques et personnelles actuelles ?

Lucile Olympe Haute : J’ai grandi à la campagne, où j’ai développé un intérêt pour le numérique par mon père, technicien en informatique. Il bricolait beaucoup de matériel électronique. Il récupérait tout un tas de trucs endommagés et je l’observais quand il réparait ces machines. On a eu un Minitel et un ordinateur très tôt. Côté influences maternelles, il y a ma grand-mère qui a divorcé dans les années 50, gardé sa ferme et « n’a pas repris d’homme », comme elle disait. Il faut remettre ça dans le contexte de l’époque pour prendre la mesure de ce parcours, de l’engagement que ça représente. Le mélange des deux, c’est un peu moi, avec d’un côté les engagements politiques féministes (quand bien même ma grand-mère ne s’est jamais qualifiée ainsi), et de l’autre les questions du rapport aux technologies. Et enfin, dans les deux cas, les enjeux d’autonomie. Cela ne veut pas dire être autonome et autosuffisante dans tout, mais s’efforcer de développer ses propres outils et analyses, avoir un regard critique.

Lucile Olympe Haute, vue de l’exposition Le Cercle des Cybersorcières à l’espace d’art Les Limbes, Saint-Étienne, du 14 mai au 4 juin 2022. © Lucile Olympe Haute.

Makery : Quelles sont vos premières expériences de création ?

L.O.H. : Arrivée à Paris, j’ai découvert tout un monde et un vocabulaire : le concept de Noosphère, Teilhard de Chardin, Donna Haraway, les textes réunis par Annick Bureau et Nathalie Magnan. Cela a provoqué des interrogations sur les identités numériques, le rapport entre réel/imaginaire et virtuel/actuel, les questions de la performance dans ces univers, et autour des avatars et identités numériques.

Je faisais déjà de la performance avec les outils numériques, avec des smartphones, des projections vidéo ou des avatars. Ce qui m’intéressait, c’était le moment où la performance provoque un surgissement, quelque chose qui déborde. Aujourd’hui, je dirais que je cherche à atteindre « un état de grâce » mais à l’époque je parlais juste de « surgissement », de « débordement ». Le numérique prédéfinit un ensemble de possibles. La performance c’est un débordement de possibles.

Ce qui me fascinait, c’était de voir ce que le numérique nous faisait. Comme l’anthropologue Amber Case [voir sa conférence We Are All Cyborg Now, Ndlr], je pensais qu’à partir du moment où l’on utilise un smartphone, où l’on envoie des e-mails, nous sommes déjà des cyborgs. Cela a une incidence sur notre perception du monde, nos postures corporelles, nos interactions sociales. Case sort le « cyber » de son imaginaire de science-fiction parfois kitsch (comme la représentation des technologies invasives dans le corps). Cela devient banal, ça n’est plus spectaculaire. C’est omniprésent dans nos existences. Le « Cyber », c’est juste le monde des humains transformé par des technologies humaines.

Makery : Vous travaillez aussi sur Second Life et avec les avatars…

L.O.H. : Là aussi on est dans un imaginaire pop un peu caricatural — parce que les avatars 3D dans les années 2005-2010, ne sont pas très sophistiqués. C’est un terrain très primitif mais il y avait quelque chose de séduisant à manipuler ces personnages rudimentaires. Ce qui m’intéressait c’était d’éprouver et d’étudier en quoi la vie dans ces univers virtuels nous changeait en tant qu’individu. Comment ça nous performe de se coupler à cette extension, qui est d’une autre matérialité.

Lucile Olympe Haute et Silvie Mexico, Technological Ghost, poème vidéo 360°, 2019-2020. En ligne : ghost.coalitioncyborg.org. © Lucile Olympe Haute.

Makery : Vous vous êtes également penchée sur les questions des fantômes numériques…

L.O.H. : Quand tu performes un personnage dans ces univers, il développe une sorte de légende, il continue d’exister au-delà de ta présence. Ce que l’on construit a une existence par le biais de la narration, la fiction, le témoignage d’autres personnes. En quittant Second Life mais en continuant de travailler sur les avatars et les identités, j’ai collaboré avec Silvie Mexico pour réaliser Technological Ghost, un poème vidéo tourné, filmé et monté en 360°. Avec ce projet j’ai réalisé l’importance du corps physique, de l’expérience esthétique sensible.

Makery : En parallèle, vous vous intéressez à l’aspect graphique et à l’édition. Quel est le lien et d’où vient cette nécessité ?

L.O.H. : Avec les performances la question de la documentation s’est vite posée. Qu’est-ce qu’il reste après ? Comment garder des traces ? Quel médium choisir pour documenter ? Des questions d’éditorialisation et de mise en forme. Est-ce que je conserve juste du témoignage, de la description et des documents préparatoires, en restant dans de la forme textuelle, ou bien est-ce que j’embrasse aussi la mise en forme graphique ? C’est comme ça que je suis arrivée au design graphique et à l’édition, incluant dès le départ la question du multi-support : imprimé et écrans.

Cybersorcière #1 (Cambrai, février 2021) et #2 (Saint-Étienne, mai 2022), collectif, fanzine réunissant des textes cyberféministes, mis en forme en web to print à l’occasion de workshops proposés par Lucile Olympe Haute, format A4, imprimés en bichromie riso. © Lucile Olympe Haute.

Makery : Comment conjuguez-vous toutes ces activités avec votre projet autour des cyber sorcières ?

L.O.H. : En 2017, on entend le mot « sorcière » dans d’autres contextes que ceux auxquels il était assigné habituellement. C’était concomitant à #metoo. En parallèle je découvre Reclaiming, une tradition de spiritualité moderne qui combine la célébration de la Déesse avec le féminisme et l’activisme politique pour l’écologie. Il y a des liens avec la Wicca (une réappropriation américaine du début des années 50 de la sorcellerie européenne traditionnelle). Aujourd’hui, l’organisation se concentre sur l’activisme social, politique, environnemental et économique progressiste. Parmi ses activistes, on trouve Starhawk, sorcière Reclaiming traduite en français aux éditions Cambourakis. Fort de la traduction de ces livres, de nombreuses personnes en Europe décident de s’engager dans cette militance politique et spirituelle. Un groupe Facebook se crée et j’en fais très vite partie. On pratique en groupe et je développe aussi une approche spirituelle personnelle.

Reclaiming s’inscrit dans une mouvance écoféministe et non-technologique. Le discours commun à ce mouvement très hétérogène, c’est de faire le constat qu’il y a de l’oppression, de la domination et de l’exploitation, qu’elles émanent de l’homme blanc et se manifestent à l’encontre des femmes, des non-blancs et de la nature. L’objectif est de déconstruire ces rapports d’oppression, de domination et d’exploitation au bénéfice de relations plus respectueuses.

Makery : Comment tout ça se traduit-il concrètement ?

L.O.H. : J’ai réuni quatre amies pour qui le terme « sorcière » avait une résonance particulière. Avec l’une, je travaillais sur les avatars et la labilité identitaire du « tu es une chose, mais tu en es une autre en même temps ». Pour elle, les « sorcières » ce sont aussi les « wizards » informatiques et du coding ; une autre se reconnaissait dans la figure de la sorcière en tant qu’activiste queer trans-féministe ; pour une troisième, c’est la sorcière romantique néo-gothique qui fait écho ; et pour la quatrième, c’est l’écoféminisme. Je me reconnais dans l’ensemble de ce prisme. Venant de la performance j’ai envie d’en faire quelque chose. J’installe un set up de lumières et quelques cadrages et ensuite, c’est une pratique libre et spontanée. Ce n’est ni un tournage de film ou de documentaire, ni un rituel à proprement parler (il n’y a pas d’énonciation d’une intention claire). L’idée est d’exprimer et de vivre la sorcière qui est en nous.

Makery : Parle-nous du Manifeste des Cybersorcières et du fanzine Cyberwitches ?

L.O.H. : J’ai rédigé le Manifeste des Cybersorcières car les images ne suffisaient plus. Il fallait expliquer ce qui était en jeu. Ce texte invite à penser ensemble différents types d’engagements politiques. Les activistes queer trans-féministes et les sorcières écoféministes ne sont pas forcément geek. A l’inverse, les codeur·euses, les gens par exemple de Labomedia, peuvent être sceptiques quand j’associe magie et technologies. Ce texte est une invitation à penser tout cela ensemble, émancipation technologique, rapport au vivant, spiritualité, voire à pratiquer ensemble. Le zine, lui, a une double mission : faire circuler des références cyberféministes notamment, des choses qui nourrissent ma réflexion, et être le prétexte d’une initiation au Web to print – parce qu’il est produit à l’occasion de workshops. Cela fait cinq ans que je me suis formée au Web to print. C’était la suite logique de l’apprentissage général d’optimisation d’interface graphique que je pratiquais pour le petit, moyen et grand écran. La page A4 est juste un media queries de plus. Ces compétences me donnent de l’autonomie.

Lucile Olympe Haute, Protection Ritual For Beltane (with Waves and Gong), performance le 30 avril 2022 à Kunstverein Langenhagen. © Andre Germar.

Makery : Pouvez-vous aussi nous parler de vos rituels performés ?

L.O.H. : Après Le Manifeste des Cybersorcières et ma découverte de la tradition Reclaiming, j’ai eu envie de me détacher un peu des questions de technologies. Je me suis mise à élaborer des performances sous forme de rituels. Il y a eu un Rituel pour 201 pommes de terre où j’ai écrit un texte qui servait aussi à raconter une histoire de colonisation : comment la pomme de terre est une déesse que l’on finit par donner à manger aux cochons.

Hélène Gugenheim et Lucile Olympe Haute, Terre Commune, installation (terreau universel, marquage à la craie, bougies) avec protocole d’activation, dans l’exposition de Jeune Création En Être à la galerie Thaddaeus Ropac (Pantin) du 12 au 25 septembre 2020. © Charles Duprat.

La curatrice de l’évènement, Hélène Gugenheim (plasticienne et performeuse), et moi avons par la suite réalisé une installation qui s’appelait Terre Commune : un tas de terre contributif dans lequel le public était invité à amener sa propre terre. Le rituel était basé sur un protocole d’activation spécifique, calé sur le calendrier Wicca. Nous étions en plein Covid et nous invitions le public à mettre des choses dans la terre, à cracher dans la terre et à mélanger le tout. Cette terre énergétiquement chargée a été emmenée dans la forêt pour y passer six mois. Au printemps, nous sommes allées la chercher pour y planter des graines.

Eröffnung Ausstellung Technoschamanismus, 8.10.2021

Suite à l’exposition du Manifeste au HMKV de Dortmund pour Technoshamanism  commissariée par Inke Arns, j’ai été invitée au centre d’art de Langenhagen. Là, j’ai réalisé Protection Ritual for Beltane (with Waves and Gong). Beltane se situe entre l’équinoxe de printemps et le solstice d’été, où traditionnellement on se prépare à amener le bétail dans les champs. Pour moi c’était un rituel avec du gong, de la vidéo projetée, du texte lu, quelque chose qui a été écrit pour s’articuler à l’installation sonore alors exposée dans le centre et jouer avec. C’était une invitation à considérer des choses auxquelles on ne prête pas forcément attention, une façon de performer avec toute cette matière symbolique chargée de spiritualité tout en décalant le regard.

Lucile Olympe Haute, Chambre de fermentation ♑︎ invitation à une méditation, installation (culture de kombucha, échantillons de cellulose brutes et travaillées, échelles de boulangerie, radiateur, éclairage LED, boucle sonore 5:10) dans l’exposition à l’espace d’art Les Limbes, Saint-Étienne, du 14 mai au 4 juin 2022. © Lucile Olympe Haute.

Makery : La boucle est bouclée avec votre travail sur le Kombucha qui n’est pas étranger à l’idée du Cyborg…

L.O.H. : J’ai présenté mon travail sur le Kombucha à la Biennale du Design de St Etienne à l’espace d’art Les Limbes. En effet, on revient au Cyborg. Dans cette exposition il y avait le Manifeste, deux vidéos, un gong et du Kombucha vivant et sa cellulose (les Talismans cosmiques). La chambre de fermentation du kombucha était aussi un espace de méditation. Les visiteurs étaient guidés une voix qui les invitait  à se penser en tant qu’être symbiotique avec d’autres formes vivantes, en nous, sur nous, derme, épiderme, muqueuses, les levures et les bactéries de nos intestins, etc. mais aussi, et c’est très important pour moi, se penser en tant qu’être symbiotique avec les technologies que nous utilisons au quotidien, nos profils ou avatars sur différents sites et plateformes, les artefacts électroniques que nous utilisons pour s’y appareiller. Nous sommes cet agrégat symbiotique impropre, labile et hétérogène. 

Lucile Olympe Haute, Talismans cosmiques, installation (disques de cellulose de kombucha séchée, panneaux de LED ; 180×180 cm ; 2022) dans l’exposition Le Cercle des Cybersorcières à l’espace d’art Les Limbes, Saint-Étienne, du 14 mai au 4 juin 2022. © Lucile Olympe Haute.

 

Le site de Lucile Olympe Haute

Maxence Grugier est chroniqueur-en-résidence de Rewilding Cultures, une coopération co-financée par le programme Europe Créative de l’Union Européenne.

Troisième édition du festival Open Source Body : Plus que vivant

Le médialab Makery présente la troisième édition de son festival Open Source Body qui aura lieu du 27 septembre au 22 octobre à la Cité Internationale des arts. Editorial.

Ewen Chardronnet

Dans le roman de science-fiction de Theodore Sturgeon, Les Plus qu’humains (1953), un groupe d’humains aux pouvoirs étranges, comme la télépathie et la téléportation, entre en symbiose pour créer un unique organisme vivant et autonome. Pour Theodore Sturgeon, un être vivant ne résulte pas de la simple addition des propriétés des éléments qui le constituent, mais de l’ensemble des relations entre ceux-ci.

Ce concept de More-Than-Human est aujourd’hui repris par les sciences humaines et sociales pour contrer l’exceptionnalisme de l’humain et ouvrir une voie vers la compréhension des interrelations entre êtres vivants, non-vivants et sociétés humaines.

L’exposition Plus que vivant témoigne des liens entre l’art contemporain, la santé, la recherche biomédicale et l’attention portée à l’autre dans une société post COVID-19. Elle met en évidence la façon dont les artistes se nourrissent des recherches scientifiques dans le domaine de la santé, de la biologie de l’évolution, des biotechnologies et de leurs impacts sur le corps humain, ainsi que des relations de ce dernier avec son environnement.

Ainsi, les artistes Emilia Tikka, Oula A Valkeapää et Leena Valkeapää montrent la co-vulnérabilité des relations entre humains et rennes dans la zone subarctique finlandaise et présentent les effets transformatifs de cette réciprocité sur leur évolution. Maya Minder envisage les humains en tant qu’entités en relation symbiotique avec leur microbiote bactérien et leur environnement. Elle explore le rôle que pourraient jouer les algues dans la transition alimentaire et écologique, ainsi que dans notre évolution future. Clara Jo questionne la recherche sur le Coronavirus et la santé environnementale à l’ère de la mondialisation accélérée. Martin Howse propose des manières d’extraire les minerais rares présents au sein de nos organismes, comme une métaphore de nos sociétés extractivistes. Helena Nikonole et Lucy Ojomoko utilisent le parfum du jasmin pour diagnostiquer la présence d’une maladie, comme une invitation à déstigmatiser les malades.

De la robotique chirurgicale, en passant par la génétique et jusqu’à l’informatique, nous observons aujourd’hui un renforcement des aides technologiques à la pratique médicale, supprimant toujours plus le contact direct entre le médecin et son malade. Dans le champ de la critique féministe, il y a près de 40 ans, la philosophe et primatologue Donna Haraway introduisait le concept de « corps cyborg ». Sa pensée ne cesse d’accompagner les artistes dans leurs recherches sur la technologisation de la reproduction (Shu Lea Cheang), les prothèses et l’augmentation du corps (Adriana Knouf), la robotisation et la télé-chirurgie (Albert García-Alzórriz), ainsi que les relations entre les corps de science-fiction et l’imaginaire militariste (Estelle Benazet Heugenhauser & Cindy Coutant).

Les artistes de l’exposition Plus que vivant identifient la manière dont certains groupes sociaux ou individus peuvent être stigmatisé.e.s ou privé.e.s de leurs droits dans une société normative et validiste. Edna Bonhomme, Nazila Kivi, Jette Hye Jin Mortensen et Luiza Prado redonnent ainsi une nouvelle radicalité à la notion de soins, tout en évoquant la proximité du système techno-médical occidental avec des intérêts puissants.

Ewen Chardronnet & Nataša Petresin-Bachelez

Vernissage le 27 septembre à 19h à la Grande Galerie de la Cité Internationale des Arts avec une performance de Maya Minder et Claudia Stöckli.

Retrouvez l’ensemble du programme du festival ici.

Le festival OPEN SOURCE BODY est une coproduction d’Art2M/Makery/MCD et de la Cité internationale des arts, organisée dans le cadre du programme ART4MED – art meets health and biomedical research co-financé par le programme Europe Créative de l’Union Européenne. 

Make Friends Not Art: Documenta Quinze, les leçons du Sud global

Taring Padi exhibition space full of curious visitors at Hallenbad Ost, Documenta Fifteen. © Ewen Chardronnet

Pour la Documenta, un musée citoyen de 100 jours ouvre ses portes à Kassel, en Allemagne. En 2022, elle a lieu la même année que la Biennale de Venise, avec de nombreux visiteurs venus de l’étranger. Outre l’emballement médiatique, le début du festival a été marqué par un scandale public et une accusation d’antisémitisme envers la curation, ce qui a entraîné par la suite la censure et la régulation de ce gigantesque spectacle. Cette année, la Documenta Quinze a prétendu être différente des éditions précédentes, et après les conséquences, il n’y en aura plus jamais de semblable.

Maya Minder

Dans cette chaleur estivale particulièrement sèche à l’intérieur du no man’s land de l’Allemagne centrale, pendant la haute saison touristique et le vide des vacances d’été, il y a eu beaucoup de débats concernant le commissariat de cette année de la Documenta par le groupe d’artistes ruangrupa – leurs différents réseaux, leur méthode de curation et leurs méthodes artistiques de création. En m’y rendant je suis partie de l’hypothèse que la Documenta de cette année serait différente, car le musée de cent jours, dont la portée mondiale permet de stimuler les marchés de l’art, de créer des tendances, était organisé par la communauté et le groupe ruangrupa originaire de Jakarta, en Indonésie.

Histoire de la Documenta – Comment tout a commencé

La Documenta est une exposition d’art contemporain fondée par l’artiste, professeur et commissaire d’exposition allemand Arnolde Bode après la Seconde Guerre mondiale, en 1955, dans le cadre du Bundesgartenschau (salon fédéral de l’horticulture), qui se tenait à Kassel. Elle reposait sur l’idée de remettre l’Allemagne au goût du jour en matière d’art moderne, en bannissant et en réprouvant l’obscurantisme culturel du nazisme. Ce n’est pas une exposition orientée marché et elle est souvent citée comme le « musée des 100 jours du peuple ». Dès le début, la Documenta a été considérée comme une exposition citoyenne, proposant de nombreux programmes éducatifs et des visites obligatoires pour les écoles et les systèmes éducatifs allemands. Lors de notre visite, nous étions entourés de nombreux groupes de retraités âgés germanophones et de membres du public sans lien avec l’art, si bien que l’événement semblait d’autant plus habité par cet esprit d’exposition citoyenne. Aujourd’hui, la Documenta reste l’une des principales institutions définissant ce que l’art contemporain est censé être. Au moins, elle crée une mémoire collective citoyenne, un équilibre entre les marchés de l’art axés sur le profit, la réception sociétale et l’acceptation au sein de la société.

Taring Padi, panneau représentant l’ancien président de l’Indonésie (1945-1967), Soekarno © Maya Minder

Indonésie – au-delà de Sumatra, Bamigoreng et Bandung

Avec une population totale de 274 millions d’habitants, l’Indonésie est le plus grand archipel du monde, avec 17 000 îles. C’est aussi le pays à la plus grande majorité musulmane et à la plus grande diversité ethnique. Depuis plus de 800 ans, la langue nationale commune, le Bahasa Indonésien, a unifié des milliers d’ethnies distinctes et des centaines de groupes linguistiques. Avec cette pluriversalité, c’est aussi le quatrième pays le plus peuplé du monde. S’appuyant sur des traditions osmaniques, ses différentes religions prônent l’autogestion souveraine, ce qui a favorisé une cohabitation pacifique. L’Indonésie a été exploitée par la Chine, l’Inde, le Portugal, le Japon et en tant que colonie néerlandaise depuis le 16e siècle, jusqu’à ce que le président Soekarno annonce officiellement son indépendance en 1945. L’économie de l’Indonésie repose principalement sur les ressources en pétrole et en gaz naturel, la production textile et l’exploitation minière. Elle est le quatrième exportateur d’huile de palme, de caoutchouc, de café, de thé et d’épices, de riz et de fruits tropicaux ; elle est un acteur principal des routes commerciales depuis l’an 7 de notre ère. L’Indonésie est également le plus grand producteur d’algues marines en aquaculture. L’ancien président indonésien Soekarno a fondé, avec le dirigeant yougoslave Tito, le mouvement des non-alignés lors de la conférence de Bandung en 1955. L’Indonésie abrite également la fleur cadavre, l’orang-outan, le grand oiseau de paradis et le dragon de Komodo.

Documenta Quinze, mur des fondateurs, dessin à la main, 2022 © Maya Minder

Global South et Global West – Comment faire les choses différemment

Cette année, la programmation de la Documenta Quinze affirmait qu’elle représenterait moins d’artistes occidentaux (ou presque aucun) et se concentrerait plutôt sur les artistes du Sud global. L’équipe de curateurs ruangrupa a adopté une approche totalement différente pour organiser cette immense exposition, en utilisant des stratégies de co-curation et de décentralisation, en mettant l’accent sur la localité et en exposant les œuvres d’art dans plus de 30 nouveaux lieux. Conformément au slogan « Comment faire les choses différemment », la Documenta de cette année a été organisée d’une manière qui n’avait jamais existé auparavant. Les mots-clés néologismes apparaissant tout au long de l’exposition et des discussions sur place – Lumbung, Ekosistem, Harvest, Majalis, ruruhaus Interlokal, Gudskul, Fridskul, Meydan – étaient les codes d’entrée. Les visiteurs devaient s’investir dans leur participation, faire l’effort de comprendre les pratiques et les méthodes de signification avant d’entrer dans l’exposition elle-même – par exemple, comprendre pourquoi il y a un dortoir dans la salle principale du Fridericianum et une cuisine derrière.

Ruangrupa a coorganisé la Documenta de manière distributive, en remettant la liste des artistes invités à 13 sous-groupes du lumbung-interlocal, abandonnant ainsi leur rôle central de curateur et de décideur. Ils se sont alliés aux artistes en mettant en place des méthodes communes : au lieu de rédiger des contrats pour les œuvres d’art demandées, ils ont délégué la décision de savoir qui participerait à l’exposition à d’autres groupes d’artistes, qui ont donc lancé leurs propres mini-commissions. Les 150 artistes initiaux se sont transformés en une myriade de 1 500 artistes participants, perdant ainsi toute notion de contrôle à l’échelle humaine. L’un des objectifs de ce commissariat était de penser au-delà de la durée de l’exposition, en termes de développement d’une méthode durable, non seulement pour être exploités eux-mêmes en tant que prestataires de services, mais aussi pour se demander ce qu’il resterait de la Documenta Quinze après le retour des gens chez eux.

Additional thoughts du collectif ruangrupa, croquis et carte mentale, 2022 © ruangrupa

À propos des processus Lumbung – et comment devenir un hôte dans un pays étranger

Pour ses parcours initiaux, la Documenta a accueilli de nombreuses réunions zoom auxquelles on pouvait se joindre à l’avance, dont le but était de distribuer et d’activer les réseaux d’artistes afin de créer des alliés et des partenaires dans la co-curation et les méthodes partagées. Comment faire les choses différemment – cela s’est manifesté par le fait que la Documenta Quinze s’est transformée en organisation de bas en haut plutôt que de haut en bas. Ses réseaux provenaient de Kassel, d’Indonésie, d’Amsterdam, des Pays-Bas, du Mexique, du Sri Lanka, de Jérusalem, du Danemark… et de beaucoup, beaucoup d’autres régions représentées par un vaste réseau activé autour du globe. Le mot-clé Lumbung fait référence en Bahasa indonésien à une grange à riz, un bâtiment agraire vernaculaire, où une communauté villageoise stocke le surplus de sa récolte pour le gérer collectivement, comme un moyen d’affronter un avenir imprévisible avec des atouts.

Au cœur de la Documenta de cette année se trouvait l’aspect communautaire, la démocratie de base, les assemblées en tant que processus de construction de réseaux d’un système indépendant travaillant entièrement en dehors du modus operandi d’une institution artistique et rendant ces structures visibles. Les modèles sociétaux étaient manifestement vécus principalement à travers la mentalité méridionale de partage et de vie des arts dans des collectifs : apprendre ensemble, construire une confiance basée sur des amitiés, des pots communs et des négociations collectives pour la distribution des fonds, la transparence. Les nombreuses assemblées et réunions qui maintiennent un écosystème en vie, renforcent les communautés existantes, refusent d’être exploitées par les agendas institutionnels européens, sérendipité et synchronicité, devenir sauvage – tout cela était une manifestation de la vie grégaire des collectifs d’art qui travaillent en dehors des structures institutionnelles et des marchés de l’art. Plus on est de fous, plus on rit ! Cette année, la Documenta semblait intrinsèquement orientée vers ces points de vue extérieurs. Qu’est-ce qu’un atelier de tempeh, le skateboard et le cinéma DIY ont à voir avec le grand art ? La participation par activation est une voie possible, et ces structures sont devenues inévitablement visibles, du moins on pouvait le sentir. Les choses sont différentes ici.

Skateboard et cinéma DIY à la Documenta Halle. © Ewen Chardronnet
Dessin de Danielle Fitria Praptono, 2020.

Nhà Sàn Collective – Cultivez votre propre jardin

Le jardin de l’immigration vietnamienne, comme les gens l’ont appelé, est situé dans la Werner Hilpert-Strasse 22, un lieu culturel des années 1980 à Kassel, célèbre pour ses concerts, son club, ses studios et son bar, où l’on peut lire en énormes lettres de néon au-dessus du bâtiment « Humus and Humans ». Outre la participation du collectif palestinien, un groupe de Marrakech était également présent. Tout au bout du lieu se trouvait un jardin secret, cultivé à partir de plants donnés et apportés par des migrants vietnamiens, travaillant souvent dans le secteur des services, comme dans les restaurants vietnamiens. Ces plantes n’étaient pas destinées à la consommation culinaire, mais à la culture de graines à redistribuer aux gens en tant que banques de semences. Très souvent, les migrants vietnamiens venaient au jardin pour des pique-niques privés avec leurs familles et leurs amis, comme s’il s’agissait de leur propre jardin privé ; ces graines ne sont pas destinées à la commercialisation mais à des rassemblements intimes et au partage. Couplée au double sens de plantes migrantes et à ses synonymes péjoratifs de néophytes, invasives et migratoires, cette œuvre affichait directement sa teneur politique, aussi douce que le geste de planter des graines et d’apprivoiser des pousses, pleine d’espoir et de beauté pour le dynamisme de la biologie elle-même – la vie faisant pousser des plantes.

Selon le collectif d’artistes invité, ils ont mis en place une maison queer et ont invité 30 autres artistes qui sont venus donner des ateliers et des lectures sur des histoires liées à l’alimentation et à l’agriculture. Pour évoquer le projet de logement caché « uhuh », 2022, il s’agissait d’un projet consacré à la communauté LGBT qui s’est manifesté sous la forme d’une maison d’accueil queer initiée par Dinh Thao Linh, Dinh Nhung, Nguyen Quoc Than et le collectif BaBauAir, avec un sauna, offrant des coupes de cheveux, du vin fait maison, de la nourriture et accueillant des discussions, l’écriture de poèmes et d’autres pratiques multidisciplinaires. Les questions des LGBT et du féminisme intersectionnel en Asie sont encore des sujets occultés. Les médias occidentaux ont tendance à minimiser les conflits liés aux soulèvements politiques locaux dans ces régions sur les lieux du Covid-19 (Thai-protests 20-21). L’externalisation de « uhuh » a été aussi silencieuse que ces mouvements étaient silencieux.

Le jardin de l’immigration vietnamienne du collectif Nhà Sàn en fleurs au site WH22 de Documenta Quinze. © Maya Minder
Les graines du jardin migratoire. © Ewen Chardronnet
Cuisine dans un projet de logement “uhuh”. © Maya Minder

Britto Arts Trust – Matières à réflexion

Un autre projet de cuisine consacré au jardinage, à l’agriculture, à la permaculture et à l’alimentation s’est manifesté à côté de la Documenta Halle par le collectif artistique bangladais Britto Arts Trust. Une cuisine ouverte avec un petit porche et une splendide architecture de jardin construite uniquement avec des matériaux vernaculaires, des formes en bambou, des boîtes remplies de terre, des plantes comestibles poussant partout et des tunnels donnant de l’ombre pour les plantes et les humains… tout cela constituait un impressionnant pavillon de jardin. Cette pièce a pris vie grâce à des initiatives de cuisine quotidiennes répondant à l’appel ouvert à cuisiner par et pour le public. Tout le monde pouvait s’inscrire en contactant simplement le collectif, sans aucun processus de sélection. Chaque jour, une cinquantaine de plats sont servis gratuitement, plus ou moins à l’heure du déjeuner, en fonction de la ponctualité des chefs qui se succèdent. Pour nourrir les bouches de nombreux visiteurs passant au hasard, la nourriture au centre de cette œuvre était aussi attrayante et séduisante qu’un repas cuisiné à la maison.

Britto Arts Trust, architecture de jardin vernaculaire sous la Documenta Halle. © Maya Minder
Cuisine en commun. © Ewen Chardronnet
Appel ouvert pour cuisiner ensemble par Britto Arts Trust, Documenta Quinze. © Maya Minder

Archiving Matter – Archive de l’Art Asiatique

Asian Art Archive (AAA) a été fondé à Hong Kong au début du siècle pour combler un vide résultant de l’absence d’organisations documentant l’essor rapide de l’art contemporain en Asie. Depuis lors, elle est motivée par la conviction que l’art doit être préservé non seulement en tant qu’artefact mais aussi – et peut-être surtout – en tant que connaissance. L’AAA s’est fixé pour tâche de collecter et de partager ces connaissances, ce qui constitue le cœur de ses activités. Ce faisant, elle est devenue l’un des principaux dépositaires de documents primordiaux et secondaires sur l’art récent de la région. Tissant ensemble des documents d’archives des Collections AAA et des œuvres d’art prêtées, cette présentation fait un zoom sur trois groupes de collectifs d’artistes engagés dans la documentation des cultures vernaculaires à travers l’Asie : les artistes liés à la Faculté des Beaux-Arts de Vadodara, en Inde, qui ont participé au mouvement Living Traditions dans l’Inde postcoloniale ; Womanifesto, un collectif d’art féministe et le programme biennal en Thaïlande, le plus actif de 1997 à 2008 ; et le réseau de festivals d’art performance qui a fleuri à travers l’Asie de l’Est et du Sud-Est à partir des années 1990. Ces histoires récentes entrelacées, telles que racontées par la section des archives d’art de Sasia, sont un témoignage actif de l’éthique collective à la base de l’art contemporain dans toute la région, et de son engagement avec le quotidien local.

Womanifesto Workshop 2001. The Womanifesto Archive, Asia Art Archive Collection. © Yin Xiuzhen

Jatiwangi art Factory – Le miroir de la ruralité et de l’urbanité reflète le déséquilibre de l’histoire locale en Europe.

Lorsque la réforme de l’Indonésie a eu lieu en 1998 après une dictature de 30 ans du président Suharto, de nombreuses structures villageoises construites sur la gouvernance et la souveraineté pendant le mouvement des non-alignés avaient décliné. Dans ce contexte, la Jatiwangi art Factory, connue comme le plus ancien lieu de résidence d’artistes en Indonésie et une ancienne fabrique de tuiles d’argile, vise à restaurer la dignité et la résilience des villages ruraux en soulignant la propriété culturelle de la communauté sur la terre. Se positionnant comme une partie de la communauté villageoise rurale, Jatiwangi tente de refonder l’identité locale en explorant les potentialités créatives. Les stratégies locales sur les propriétés, les ressources et les processus créatifs fournissent la base matérielle pour développer des stratégies et des idées collectives pour faire face aux problèmes contemporains urgents et à la divergence entre l’urbanité et la campagne. Jatiwangi a exposé un vaste projet avec diverses contributions. La matérialité des briques, des tuiles et des symboles ruraux était omniprésente, des vidéos de festivals de musique et de manifestations musicales dans l’espace public remplissaient la Hübner Areal. Pour la première fois, la Documenta a ouvert ses portes à l’est de la rivière Fulda, dans la zone industrielle de la ville. La Hübner Areal est située à côté de la grande usine de briques abandonnée de l’Alte Salzmann Fabrik, qui, en raison d’une mauvaise gestion, est vide depuis plus d’une décennie. Autrefois utilisée temporairement par des créatifs, sa judicature se bat pour la propriété et les lois de protection du patrimoine.

« Rampak Genteng » installation’s brickstones, Jatiwangi art Factory. © Maya Minder

“Rampak Genteng” avec le membre du Lumbung Jatiwangi art Factory:

Alte Salzmann Fabrik – Le squat, c’est tellement années 90 !

L’ironie de cette situation est qu’en sortant de l’exposition à la Hubnerstrasse, on a une vue imprenable sur ce bâtiment historique abandonné en briques, et sa correspondance matérielle avec la Jatiwangi art Factory devient évidente. D’un côté, une histoire d’investissement raté, où des procès non réglés concernant la propriété et la politique (corrompue ?) en matière de patrimoine historique ont conduit au fait que les acteurs culturels, les artistes, les musiciens et la population locale ont été renvoyés de l’usine Salzmann il y a de nombreuses années. Aujourd’hui, le bâtiment vide est laissé à l’abandon, perdu dans son dysfonctionnement. Au bout de dix ans, le bâtiment à valeur historique s’est considérablement détérioré, avec des arbres qui poussent à travers les murs, de l’eau qui s’infiltre par les toits et des fenêtres cassées partout. Voir la structure du bâtiment pourrir, après avoir quitté l’exposition vibrante de Hübner Areal, crée de fortes contradictions avec notre politique occidentale dysfonctionnelle concernant la réutilisation temporaire de bâtiments par le secteur créatif. Au lieu de réutiliser activement des structures abandonnées, des personnes pour la plupart extérieures au système du marché de l’art mais contribuant activement à la culture locale ont été contraintes de partir. Contrairement au projet Trampoline House présenté à Hübner Areal, ce bâtiment évoque le vide, le dysfonctionnement et la léthargie.

Alte Salzmann Fabrik en face de Hubnerareal. © Maya Minder

Comment Nongkrong est probablement la meilleure chose en Indonésie.

Gudskul est un collectif ancré à Jakarta, en Indonésie, qui soutient le rôle de l’espace artistique alternatif en tant que lieu de rassemblement collectif et visionnaire. C’est un espace partagé conçu pour consolider les ressources intellectuelles et créatives. Ses membres sont de nombreux collectifs de toute l’Indonésie ; ses membres fondateurs sont ruangrupa, Serrum et Gafris Huru Hara, s’étendant également à d’autres comme Lifepatch à Yogyakarta. Gudskul fait partie de l’écosystème translocal international Arts Collaboratory, comprenant principalement des groupes organisés collectifs et démocratiques du Sud global, partageant un réseau multilatéral autour des hémisphères. Le terme Nongkrong – traîner ensemble – dérive de ce collectif, et leur mode de travail est inhérent à ce processus. Le terme lui-même a suscité beaucoup de remous dans la presse allemande (article de la FAZ), principalement de la part de journalistes de droite conservateurs qui ont pris la traduction de « Nongkrong » beaucoup trop littéralement. Le mot allemand « hanging out », abhängen, connote souvent la notion d’inutile, d’improductif et de perte de temps. Il montre souvent la différence significative entre les mentalités du sud et du nord, où la qualité est souvent validée par l’efficacité et la productivité, rabaissant ceux qui perdent leur temps en ne « faisant rien ».

Joseph Beuys: Büro der Organisation für direkte Demokratie durch Volksambstimung. Documenta 5 (1972) Documenta archiv, © Brigitte Hellgoth

Gudkitchen et Fridskul – Créer de nouveaux alliés

La cuisine Gudskul, débordante d’énergie, était un lieu de pratique où, chaque jour, les gens donnaient des ateliers et des spectacles de cuisine qui culminaient par des repas en commun, et des soirées qui explosaient en karaoké – une force de libération après deux ans de restrictions Covid pour redonner aux gens leur voix et leur mélodie. Gudkitchen, ainsi que le dortoir caché à l’intérieur du Fridericianum, est un exemple de la forme commune, collective et co-habitationnelle en Indonésie, où le privé et le public coexistent dans le « même » espace. Il évoque de nouvelles façons d’habiter, de vivre ensemble dans un espace mutualisé, où les gens partagent un logement commun. Fridskul a accueilli des activités quotidiennes à l’intérieur du Fridericianum, rassemblant les humains au centre de l’œuvre d’art et les rendant visibles. C’était aussi l’occasion pour de nombreux étudiants externes d’universités ou d’écoles supérieures de vivre collectivement l’expérience de la Documenta Quinze par une participation active. En ce qui concerne les critiques sévères sur la nature de l’art qui s’y trouve, il convient de rappeler la Documenta 6, lorsque Joseph Beuys a créé un espace de réunion dans le même but, ce qui a été considéré comme brillant et authentique, une action d’une figure éminente des marchés de l’art.

Pendant ce temps, derrière le rideau, les artistes de la Documenta de cette année ont été soumis à une vague de réglementations discriminatoires en matière de visas – un sujet qui n’est pas sans précédent, comme lorsque Beuys a organisé ses « Sculptures sociales » sous la forme de la Free International University. Les discussions engagées par les artistes tentant de prolonger leur visa afin d’explorer davantage l’Europe après leur présence 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 et leurs quarts de travail à Kassel se sont soldées par un silence amer, ils ont ressenti la peur et les obstacles liés au fait de rester à l’intérieur de l’espace Schengen de l’Europe.

Les activités quotidiennes de Gudskul ont été le cœur (non) officiel de la Documenta Quinze, le Fridericanium de cette année rappelant affectueusement un foyer ou un squat traditionnel. Comme le dit le slogan, cuisiner ensemble pour rester ensemble. De nombreux nouveaux partenariats internationaux fondés sur la mutualité et l’amitié se sont noués derrière les casseroles et pendant les chants nocturnes. Et au moins une chose est devenue évidente : à la Documenta Quinze, les choses ont été faites différemment.

La GudKitchen derrière le Fridericanium © Ewen Chardronnet
Bannière Taring Padi, accrochée devant le lieu d’exposition Hallenbad Ost de la Documenta Quinze. © Maya Minder

Autres références sur l’accusation et ses contre-déclarations par divers collectifs d’art et artistes sur les incidents de cette année lors de la Documenta Quinze :

Lettre ouverte de la communauté Lumbung en réaction à l’accusation d’antisémitisme. « Censorship must be refused: Letter from Lumbung Community »: https://www.e-flux.com/notes/481665/censorship-must-be-refused-letter-from-lumbung-community

Du « collectif juif de Sao Paulo » : Les fausses rumeurs du Frankfurter Allgemeine Zeitung sur l’antisémitisme de la Documenta. Casa do Povo https://www.e-flux.com/notes/480764/from-a-so-paulo-jewish-collective-frankfurter-allgemeine-zeitung-s-false-rumors-about-documenta-and-antisemitism

Une revue feuilleton du Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) sur « Le scandale de l’antisémitisme à la Documenta Fifteen », par Niklas Maak (article payant): https://www.faz.net/aktuell/feuilleton/debatten/documenta-fifteen-trotz-antisemitismus-skandal-weiterfeiern-18157000.html

« Who is Anti-semitic? » L’artiste Franco « Bifo » Berardi de Documenta XIV, qui a déjà été accusé d’être antisémite, a publié une lettre ouverte sur e-flux Notes : https://www.e-flux.com/notes/481192/who-is-anti-semitic

Article de presse sur l’accusation d’antisémitisme par un journal suisse (en Bahasa Indonésien): https://www.woz.ch/documenta/sebuah-konstruksi-kolonial

Entretien entre ruangrupa et Adam Scymczyk, commissaire de la Documenta XIV : https://www.youtube.com/watch?v=_xjhv9eyeyE&ab_channel=SummeracademyAT

L’iconique Make Friends Not Art de la méthodologie Lumbung.

La Documenta Quinze se termine le 25 septembre 2022.

Chaine Youtube de la Documenta Quinze

Plongée sonore au coeur de PIFcamp

Julien Bellanger écoute le son des arbres. © Elsa Ferreira

Du 31 juillet au 6 août, PIFcamp 8ème édition, un camp d’été pour hackers, makers, artistes et autres techno-explorateurs, a pris place au cœur des montagnes slovènes. Julien Bellanger, Co-fondateur de l’association Ping à Nantes et chargé de développement chez Radio Jet FM, s’y est rendu. Pour Makery, il a capté les ambiances sonores de cet événement particulier.

Elsa Ferreira

Habitué des summer camps — il a longtemps co-organisé le Summerlab de Ping — Julien Bellanger connait l’obsession de l’archivage. A un corpus déjà riche — les organisateurs de PIFcamp prennent le soin de documenter le camp de manière visuelle, textuelle et même par vidéo — Julien ajoute le son, « la partie pauvre de la documentation », estime-t-il.

Dans les deux premiers podcasts (en anglais), Julien Bellanger nous entraine à travers les échanges, ateliers, shows, sons électroniques et naturels, qui ont rythmé le camp. Une intense semaine condensée en 10 minutes et une heure, sorte de field recording où l’on navigue sans attache, comme un participant. « Il y a beaucoup d’ateliers. Souvent on rate des choses, parfois on part avant la fin, d’autres fois on s’accroche », décrit Julien de ce mouvement.


Dans le podcast 3, on met en marche le mode shuffle de l’enregistreur de Julien Bellanger, via le logiciel Puredata. Une exploration aléatoire et exploratoire.

On finit sur l’atelier de Bernhard Rasinger sur la fréquence 50Hz, voltage répandu au son reconnaissable. L’occasion de revoir les bases de sécurité lorsqu’il s’agit d’électricité. 

Retrouvez Julien Bellanger les dimanches matin de 10h à midi sur Jet FM, 91.2FM en Loire-Atlantique, pour une émission sur la recherche-création, et sur p-node le lundi soir à 22h.

Retrouvez notre reportage à PIFcamp 2022 et les présentations des participants (parties 1 et 2)

PIFcamp fait partie du réseau Feral Labs et de la coopération Rewilding Cultures co-financée par le programme Europe Créative de l’Union Européenne.

More-Than-Planet, télédétection et habitabilité

L'observatoire de Leyde. © Annick Bureaud

L’exposition More-Than-Planet, qui inaugure un programme qui se déploiera sur trois ans, se tient à l’ancien Observatoire de Leyde (Pays-Bas) jusqu’au 31 décembre 2022. Chronique.

Annick Bureaud

L’été 2022 aura été rythmé d’un côté par les images du télescope spatial James Webb — regard vers l’infini des étoiles — et de l’autre par des images satellitaires de feux de forêts ou de suivi de la route d’un cargo emblématique chargé de céréales à travers la mer noire — observation de la Terre. Entre les deux, entre le « star gazing » et le « remote sensing », un des enjeux est l’habitabilité, celle de notre planète, celle potentielle d’autres planètes, celle du cosmos avec la quête de traces de vie. Quêtes de la connaissance et de la survie s’entrelacent.

Comment décrire et portraiturer une planète ? Par sa géologie, sa place au sein d’une galaxie, sa biosphère, ses ressources, ses infrastructures, son atmosphère, et bien d’autres approches encore. Quels sont les imaginaires à l’œuvre ? Scientifiques, mythologiques, poétiques, d’exploration et de conquête, d’exploitation, voire même irrationnels et complotistes tels les adeptes de la Terre Plate, et bien d’autres encore.

Embrassant la complexité, le projet More-Than-Planet entend réunir dans un mouvement dialectique ce que l’on oppose parfois : le désir d’espace extra-terrestre et la prise en compte de la Terre comme système vivant global. C’est par le premier qu’il examine le second et inversement, dans une compréhension-appréhension de la Terre par l’Espace et de l’Espace par notre planète.

Dans un geste symbolique, peut-être involontaire, sa première exposition au titre éponyme s’est ouverte le 1er juillet et se tient jusqu’au 31 décembre à Leyde, dans le plus vieil observatoire universitaire en fonction au monde, établi en 1633 et situé dans l’Hortus Botanicus, le plus ancien jardin botanique des Pays-Bas, créé en 1590, deux institutions qui ont vu parmi les plus illustres savants de leur discipline respective et l’évolution des connaissances, des croyances et des perspectives au fil des siècles.

La manière dont nous dressons le portrait de notre planète est cruciale au regard des enjeux terrestres et spatiaux actuels et aux réponses que nous y apportons, objets de confrontations de pouvoir, d’idéologies et de représentations. Miha Tursič et Waag FutureLab d’Amsterdam, commissaires de cette exposition, ont choisi de mettre l’accent sur la télédétection (remote sensing) et la téléprésence, une observation planétaire à distance et une perception médiatisée et augmentée par les technologies spatiales. Les cinq œuvres présentées sont des installations écraniques. Trois d’entre elles appartiennent à ce que l’on peut qualifier de pratique artistique engagée et militante.

Zone sensible

C’est certes un cliché que d’énoncer que la Terre est d’abord un ensemble de mers et d’océans. Il n’en est pas moins vrai que leur rôle dans le système planétaire et l’impact que le changement climatique a sur eux ne nous est que faiblement perceptible. Mer et Terre sont liées. Sensible Zone par Territorial Agency porte sur cette fine bande — de moins 200 à plus 200 mètres — où l’eau et la terre se joignent, zone fragile et sensible à la moindre perturbation. À partir de multiples données scientifiques, Territorial Agency a créé une installation composée d’un ensemble d’écrans verticaux qui déroulent diverses visualisations dynamiques de l’état des lieux de catastrophes annoncées. Cette œuvre à l’esthétique glacée et séduisante reste néanmoins un peu difficile à comprendre sans explication complémentaire extérieure.

Traces de l’anthropocène dans l’Océan Pacifique : données sur la pêche et le transbordement près du parc marin de Nazca-Desventuradas, au large des côtes du Chili. © Territorial Agency

Asunder de Tega Brain, Bengt Sjölén et Julian Oliver est en quelque sorte le pendant de Sensible Zone ou son étape suivante. Quelles solutions pour atténuer l’ampleur du changement climatique ? Demander l’aide d’une IA. Une dose d’images satellites, un simulateur climatique, des techniques de Machine Learning pour la production d’images : le résultat donne des scénarii fictionnels, permettant théoriquement des réponses adaptées qui sont, en réalité, largement absurdes et impraticables. L’esthétique technophile et savante d’Asunder piège le spectateur qui ne lui prêterait qu’une attention superficielle, un peu comme les experts et les promoteurs d’un salut par une technologie non encore inventée.

Asunder, de Tega Brain, Bengt Sjölén et Julian Oliver © Annick Bureaud

Qu’est-ce qui permet de distinguer une œuvre à caractère artistique d’un documentaire utilisé pour un procès dans un tribunal ? Rien, en ce qui concerne If toxic air is a monument to slavery, how do we take it down?. L’essai vidéo de Forensic Architecture présente d’indéniables qualités d’écriture visuelle, dépassant ce qui peut apparaître parfois comme une fascination pour les images scientifiques des projets précédents. Tissant ce que voit et capte l’œil humain aux images instrumentales et aux témoignages des personnes concernées, il remet de l’humain et du vivant au centre. Les humains victimes et ceux responsables autrefois de l’esclavage et aujourd’hui d’une pollution chimique industrielle : en Louisiane, le long du fleuve Mississippi, sur un territoire d’anciennes plantations de cannes à sucre se construit désormais un ensemble d’usines pétrochimiques rendant l’air de la zone un des plus toxiques des États-Unis.

If toxic air is a monument to slavery, how can we take it down?, trailer (en anglais):

 

Des sables du Koweït à ceux de Mars

Les deux autres œuvres qui composent l’exposition, si elles utilisent ou font référence à des technologies spatiales, sont dans un autre registre que celui d’une approche éco-politique directe. Les deux incluent également des objets tangibles au côté des vidéos.

Notre cher GPS, qui nous aide à retrouver notre chemin dans les rues tortueuses de Venise et d’ailleurs, est aussi un instrument utile à la guerre. A Space War Monument a été créé par Dani Ploeger pour le Pavillon du Koweït à la Biennale d’Architecture de Venise en commémoration du trentième anniversaire de la fin de la première Guerre du Golfe (1990-91), qualifiée de « Première Guerre Spatiale », lors de laquelle cette technologie fut largement utilisée. Ploeger y confronte l’image de cette « guerre technologique » quasi abstraite à une réalité du terrain nettement moins aseptisée. Il a ainsi créé une œuvre de land art, un carré de 100 mètres de côté dans le sable, avec un bulldozer équipé d’un GPS, monument éphémère qui tente d’effacer les traces des morts, des mines et des armes. Une très courte vidéo documente la construction de la pièce. Mais est-on bien sûr de ce que montre réellement l’image ? Énoncé comme étant dans le désert koweïtien, ce Monument fut en fait réalisé sur une plage européenne. Bien réelles, en revanche, sont les traces tangibles, ces deux petits carrés encadrés au mur. L’un est fait avec le sable prélevé sur ce qui fut le champ de bataille au Koweït, l’autre avec une feuille d’or. Ces objets, presque insignifiants au regard de l’imposante machinerie technologique et guerrière, se révèlent comme de contemporains monuments aux morts.

Dani Ploeger avec un bulldozer Caterpillar D6 contrôlé par GPS. DR Space War Monument
© Annick Bureaud
© Annick Bureaud

Sur Terre, on peut toujours aller vérifier. Du moins le pense t-on avec ce sentiment de connaître les moindres recoins de la planète avec le flot de photos, d’illustrations, de modélisations et de représentations dans lequel nous baignons. Mais sur Mars ? Sur Mars nous devons nous en remettre à une perception médiatisée qui à la fois nous ampute en nous réduisant à un œil et nous augmente par le spectre que couvrent les instruments. C’est à ce voyage que nous convie Minna Långström avec la magnifique et magistrale installation Photons from Mars.

Photons of Mars, Minna Långström, 2019. © Annick Bureaud

Sur trois grands écrans disposés en triptyque, elle juxtapose des images de Mars, celles prises depuis les rovers dans le spectre du visible humain par les caméras haute définition et celles issues des multiples instruments scientifiques embarqués à des images du centre de contrôle et du poste de pilotage des rovers, avec des allusions à ces images de fictions qui ont nourries notre imaginaire. Ces trois simples écrans côte à côte sont plus pertinents que n’importe quel dispositif de réalité virtuelle : on est sur Mars. Ce petit coin de la planète nous devient aussi familier qu’aux pilotes des rovers ou aux scientifiques qui le scrutent et l’analysent jour après jour. Comme eux, nous habitons les corps de substitution et les machines de vision des rovers, nous sommes téléprésents sur Mars. Les similitudes entre la Terre et Mars favorisent sans doute cette sensation mais c’est bien l’écriture visuelle de l’artiste, la force de la poésie et de l’étrangeté qui, paradoxalement, fait que la planète acquiert une réelle densité.

Rocher martien ”Jake Matijevic”, Photons from Mars, Minna Långström © Annick Bureaud

Photons from Mars est accompagnée d’une sculpture, celle du rocher martien surnommé ”Jake Matijevic” en hommage à l’ingénieur et mathématicien ayant joué un rôle important dans la création du rover Curiosity et décédé quelques jours avant son atterrissage sur Mars. Située dans une vitrine opposée à l’installation vidéo, elle apparaît tel un objet du passé dans un musée, que nous reconnaissons, sans le connaître vraiment. Notre responsabilité vis-à-vis de la Planète Mars est désormais engagée. Qu’en ferons-nous ?

Depuis B612, nous savons que l’habitabilité des corps célestes n’est pas chose aisée et que ceux-ci peuvent être fragiles. Nous n’avons pas de planète B et débattons pour savoir si c’est souhaitable. Ce dont nous sommes sûrs c’est qu’il est indispensable de reconsidérer la multiplicité des imaginaires environnementaux à l’aune de la planète considérée comme un tout conceptuel.

L’exposition More-Than-Planet est visible à l’Observatoire de Leyde jusqu’au 31 décembre 2022.

More-Than-Planet (2022-2025) est un projet collectif international entre Stichting Waag Society (NL), Zavod Projekt Atol (SI), Ars Electronica (AT), ART2M/Makery (FR), Northern Photographic Centre (FI) et Leonardo/Olats (FR), co-financé par le programme Europe Créative de l’Union Européenne.

Faire ensemble à Manzat, au cœur des Volcans d’Auvergne

Atelier avec la makeuse mexicaine Laura Valadez à Makers des Montagnes. DR.

Du 8 au 13 Août, l’association Makers des Montagnes a ouvert ses portes pour la troisième année consécutive. Une semaine qui a rassemblé vingt hackers-makers au côté des membres actifs de l’association Vulca. Alexandre Rousselet nous résume la semaine pour le Tour des labs.

Alexandre Rousselet

Correspondance,

Chez Makers des Montagnes, chaque matin se lance sur une musique de fond qui raisonne dans l’ensemble du lieu. La plupart des participants dorment encore et se réveillent doucement. A 8h l’un d’entre eux se dévoue pour aller chercher le pain et quelques viennoiseries dans le village pour le petit déjeuner. Puis petit à petit, les résidents se lèvent et déjeunent, à leur rythme, avant de commencer la journée ensemble à 10h.

Paco du Hackerspace Castellón est déjà venu 3 fois, il raconte : « Ce que j’aime chaque année, c’est le programme complet, diversifié, enrichissant et toujours surprenant, incluant un savant mix : d’ateliers entre participants durant lesquels on monte en compétence ; d’ateliers ouverts au grand public autour desquelles nous initions la population locale aux machines, outils et autre savoir de base du maker ; d’ateliers à destination du développement de l’association comme par exemple la création du site internet, fabrication de la signalétique du lieu, domotisation de l’espace ou encore la rénovation des bâtiments ; un repair’café (appelé We_Repair) événement central de la semaine auquel on peut aider les habitants à réparer leurs objets défaillants du quotidien. (voir un post sur instagram) ; et enfin chaque jour, un peu de tourisme. Cette région d’Auvergne est magnifique. Des lacs de montagne, des rivières, des volcans. Chaque année je reviens et je découvre encore de nouveaux endroits magiques. »

Paco – Hackerspace Castellón – Répare un piano durant le Repair’Café. DR.

A Manzat, la semaine est rythmée par l’église du village qui sonne toutes les heures juste en face de l’association. La cadence est aussi donnée par le son d’une corne de taureau que les participants aiment utiliser pour sonner le rassemblement des repas ou avant d’aller faire une sortie ensemble.

Makers locaux et internationaux en apprentissage de pairs à pairs

Au total vingt makers internationaux ont intégré la communauté Makers des Montagnes pour une semaine. Une dizaine de nationalités ont partagé leur culture, connaissance et langues dans une ambiance bienveillante et enrichissante. Les makers locaux sont invités à passer la semaine à Manzat, aux côtés des makers internationaux. Mais l’inverse est aussi possible avec des visites organisées dans les ateliers des artisans locaux.

Une grande diversité d’ateliers rythme en effet la semaine. De niveau débutant qu’on pourrait appeler initiation en allant à des ateliers plus poussés voir carrément pro. C’est d’ailleurs « le » critère de sélection principale pour participer à cette semaine. Il faut en effet proposer au moins un atelier à mener durant la semaine au bénéfice des autres participants ou d’un plus large public.

« Avec 12 nationalités présentes sur la semaine, la langue n’est parfois pas la même, mais les bilingues sont là pour aider, faciliter les échanges et la coopération précise Elodie, étudiante franco-irlandaise vivant dans le village. De plus, le fait de faire des projets ensemble durant la semaine facilite le rapprochement malgré la barrière de la langue. »

Nous n’aurons pas la possibilité de tous les détailler mais citons en quelques-uns qui nous ont marqué !

Initiation à la forge avec Corentin Blanc

Une enclume se dresse dans la cour intérieure de l’association, entre le makerspace et les résidences. Elle nous invite à faire chauffer la forge pour fondre un peu de métal et ce marteau qui nous tend les bras. « C’est là que sera construit l’atelier métal d’ici 2 ans nous dit Corentin, et cette forge artisanale c’est la mienne. J’en ai fait don à l’association, car chez moi, je ne peux pas l’utiliser. C’est pourquoi régulièrement, je viens animer des ateliers autour de ma passion. »

Corentin, ingénieur en forgerie, habitant à Clermont-Ferrand et travaillant à La Clayette, est membre actif de l’association Makers des Montagnes. DR.

Découverte de la Réalité Virtuelle avec Ruben Sanchez Hernandez

Ruben, originaire du fablab de Santander, était probablement le plus attendu cette semaine par les habitants du village. En effet, son atelier « réalité virtuelle » n’a pas désempli. Installé dans une des vieilles granges en rénovation qui accueillera prochainement des makers en résidence, il a installé ses capteurs dans les coins de la pièce et l’aventure peut commencer entre les pierres de Volvic apparentes et les vieilles poutres en bois qui restent à poncer. Françoise, une habitante du village, témoigne : « L’atelier de Ruben est vraiment pertinent. C’est accessible à tous et c’est intergénérationnel. Avec mon petit fils nous avons pris plaisir à découvrir cette technologie. Nous avons découvert des pays tout en restant à Manzat, nous avons aussi peint et sculpté des œuvres sans nous déplacer ou sans matériel nécessaire. Il parait même qu’on peut passer de la réalité virtuelle à l’impression 3D ce qui excite beaucoup mon petit-fils. »

Atelier réalité virtuelle. DR.

Ruben nous explique que ce genre de machine favorise grandement l’inclusion numérique pour les habitants et ouvre de nouvelles perspectives à la vulgarisation scientifique, géographique, historique. C’est un atelier qu’il pratique beaucoup en Espagne et il est heureux de faire découvrir ce genre d’approche à Manzat. « Au regard du succès de cette expérience, l’association Makers des Montagne va s’équiper de ce genre de technologie à terme », explique Axel, secrétaire de l’association, la diversité des scénarios et univers pédagogiques à la fois pour les enfants mais aussi pour les plus âgés est infinie. Et des passerelles sont à faire en lien avec les autres machines du lieu. »

Atelier électronique et domotique avec Hans-Peter du Fablab Danmark

Les charpentes et les toitures ont connu un petit coup de neuf visiblement, le sol est lui aussi neuf (et encore brut), les câbles électriques pendent un peu partout et les tuyaux d’évacuation sont encore à raccorder pour certains. Les huisseries (à peine) toutes installées. On s’en bien qu’on est encore dans les travaux mais ce n’est pas sans compter Hans Peter qui a une semaine pour mieux connecter ce « futur » lieu avec ses utilisateurs. Il fait équipe avec Emma Zamora (ingénieur electro-mécanique Michelin) et Paco (Hackerspace Castellón).

Ensemble, ils ont travaillé toute la semaine sur la mise en place d’un système de contrôle des lumières LED du makerspace, d’ouverture de porte automatisé, de contrôle des machines le tout autour d’un serveur fraichement installé et piloté par téléphone. Emma Zamora témoigne : « Dans l’association je suis la seule à comprendre tout ce qui tourne autour de la domotique et de l’électronique. C’est pas facile d’être seule à ‘parler’ ce langage technique. Alors que là, avec Paco et Hans-Peter, on était sur la même longueur d’onde. »

Atelier Precious Plastic, avec Tauan Bernardo

Tauan Bernardo, cofondateur de VivaLab, un makerspace de Porto, a initié les participants au travail du plastique. Pour ce faire, une première partie théorique était prévue, avec la présentation de l’initiative Precious Plastic et le partage de son expérience personnelle sur le sujet. Puis dans un second temps, les participants ont pu passer à la pratique pour au moins comprendre plus en détails les enjeux d’un tel sujet.

Maxime Rougier témoigne : « Ce workshop était excellent ! Déjà pour le fait de pouvoir travailler la matière plastique aussi facilement avec presque rien. Juste un peu de plastique en copeaux, un four et un moule pré-découpé à la laser. Mais par contre les perspectives que cela offre pour nous Makers des Montagnes sont incroyables. Avec la présence d’une école maternelle, primaire et même un lycée, j’imagine déjà les projets à mener ensemble avec le makerspace autour du recyclage et revalorisation du plastique tout en intégrant une partie design d’objet que nous a présenté Tauan via le site internet Precious Plastic. »

Laura Valadez est une makeuse mexicaine qui fait ses études en France. Elle a conduit 2 ateliers dans la semaine. Tout d’abord l’organisation d’un atelier d’introduction à Illustrator. Pour découvrir la base de la création 2D puis le passage sur machine numérique tel que gravure/découpe laser ou découpe vinyle. Son autre atelier, en parallèle, concernait le recyclage de vieux meubles. Elle fut chargée de la rénovation d’une vieille table de ping pong. Un travail mené en 2 jours avec l’aide précieuse de Tauan et Thomas. Rapidement cette table était au cœur des attentions pour se réunir, pour manger ou simplement jouer ensemble créant ainsi rapidement des liens forts entre les participants.

Deux fils rouges sur la semaine

Recherche et développement pour une tisserande de la région

Dès lundi matin les cerveaux sont en ébullition autour de Céline, Tisserande et artisane, qui présente sa problématique. Elle souhaite améliorer sa machine à feutrer.

Un premier prototype avait été réalisé par une entreprise et fut acheté par Céline en 2020 pour environ 170€. Mais celui-ci ne convient pas complètement aux besoins de Céline. Elle souhaite aller plus vite en mettant plusieurs aiguilles à la fois. Toutefois, l’évolution de la machine est assez compliqué. Aucun plan open-source en ligne. De plus, faire évoluer la machine à feutrer avec plus d’aiguille amène la création d’un nouveau design, un besoin de puissance plus important et donc un frottement également plus important au niveau de la tête. Il n’est plus possible d’avoir un produit fini en impression 3D à cause d’une résistance trop faible du plastique à la chaleur intensive suite au mouvement de va-et-vient des aiguilles. Il faudra envisager, suite à nouveau prototype, d’évoluer vers des matériaux plus adaptés comme du téflon par exemple.

 

 
 
 
 
 
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Une publication partagée par Céline Camilleri (@latisserie)

Tauan du Vivalab de Porto et Lucija du CenterRog de Ljubljana se sont illustrés en s’emparant du problème au fil de la semaine.

And yeah, we all remember the brainstorming phase a couple of days before. #MountainMakers #WeRepair @werepair5 pic.twitter.com/SLfb28ZRqr

— Mountain Makers (@MakersMontagnes) August 22, 2022

Autour d’eux se mobilisent petit à petit d’autres makers pour apporter chacun une remarque, un point d’amélioration.

We also helped Celine (Textile Local Artisan) to upgrade her "Textile-Gun".

Here you can see some design draw by Tauan from Vivalab.

We'll launch the prototype V2 by the end of the week. @werepair5 #WeRepair #MountainMakers pic.twitter.com/FWBtRbkHHL

— Mountain Makers (@MakersMontagnes) August 12, 2022

Des premiers dessins sur papiers sortent le lendemain puis une fois auto-validés par le groupe, la modélisation 3D commence de cette Version 2 à sortir de l’ordinateur de Hans-Peter et un nouveau prototype sort d’une imprimante 3D sur place.

 

Un prototype concluant, comme vous pouvez le voir sur la vidéo postée sur Twitter pour Céline qui souhaite maintenant faire fabriquer cette pièce en téflon, sur la base de la pièce en 3D, comme le recommande Tauan.

Le mois de la fabrication distribuée

Le dispositif « Mois de la fabrication distribuée », mis en place par L’ANCT en collaboration avec RFFLabs et France Tiers Lieux était aussi en fil rouge de la semaine. La fabrication des Mobiliers d’inclusion numérique s’est réalisée en collaboration avec les makers présents cette semaine sous la direction de Paula Meier, maker en résidence qui était arrivée quelques semaines avant pour préparer la bonne conduite de la fabrication de 4 mobiliers open-source.

Paula a pu compter sur l’aide précieuse de Ivana, Ingénieur en bio-chimie et ayant évolué plusieurs années au sein de la Bosnia and Herzegovina Futures Foundation et Lena, passionné par le travail du bois et membres très actif de ZAM Makerspace à Erlangen en Allemagne.

Mercredi, le grand jour pour Makers des Montagnes

C’est le temps fort de la semaine. La journée commence par la photo de la famille.

Puis Sprint de plusieurs heures autour du repair-café appelé ici We Repair ! Les habitants attendent ce moment chaque année et se pressent pour réparer toutes sortes d’objets en compagnie des makers locaux et internationaux.

Apero[Mak]ker

Le kakemono du RFFLabs est fièrement affiché dans l’atelier. Makers des Montagnes est aussi adhérent du RFFLabs pour FAIRE réseau comme dit Axel, secrétaire de l’association.

Un apéro[Maker] était organisé par RFFLabs le mercredi soir. Un événement mensuel en ligne et en région mené par Antoine Ruiz-Scorletti. Une action complémentaire aux référents régionaux qui créent du lien toute l’année dans les régions françaises.

 

Up’Hero

Chaque soir une soirée thématique attendait les participants. Comme par exemple la soirée UpHeros qui vise à pitcher un projet en 5 min. Un concept lancé par la Marque Auvergne en 2014 qui a fait ses adeptes dans le réseau des coworkings et fablabs de la région.

Antoine Ruiz-Scorletti a présenté le RFFLabs et tout particulièrement le Groupe de Travail International qui s’anime autour de 3 sous thématiques : Espace Méditerranéen animé par Alexis Jalicot ; Espace Européen, animé par les membres de l’association Vulca ; Francophonie animé par Hugues Aubin.

L’occasion de mettre en avant un tout nouveau projet sur lequel RFFLabs s’implique tout particulièrement. Le premier rassemblement des Tiers-Lieux d’Europe qui aura lieu en mars 2023 en coopération avec L’ANCT et France Tiers Lieux. L’événement est nommé Third-Place for Europe. Plus à découvrir dans un prochain article à venir sur Makery, fin 2022.

Lena Streit (ZAM en Allemagne) et Lucija Jankovec (CenterRog) ont, quant à elles, présenté leur atelier partagé qui aura la particularité d’accueillir régulièrement des makers en résidence à partir de 2023 avec comme principale partenaire l’association Vulca – à découvrir prochainement sur la plateforme Makertour qui vise à centraliser et documenter ces résidences de makers annuellement.

Aleksandra Sljukic, a mis en avant les actions menées par l’association depuis plusieurs années en soutien aux résidences de makers en Europe pour inspirer celles et ceux présents à accueillir ou envoyer des makers dans d’autres ateliers partagés.

En parlant de Vulca, une partie des membres du bureau composé d’Aleksandra Sljukic, Thomas Sanz, Nicolas Fifre et Alexandre Rousselet se sont réunis pour travailler sur la mise à jour de la plateforme Makertour qui liste les résidences de makers chaque année. L’occasion également de préparer le séminaire Vulca qui aura lieu cette année du 10 au 13 novembre à Fundão au Portugal. Une rencontre européenne attendue pour les makers en mobilité mais aussi les Ateliers partagés afin de les aider à peaufiner leur stratégie concernant l’accueil ou l’envoi de makers en résidences.

Les membres actifs de l’association Vulca. DR.

La visite des ateliers des Makers des Montagnes dans les villages voisins

Il faut savoir qu’en zone rural, a peu prêt tout le monde à son atelier chez soi avec ses propres machines. Ce n’est pas la place qui manque. Les uns sont plutôt ateliers bois ou métal. D’autres un peu touche à tout. Ce qui rassemble aujourd’hui les membres de l’association makers des Montagnes, c’est la vision à long terme d’un atelier partagé au multiple facette culturelle et linguistique.

Visite de l’atelier de Raphaël Jeannin, facteur de cornemuse à 3km de Manzat et membre de l’association Makers des Montagnes depuis 2021. DR.

Nous avons pris le temps d’aller voir quelques ateliers de ces makers des montagnes qui vivent dans le pays des volcans autour de Manzat.

Celine, tisserande – La Tisserie – Village de Saint Angel

Les laines bovines deviennent le centre de ses recherches en design graphique, offrant un panel de couleurs et de valeurs alimentant sa créativité. De designer à artisane d’art, Céline Camilleri expérimente la fibre et se forme au tissage sur métier à bras, aborde la tapisserie et le feutre à l’aiguille. Elle porte un regard curieux et audacieux sur le savoir-faire ancestral du tissage, et revisite les techniques pour définir de nouveaux horizons esthétiques.
Sur le métier à tisser, duite après duite, passage après passage, une écriture-matière prend forme et plonge l’artiste dans un état méditatif. Cette restitution physique du temps qui passe, faite d’une infinité de strates, est empreinte de sérénité. Le trait de dessin se fait fil, devient motif par la répétition du geste, pour aboutir à des pièces uniques, tapis ou décors muraux, aux lignes sobres, épurées. La créatrice cherche à ouvrir des perspectives vers des horizons imaginaires, avec un vocabulaire graphique qui se joue de nos perceptions : jeux de profondeurs, d’échelles, distanciation, affleurement, apparitions, disparitions… Elle est également membre des Ateliers d’Art de France depuis 2020 et a rejoint activement Makers des Montagnes en 2022.

Raphaël : fabricant de cornemuse – Village de La Vareille

Ici on découvre des cornemuses anciennes, l’ambiance d’un atelier de lutherie, et les bons moments que la musique apporte en la présence de Raphaël qui nous fait visiter ses 100m2 d’atelier et nous laisse essayer ces instruments.

Autodidacte (et diplômé) en ébénisterie et tournage sur bois, il se lance en 2005 comme facteur de cornemuses du Centre de la France et de musettes Béchonnet. Il poursuit depuis un travail de recherche pour allier tous les aspects de la lutherie au sens qualités musicales en premier lieu, mais aussi confort de jeu, esthétique, par la noblesse des matériaux et les savoir-faire mis en œuvre, un peu d’innovation, tout en étant fondamentalement ancré dans une forme de tradition et d’héritage, et tout ceci au service des musiciens.

En apprendre plus sur cet artisan/musicien passionnant faite un tour sur ce reportage France 3 et découvrir son site internet.

Pascal : retraité – village de La Celle

A 88 ans, Pascal est le doyen de l’association. C’est un maker hors-pair. Son tour à métal ou à bois n’ont plus aucun secret pour lui. Il manie la scie à chantourner avec une précision sans égale et joue aussi bien de sa découpeuse plasma que de son accordéon. Il s’est installé dans la grange attenante à sa maison. Un petit atelier de 50m2 dans lequel il bricole pour lui, mais aussi parfois pour ses voisins. « Je suis souvent seul à bricoler dans mon atelier, témoigne Pascal. Ce qui me plait à Makers des Montagnes, c’est le fait de ne jamais savoir sur qui je vais tomber en passant à Manzat et puis il y a toujours quelqu’un avec qui je peux parler projet et apprendre quelque chose. »

Adrian, Marionnettiste – La Malette – Village de Saint Angel

Artiste-maker originaire d’Uruguay, Adrian est installé en France en 2007. De 2002 à 2004, en Uruguay et au Brésil, il a expérimenté et présenté diverses techniques dans ses spectacles : théâtre d’ombre, manipulation directe, Kuruma Ningyo, minithéâtre, gaine. Depuis 2005, il parcourt l’Europe avec de petites formes spécialement adaptées à la rue, cherchant à rencontrer le public autrement. Il a lancé la compagnie La Malette en 2007 et s’est installé définitivement en Auvergne. L’ensemble de ces spectacles est réalisé par lui-même. Du scénario, qui questionnent des thèmes de société avec humour et légèreté. En passant par la création de ses marionnettes et autre invention aussi loufoque les unes que les autres, entièrement fabriqué à la main et avec des matériaux et du matériel de récupération.

En conclusion, Manzat, quartier général de l’association Makers des Montagnes est un village idéal pour les makers en résidence. Encore 20 makers internationaux se sont rassemblés cette année pour découvrir cette initiative d’atelier ouvert incluant des résidences internationales de makers. Cet événement s’inscrit dans une stratégie à long terme. Il faut peut-être le rappeler, mais l’association est toute jeune. Elle fut créée fin 2020. Ses membres rénovent l’ensemble des granges, garages et bâtiments au fil du temps tout en impliquant au fil de l’eau une communauté locale qui s’agrandit chaque année encore plus. Encore 2 à 3 ans de travaux les attendent avant de finaliser les rénovation et extension prévus. Une modélisation 3D a d’ailleurs été réalisée par une des membres de l’association. Ce qui permet aussi de nous mettre en perspective par rapport à la réalité du terrain, encore en travaux. L’association est 100% indépendante. Les dons (matériaux, machine, numéraires) sont nombreux et permettent au projet d’avancer à son rythme.

Si vous souhaitez rejoindre l’association pour quelques semaines de résidence, vous pouvez les contacter par différents canaux : site webFacebookTwitterInstagramLinkedin

Découvrir le thread de la semaine sur Twitter.

En Croatie, Electric Wonderland réveille la montagne

Projection de lasers sur les montagnes à Electric Wonderland. © Tomislav Tukša

Du 5 au 11 août, l’équipe du makerspace croate Radiona a organisé Electric Wonderland, un camp d’été dans les montagnes du Velebit. Une semaine de synthé DIY et de circuits créatifs au milieu des campeurs et randonneurs. En pleine nature, l’action des makers résonne.

Elsa Ferreira
Pause acoustique au milieu des synthés DiY. Déjà, un participant se demande comment hacker le piano. © Elsa Ferreira

« Je suis impressionnée à quel point c’est chaotique et à quel point ça fonctionne bien », encapsule l’artiste américaine Mirabelle Jones. Pour sa quatrième édition, Electric Wonderland a pris ses quartiers au Camp Velebit, un camping aux habitations de hobbit dans les montages du même nom, à 30 minutes de la première ville, Gospić. Un campement isolé et temporaire qui a vocation à s’ancrer dans le temps. « On pense s’installer dans ce lieu pour les quatre prochaines années », projette Deborah Hustić, co-fondatrice de Radiona et chef d’orchestre affutée du camp. Déjà, elle réfléchit aux infrastructures et investissements qui peuvent être faits pour cohabiter au mieux avec les campeurs venus chercher le calme de la nature.

Au Camp Velebit, dans les montagnes croates, les visiteurs se reposent dans des maisons de hobbit. © Elsa Ferreira
Chaos organisé au Camp Velebit. © Elsa Ferreira

« Penser comme un artiste, pas comme un ingénieur »

Loin des labs, c’est le moment de penser hors cadre. Ça tombe bien, c’est la spécialité de Zohar Messeca-Fara et Yair Reshef, qui forment le duo Idiot (pour Idea + IoT mais aussi pour souligner que les projets sont accessibles aux débutants). Installé dans une clairière, dans un laboratoire improvisé baptisé Queer Science Department, Zohar Messeca-Fara fabrique dans un joyeux foutoir de circuits électroniques et instruments. Il fait le tour du propriétaire : son premier « noise generator » (générateur de bruit), vintage 2004, fait à partir d’un vieux ampli Sony et d’une pédale pour guitare. « Pour moi, il s’agissait de trouver mon propre son », présente-t-il. Puis les créations de Idiots, prototype lab créé en 2015. Parmi la pléthore de créations, des plateformes plug and play pour les débutants, un instrument pour lire et looper des cassettes, des PCB flexibles (« plus rares et moins documentés », dit cet amoureux de l’underground) ou encore des lunettes hallucinogènes à vocation quasi médicale, baptisées « mindfuck headset ». « On entendait qu’en écoutant des fréquences de 40 Hz par jour, cela pouvait prévenir des maladies comme Alzheimer », explique-t-il. Le duo donnera aussi un atelier nocturne de « smart candies », une sucette montée sur circuit électronique et qui s’allume quand on la lèche. Un hit.

Un atelier au « Queer Science Department », en plein air, animé par Zohar Messeca-Fara, de Idiot. © Elsa Ferreira
Atelier nocturne pour fabriquer des sucettes électroniques. © Elsa Ferreira

Mirabelle Jones, artiste américaine basée à Copenhague, présente une nouvelle façon de créer des livres. « Un livre est tout ce qui se lit, propose-t-elle. Nous sommes des livres, la nature est un livre. » D’ailleurs, pense-t-elle, « chaque geste crée une histoire. » A partir de cette définition élargie, elle nous invite à repenser le format. Elle nous présente ses livres objets faits de rythmes cardiaques imprimés en 3D, d’encre dont on s’approche pour en lire les mots, symbole du consentement, ou encore de pages faites de brisures de verre. Elle nous présente aussi le travail de Brian Dettmer et ses livres gravés ; Maggie Puckett et ses livres où « le papier est le contenu » ou les sculptures de Julie Chen. Ensemble, on fabrique un « flag book », sorte de livres faits de collage.

Création de livres et de fanzine avec Mirabelle Jones. © Elsa Ferreira
Tous les participants ou presque ont contribué à ce Flag Book commun. © Elsa Ferreira

De son côté, Adam Zaretsky, bio-artiste américain, explore la connectivité du corps humain et la puissance électrique des claques et des chatouilles, dans une représentation chaotique et jubilatoire.

Mirabelle Jones ajuste le circuit humain sur Adam Zaretsky. © Elsa Ferreira

La performance « Slap and Tickle », de Adam Zarestsky, Electric Wonderland 2022 :

Hors piste toujours avec Marc Dusseiller, co-fondateur du réseau Hackteria, qui invite les participants à « penser comme un artiste et non comme un ingénieur », avec son atelier pour dessiner des PCB créatifs, qu’il grave ensuite grâce à un procédé de photolithographie. Il tente de recréer un état d’esprit enfantin en mettant des papiers et des crayons de couleurs dans les mains des participants, « plutôt qu’un logiciel ». Il pratique aussi l’inventivité dans son langage ; avec lui, le testeur de conductivité électrique devient le Peepsy, du « peep » que fait la machine lorsque le courant passe. « La façon dont on appelle les choses est importante, dit-il. Faire des blagues aussi. »

Les circuits créatifs dessinés par les participants à l’atelier de Marc Dusseiller. © Elsa Ferreira
Ces circuit sont ensuite gravés par un procédé de photolitographie. © Elsa Ferreira

On construit aussi des objets en 3D à partir de fichiers 2D avec Albert Thrower, on envoie des photos via talkie walkie avec Tomislav Tukša, on construit des cristaux avec Paula Pin, on fabrique des synthés avec Paul Tas, de Error Instruments, et Claude Winterberg, aka FlipFloater, et des bracelets lumineux avec Lavoslava Benčić, et on dessine avec des ondes sonores avec Hansi Raber et Jerobeam Fenderson, artistes qui utilisent des oscilloscopes vintage pour créer des laser show – dont un qu’ils donnent au milieu de la nature, projeté sur une montagne.

Un selfie transmis par Talkie Walkie. © Tomislav Tukša

« Electric Wonderland s’est toujours concentré sur les workshops », confirme Deborah Hustić. Si d’habitude elle propose un concept pour guider les artistes dans leurs démarches, elle préfère cette fois-ci leur laisser carte blanche. « Il faut voir ! J’ai écrit deux lignes sur le silence et cette édition a tourné autour du bruit », rigole-t-elle.

Extraits du laser show, Electric Wonderland 2022 :

Penser le format, s’ouvrir aux autres

Dans le bruit des machines, des liens se nouent. « Ces réseaux sont mes nutriments, pose Shih Wei Chieh, aka Abao, maker et artiste média originaire de Taiwan. J’y trouve l’énergie, les connaissances et les rencontres. » Venu présenter des cellules photovoltaïques teintées naturellement qu’il lit par laser pour créer des signaux sonores, il mêle dans sa pratique savoirs anciens et nouvelles technologies – il a entre autres travaillé avec des peuples Aztec au Mexique et Inca au Chili. S’il se réjouit de pouvoir rencontrer des artistes de toute l’Europe, il aimerait que les savoirs aborigènes ou d’Asie soient davantage représentés. « Il y a tropisme occidental, remarque-t-il. On parle de makers mais ces artisanats existent depuis des milliers d’années. Nous avons beaucoup à apprendre des cultures anciennes. Il n’existe pas de bibliothèques de savoirs aborigènes et ces peuples n’ont pas accès à notre culture scientifique. Il y a des choses à faire pour combiner ces savoirs. » Première pierre à son édifice, il a organisé à Taiwan les camps Tribe Against Machine en collaboration avec le peuple Atayal.

Shih Wei Chieh montre comment créer des teintures naturelles pour les cellules photovoltaïques. © Elsa Ferreira
On cuit ensuite les cellules pour fixer la teintures. Ici, un dispositif vidéo DiY permet de capturer l’évolution des teintes en timelapse. © Elsa Ferreira

Pourquoi faire un camp ? Comment le faire ? Réunis dans ce format encore en exploration, les acteurs de l’écosystème discutent. « Je suis toujours attentive à ce qu’il se passe du côté des autres communautés, en particulier celles qui ne reçoivent pas de subventions publiques, fait valoir Deborah Hustić. Leur approche est différente. » Soutenu par Creative Europe via le programme Rewilding Cultures (dont Makery fait partie), Electric Wonderland explore ses opportunités. « Nous avons une certaine responsabilité, nous voulons réfléchir à comment le programme peut avoir de l’influence, un impact social. Il ne s’agit pas de construire une station spatiale, ce n’est pas ce genre d’ambition. Il faut trouver un équilibre. » Avec des mots d’ordre : interdisciplinarité, intergénération, diversité, inclusivité, liberté…

Les participants d’Electric Wonderland ont dressé le drapeau de fraternité avec les personnes transgenres. « Ceci est un safe space pour les personnes queer et neurodivergeantes », annoncent-ils. © Elsa Ferreira

D’une certaine façon, « on a déjà réussi », se réjouit Deborah. Dans cet étrange village, les hackers partagent leur terrain de jeu. Une famille de français s’est greffée au Camp et a participé aux ateliers – tant et si bien qu’ils en ont oublié d’aller voir la mer. « C’est surréaliste », répète ravie Fanny Charmont. Chanteuse, elle est fascinée par les anciennes machines et les sonorités DiY, mais ne savait pas qu’un tel mouvement existe. Déjà, des idées naissent et des envies de collaborations grandissent. « Ça plante des graines », dit Thomas Brosset, son compagnon, artiste visuel. Dans les montagnes croate, les connexions poussent.

Fanny Charmont discute musique et machines avec Claude Winterberg, aka FlipFloater. © Elsa Ferreira

Le site de Electric Wonderland.

Electric Wonderland is part of the Feral Labs network and the cooperative project Rewilding Cultures co-funded by the Europe Creative programme of the European Union.

 

BIVOUAC#9 : Une aventure d’hybridation poétique dans le Massif de la Vanoise (2/2)

Performance Académie Artistique d'Altitude - S'Hybrider avec le lichen. © Laurent Chanel

Apprendre à s’hybrider avec l’environnement, performer en haute altitude, percevoir autrement, décentrer la gravité, c’est ce que propose depuis cinq ans Laurent Chanel, artiste, performer, danseur, poète et authentique passionné, avec son cycle de stages Bivouac# dans le cadre de la compagnie, A.A.A. (l’Académie Artistique d’Altitude). Cinq jours durant, du 25 au 29 juillet, les participant.e.s vont vivre une expérience chorégraphique et poétique, une exploration perceptive à 360° du Massif montagneux (et glaciaire) de la Vanoise. Makery l’a vécu pour vous.

Maxence Grugier

Performer la montagne

La montagne rend actif. Même sa contemplation pousse à l’action. Toucher. Sentir. S’opposer. S’inventer. Souffrir. Tout cela est en nous, notre corps apprend à chacun des ces instants. Juste avant une première expérience de performance en haute altitude, Laurent Chanel nous demande de réaliser un exercice de transmission de ce que nous avons vécu pendant cette ascension.

Au pied des rochers de La Place (Col de Leschaux, 1 936 mètres) nous sommes appelés à « performer la montagne ». Nous apprenons instinctivement à « Lire la pente » (Vanina), à se fondre, à se cacher, à nager dans l’herbe, à nager dans l’air, à « s’hybrider à la montagne abîmée » pour lui rendre hommage à sa manière. Nous sommes « Les hybrides de la montagne abîmée » (Laurent Chanel). Ces moments d’expression libre sont aussi des temps d’observation géologique, tectonique, zoologique (surtout entomologique ici), botanique.

Ici pas question d’être vu ou jugé. On performe, simplement, profondément, intimement. Nous observons les stratégies des un.e.s et des autres. Les sas qui se créent entre différentes actions performatives initiées par les conseils et les thèmes que l’environnement inspire à Laurent Chanel. Libre à nous de participer, ou pas. Evidemment, toute chose extatique est chose difficile. Nous traversons tou.t.e.s différents états émotionnels. Des sentiments de communion / rejet avec la nature, mais aussi avec le groupe. C’est normal, nous mutons.

Expériences extatiques

A la douleur de l’effort succède le bonheur du sport, et de la communion dans la création. Le matin du jour 3 se révèle dans la brume. Faire sécher les tentes. Plier vite, de mieux en mieux. S’assécher et s’affiner. Nous sommes à Fontaine Froide (2448m), qui porte bien son nom. Au loin, la Pointe de Miribel, majestueuse et inaccessible.

Expérience 1

Nous explorons la pierre. La pierre comme alliée, la pierre comme maison. Omniprésente. Mais aussi les plantes, têtues, pugnaces. Soudain une marmotte. Nous sifflons ensemble elle et moi. Je suis en larmes. Craquage du jour d’effort précédent.

Mais je suis encore humain

A quand le devenir montagne ?

Pratiquer la montagne au Rocher de la Place. © Maxence Grugier

Expérience 2

Lichenification : Laurent Chanel nous lit un très beau texte scientifique et poétique sur le lichen. Plante en association symbiotique, héritage de la mer, une momification des algues. Nous sommes appelés à devenir lichen, à gagner en potentiel de porosité. En longeant, puis en nous hybridant avec une falaise, nous entrons en observation (Comment observe-t-on ? Avec quel sens, quels outils ? Vision ? Toucher ? Posture ?) avant d’entrer en association avec notre environnement. Le lichen est plus proche de l’algue et du champignon que de la plante traditionnelle. « Comment pense un champignon ? Je suis champignon, je suis champignon hallucinogène, je suis lichenhallucinogène. Je suis la roche je fais mon lit » (Lichens, de Vincent Zonca). Puis retrouver son équilibre, peu à peu reprendre forme humaine.

Le lichen est un hybride, hybridons nous avec lui. © Maxence Grugier

Journal de bord d’une gymnastique intellectuelle sur le mont vert

Il fallait amener un texte. Je n’en avais pas préparé. A part celui que j’écris tous les jours pour partager cette expérience. Pourtant je suis un homme de texte. Mais j’avais un livre. Malgré le poids, où chaque gramme compte en bivouac, j’avais un livre. Murakami Haruki, La fin des temps.

Au début du roman, un homme se trouve coincé dans un ascenseur.

Pas grand-chose à voir avec la montagne si ce n’est l’ascension.

Pourtant en ouvrant le livre, je tombe immédiatement sur un passage qui décrit sa descente surréaliste dans les profondeurs d’une grotte. Nous ne sommes plus dans un immeuble, nous sommes sous terre, dans un environnement primitif. Sombre. Inhumain. Humide. Profond. Comme le ventre de la montagne. Je leur lis cette page.

Toujours faire confiance au texte. Toute ma vie toujours.

Xing Wang nous lit un passage de Siddhartha d’Hermann Hesse. © Maxence Grugier

Xing nous lit son texte. Elle parle de la mort. D’une mort solitaire dans la montagne. Elle dit que la mort est aussi importante que la vie. L’homme finit par l’accueillir avec bonheur. Son débit marque un rythme particulier. C’est d’ailleurs. Et c’est très beau.

Devenir rivière, surfer le névé

Après la roche, après le lichen, nous expérimentons le débit de l’eau, les rivières de montagne, vives, jaillissantes, mais toujours tributaires de la gravité. Pas loin, je suis pris d’une envie folle d’aller me rouler dans l’herbe en descendant la pente. Ce que je fais. Ça tombe bien, l’exercice du jour est de descendre la pente avant de devenir rivière. Rester collé à la terre, au plus bas, être une pente. Pas facile, mais exaltant de pouvoir autant lâcher prise !

Performance Académie Artistique d’Altitude – Surf des névés. © Laurent Chanel

Pratiquer la rivière est une totale transe. Une noyade glacée. Envie de devenir eau. Futur liquide. Sentiment d’être là où il faut (enfin). Sentir la mousse de rivière au parfum unique de pin et d’eau. Se sentir caresser comme la pierre. Couler, s’abandonner. La performance dure 20 minutes mais ce n’est pas assez long. Nous éprouverons tou.t.e.s la même chose. Idem pour le « devenir glacier » (en réalité un névé, accumulation de neige au fond d’une cuvette) où nous apprendrons à apprécier les morsures du froid et la bienheureuse chaleur du soleil, les caresses du vent et les fantaisies hybrides de nos corps dans ces éléments. Se rendre compte qu’on peut être bien, même dans des positions inconfortables !

Nous sommes de moins en moins humains

De plus en plus glace de montagne

Performance Académie Artistique d’Altitude – Devenir rivière. © Laurent Chanel
Performance Académie Artistique d’Altitude – Devenir rivière. © Maxence Grugier

Roi de la glisse en transe panoramique

Qu’il s’agisse d’évoquer une séance de surf anachronique en chemise hawaïenne sur un gros rocher surplombant la glace ou de glisser dans la moraine, je me découvre un talent de glisseur tout particulier. Et cela se vérifie dans les pierriers qui donnent tant de mal à mes camarades. Les pierriers, ces masses de roches concassées du plus gros au plus petit, en équilibre instable génèrent chez moi un fol enthousiasme. Je glisse la moraine. Surf le pierrier. Sensation incroyable. Abandonner la peur. Éprouver une joie totale. Vitesse et confiance.

Plus loin dans un paysage digne du mythique passage de la montagne en colère du Seigneur des anneaux, Laurent Chanel nous propose un exercice Transe Panoramique d’Altitude, une pièce qui prend la forme d’un protocole participatif. Sur la crête escarpée, en plein vent, nous tournons sur nous-même et nous perçevons, découvrons, des paysages différents à chaque passage. Terreur d’un glacier noir, apaisement d’une vallée digne du Hobbit, souffle d’air frais du vide, ou observation de mes camarades en contemplation comme moi.  

Les créatures nyctalopes

Si les expériences sont éprouvantes émotionnellement, elles sont aussi pleinement gratifiantes. Atteindre le camp est parfois difficile. Il faut préparer le repas dans une fatigue intense. Au moment d’aller se coucher ce quatrième (et dernier) soir, quand Laurent nous invite à explorer les roches qui nous entourent, toutes bordées de noir et accolées au vide, sans frontale, pieds et mains nus, certains renâclent (parmi lesquels, votre rédacteur). Pourtant, et c’est un don de Laurent Chanel, après la tombée du jour et une séance de kung-fu marmotte (variante du systema russe) nous nous sentons échauffé.e.s et prêt.e.s à affronter l’obscurité en équilibre.

L’expérience est extraordinaire. C’est comme « Pénétrer différentes couches d’obscurité » (Benoit). « Être là depuis des millénaires » (Céline). Ressentir un « effet de meute / de groupe/ de nichée » quand nous nous regroupons sur une pierre (Céline encore). Nous avons aussi l’ « impression qu’en plein jour nous aurions été voir si nous pouvions faire ce que nous avons fait dans le noir sans nous poser de question (Laurent Chanel). Il y a comme une impossibilité de faire la différence entre l’humain et la roche. Nous nous découvrons « une énergie de groupe sans se voir juste en se sentant » (Stephanie). Nous « Trouvons des interstices et atteignons des étirements par l’intérieur » (Muriel)

Nous ne sommes plus du tout humains

Presque complètement montagne

Biennale de la montagne abîmée

Performance Académie Artistique d’Altitude – Biennale Imaginaire et poétique. © Laurent Chanel

Tous sauf l’humain. © Laurent Chanel

Dernière matinée sur le plateau, nous préparons notre biennale. Chacun peut inventer une performance qui met en scène son Queer doudou, un objet fétiche que nous avons apporté avec nous pour l’activer dans un lieu précis. Ce doudou Queer nous aidera à passer la frontière qui nous sépare de la montagne. Nous dépassons notre genre humain, ici et maintenant. C’est un événement longtemps attendu que je ne commenterai pas. Je me contenterai de partager ce texte écrit pour mes compagn.on.e.s d’ascension :

Le passé n’est jamais né, il est toujours à venir

Attiré par le son
Des pierres contre les pierres
J’ai vu une créature abandonnée
Rendue folle par la solitude
Hurlant sa tristesse au vide
Plus loin une fleur parapluie souple comme …
Hé bien… la pluie !
S’est ouverte sur mon passage
Sans être bien sûr d’avoir vraiment vu l’empreinte de l’orage dans la pierre
J’ai suivi mon chemin et j’ai croisé un drôle d’ange aux ailes iridescentes
Juste avant d’apercevoir une effrayante forme noire surgir du pierrier
J’ai vu une danse, hallucinogène et propulsive
Traits bleus dans le ciel

Et puis j’ai fui …
Dans la montagne abîmée

Vous l’aurez compris, faire BIVOUAC#9 n’a pas été anodin. Laurent Chanel ne ment pas quand il parle d’expérience. Chacun.e.s de nous est reparti.e renforcé.e.s, perturbé.e.s aussi, mais riche de révélations. Et puis nous ne sommes pas seul.e.s. Nous sommes revenu.e.s avec une ménagerie intérieure : hybrides, symbiotes, bestioles. Nous sommes là, avec vous à présent. Plus du tout humains. « Tout sauf l’humain »…

En savoir plus sur AAA

Maxence Grugier est chroniqueur-en-résidence de Rewilding Cultures, une coopération co-financée par le programme Europe Créative de l’Union Européenne.