ArtLabo Retreat : summer camp symbiotique à l’Ile de Batz

La Colonie du Phare depuis... le sommet du phare. © Makery

Makery organisait du 16 au 24 août à l’Île de Batz, dans le Finistère, son premier summer camp, sous l’appellation « ArtLabo Retreat ». Le rendez-vous était en effet conçu comme une rencontre du réseau ArtLabo et faisait partie de la série des événements Feral Labs Network, un programme Europe Créative auquel Makery participe depuis 2019. Roland Fischer, du Symbiont.Space à Bâle, revient pour nous sur son expérience à l’Île de Batz.

Roland Fischer

Chronique,

La périphérie est le nouveau centre. Et vice versa. Paris était presque vide à la mi-août, mais je n’étais que de passage. Trois heures de plus vers l’ouest, le TGV était bien rempli. La pluie m’a accueilli à Morlaix, une autre demi-heure plus tard, je me suis assis à la terrasse d’un café à Roscoff. L’air était salé, la pluie avait cessé, le temps change rapidement par ici. Destination l’Ile de Batz, coefficient de marée : maximal. Température : minimale.

Départ pour l’Île de Batz © Makery
L’ArtLabo Retreat se tenait à la Colonie du Phare de l’Île de Batz. © Makery

Une exception géographique, un lieu idéal pour une semaine d’échange avec des personnes de toute l’Europe travaillant sur des projets artistiques/scientifiques. C’est du moins ce qui était prévu avant que Corona ne nous frappe à sa manière symbiotique particulière. Bien qu’il s’est avéré que la Bretagne constituait une sorte de refuge – l’incidence du virus y étant parmi les plus faibles d’Europe –  de nombreux participants qui devaient venir de l’étranger avaient néanmoins décidé de rester chez eux, vu les restrictions sur les déplacements. On constatait que les Français avaient cependant choisi de venir en grand nombre – le littoral de la Bretagne n’a jamais connu de semaines de vacances aussi chargées.

Ainsi, parmi la foule de touristes, quelque 20 à 30 personnes ayant des intérêts qui diffèrent de la promenade et des bains de soleil, se retrouvaient sur l’île de Batz pour une longue semaine d’expériences et de discussions. Dans le cadre de ses activités au sein du réseau européen Feral Labs Network, Makery y organisait son premier summer camp : ArtLabo Retreat. Cette retraite était conçue comme une rencontre entre le réseau européen Feral Labs et le réseau français ArtLabo, ces deux réseaux partageant des pratiques de recherche-création au croisement Art/Société/Technologies.

Le phare en réfection, depuis la colonie © Makery
Excursion sur la côte nord de Batz. © Makery
Les repas collectifs, moments essentiels pour le moral de l’équipe © Makery

Déséquilibres fonctionnels

Le thème de la retraite : la symbiose, en termes très généraux. Des partenariats à long terme entre organismes, unissant différentes compétences ou aptitudes, donnent à l’ensemble d’un système une sorte de « mise à niveau » – ce qui vaut bien sûr pour de nombreuses pratiques artistiques, en particulier pour les projets à l’intersection de l’art, de la technologie et de la science.

Il était donc tout à fait approprié de commencer la retraite par une projection du documentaire Symbiotic Earth sur la vie de la biologiste de l’évolution Lynn Margulis. Margulis est une figure éminente de la biologie moderne. Mais au début de sa carrière, son idée audacieuse, bien que paraissant aujourd’hui en quelque sorte évidente – l’évolution n’est pas un processus continu, elle se fait parfois par bonds – fut souvent ridiculisée. Les aptitudes évoluent selon chaque formes de vie indépendantes, et quelque chose de totalement nouveau et de beaucoup plus intéressant émerge lorsque deux de ces « prototypes » fusionnent. Elle appelle cela la symbiogenèse. Au lieu de la vision mécaniste selon laquelle la vie évolue par le biais de mutations génétiques aléatoires et de la compétition, Margulis présente un récit symbiotique dans lequel les bactéries s’unissent pour créer les cellules complexes qui forment les animaux, les plantes et tous les autres organismes – qui constituent ensemble une entité vivante multidimensionnelle qui recouvre la Terre. Ce qui signifie également que les humains ne sont pas le sommet de la vie avec le droit d’exploiter la nature, mais qu’ils font partie de ce système cognitif complexe. Ou, comme le dit Margulis dans le film : « Les bactéries sont là depuis des milliards d’années, bien avant notre arrivée. Elles dirigent le monde. » On pourrait ajouter : les virus font certainement aussi partie de cet ancien empire. Ils pourraient même être les rois discrets de la symbiose, mais c’est une autre histoire.

Bande-annonce (en anglais) du documentaire « Symbiotic Earth » réalisé par John Feldman :

 

La projection était suivie d’une discussion menée par Xavier Bailly, chercheur du laboratoire Modèles Marins Multicellulaires de la Station Biologique de Roscoff, expert du héros symbiotique local : Symsagittifera roscoffensis, un ver marin qui ingère des algues pour les utiliser comme source d’énergie – un « animal-plante » vraiment exceptionnel du littoral breton. Sa présentation a suscité des discussions sur la symbiose par rapport au parasitisme. Qui exploite qui dans cette fusion de l’animal et des algues ? La symbiose est-elle toujours bénéfique pour les deux partenaires ? Surprise : il s’avère que selon Wikipedia, nous nous sommes trompés de symbiose depuis le début : La symbiose (du grec συμβίωσις, sumbíōsis, « vivre ensemble », de σύν, sún, « ensemble », et βίωσις, bíōsis, « vivre ») est tout type d’interaction biologique étroite et à long terme entre deux organismes biologiques différents, qu’elle soit mutualiste, commensitaire ou parasitaire.

Discussion autour de S. Roscoffensis et du documentaire « Symbiotic Earth ». © Makery

Ainsi, même les parasites peuvent être des symbiotes ? On dirait que la nature n’insiste pas tant que ça sur les accords consensuels. Xavier Bailly montrait quelques images prises dans son laboratoire exposant les algues sous des formes très « non naturelles ». On dirait presque qu’elles essaient constamment de fuir leur nouvel habitat à l’intérieur du corps du ver. Qu’en est-il des arts alors ? Comment s’arrangent les structures de pouvoir lorsqu’il s’agit de collaborations entre art et science ? Qui circonscrit qui dans ce cas ? Trop souvent encore, ce genre de projets est façonné par des hiérarchies cachées – il suffit de suivre l’argent. Et les scientifiques ont tendance à exploiter les arts pour leurs besoins – de vulgarisation, d’illustration, de créativité (alias « penser out of the box »). Dans ces contextes, les métaphores du mutuel et du parasitaire peuvent être utiles pour réfléchir aux cadres structurels et politiques des collaborations artistiques, alors que Margulis elle-même mettait en garde contre les dangers d’utiliser des concepts anthropomorphiques pour décrire ou analyser des phénomènes biologiques.

Le projet Roscosmoe, animé par Ewen Chardronnet (de Makery, ndlr), invitait les artistes Olivier Morvan et Miha Turšič et pousse l’histoire du Symsagittifera roscoffensis un petit pas (ou plutôt un grand saut ?) plus loin, dans l’espace. L’objectif du projet : raconter le voyage du Symsagittifera roscoffensis et les étapes de sa sélection comme « candidat cosmonaute » en vue de son éventuel départ pour l’espace extraterrestre. Faut-il voir dans l' »animal-plante » le parfait explorateur de l’espace, ne vivant que de l’énergie du soleil ?

Dessins autour du projet « Roscosmoe » par Olivier Morvan. © Roscosmoe Explication du vieillissement de l’alcool par ultra-sons © Makery

Energies férales

En parlant d’énergie solaire, l’Energylab, animé par Cédric Carles et Loïc Rogard de l’Atelier21, présentait des innovations fantastiques de l’histoire de l’énergie, des dispositifs précurseurs qui n’étaient pas considérés comme pertinents ou fiables à leur époque, qui n’ont pas trouvé d’utilisateurs intéressés ou qui manquaient d’une brique technique pour rendre le système efficace. Comme ils disent : « Inhaler le passé, Expirer le futur, Voler avec le soleil ». Un descendant récent des pionniers du vol solaire était également présent sur l’île. Suivant les conditions météorologiques, un vol du ballon solaire Aerocene Backpack de la Communauté Aérocène France avait été prévu, avec l’espoir d’emmener une caméra Go Pro en hauteur. Mais, comme nous l’avons déjà dit : la météo change rapidement ici, et après un moment de soleil, trop de nuages prenaient place, si bien que le ballon finissait par devenir un énorme jouet noir et surréaliste pour les enfants sur la plage plutôt qu’un équipement de recherche. Une variante qui fonctionnait cela dit à merveille.

Aerocene Backpack pour enfants ensauvagés. © Makery

Un peu plus tard, Joachim Montessuis invitait les participants à un groupe de réflexion, un groupe de discussion-débat éphémère sur l’art et la conscience, s’appuyant sur ses cours à l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg sur le son et la spiritualité. Les méandres du dualisme : l’ego subjectif de l’artiste (ou même l’ego collectif) est-il encore une notion suffisante de nos jours ? Peut-on dépasser la binarité existentialiste de l’ego de l’artiste qui est maître de sa réalité et de son destin, afin d’en faire une expérience plus profonde ? Qui crée, pour qui, et à quel profit ? Et voilà que reviennent la symbiose et le parasitisme.

Présentation de Joachim Montessuis © Makery

Une spiritualité plus substantielle : j’avais décidé d’étendre mes expériences de maturation sonore aux liqueurs locales, en l’occurrence à du calva, en le traitant avec de fortes doses d’énergie ultrasonique. S’agit-il de chimie physique ou de charlatanisme de la succussion, comme le pratiquent les homéopathes ? Qu’arrive-t-il aux alcools forts lorsqu’ils sont stimulés par des ondes ultrasoniques ? Lorsqu’ils sont secoués très fort, de l’intérieur vers l’extérieur ? Il y a une tradition à ce sujet : « La couleur et la saveur du bourbon du Kentucky viennent du balancement de la navigation. Le bourbon était chargé sur les bateaux dans le Kentucky, et le temps qu’il voyage jusqu’aux gens qui l’achetaient, le goût s’améliorait ».

Explication du vieillissement de l’alcool par ultra-sons © Makery

Le documentaire de Margulis trouvait un écho surprenant deux jours plus tard dans Spaceship Earth, un film qui s’achève sur le partenariat le plus improbable du capitalisme tardif : Biosphere 2 et Steve Bannon. Dommage que les deux films soient terriblement conventionnels, artistiquement parlant. Des narrations à la première personne, des têtes parlantes. Certains des projets présentés proposaient pourtant des expériences quelque peu différentes et plus rhizomiques dans la pratique culturelle et technologique.

Bande-annonce de « Spaceship Earth » de Matt Wolf (en anglais) :

Radio Ile-de-Batz

Une équipe de membres de MyOwnDocumenta (Corisande Bonnin, Charlotte Imbault, Dominique Petitgand) avait également rejoint le camp éphémère, MyOwnDocumenta (une revue en ligne de journaux d’artistes hébergé par David Guez) étant un groupe qui s’accorde sur le fait que le processus est sans doute plus important que le résultat final – ce qui était certainement le cas dans les discussions du réseau ArtLabo, animé par Julien Bellanger et Catherine Lenoble. Leur atelier a eu lieu toute la semaine dans l’atelier de la colonie de vacances, un espace magnifiquement étrange rempli de jouets, d’accessoires de peinture, de restes de vacances. Là, les hôtes invitaient tous les participants à discuter et à tester des outils et des pratiques liés à la documentation et au récit de nos expériences vers une plus grande autonomie numérique. En cours de route, la colonie de vacances est devenue une station de radio éphémère, diffusant sur Pi-node. Envoyer des signaux dans l’obscurité. Tout comme le phare sur la colline au-dessus de la colonie, où le projecteur tournait et tournait, faisant clignoter son message vers les mers noires. Mais attendez, peut-on dire qu’il y à un signal même quand il n’y a personne pour le voir ?

Quand ArtLabo pense construction de programme pédagogique © Makery
Plateau radio improvisé. © Makery
p-node.org

En savoir plus sur ArtLabo Retreat.

ArtLabo Retreat fait partie du Feral Labs Network, cofinancé par le programme Creative Europe de l’Union européenne.

Les 48h de Stadtwerkstatt à Linz: “Moins c’est plus”

"Maize maze", maïs devant Stadtwerkstatt © Philip Leitner

« Off of the off » ou « off very in » du festival Ars Electronica, les 48 heures d’extravagance organisées par le centre contre-culturel Stadtwerkstatt depuis 6 ans sont devenues un refuge pour ceux qui délaissent les mondanités. Makery a rencontré Tanja Brandmayr et Franz Xaver, qui y travaillent chaque jour pour entretenir son esprit unique.

la rédaction

Pour beaucoup de gens, se rendre à Ars Electronica à Linz en septembre signifie assister à des expositions et des conférences, se mettre en réseau et faire sa propre promotion, s’interroger sur la pertinence des prix et des installations extérieures, aimer ou détester la soirée de gala. Mais depuis six ans, c’est aussi l’occasion de passer 48 heures dans le centre culturel historique Stadtwerkstatt (STWST), à côté du centre Ars Electronica, dans le quartier Alt-Urfahr sur le Danube. Pendant deux jours, tout le monde peut y prendre un verre, y manger, faire de nouvelles rencontres, participer à des discussions, des excursions ou des ateliers, voir des installations, des spectacles ou écouter de la musique. Pour sa 6e édition, en cette année de pandémie, le programme des 48 heures élaboré par Stadtwerkstatt en collaboration avec l’artiste Shu Lea Cheang (qui a également co-initié STWST48 en 2015 et fait partie de l’équipe de curation/production du STWST depuis lors), le thème était « More or less ».

Sur le site web dédié, Stadtwerkstatt « pose des questions sur les situations ‘Plus’ ou ‘Moins’, les zones de non-égalité, les zones de contre-valeur et les jeux à somme non nulle du futur ». « Au milieu d’un nouveau rien, nous construisons un décor entre PLUS et MOINS pour distribuer des contenus critiques, des artistes et des producteurs critiques pour négocier des conditions qui font la différence ». Après plusieurs visites dans le passé, Makery a été heureux de constater que malgré la recommandation « ne venez pas » du Festival Ars Electronica 2020, l’évènement des 48h se déroulait toujours comme prévu à Linz. Sur le chemin du festival Schmiede à Hallein, nous n’avons pas pu résister à faire le détour, avec une question en tête : Comment les gens restent-ils vivants et turbulents dans cet épicentre de la culture alternative à Linz en ces temps de Corona ? Tanja Brandmayr et Franz Xaver ont répondu.

Tanja Brandmayr l’une des organisatrices des 48h de Stadtwerkstatt © Shu Lea Cheang
Franz Xaver © Ewen Chardronnet

Pouvez-vous nous parler de l’histoire de STWST et nous dire quand vous avez personnellement rejoint le projet ?

Tanja Brandmayr : STWST a 40 ans (nous l’avons fêté l’année dernière). Cela a commencé comme un espace autonome, animé par la scène des jeunes artistes en 1979. Les relations entre art et média ont joué un rôle pertinent dès le début, particulièrement les premiers projets d’art nouveaux médias des années 1980 et 1990 sont bien connus, mais également d’autres projets. Mais dès le début, c’était une scène très mélangée, avec un fort aspect social. Maintenant, il y a des livres sur l’art et le chaos en 1982, ou autre (rires). Pour parler de l’aspect social, par exemple, certaines femmes sont venues y chercher un abri pour échapper à leurs maris ou pères violents. Le quartier de STWST était très conservateur à l’époque. STWST est devenu célèbre très tôt grâce à ses projets artistiques et à leur dimension sociale.

Franz Xaver : Je fais partie de STWST depuis dix ans. Nous avons lancé le bateau Eleonore à la même époque. Nous avons acheté le bateau pour un euro symbolique sur Ebay. Le projet consistait à inviter des artistes internationaux en résidence pendant l’été. Cette année, nous exposons 10 ans d’activités. C’est un lieu où nous pouvons parler ensemble. Le bateau a dû être déplacé récemment vers un nouvel endroit, dans la zone de l’estuaire entre la rivière Traun et le Danube. J’ai fait beaucoup d’art technique et radio dans le passé, des ondes courtes aux micro-ondes, toutes sortes d’ondes étaient impliquées dans mon travail. Les ondes courtes fonctionnent très bien sur le nouveau site d’Éléonore, peut-être à cause des champs électromagnétiques à proximité. Grâce à une balise WSPR que j’ai réalisée, nous atteignons l’Australie, la Nouvelle-Zélande avec 0,5v. C’est une bande de 40m, 7 MHz. Nous sommes également en contact avec le Stubnitz sur une très petite bande, la largeur de bande est de 6 Hz. Nous transmettons également par une antenne parabolique standard.

Rencontre sur le bateau Eleonore pendant les 48h © Ewen Chardronnet

Tanja Brandmayr : Je travaille systématiquement pour le magazine « Versorgerin » depuis 2008 et j’avais des connexions au travers de projets artistiques. Je suis devenue membre du bureau en 2014 et parallèlement je peux depuis développer mon propre champ de recherche que j’appelle Quasikunst. Tout bien pesé j’aime travailler ici parce que nous recevons beaucoup d’influences de l’extérieur, bien sûr celles des nouveaux contextes artistiques, mais aussi de la situation nocturne, avec le club, nous en savons beaucoup sur les problèmes sociaux qui ne sortent que la nuit, quand vous êtes très directement en contact avec eux. Nous avons également un espace extension de stockage des œuvres d’art depuis trois ans. C’est un très grand bâtiment que nous avons eu la chance d’obtenir pour pas cher, où nous retravaillons beaucoup toutes ces archives, bien que nous manquons d’argent pour faire un gros travail, mais nous le faisons de manière constante. C’est vraiment impressionnant de voir ces vestiges de 40 ans d’histoire… Ce ne sont pas seulement des pièces d’artistes art et médias, mais aussi de l’histoire sociale, l’histoire de la ville, l’histoire des contre-cultures. J’aime cet mixture critique globale, toujours réelle et pertinente de nos jours.

« Make Bread. Eat Pickle » © Shu Lea Cheang

Cette année, vous avez donc mis un champ de maïs sur la place devant STWST et le Ars Electronica Center. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Tanja Brandmayr : Comme vous pouvez le voir, il a une certaine présence, il est très visible quand vous venez, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur de la maison. L’idée a pris corps pendant la situation Covid en mars et avril, parce que toute la maison, tout l’espace avait été fermé pour les événements musicaux. La plupart d’entre nous restaient à la maison, mais certains étaient ici et poursuivaient des activités. Presque dès le premier moment l’idée a émergé d’utiliser la maison différemment, nous nous sommes demandé comment utiliser la maison vide, comment travailler avec cette situation de néant… et puis, nous avons eu cette idée de la « cathédrale du néant », comme titre de travail. Donc, même si nous nous retrouvions amenés à fermer en septembre, nous pourrions toujours travailler avec la maison vide, et même si nous ne pouvions permettre qu’à un public limité d’entrer, de circuler et de sortir, nous étions sûrs de pouvoir nous en sortir avec cette situation, en travaillant sur cette situation de vie. Nous avons fait beaucoup de plantations au printemps, y compris un peu de maïs. Nous avons dû faire face à cette situation de « oui ou non », à cette idée d' »art post-média » et tout ce que cela implique, cette question de notre nature qui est de communiquer et d’informer, de la façon dont l’information circule.

D’une certaine manière, l’idée de planter du maïs est revenue lorsque nous avons commencé à travailler avec l’idée de « plus ou moins », « Stadtwerkstatt plus ou moins ». Nous aimions l’idée d’avoir cette image de monotonie, de nature-culture monotone, car les champs de maïs sont très vastes, mais aussi très industriels et monotones. C’est l’une des premières plantes cultivées, et nous avons fait beaucoup de recherches sur l’histoire du maïs, c’est aussi une plante migrante qui a voyagé dans le monde entier. Nous avons beaucoup aimé l’idée d’avoir la nature dans la maison, mais pas la nature sauvage et romantique, la très monotone, la très exploitée. C’était l’idée principale, et quand nous en avons parlé à notre communauté, tout le monde a dit : « Oh, les champs de maïs, mon enfance ! Traverser les champs de maïs, entendre le vent, etc. » C’est donc aussi très émouvant pour tout le monde, et cela m’a vraiment surprise. On se perd dans un champ de maïs, c’est totalement désorientant, quand on est au milieu, quand on doit décider du chemin à prendre, il faut continuer tout droit, sinon on n’en sort jamais (rires) !

« Nature monotonia, maize in the house », l’entrée de Stadtwerkstatt remplie de maïs. © Ewen Chardronnet

Franz Xaver : A propos du thème « Plus ou Moins », pour moi le problème est qu’aujourd’hui nous avons trop d’informations. Nous ne pouvons pas assimiler autant d’informations dans notre cerveau… L’idée est que notre contenu devrait « diminuer » et que moins d’informations pourrait être plus d’informations. C’est très important pour l’avenir, car nous sommes tous complètement surchargés d’informations. Pour moi, c’est le sens de ce que nous avons donné ici, avec ce thème.

Mais STWST est connu pour sa station de radio locale et le serveur d’art et de culture servus.at ?

Franz Xaver : J’ai commencé à STWST avec l’InfoLab, je travaillais avec l’information… Et maintenant cette tendance avec tous ces labs, future labs, hacklabs, fablabs, etc… En fin de compte, tous ces labs sont des laboratoires d’information… et ce qui se trouve dans l’information est si important… C’est pourquoi nous essayons de présenter des choses « sans données » (rires). Vous avez vu nos salles avec toutes ces plantes : ce sont les informations de l’évolution. L’information vient de l’évolution. Mais oui, nous avons deux projets de radio ici, et même pour eux, nous essayons de travailler avec moins d’informations. Seulement quelques bits et octets.

Pouvez-vous expliquer les différentes itérations du maïs – le champ, la maison du pop-corn, la salle d’ensilage avec le maïs déchiqueté ?

Tanja Brandmayr : Ici, nous ne nous contentons pas d’inviter des projets et de faire de la curation de manière conventionnelle, nous nous concentrons également sur la production et sur ce mélange d’art, de culture et de sphère sociale, qui ne sont pas spécialement des idées « artistiques ». C’est un point très important pour une communauté comme la nôtre. C’est maintenant la 6ème édition de STWST 48h, chaque année elle se développe, et je pense qu’elle fonctionne assez bien. Mais cette année, c’était très spécial, parce que toute cette histoire de maïs est devenue un projet très solide pour la maison, l’expertise de chaque personne qui a travaillé ici est venue d’une manière très différente, c’est une des raisons pour lesquelles je l’aime tant.

Il y a donc des variations qui sont venues de la maison : nous avons ce thème de « diminuer » comme le dit Xav, et nous avons à nouveau ce thème du mycélium, que nous avons eu pendant des années avec la Mycelium Network Society. J’ai personnellement travaillé sur l’ensilage de maïs fermenté, parce que j’aime l’idée de mettre en scène un matériau qui se transforme tout seul, où nous n’intervenons pas. Il y a quelques années, j’ai utilisé un énorme bloc de glace, il a fondu, il s’est transformé tout seul. Avec cet ensilage en fermentation, c’est aussi le thème de la transformation et de la fermentation, avec les bactéries, il se transforme vraiment tout seul, et il est en quelque sorte lié à cette entropie : si nous ne faisons rien, il se réduit à un certain stade de lui-même quand il n’y a aucun apport en énergie. Cela fait donc partie de la connexion d’ensemble. J’ai mené des réflexions sur comment mettre en scène de la matière dans des projets antérieurs, c’est la continuation de cela avec l’ensilage du maïs.

« 48-Hours-Redistribution/Don’t touch », ensilage du maïs © Shu Lea Cheang

Et la maison du pop-corn ?

Tanja Brandmayr : C’était aussi une décision d’avoir deux projets d’artistes associés. L’idée de la maison du pop-corn en verre « Shirley Tempel » est venue de Freundinnen Der Kunst (Les Amies des Arts – un jeu de mots en allemand), un collectif féministe. Elles travaillent ici en ville depuis 20 ans, et sont bien connues dans les pays germanophones. Elles ont une série de maisons en verre, qu’elles appellent Glashausfantasien. J’ai eu l’idée qu’il pourrait y avoir des liens, que cela pourrait correspondre à ce que nous faisions avec les plantes. Elles se sont emparé du thème et ont inventé leur truc avec le pop-corn, que j’aime bien personnellement, parce que pour moi le pop-corn est lié au cinéma ! Et quand on parle de monotonie de la nature et de la culture, on a aussi cette industrie cinématographique et ce domaine culturel qui nous entoure.

Les freundinnenderkunst © Reinhard Winkler
Distribution continue de pop-corn © Sandra Brandmayr

Parlez-nous un peu plus de la salle de concert transformée en une sorte de piscine ?

Tanja Brandmayr : L’idée de la piscine est venue de Nani Cooper et Andreas Ullrich. C’est un projet qui est venu de l’extérieur. Il est également arrivé très tard, mais c’est très bien que nous ayons pu en discuter après avoir décidé de remplir la maison de plantes. Nous avons aimé l’idée de proposer le contraire : un vide complet dans la salle de concert du premier étage. Le projet s’appelle « The Only Good System » et il se distingue également par son cadre, le son énorme venant des quatre côtés. Cela me convient parfaitement car nous avons au rez-de-chaussée une sorte de « plus » avec les plantes, et puis vous montez et là vous avez « moins ». Cela nourrit l’idée de « cathédrale du néant » – c’est encore un titre provisoire – et nous aimons les variations de nature différente qui existent ainsi dans la maison. J’aime aussi ce titre parce que l’installation est très centrale au lieu, mais pas si abstraite. Je pense que chaque projet est très abstrait et repose sur une très bonne recherche, mais nous accueillons dans cette salle un public très varié et, pour moi, c’est formidable de voir les gens venir boire un verre et être attirés par quelque chose qui les touche de manière très immédiate ou directe, sans qu’ils aient à se demander « Que devrions-nous penser de ce projet ? » Il y a du son, de l’odeur, c’est très direct, et je pense donc que c’est une sorte d’attraction, surtout à notre époque où il y a tant de streaming et d’écrans numériques.

« The Only Good System », un triangle, un sound system, une piscine © Shu Lea Cheang

Vous avez donc travaillé plus localement cette fois-ci ?

Tanja Brandmayr : Nous avons toujours travaillé à l’international, et il n’était pas question de ne pas le faire. Nous avons donc lancé un appel à participation, mais il est vrai que le programme a un peu à voir avec la situation Corona, car nous ne pouvions pas faire venir des gens par avion de très loin. Et comme nous l’avons planifié en avril et mai et que personne ne savait ce qui se passerait en été, le programme final est très pragmatique d’une certaine manière. Dans les cercles artistiques, nous voyons toujours les mêmes personnes circuler, mais ce que vous voulez voir quand vous êtes dans une ville, c’est ce qui se passe dans la ville.

« Feral Bands », Pali Meursault, Nicolas Montgermont (Fr) © Shu Lea Cheang
« F_Walk », fem_arc collective © Shu Lea Cheang

Donc certaines choses sont possibles. Vous n’avez pas dit « ne venez pas, ça va être en ligne », comme les « jardins » d’Ars Electronica ?

Tanja Brandmayr : Je trouve ça cool, peut-être à l’opposé des grandes institutions, d’avoir un contact direct avec les gens et les artistes, et ça se passe mieux quand les gens sont là. D’abord on peut parler plus directement. Nous vivons habituellement en contact direct. Par exemple, le fait de cuisiner ensemble est un très fort facteur de construction sociale. Je me souviens qu’il y a trois ans, nous avions ce thème du « sommeil ». Nous avons établi des contacts quatre mois avant les 48 heures avec le centre médical de l’Université Kepler, et un médecin très gentil a commencé à venir à STWST chaque mois, nous avons également dîné avec lui, il nous a expliqué sur quoi il travaillait scientifiquement, nous lui avons dit ce qui nous intéressait artistiquement, tout cette complexité de l’inconscience, et il nous rend encore visite aujourd’hui. Les choses se passent différemment quand vous avez un contact direct. Les choses sont très vraies quand vous les faites comme ça.

Franz Xaver : Nous avons un projet de streaming qui envoie des images d’une webcam immergée au fond de la rivière Traun vers un satellite qui les transmet en Inde, au Spitzberg, en Antarctique, partout. Vous pouvez recevoir les images de n’importe où dans le monde.

Tanja Brandmayr : Nous diffusons un flux de streaming depuis le fond de la rivière. il y a une vraie dramaturgie quand trois poissons s’approchent de la caméra (rires) !

« Grundel Panorama », Apephonie Productions © STWST

En savoir plus sur la sixième édition des 48h de Stadtwerkstatt.

Ars Electronica 2020 : les voyages d’une plante

The Traveling Plant Dreamt Routes, drawing by Marta de Menezes, July 2020. © The Traveling Plant

Aiguisez vos épines et vous voyagerez en toute sécurité ! Comment une plante voyageuse a défié les restrictions d’un Ars Electronica post-virus.

Rob La Frenais

Début septembre, la conservatrice et directrice de Leonardo-Olats, Annick Bureaud, s’est désolée de l’annonce « Autriche et pays frontaliers seulement » faite par Ars Electronica pour la première fois en 40 ans d’histoire : « Pour moi, le « début de l’année », après les vacances d’été, c’est d’aller à Linz, à Ars Electronica. Cela lance, pour ainsi dire, une nouvelle année de projets et d’apprentissage de nouvelles choses. Je viens de réaliser que cette année, je vais y participer, mais depuis Paris. Pas de Danube, pas de AEC, pas de Hauptplatz, pas de commentaires acerbes sur la soirée de gala, pas de Gelbes Krokodil, pas d’amis avec lesquels s’amuser et pas de nouveaux amis à se faire. Le 9 septembre, je vais boire une bière, juste pour faire semblant. Que faire d’autre ? » Pour son prochain article, elle et un groupe de co-conspirateurs, bio-artistes et écrivains, Tatiana Kourochkina, Marta de Menezes, Claudia Schnugg, Robertina Šebjanič (le groupe « Seed ») a lancé cette idée : « Que faites-vous lorsque, pour la première fois de votre histoire, vous ne pouvez pas vous rendre à Linz ? C’est facile. Vous créez un nouveau projet collectif qui sera présenté en première mondiale à Ars Electronica 2020 ! Il s’appelle « The Traveling Plant », il commence maintenant, et se déroulera lentement sur plusieurs années. »

La plante voyageuse va au Kepler’s Gardens :

Lors du gala virtuel d’Ars Electronica la semaine suivante, sur une chaise à côté d’Annick Bureaud, se trouve une plante en pot, dont on espère qu’elle recevra un Golden Nica. Mais est-ce une plante réelle ou « imaginaire » ? D’après le site web : « le projet est ouvert aux plantes réelles, existantes, invasives, proliférantes, en voie de disparition ou éteintes ; aux plantes fictives et imaginaires ; aux plantes artificielles, robotisées, numériques ou autres ; aux plantes biologiques ou OGM ; et à toutes les autres auxquelles nous n’aurions pas pensé. Par le mot « plante », on entend les plantes terrestres, aquatiques et sous-marines de toutes sortes et de toutes tailles, y compris les champignons et les algues ». Et aussi : « des plantes réelles seront plantées au fur et à mesure du développement du projet dans les lieux des différentes organisations participantes ».

J’ai demandé à Annick Bureaud de me parler de sa plante actuelle. Est-ce qu’elle finira par voyager ? « La plante de The Traveling Plant peut être réelle (de n’importe quelle sorte) ou fictive ou symbolique, ou tout ce à quoi les gens peuvent penser. Cette plante, sur la chaise, en regardant le Gala Ars Electronica en ligne avec moi, peut être considérée comme ma « muse » pour le projet. Cette plante vit en fait avec moi à Paris. Je ne connais pas son nom. La vision était de faire faire à cette plante un tour du monde et de la transmettre de main en main via les événements artistiques organisés partout où elle s’arrêterait. Évidemment, cela n’est pas faisable en raison des restrictions sur le transport des matières végétales d’un continent à l’autre, et aussi pour éviter d’abuser d’une seule plante en la déplaçant dans le monde entier ». Cela rappelle le « plantimal » d’Eduardo Kac Edunia dont le projet était de faire venir des États-Unis en Europe un hybride de lui-même et d’un pétunia.

Alors, quelles sont les alternatives aux visioconférences Zoom pour les festivals ? J’ai participé dans le cadre de Art Meets Radical Openness plus tôt cette année à l’un des tout premiers festivals virtuels en Europe, également à Linz, avec une performance virtuelle sur la façon dont je voulais faire naviguer mon bateau sur le Danube, comment je n’ai pas pu le faire, et comment j’ai rencontré la Times’Up Boating Association (lire notre précédente interview ), l’équipage du « Rowing For Europe » et le bateau artistique autonome Eleonore, qui se trouvent tous à Linz. J’ai trouvé intéressant d’y être « presque », mais je ne pouvais pas vraiment me voir autrement que comme un rectangle, malgré des innovations comme la cuisine virtuelle.

« Close to the Water », performance en ligne de Rob La Frenais:

Réunion sur le bateau artistique Eleonore sur la rivière Traun, le 12 septembre, lors du spectacle « STWST48x6 MORE LESS », dans le cadre des activités de Linz de Ars Electronica 2020. © Ewen Chardronnet

J’ai demandé à Annick Bureaud si c’était notre avenir prévisible ? « Il me manque la fréquentation physique de tout : cinéma, concerts, festivals, colloques. Le fait d’aller au cinéma la première fois après le confinement, ou ne pas pouvoir aller à Linz en septembre, m’a permis de comprendre et de « sentir » profondément combien l’art est une expérience incarnée, et de « penser à » ou « discuter » de l’art également. Cela ne m’intéresse pas de participer à des festivals uniquement par le biais d’écrans. Je ne crois pas que l’avenir des festivals ou des symposiums soit en ligne, ou uniquement en ligne. Ce qui m’a intéressé cette année, c’est qu’Ars Electronica avait une composante physique, distribuée dans le monde entier, et connectée, sa plateforme en ligne étant le point de rencontre. L’espoir était de partager un effort collectif et d’avoir un certain sens de la téléprésence. Je crois qu’Ars Electronica a réussi dans ce domaine. »

L’incarnation est le problème principal ici, et c’est un problème profondément émotionnel. Depuis que l’internet existe, il y a des machines à café virtuelles, des apéros et des repas virtuels ; mais comment les goûter et les sentir ? L’artiste Matthew Gardiner décrit l’atmosphère d’une soirée typique d’Ars Electronica : « Le festival, tard le soir, Golden Nicas décernés. Une horde mélangée se déverse dans Linz ; des musiciens électriques éclectiques bavardent dans Nihongo, des artistes introvertis et extravertis et des amis que l’on n’avait pas vus depuis des lustres à cause de la tyrannie de la distance. Attirés involontairement dans des endroits plus chauds et plus joyeux que Hans im Glück, dans un Würstlstand isolé à Linz. Peut-être à côté du Linzer Nibelungenbrücke. Comme la royauté d’autrefois, ils se nourrissent de pain chaud et de moutarde à haute teneur en protéines et en sodium, de Leberkäs, de Pustalaibchen et de Käsekrainer, arrosés d’une canette bleue et froide de bière Puntigamer. Alors que les festivités s’effacent progressivement des mémoires, les conversations s’achèvent en bâillant, ils rentrent chez eux en se rappellant les moments fugaces qui les ressourcerront jusqu’au festival suivant. »

Il a développé une version en réalité augmentée de l’omniprésent stand de saucisses et de bière qui se trouve sur tous les ponts. Il vous invite à penser comme Proust avec sa célèbre madeleine : « Où que vous soyez aujourd’hui, que vous ayez été assis ou debout quelque part, tard dans la nuit, à Linz. Cette œuvre est pour vous, cette œuvre vous invite à utiliser nos gadgets AR pour placer un Würstlstand (stand de saucisses) dans votre ville, ou à placer un Leberkas Semmel dans votre assiette chez vous. Partagez un billet et écrivez un court souvenir d’une journée (ou d’une nuit) à un festival Ars Electronica. Le dispositif fournit également un modèle 3D tournant très réaliste de la canette de bière blonde Puntigamer à installer sur votre appareil, et fait des blagues : « Bier for intelligent kunstlers, not for kunstliches intelligence ! »

J’ai demandé à Marta De Menezes, qui fait également partie du « Seed Group », quels étaient les autres exemples d’alternatives pratiques aux conférences virtuelles : « Pour moi, en tant que personne, artiste, curatrice et directrice d’une institution artistique, il est important d’évaluer le rôle et la pertinence de toute activité pour le public international et pour le public local. Combien de déplacements faut-il faire pour la croissance et la stimulation du domaine, et que peut-on faire à distance ? Si une partie de ces activités peut être réalisée à distance, de quelle manière doit-elle être organisée pour être efficace ? Pour commencer, nous devons comprendre (situation par situation) ce qu’un événement à distance devrait accomplir en termes de conséquences et d’objectifs pour les participants et pour les institutions qui les organisent. Concrètement, cela dépend de l’événement, des publics, de l’objectif des parties concernées. Un bon exemple, pour moi, est le projet Biofriction et l’activité appelée Braiding Friction qui a été planifiée et a eu lieu pendant la pandémie. »

Pour elle, « Traveling Plant » consistait à « connecter les gens, par l’intermédiaire de personnes autres que des gens, en contournant et en remettant en question, dans la mesure du possible, les dogmes politiques/nationaux/économiques établis. Et ce, de manière non conflictuelle, ce qui m’attire aussi. C’est, à mon avis, une superbe manière de résister à la fois symboliquement et de façon très concrète à la distance, qui serait ainsi ressentie avec moins d’intensité. »

The Traveling Plant Video Tour (11’30 – en anglais) :

De manière plus conventionnelle désormais, les organisateurs ont mis toutes les conférences, discussions et tables rondes sur Youtube. Avec la canicule en Europe du Nord, c’est utile et j’ai sans doute de longues journées de visionnage devant moi. Pour l’instant, j’ai vu Andy Gracie dans « The Art and Science of Political Disasters », dans la section Barcelone du Kepler’s Garden, et Daniela De Paulis dans « The Cosmos Above Us And he Touchscreen in Front Of Us », dans la section Saint-Pétersbourg des « Vibrations telluriques » du programme Leonardo.

Art et science de l’écologie politique des catastrophes, Jardin Barcelone:

LASER : Cyland (LASER Saint-Pétersbourg) sur le thème du chaos et du cosmos avec Leonardo/ISAST, Jardin Los Angeles :

Cette édition d’Ars Electronica a eu lieu lors du lancement de la série Netflix « Biohackers » (retardée parce que mettant en scène un sujet sensible lié à la pandémie) qui contient de nombreux tropes clairement tirés du monde des bio-arts, du DIY bio et de la biologie synthétique qui ont figurés dans de nombreuses éditions du festival par le passé. On y voit les souris lumineuses génétiquement modifiées inspirées par l’Alba d’Eduardo Kac, les noms des personnages comme « Double Felix », les blagues sur les « rencontres CRISPR » et une scène faisant directement référence à la Troisième oreille de Stelarc, avec un « body hacker » qui tente désespérément de s’implanter. « Biohackers » soulève également la question de la science illégale et l’abandon de l’éthique, qui se reflètent dans la course au développement d’un vaccin COVID.

Pour l’essentiel, Ars Electronica a créé cette année un nouveau modèle distribué du global et du local, symbolisé par le projet Traveling Plant qui demande « Comment faire quelque chose ensemble, collectivement, en combinant des éléments en ligne et sur site ? The Traveling Plant … retrace le voyage d’une plante – réelle, artificielle ou fictive – autour du monde, en racontant sa propre histoire, les histoires des autres plantes et des créatures vivantes (autres que l’homme et les humains) qu’elle rencontre. Chaque hôte de la Plante aura la liberté d’organiser l’événement qu’il veut, mais il y aura des éléments communs, l’un sera en ligne (une sorte d’exposition d’expositions), au moins un sera tangible. Nous travaillons actuellement à la définition de ces éléments. »

Dans le Carnet de bord de la plante voyageuse, une des participantes, Barbara Imhof de Liquifer Space Systems, étend cette vision à la Station Spatiale Internationale, en jouant sur l’amour de l’industrie spatiale pour les acronymes. « Good morning TP ! Peut-on vous appeler TP au lieu de « traveling plant » ? Ici, sur la station spatiale, nous utilisons beaucoup d’abréviations. Je suis en train de préparer votre arrivée. Nous avons cette très belle serre qui va bientôt devenir votre maison. »

Une autre n’est pas vraiment une plante mais un lac : Aliya Sakhariyeva écrit « Mon nom est Balapan, je suis un lac atomique. Oui, je suis radioactif, mais j’espère que cela ne vous pétrifiera pas trop. Mon nom en kazakh signifie ‘nid' ». Enfin, Pierre Guillet de Monthoux met en garde toute plante itinérante qui souhaiterait visiter la Scandinavie : « Les Suédois aiment la nature. Méfiez-vous d’eux. Ils pourraient vous dévorer. Empêchez-les ! Aiguisez vos épines ! Et vous voyagerez en toute sécurité. »

En fait, il existe une véritable controverse sur les plantes voyageuses. Des restes de gourdes, originaires d’Afrique, ont été retrouvés sur des sites précolombiens, datant d’il y a plus de 10 000 ans. Ont-elles été transportées par des humains via le détroit de Béring ou sont-elles arrivées sur les côtes du Nouveau Monde en flottant librement dans l’océan ? Des découvertes récentes indiqueraient qu’elles flottaient dans l’océan.

The Traveling Plant’s website.

Espagne : « Les makers ont créé une organisation horizontale à l’échelle du pays »

Le personne d'une boulangerie remercie les makers. © Fablab Leon

Interview de Rosa Nieves Leon Perez, spécialiste de l’impression 3D et de la fabrication additive depuis plus de 10 ans, ayant œuvré à la coordination nationale de la mobilisation CoronavirusMakers en Espagne pendant la crise sanitaire.

Thomas Sanz

Rosa Nieves Leon Perez est architecte et enseignante, spécialisée dans la fabrication additive et la transformation numérique, et passionnée par tout ce qui touche à l’industrie 4.0. Elle dirige la section fabrication additive du fablab de l’Université Francisco de Vitoria à Madrid depuis mai 2019 et s’est engagée pleinement dans la mobilisation des makers espagnols dès le début du confinement.

Quelles ont été les premières étapes de votre réponse à la crise ?

Le 10 mars, des médecins de l’Hôpital général universitaire Gregorio Marañón à Madrid avec lesquels j’avais précédemment travaillé, sont entrés en contact avec moi car ils avaient vu ce qui se passait en Italie et prévoyaient que cela se passerait en Espagne. Ils souhaitaient développer un respirateur open source. Dans le même temps, le 12 mars, Esther Borau (de l’Institut Technologique d’Aragon, ndlr) a créé un groupe Telegram avec le même objectif : créer un respirateur open source. Au travers des réseaux sociaux, elle a appelé à la participation d’experts dans différents domaines : médecins internes, anesthésistes, ingénieurs, électriciens, mécaniciens et spécialistes en fabrication additive, entre autres. Ce groupe Telegram a été un grand succès et en moins de 2 jours nous étions plus de 5 000 personnes à vouloir collaborer sur ce projet. Nous avons ainsi pu commencer à nous organiser en groupes de travail.

Capture d’écran d’une réunion de CoronaVirusMakers.

Dans la mesure où nous étions nombreux à voir la maladie sous différents angles, et quelles solutions nous étions en mesure de produire, nous avons pu développer plus de 20 projets de R&D : des respirateurs, des visières de protection, des masques, des masques pour les urgences, des « ouvre-portes », des capnographes, des équipement ECMO, des applications pour l’hygiène et pour la logistique, etc. Le 14 mars l’état d’urgence a été déclaré en Espagne, et nous avons décidé d’organiser cette communauté en groupes de travail autonomes par provinces, afin d’optimiser les déplacements qui restaient alors très limités. Ainsi, chaque communauté autonome avait un coordinateur, et les provinces se sont entourées d’experts dans différents secteurs : logistique, donations et demande de matériel. Tous ces coordinateurs ont été soutenus par une coordination nationale que je dirigeais, et étaient appuyés par une équipe qui intervenait sur les questions de logistique nationale et internationale, sur les donations, sur la communication, la certification des produits, etc.
C’est ainsi que nous avons commencé à nous organiser en Espagne, jusqu’à atteindre plus de 18 000 participants, à fabriquer plus d’un million de visières de protection faciale, plus de 500 000 « protège-oreilles » et plus de 50 000 masques.

Des « protège-oreilles » imprimés avec la mention « superheros » ou « superhéroïne » au Fablab Leon. © Fablab Leon

Comment avez-vous travaillé avec les autres acteurs locaux ?

Ma relation avec les groupes locaux était celle d’une coordinatrice de réseau. J’étais présente pour les aider au niveau logistique, afin qu’ils puissent disposer du matériel que les entreprises avaient donné. Il fallait que les makers puissent continuer à travailler dans les différentes régions, mais aussi qu’ils aient des contacts avec les hôpitaux et les centres de santé qui nécessitaient du matériel.

A qui était destiné le matériel ?

Le matériel était d’abord à destination des hôpitaux, des centres de santé et des résidences de personnes âgées, mais progressivement le rayon d’intervention s’est agrandi à toutes les personnes travaillant en première ligne : le secteur des services, les pharmacies, les supermarchés, les boulangeries, etc.

Comment avez-vous travaillé avec les différents réseaux ?

La chose incroyable c’est que nous avons pu créer en très peu de temps une organisation à l’échelle de toute l’Espagne, grâce à l’appui des différents réseaux de makers. Le travail a été beaucoup plus intense et mieux coordonné dès que nous avons réussi à faire valider un modèle de visière de protection faciale au niveau national, et que le processus de validation des masques FFP2 et FFP3 a été initié. Nous avons aussi réussi à obtenir des donations de matériel et des donations en espèces pour une valeur de 900 000 €, ce qui nous a permis de développer et de produire différents projets de R&D.

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées ?

Les plus grandes ont été liées à la bureaucratie inhérente à l’homologation des solutions produites, dans la mesure où nous n’étions pas une entité juridique, mais un groupe de personnes unis autour d’un objectif commun. La logistique a été un autre des points importants dont il a fallu s’occuper. Parce que même si nous ne pouvions pas nous déplacer, nous devions récupérer le matériel, l’emmener dans nos nœuds logistiques, le désinfecter puis l’apporter dans les différents hôpitaux et centres de santé qui en avait besoin.

Nous avons pu réussir en grande partie grâce à l’appui des différentes forces de sécurité de l’Etat. Partout nous avons été aidés par des pompiers, la police locale et nationale, la protection civile et l’armée.

Con las impresoras 3D a toda máquina, los MAKERS de Zamora, Benavente y León, siguen surtiendo a los sectores más necesitados, de las necesarias pantallas de protección para poder seguir luchando contra el coronavirus.
Un gran aplauso por ellos!#coronavirus#quedateeencasa pic.twitter.com/JijJ2LE5x2

— El Rincón de Miguel (@ElRincondMiguel) April 6, 2020

En conclusion, qu’avez-vous appris de cette expérience ?

Principalement, que beaucoup de personnes qui ne se connaissaient pas et venant de différentes parties d’Espagne, ont pu se connecter à un réseau avec une structure horizontale (même s’il y avait des personnes responsables de l’organisation pour une meilleure coordination). Ils ont démontré qu’il est possible de s’organiser et de travailler ensemble lorsque tout le monde poursuit le même objectif : dans le cas présent aider à sortir l’Espagne de sa situation précaire durant cette épidémie. Chacun d’entre nous a voulu apporter sa pierre, avec les moyens qu’il avait à sa disposition : c’est précisément ce qui explique la réussite du mouvement.

Suivre les groupes Telegram du mouvement CoronaVirusMakers.

Retrouvez notre enquête complète sur la mobilisation des makers espagnols durant le confinement.

Prix YouFab 2020 : du sang neuf

© YouFab
Cherise Fong
© YouFab

Les Prix YouFab ont fait du chemin depuis leur lancement par le FabCafe Tokyo en 2012. S’ils ont lieu cette année dans des circonstances plutôt contraignantes avec un thème d’actualité, ils reviennent avec un nouveau jury et la possibilité de découvrir de nouveaux projets ingénieux et inattendus.

Le thème de cette 9ème édition de YouFab : « Sans Contact (par défault) ». Plus qu’une simple mesure de sécurité adaptée à notre ère pandémique, il pourrait tout aussi bien suivre le continuum technologique de « haptique », thème qui avait inspiré un autre concours de design, également organisé par le FabCafe Tokyo, en 2017.

Kei Wakabayashi, juge principal, présente le thème de cette année comme une occasion « de redesigner et de recadrer l’humanité, la matérialité et “l’expérience réelle” dans le contexte d’un monde devenu “sans contact” par défaut. On attend toute proposition de nouvelle technologie ou de nouveau système, ou un nouveau modèle de comportement ».

Ce concours sans catégorie invite des projets de tous horizons, même analogues (depuis 2019), des prototypes ainsi que des modèles qui ne seraient pas du tout des objets physiques. (Le grand lauréat de l’année dernière, Penta KLabs, était une communauté indonésienne qui incarnait le thème de « la convivialité » sur place au-dessus des eaux de crue locales.)

Et comme la société japonaise des chemins de fer propose en bonus un prix pour envisager l’avenir du transport et de la mobilité (en toute sécurité individuelle), nous nous attendons à voir des projets sans contact au-delà des voitures volantes et des hoverboards.

Le futur de Fab ?

En suivant les tendances du FabCafe, dont le siège se situe dans le quartier branché de Shibuya à Tokyo, YouFab a traditionnellement privilégié le design high-tech et la fabrication numérique, avec un jury présidé par le professeur Hiroya Tanaka, père des fablabs au Japon, et fidèle aux tendances globalistes influencées par le culte Fab du MIT dans l’esprit « Comment fabriquer (presque) n’importe quoi ». Makery se rappelle l’explosion du Fab 2.0 (imprimantes 3D originales) en 2015, la montée du Fab 4.0 (programmation directe des matériaux) en 2016, les projets haut concept et tape-à-l’œil de 2017, et le charismatique Fish Hammer de 2018.

Evidemment, la sélection des lauréats dépend intégralement des membres du jury. En 2019, le juge Leonhard Bartolomeus du collectif artistique indonésien Ruangrupa a notamment reconnu la dynamique communale de Penta KLabs. Pendant que les Prix YouFab continuent d’attirer des centaines de projets venus de dizaines de pays, les lauréats seront décidés par un jury de trois personnalités : Kei Wakabayashi, ancien rédacteur-en-chef de WIRED Japan et juge principal de YouFab depuis 2018 ; Steve Tidball, « athlète aventurier » américain et cofondateur d’une société qui fabrique des vêtements futur-tech pour hommes ; et surtout Kampire Bahana, une jeune DJ ougandaise issue du collectif de musique électronique Nyege Nyege, qui « aimerait que les participants élargissent leur définitions de la technologie au-delà de l’hégémonie de la science moderne occidentale ».

En même temps, Chiaki Ishizuka, la directrice trentenaire des Prix YouFab depuis 2017, cherche à développer l’événement pour faciliter le partage des connaissances et l’échange d’idées, en encourageant les artistes à s’ouvrir et à interagir avec le monde qui les entoure : « Aujourd’hui, les créations devraient toujours avoir un but, que ce soit d’inspirer les gens, d’améliorer la vie des gens, ou d’apporter une certaine valeur » dit-elle.

L’ère du tout fab est-elle enfin arrivée à saturation ? En cette période de troubles sociopolitiques, de phénomènes climatiques extrêmes et de pandémie persistante, la fabrication numérique sera-t-elle enfin éclipsée par l’innovation frugale ? A confirmer par les lauréats des Prix YouFab 2020, annoncés en fin d’année.

Date limite pour envoyer son projet aux Prix YouFab : 31 octobre 2020

Slovénie : un PIFcamp 2020 « en construction »

ll y a encore de la vie au PIFcamp 2020, 'Under construction'. © Katja Goljat

« En raison de la situation actuelle de Covid-19, le PIFcamp sera un peu différent cette fois-ci ». Telle était l’annonce publique du PIFcamp de 7 jours (intitulé « Under construction ») organisé dans la haute vallée de Soča, au sein du parc national de Triglav, restreint à 35 participants invités à l’évènement pour bricoler, hacker et développer leurs projets, avec un focus particulier sur les pratiques de documentation.

Dare Pejić

Quelle serait la version covid-safe 2020 de PIFcamp ? Pour répondre à cette question, les organisateurs, Projekt Atol, Ljudmila et Kersnikova ont imaginé un conte de fées en format de poche. Le thème général était la documentation, qui est souvent négligée dans les processus de hacking et de fabrication. Les résultats sont publiés et documentés pour un usage public et/ou privé ultérieur.

Beam Team (Stella Ivšek et Anja Romih) avec son projet μπA (micropia) recherche des moyens d’effectuer du mapping video sur des objets naturels © Katja Goljat

Le coup d’envoi de l’édition 2020, selon Tina, l’organisatrice du camp, ressemblait à une « réunion de famille ». Les anciens visages du PIFcamp se sont mêlés aux quelques nouveaux venus. La vallée vierge de Soča a accueilli les participants locaux et des pays voisins (Autriche, République tchèque), les autres ont pu suivre l’évènement en ligne.

Les participants ont été invités à : faire revivre un ancien projet ; organiser une conférence (hors ligne et en ligne) ; partager leurs recherches ou travaux en cours ; rédiger un document de recherche ; travailler sur un projet artistique (performance audiovisuelle, objet virtuel, installation…) ; développer un atelier, un logiciel ou un protocole ; ou ouvrir une discussion avec d’autres participants sur un sujet spécifique. Cette fois-ci, les projets « pop-up » et les situations « anything-can-happen » n’ont pas été autant encouragés. Néanmoins, la saveur typique du « je ne sais quoi » propre au PIFcamp a permis de maintenir une atmosphère joviale et un bon moral.

En direct de Panama, familier du PIFcamp, érudit et enthousiaste maker de la Digital Naturalism Conference (Dinacon), le Dr Andrew Quitmeyer a tenu une visioconférence dans le jardin. Le sujet portait sur les fourmis, les capteurs de fourmis et l’écosystème des fourmis, son principal centre d’ intérêt depuis 10 ans. « Myrmecorpora » est le titre qu’il donne à son workshop de 6 jours de Quitmeyer sur les fourmilières interactives portables (lire notre compte-rendu dédié). Les citations d’Andrew sur le léchage des fourmis entraient rapidement dans le jargon du PIFcamp et pour le reste de la semaine, jusqu’à des dimensions insoupçonnées dans les « PIFmemes ».

Bernhard Reisinger – introduction à l’osciloscope © Katja Goljat

La conférence bien informée et très axée sur la prise en main de Bernhard Reisinger et Vaclav Peloušek présentait l’usage de l’oscilloscope et son rapport au son et aux visualisations. L’oscilloscope, « un instrument qui vous permet de jouer », permet de voir la représentation visuelle du son. En tant que tel, Bernhard le considère comme beaucoup plus ludique qu’un système laser basé sur la réflexion par miroir.

La traditionnelle randonnée organisée par Dario Cortese fut axée sur la collecte de plantes sauvages comestibles, et culminait dans un « Plant Hub », une sorte de cours accéléré de botanique sauvage. Son assistante Darja partageait par ailleurs ses connaissances sur le processus de fabrication de crème et d’hydrolat, qui fut présenté au cours d’un atelier ouvert aux locaux et aux touristes du voisinage. Very Tasty Intelligence est une série de conférences éclair qui explorent les pouvoirs nutritionnels et curatifs des plantes sauvages comestibles.

PIF Camp, Very Tasty Intelligence :

L’atelier organisé à distance par Maggie Kane aka Streetcat.media a eu lieu sous une tente. L’atelier présentait les principes de conception de jeux vidéo narratifs. En tant que cosplayer enthousiaste et artiste polyvalente qui s’ennuie dans les concerts, comme Maggie se décrivait elle-même, elle présentait divers exemples de la manière dont les artistes peuvent utiliser « les visuels de malades et l’interactivité » des jeux vidéo pour enrichir leurs concerts, performances et autres événements, afin d’accroître l’engagement du public.

Dans le cadre de leur projet μπA (micropia), la Beam Team (Stella Ivšek et Anja Romih) a cherché le moyen de faire du video mapping sur des objets naturels et, en collaboration avec Tilen Sepič (lire notre interview), qui avait préparé un set de musique improvisée, ils ont testé le résultat de leurs recherches lors d’une soirée expérimentale sur les rives de la rivière Soča. La performance en direct se déroulait dans une atmosphère intime – en raison du terrain glissant, seule une poignée de PIFcampers a pu y assister.

Julian Chollet – photogrammétrie DIY du sol © Katja Goljat

Julian Chollet collaborait au projet de photogrammétrie Do-It-Yourself des sols au PIF. L’introduction de Julian à la microscopie a montré diverses lentilles et équipements DIY et professionnels, qui ont ensuite été utilisés pour examiner des échantillons de sol et de compost des environs immédiats. Le dimanche suivant, (après la fin du camp de cette année), il a dirigé un workshop Humus Sapiens à Bohinjska Bistrica dans le cadre de la plateforme konS (lire notre précédent reportage sur son projet Humus Sapiens).

Lovrenc Košenina était occupé à travailler sur sa station météo – nettoyer les éléments imprimés en 3D et programmer l’Arduino et le RaspPi. Leçon du jour : « Ne mettez pas à jour Linux ! », s’écrie Lovrenc, qui, en raison de cette erreur fatale, a passé beaucoup plus de temps que prévu à programmer. La station météorologique, qui sera connectée au réseau de stations amateurs Weather Underground et installée sur place à Soča, mesurera la vitesse et la direction du vent, la température et l’humidité, et sera également équipée d’une caméra. À l’avenir, la station pourra également être équipée de capteurs de qualité de l’air et de CO2.

Robertina Šebjanič et Miha Godec dirigeant l’atelier aqua_forensic 2.0 © Matjaž Rušt

Les participants au PIFcamp ont continué à développer leurs projets et leurs recherches : Robertina Šebjanič et Miha Godec, qui préparent un carnet de travail des ateliers aqua_forensic 2.0, ont assemblé un capteur TDS, qui mesure la conductivité de l’eau. Le degré de conductivité a été sonifié via un circuit électronique. Robertina et Miha ont fait une randonnée d’enregistrements de terrain avec Saša Spačal et Rob Canning dans la vallée de Lepena.

Blaž Pavlica s’y est également joint, et il utilisera le matériel enregistré dans son projet de dôme ambisonique DIY. Sur le dôme, qui a été développé et utilisé dans le cadre du PifLab et d’anciens PIFcamps, une matrice de huit haut-parleurs est installée – un système DIY pour reproduire l’ambisonique, un format de son spatialisé sphérique qui permet une représentation du champ sonore en immersion.

Klemens Kohlweis a également participé au projet de Saša Spačal, qui dirigeait le workshop Light Reader, avec un tutoriel vidéo et un carnet de travail. Pour le carnet, Klemens a préparé deux schémas du circuit électrique. Le Light Reader est une interface physique simple permettant de déclencher un son avec de la lumière. Son principe technologique a été développé et utilisé dans l’installation d’art sonore biotechnologique Mycophone_unison de Saša en 2013.

Klemens Kohlweis et Saša Spačal sur le workshop Light Reader © Katja Goljat

Klemens Kohlweis a poursuivi ses recherches en archéologie des médias sur les puces EPROM (mémoire morte programmable effaçable), qui ont été utilisées des années 80 au milieu des années 90, et qui se retrouvent également dans les boîtes à rythmes numériques utilisées dans la musique Pop de l’époque. Klemens participera à la résidence d’art et de recherche de Ljudmila à l’automne 2020.

Luka Frelih a terminé son rotateur solaire pour plantes d’intérieur qui l’a libéré de la peur constante d’une sous-hydratation de ses plantes pendant son absence (ou pendant qu’il était occupé au PIFcamp). Une autre plante est sauvée. Il semble que l’année 2020 ne soit pas si mauvaise après tout.

PIFcamp est organisé par Projekt Atol et Ljudmila, en coopération avec Kersnikova Institute. PIFcamp fait partie du Feral Labs Network, cofinancé par le programme Creative Europe de l’Union européenne.

Covid-19 : « Mobiliser le bon côté de la technologie », entretien avec Delia Millan du Fablab Cuenca

L'équipe de Fablab Cuenca équipée de visières. DR.

Delia Millan est la directrice et fondatrice du Fablab Cuenca. Récemment sélectionnée par le principal programme d’échanges professionnels du Département d’État des Etats-Unis pour représenter l’Espagne à l’International Visitor Leadership Program (IVLP), elle revient pour Makery sur la réponse maker et citoyenne dans sa région pendant la crise sanitaire.

Thomas Sanz

Makery et MCD se sont associés au site Covid-Initiatives dès les premières semaines du confinement en mars. Aujourd’hui le site a donné naissance à l’association Solidaires pour Faire et cette dernière travaille avec L’Atelier des chercheurs et leur outil « do*doc » pour collecter des récits de la mobilisation des makers et fablabs. C’est dans ce contexte que Thomas Sanz a engagé cet été une enquête sur la mobilisation en Espagne. Ce récit en fait partie.

Comment tout a commencé ?

Le 13 mars, l’état d’urgence a été déclaré en Espagne à cause de la pandémie de Coronavirus. Au Fablab Cuenca nous avons pris connaissance des informations nous arrivant d’Italie, qui nous avertissaient du manque d’EPIs. Après avoir parlé avec certains membres du réseau des fablabs en Espagne, notre équipe a décidé de s’unir à l’action citoyenne de résistance maker face au défi mondial du COVID-19.

Au travers de cette action solidaire et en accord avec nos valeurs, nous voulions contribuer de manière totalement désintéressée, en mettant à disposition nos connaissances et nos outils de fabrication au service de la société. L’unique objectif était clair : aider dans la lutte au moyen de la « fabrication locale » de n’importe quels objets ou dispositifs demandés par les centres de santé les plus proches.

Capture d’écran d’une réunion du groupe Coronavirus Makers en Espagne. © Fablab Cuenca

 

Sans hésiter le 14 mars, nous rejoignions le groupe national “Coronavirus makers” qui se formait au travers d’un groupe Telegram, réunissant des personnes aux profils variés et avec des expériences en médecine, en biotechnologie, en impression 3D, en design industriel,  et qui avaient comme point commun le désir d’apporter leur soutien. Au travers de ce groupe, nous avons commencé à nous organiser, à échanger la connaissance et l’expérience de manière rapide et presque sans discontinuité (lire à ce sujet notre compte-rendu la mobilisation en Espagne, ndlr).

Comment avez vous commencé à produire du matériel ?

Ce groupe ouvert à toutes personnes désirant le rejoindre, a grandi en très peu de jours. Pour organiser au mieux les efforts, nous nous sommes divisés par communauté autonome, puis par province. En quelques semaines, le groupe national comptait plus de 16 000 participants coordonnés par communautés autonomes, connectées au travers de groupes de travail bénévoles.

L’équipe du Fablab Cuenca, coordonnée avec toute la province de Castilla la Mancha, a concentré ses efforts sur la gestion de la production du groupe Makers Cuenca (qui a réuni 140 participants) et mis en place un réseau logistique efficace, pour livrer les objets fabriqués le plus rapidement possible aux centres médicaux, aux résidences de personnes âgées, aux travailleurs sociaux, à l’hôpital Virgen de la Luz, et partout où ils étaient demandés. Nous avons créé la page www.makerscuenca.es qui regroupe tous les designs et les archives de travail de notre communauté locale, où vous pouvez trouver toutes les ressources open source des projets.

Nos principales activités ont été la fabrication des visières de protection individuelle, en impression 3D et à la découpeuse laser, ainsi que le design de « protège-oreilles » et d’autres objets comme les « ouvre-portes ».

Visières fabriquées au fablab. © Fablab Cuenca

Quelle a été votre relation avec les autres acteurs locaux ?

Au Fablab Cuenca un autre groupe de design et de développement a été créé avec la collaboration du personnel médical de l’hôpital, orienté vers la fabrication et les tests de pièces adaptées aux masques de plongée, à l’instar de nos collègues italiens.

Il faut souligner la réponse citoyenne que nous avons reçu dans notre province : la communauté maker n’a pas hésité à mettre en marche les imprimantes 3D. Les entreprises  ont participé à l’effort avec leurs découpeuses laser. La délégation de l’éducation a mobilisé les professeurs pouvant fabriquer des visières au moyen d’imprimantes 3D ou de plastifieuses artisanales. Et les particuliers ont donné du matériel nécessaire à la fabrication. La Croix Rouge, les agents de mobilité, les ambulances et la Protection Civile ont mis leurs ressources à disposition pour faire parvenir les visières et les matériels à toutes les personnes qui en avaient besoin. Nous tenons à remercier publiquement toutes les personnes ayant collaboré et mis leur cœur à lutter contre le manque d’EPIs durant les pires semaines de la pandémie.

« Nous stoppons cela ensemble » ! Les équipes de la Protection Civile viennent prendre livraison des visières au fablab. © Fablab Cuenca

Tout s’est organisé sur la base de l’humanité et de la solidarité citoyenne, en comptant sur les contributions et sur la gentillesse des gens. L’appel qui a été fait était : « si tu souhaites aider ou que tu disposes d’imprimante 3D chez toi, n’hésites pas à te mettre en contact avec nous et nous te connecterons au groupe de travail, nous ne prenons pas d’argent, seulement du matériel ». Au travers de ce simple texte et de l’implication des gens, nous avons réussi à coordonner ce réseau incroyable de personnes qui ont tenté de protéger ceux qui nous protègent.

Cela parait évident lorsqu’on le raconte ainsi, mais ce n’est pas le fruit du hasard, comme l’a dit notre ami Juan Carlos du réseau CREFAB : « les Fablabs ont eu plus de 10 ans pour se préparer à faire presque n’importe quoi, et durant cette pandémie, il en a été ainsi. Nous avons étudié, désigné, coordonné, fabriqué, distribué et organisé de manière professionnelle un réseau local afin de couvrir en quelques heures les carences que la pandémie avait mises à la lumière du jour ».

Beaucoup sont entrés dans les groupes de travail sans avoir beaucoup d’expérience dans l’impression 3D, et ont trouvé l’appui technique de l’équipe du Fablab Cuenca et d’autres makers pouvant résoudre les problèmes avec les machines, les archives, ou n’importe quelles difficultés qui apparaissaient, que nous pouvions traiter en tant qu’experts.

Il faut souligner que le village de Minglanilla a acheté trois imprimantes 3D et a imprimé des visières pour toute la région, avec le projet de donner ces machines au centre éducatif du village pour que les enfants puissent les utiliser une fois l’épidémie terminée.

La société a pu démontrer trois choses : premièrement que la citoyenneté unit sans autre intérêt que le fait d’aider, deuxièmement qu’elle peut déplacer des montagnes et troisièmement qu’il est possible d’utiliser la technologie pour fabriquer des choses réellement utiles. Nous pouvons mesurer le grand potentiel social et l’importance que représentent la démocratisation de la connaissance pratique, et le savoir de « comment fonctionnent les choses ».

Dans le monde capitaliste dans lequel nous vivons, le défaut de production mondiale nous a pris par surprise, tout en nous laissant sans capacité industrielle de fabriquer nos propres équipements de protection ou nos respirateurs. Nous avons pu voir comment le talent d’innovation et de développement de la communauté maker, aidée par l’« armée des citoyens » et l’impression 3D, ont pu faire arriver rapidement le matériel dont avait besoin les personnels de santé.

Des personnels soignants remercient les makers pour les équipements fournis. © Fablab Cuenca

Les jours passaient vite, la situation était de plus en plus désespérée, nous recevions toujours plus d’appels et toujours plus de personnes nous demandaient de l’aide afin de faire face à la situation avec un équipement insuffisant, voire inexistant. Nous étions devant une question de vie ou de mort, beaucoup de nos personnels de santé en première ligne couraient le risque permanent de contracter et de transmettre le virus.

Le 20 mars, nous avons reçu l’appel de Miguel Ángel Valero, député en charge de la culture, pour nous proposer l’aide et la collaboration de la mairie et de la députation de Cuenca. Nous avons immédiatement coordonné nos efforts avec les institutions publiques de notre province. Ils ont immédiatement acheté du filament d’impression 3D et des plaques de de plexiglas pour la découpe laser pour soutenir le mouvement.

À partir du 27 mars, nous nous sommes coordonnés avec la mairie pour utiliser son personnel et organiser le réseau logistique de récupération et de livraison de visières dans la capitale et dans la province de Cuenca avec ses véhicules et avec l’aide des agents de mobilité, de la protection civile et des chauffeurs de la députation. Pour la collecte et la livraison de matériel, il faut souligner le travail de chaque instant des volontaires de la Croix-Rouge, qui ont mis les matériels à la disposition de toute la ville.

16 kilos de filament envoyés au fablab par des donateurs. © Fablab Cuenca

A qui était destiné la production ?

Les hôpitaux et les centres médicaux (personnels de santé en général), résidences de personnes âgées, travailleurs essentiels, et grand public.

L’équipe du Fablab Cuenca a travaillé entre 15 et 16 heures par jour pour être en mesure de coordonner ce réseau provincial de makers, d’institutions, de citoyens et de soignants. Il fallait prendre des décisions rapidement et pertinentes à tout moment. Après avoir obtenu la participation à la fabrication de visières de la multinationale MAHLE Nagares de Motilla del Palancar à Cuenca, que nous avons confirmé qu’elle pouvait les fabriquer avec ses machines à injection, il nous restait à réussir le design d’un moule pour les produire « contre la montre », ainsi que la situation de plus en plus dure l’exigeait.

Nous avons pris contact au sein de notre réseau de Fablabs avec les camarades de Espacio Open qui à travers Covideuskadi, nous ont mis en contact avec l’usine Fabrica @Maier en Bilbao, qui avait déjà débuté la production de visières 24h/24 à partir du design réalisé par la communauté maker. Ainsi, en moins de 24 heures, les techniciens ont eu un design pour commencer l’adaptation et la préparation du moule.

La Députation de Cuenca a acheté le moule et le matériel nécessaire pour fabriquer les visières par techniques d’injection, beaucoup plus rapides et efficaces pour une production à grande échelle. Jusqu’à maintenant, ils ont fabriqué 40 000 visières. La collaboration et l’implication entre les équipes du Fablab Cuenca, de l’usine MAHLE, de la Députation et de la mairie de Cuenca, ont été exemplaires pour la fabrication de visières, que les commerçants locaux ont récupéré directement et gratuitement dans le bâtiment de la députation.

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontré ?

Nous avons commencé à comprendre que le rythme de fabrication n’était pas suffisant pour pouvoir fournir à l’ensemble de la province le nombre de protections nécessaires. Il fallait impliquer les usines locales pour pouvoir réellement réaliser une production massive. Nous avons commencé ce travail de médiation par l’intermédiaire de Miguel Angel Valero, qui nous a permis d’entrer en contact avec les usines locales.

Pour conclure, qu’est-ce que vous avez appris de cette aventure ?

La communauté de Makers Cuenca a fabriqué un total de 8000 visières en 7 semaines de travail bénévole, réparties entre la capitale et les villages. Cette collaboration nous a permis entre autres de réussir à faire parvenir les visières aux personnels soignants et aux commerces de la région de Cuenca qui ont repris leur activité durant la phase de désescalade.

La situation s’étant calmée, la remise en route des usines nous a permis de terminer ce marathon des 7 premières semaines en tant que coordinateur du mouvement Coronavirus Makers à Cuenca. Nous pensons que le moment est venu d’arrêter cet effort titanesque que nous avons tous fait, et de poursuivre nos activités pour analyser comment nous pourrions nous adapter à la nouvelle situation mondiale.

L’équipe réduite de Cuenca qui a réalisé les tests avec l’hôpital pour adapter les masques de respiration reste cependant toujours active, avec pour objectif de finaliser la validation de pièces et la documentation nécessaire pour le transfert de cette connaissance « ouverte » à d’autres pays. L’équipe a été coordonnée par Mickael Pitarressi, accompagné de Daniele Padovano et d’Angel Estvan Rubio. Ils ont pu bénéficier de la collaboration de Miguel Poyatos et Diego Millan, et ont réussi à se coordonner avec l’équipe médicale grâce à la docteure Elisa, cheffe de pédiatrie.

Il faut noter que Cuenca est l’un des quelques exemples d’organisation dans la réponse maker face au COVID-19 qui a pu gérer et coordonner les différents efforts locaux impliquant des groupes de makers, des institutions et des entreprises. La réponse citoyenne en Espagne est regardée avec beaucoup d’intérêt et d’admiration par les différents pays qui malheureusement sont en train de vivre les pires moments de la pandémie. Beaucoup d’entre eux nous ont contactés pour copier notre modèle et pouvoir apprendre de lui.

Enfin, je souhaiterais également remercier toutes les personnes qui ont joué un rôle clef en nous aidant à mobiliser la moitié du pays afin que nous puissions protéger en un temps record ceux qui nous protègent. Grâce à tous vos messages de remerciement, nous savons que notre effort a été vraiment utile.

Nous souhaiterions terminer sur une petite réflexion, car nous commençons à voir combien de personnes considèrent qu’un autre monde est possible : si nous essayons tous, grâce à la collaboration citoyenne, nous pouvons contribuer à améliorer les choses. En tant que société nous avons pu mobiliser le « bon côté » de la technologie, en utilisant les possibilités de la fabrication digitale. Dans ce cadre, les idées et les designs créés par ordinateur peuvent se matérialiser en objets réels au travers d’une production personnelle qui peut réellement être utile, au point de pouvoir sauver des vies. Certains d’entre nous le savaient déjà, mais désormais le reste de la société a pu comprendre la signification de notre phrase : « Un lieu dans lequel il est possible de fabriquer (presque) n’importe quoi ».

Tous les habitants de Cuenca ont pu utiliser et comprendre d’une manière pratique l’outil puissant que représente le fait d’avoir un espace comme le Fablab Cuenca. Tous les citoyens ont pu faire usage de ce que nous sommes, expérimenter le partage de la connaissance et les machines de précision contrôlées par ordinateur pour réaliser et développer leurs idées.

Nous espérons pouvoir revenir à la normalité, nous poursuivrons nos activités avec l’envie de transmettre les connaissances, de démocratiser la technologie et de motiver nos concitoyens vis-à-vis de la culture maker en tant qu’une des formes fondamentales des nouvelles manières de faire.

Mujeres Makers est un programme du fablab Cuenca spécifiquement en direction des femmes. © Fablab Cuenca

Il y a des mères qui nous contactent pour nous dire que leurs filles veulent désormais être les petites inventrices de la maison ou de futures ingénieures (ce qui nous remplit de joie, dans la mesure où un grand nombre de nos programmes comme « Mujeres Maker » aborde l’implication des femmes et des petites filles dans le monde de la technologie). Au sein de la philosophie de l’apprentissage par « le faire », les actions sont reproduites. Peut-être que nos actions en réponse à la pandémie représentent la meilleure inspiration pour que les nouvelles générations puissent voir et construire un futur avec d’autres valeurs plus solidaires et plus positives.

Notre objectif est et a toujours été de proposer notre aide comme un outil éducatif et créatif ouvert à tous les publics, dans un esprit de collaboration, de conception et de partage des connaissances.

Le site du Fablab Cuenca.

Les récits de Solidaires pour Faire et de l’Atelier des chercheurs.

10 règles pour gagner de l’argent en tant qu’artiste

Au summercamp Catch' "Soft Circuits" 2020. © Vanessa Carpenter

Dans le cadre du summercamp Catch « Soft Circuits » à Elseneur, au Danemark, du 18 au 22 août, une table ronde sur les conditions économiques des artistes a été organisée avec Helen Leigh, Deborah Hustic et Majken Overgaard. Vue d’ensemble.

Vanessa Carpenter

Helen Leigh décrit son travail comme féminin et ciblé. En tant qu’autrice, artiste et créatrice, Helen s’intéresse particulièrement à l’électronique « usée » et à la manière de passer de l’électronique « dure » aux circuits « souples ». Dans cet exposé, au summer camp Soft Circuits de Catch, elle nous a présenté ses sculptures de circuits et son travail avec des contrôleurs expérimentaux.

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Yesterday creative technologist Helen Leigh visited us virtually at our summer camp ‘Soft Circuits’. She held an artist talk about her work and beautiful creations 💡🌞 ⛓Link in bio for the full version of this artist talk⛓ @helenleigh_makes @deborah_hustic @radiona_org #artandtechnology #softcircuits #wearables #artisttalk #creativetechnology

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En travaillant avec d’autres artistes, Helen Leigh les aide à s’exprimer dans des œuvres d’art plus traditionnelles. Comme elle est généralement l’une des seules femmes présentes dans la salle, elle se tourne vers des métiers typiquement « féminins » comme la couture pour attirer l’attention et le respect sur ces métiers traditionnels. Un exemple de cela est son tentacule en peluche (voir ici) qu’elle décrit comme une créature réconfortante avec laquelle elle pourrait interagir, en particulier pendant ces moments difficiles de COVID-19.

Helen Leigh a terminé son exposé dans une explication typique de son style, effrontée mais très sérieuse : « vous pourriez être choqué de savoir que faire une boule disco theremin ou une étrange harpe en toile d’araignée ne paye pas mon loyer ».

Elle a décrit comment elle gagne sa vie en tant qu’artiste et a souligné que l’écriture est l’une de ses principales sources de revenus, des manuels scolaires à son propre livre, « The Crafty Kid’s Guide to DIY Electronics », en passant par son récent article pour Make Magazine : « L’ascension de Python ». Elle est l’auteur de huit livres et est chroniqueuse pour diverses publications en ligne sur l’électronique.

Money & Art – Une table ronde

Pour la table ronde, Helen a été rejointe par Majken Overgaard, responsable du programme Catch, et Deborah Hustic, directrice artistique à Radiona.

Helen, Majken et Deborah ont discuté des subtilités des revenus financiers pour les artistes. Deborah a commencé par parler de la honte présumée qu’il y a à discuter des salaires et des rémunérations, et de la difficulté à être transparent, comme Helen venait de l’être lors de sa présentation. Helen a expliqué que pour elle, « c’est un acte politique de montrer que je suis bien payée ».

Helen explique qu’il y a quelques moyens de survivre en tant que créatif. Tout d’abord, il est essentiel d’avoir plusieurs sources de revenus, puis, sans ordre particulier, certaines options peuvent être envisagées : Ateliers, écriture, prise de parole en public, travail de jour, études, être riche, avoir un proche fortuné.

À partir de leur discussion, 10 règles pour gagner de l’argent en tant qu’artiste dans le monde de l’art et de la technologie ont été établies :

1) Si vous ne vous estimez pas, les autres ne vous estiment pas – ne donnez rien gratuitement.

2) Utilisez les médias sociaux – connectez-vous aux gens et montrez ce que vous faites. Helen explique que 95% de son travail provient de messages directs sur Twitter. Majken ajoute que les médias sociaux brisent la hiérarchie de l’art traditionnel – vous avez votre propre tribu qui apprécie votre travail et vous soutient, vous n’avez plus à dépendre de la galerie d’art ou du musée.

3) Soyez transparente sur vos revenus afin de contribuer à établir la norme pour tout le monde. L’argent est souvent lié à la valeur qu’attribue l’artiste à son travail, et plus nous sommes transparents à ce sujet, plus nous pouvons nous aider mutuellement à nous élever.

4) Partagez vos connaissances et aidez les autres à se développer. Partagez vos tarifs, parlez de vos expériences, de ce qui a été bien et de ce qui pourrait être mieux.

5) Définissez le succès selon vos propres termes. Helen donne un exemple : un appartement de luxe est-il un signe de réussite, ou bien avoir un endroit où vivre et pouvoir en payer le loyer est-il un signe de réussite ?

6) Travaillez au moins une ou deux compétences pour lesquelles vous pouvez être rémunérée et qui sont liées à votre travail. Ne soyez pas snob, acceptez un job ennuyeux. Il finira par peut-être par s’intégrer à votre travail. Soutenez-vous vous-mêmes.

7) Faites-le vous-même, apprenez, pratiquez, soyez assez courageuse pour le faire seule. Profitez des centaines de tutoriels gratuits et de qualité qui existent. DIY – Faites-le vous-même, mais aussi :

8) Associez-vous à une personne qui souhaite développer une base financière. Il est difficile de parler de sa propre pratique, même dans un simple texte pour votre site web. Vous pouvez vous entraîner avec cette personne et vous aider mutuellement à vous développer. DIWO – Faites-le avec d’autres.

9) La résilience émotionnelle est essentielle en tant qu’artiste, et il est donc important d’être ouverte avec vos outils et vos pratiques. Aidez-vous les uns les autres, partagez vos emplois si vous avez besoin d’aide, partagez vos ressources si vous en avez, vos matériels, votre réseau, vos finances, vos connaissances.

10) Créez votre propre écosystème et n’en ayez pas honte. Majken explique : Si vous ne trouvez pas un mode de vie durable, vous cesserez d’être artiste. Vous aurez un emploi de jour. Les universités n’enseignent pas comment faire, vous n’avez aucune idée de la manière de générer des revenus ou de trouver un emploi. C’est un problème énorme et vous devez utiliser votre réseau ou avoir des partenaires pour vous aider à trouver votre modèle d’entreprise, à décrire votre pratique et à devenir artiste, à la durabilité.

M. Majken conclut en plaisantant : « Je discute d’argent avec mes amis artistes, et d’art avec mes amis riches ». D’après les dix règles tirées de cette discussion, il est clair qu’en tant qu’artistes, nous devons mélanger ces groupes et faire preuve de transparence, de soutien et de résilience lorsque nous (re)définissons le succès pour nous-mêmes.

Regardez la table ronde « Égalité artistique » avec Helen Leigh, Deborah Hustic et Majken Overgaard (en anglais) :

Catch, dont vous avez peut-être déjà entendu parler dans cet article, est situé à Helsingør, au Danemark (Elseneur en français) et se concentre sur l’art, le design et la technologie. Cet évènement a été fondé par la municipalité d’Elseneur en 2017 pour encourager l’innovation, l’entrepreneuriat créatif et l’éducation.

Lire la suite : Soft Circuits dans Makery.

Catch’ « Soft Circuits » fait partie de la série sur les camps d’été de Feral Labs Network, cofinancée par le programme Creative Europe de l’Union européenne.

Soft Circuits, un rendez-vous e-textile à Catch au Danemark

Au summer camp Catch "Soft Circuits". © Vanessa Carpenter

À Elseneur, au Danemark, des artistes, des designers et des créatifs se sont réunis du 18 au 22 août pour le summer camp « Soft Circuits », dirigé par l’écrivaine et artiste Mirabelle Jones. Nous avons rencontré les participants et vu leurs projets, ainsi que le responsable du programme Catch, Majken Overgaard, et l’enseignante du summer camp, Mirabelle Jones.

Vanessa Carpenter

Le camp a présenté le « Circuit Playground Express » d’Adafruit, une plateforme dotée d’un nombre surprenant de fonctionnalités, allant du toucher capacitif au son, en passant par les néopixels et presque tout ce qui se trouve entre les deux. Mirabelle avait préparé un dépôt Github de programmes d’exemple pour démarrer facilement, l’un des objectifs étant d’aider les gens à apprendre à programmer en C++.

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Our summer camp ‘Soft Circuits’ started today and we are happy to meet this inspiring group of people who will be attending our camp the rest of the week🌞 Mirabelle Jones is introducing Adafruit’s Circuit Playground – a microcontroller packed with opportunities: It will be very exciting to see what kind of projects will formed during the week and we will keep you updated 🥳 #adafruit #circuitplayground #summercamp #artandtechnology #education #creativecoding @queerseawitch

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Bien que de nombreux participantes n’aient jamais fait de programmation ou travaillé avec l’électronique auparavant, elles ont rapidement donné vie à leurs concepts. L’approche de Mirabelle a été de fournir de l’inspiration, en montrant ses propres projets et d’autres, comment elles avaient utilisé l’électronique embarquée, tout en soulignant leurs connotations artistiques. Parmi les artistes mis en avant, citons Julie Østengaard, artiste de musique électronique qui a également co-créé l’atelier; Leah Buechley, qui a créé le Lilypad Arduino; Jie Qi, qui travaille avec la peinture capacitive, Amy Karle, qui travaille entre bioart et technologie, et bien d’autres encore.

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A few glimpses from this past week of soft circuits with @catch_art_tech – A longer video with interviews with each artist coming soon! Sewing electronics rather than housing them in plastic or metal or a hard structure, means that the electronics can move with you, and be part of your daily life in an unobtrusive way. We've created many wearables in the past, but this is the first time we've really created things with conductive thread and paint. It was a fascinating experience and we're looking forward to using these methods with new projects in the fall. Let us know if you're interested in working with soft circuits! Here's a little video of some of the projects from the camp. #wearables #softcircuits #summercamp

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Le summer camp s’est terminé par une exposition publique comprenant des performances de certaines des artistes, qui ont porté et montré leurs vêtements et créations.

Catch, dont vous avez peut-être déjà entendu parler dans cet article, est situé à Helsingør, au Danemark (Elseneur en français) et se concentre sur l’art, le design et la technologie. L’évènement a été fondé par la municipalité d’Elseneur en 2017 pour encourager l’innovation, l’entrepreneuriat créatif et l’éducation.

Catch a déjà accueilli un summer camp en 2019, intitulé Technogenesis, et revient cette année encore, avec en particulier l’artiste en résidence à Catch Helen Leigh (lire son interview dans Makery), autrice notamment du livre DIY Electronics (for kids).

Dans ce summer camp, Helen Leigh est venue se joindre à une discussion avec Majken Overgaard et Deborah Hustic (directrice artistique de Radiona qui organisait également un summer camp en Croatie au même moment dans le cadre du réseau européen Feral Labs). Cette table ronde en vidéo a débouché sur « 10 règles pour gagner de l’argent en tant qu’artiste » – vous pouvez lire cet article ici.

Regardez la documentation vidéo sur Soft Circuits (en anglais) :

Catch’ « Soft Circuits » fait partie de la série summer camps de Feral Labs Network, cofinancée par le programme Creative Europe de l’Union européenne.

Manifesta, la biennale nomade européenne, jette l’ancre à Marseille

Stine Marie Jacobsen a été invitée à développer GROUP-THINK, avec des écoles de Marseille. Visible sur le toit de Coco Velten. © S M Jacobsen

Après Palerme en 2018, Manifesta organise sa treizième édition à Marseille, dans le cadre d’une année marquée par la Covid-19. Cette biennale nomade a vu le jour au début des années 1990 en réponse aux changements politiques, économiques et sociaux consécutifs à la fin de la guerre froide et aux étapes ultérieures de l’intégration européenne. Pour la première fois organisée en France, Manifesta durera jusqu’au 29 novembre.

Rob La Frenais

« Chaque jour, je pense à mes origines et je suis toujours fier d’être qui je suis : d’abord un Kabyle de La Castellane, puis un Algérien de Marseille, et enfin un Français. » Zinedine Zidane, cité dans le discours d’ouverture de la présente édition de Manifesta. Manifesta 13, à Marseille, ouvrant au public en des temps troublés dans ce qui est maintenant à nouveau une « Zone Rouge », s’efforce de tout faire pour toucher tout le monde, une Biennale qui elle-même s’essaye à résister à la « Biennalisation » de l’art contemporain et à s’insurger contre l' »héliportage » de l’art vers des communautés qui n’en ont peut-être pas besoin, tout en tentant, très très fort, de résister à la « fatigue de la démocratie » mentionnée dans le discours d’ouverture de son directeur international Hedwig Fijen. Marseille est une ville fière et cette Manifesta en célèbre l’ouverture au monde, l’ouverture à tous de ses problèmes locaux, allant du traditionnel port d’entrée aux nombreux migrants d’Afrique du Nord et à leurs riches cultures, mais aussi à la pauvreté, et aux réponses populistes d’extrême-droite, à tout cela.

La première édition de la « Biennale nomade » à avoir lieu en France, Manifesta 13, prévoit une série d’ouvertures échelonnées du 28 août au mois d’octobre, afin de préserver la sécurité du public et d’éviter l’afflux massif d’artistes dans la ville, comme il est d’usage dans une biennale. J’espère pouvoir me rendre compte de la totalité de l’événement en octobre, mais pour l’instant je ne peux suivre l’événement et discuter avec les organisateurs et les artistes que par voie électronique, comme c’est maintenant notre quotidien sur la nouvelle planète non-normale.

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HIGHLIGHTS from Opening #1 ​ ​ A big thank you to all those who visited the array of exhibitions and events as part of the first opening weekend of Manifesta 13 Marseille! Thank you to the participants, to the numerous partners and collaborators and to all supporters who made the beginning of Manifesta 13 possible. This was a huge collective effort for which we are extremely grateful! ​ Many of you came to discover the exhibitions, performances, screenings, debates, participatory workshops and many other events for the three programmes of the Biennial: Traits d'union.s, Le Tiers Programme and Les Parallèles du Sud, here are some pictures to look back at a great weekend!​ ​ This is just the beginning, we hope to welcome you back for the second opening weekend on the 25.09.20 ​ ​ 1. 'GROUP-THINK' @cocovelten rooftop ​ 2. Visit of Archive Invisible#6 : B.Vice Sound Musical School by Eva Doumbia @archives_invisibles_marseille at Tiers QG 3. Press Tour at Musée Grobet Labadié​ 4. Allochronotopie @lacompagnie_belsunce​ 5. Launching of the collective @chic.damour @cocovelten ​ 6. 'The Home' at Musée Grobet Labadié ​ 7. Archive Invisible#6​ installation view ​ © @vostcollectif #marseille #manifestabiennial #manifesta13marseille #artcontemporain #marseilleart #culturecheznous #wearemarseille #regionsud #marseillecity #igersmarseille #myprovence #marseillegram #contemporaryart #artlovers #visitmarseille

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Manifesta a eu une histoire mouvementée de ses divers engagements avec ses villes d’adoption, allant de l’annulation de l’édition de Nicosie à Chypre en 2006, aux récentes polémiques de la Manifesta 10 à Saint-Pétersbourg, obscurcie par des lois restreignant les droits des LGBT en Russie, ce qui a conduit des artistes comme Pawel Althamer et Chto Delat à se retirer. Certains des artistes qui ont choisi de rester à Saint-Pétersbourg ont, soit utilisé des tactiques clandestines, comme Eric Van Lieshout, qui a passé des semaines à construire de meilleures habitations à l’Ermitage pour les chats du musée qui y attrapent des souris depuis l’époque de la Grande Catherine II. La référence à Pussy Riot n’a pas échappé à la presse mondiale. Wolfgang Tillmans a adopté une approche plus ferme en déclarant dans une interview avec le Guardian britannique « C’est probablement le show le plus gay que j’ai jamais fait ».

La décision, prise en mai, d’aller de l’avant avec une version adaptée de Manifesta, le premier grand événement artistique international en Europe depuis la crise de la COVID (Ars Electronica, par exemple, demande aux gens de ne pas venir sauf s’ils sont originaires d’Autriche ou de pays limitrophes de l’Autriche) a également été quelque peu controversée, étant donné que le taux d’infection dans des villes comme Marseille est à nouveau en augmentation.

Les organisateurs ont annoncé dans une déclaration publique : « Pour nous, Marseille n’a jamais été considérée comme un « point final », mais comme un trait d’union, ou plutôt des traits d’union.s – un geste de rassemblement. Pourtant, nous nous trouvons soudain dans une situation où la réalité amplifie et exalte certaines de nos pensées, rêves et cauchemars sous-jacents. Soudain, avec toutes les difficultés du moment présent, on se rend compte à quel point seule la culture peut parler de l’incertitude de notre époque. »

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Street Corner #manifesta13 #manifesta13marseille

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Le Grand Puzzle

Lors de la conférence d’ouverture du projet architectural « Le Grand Puzzle » conçu par l’architecte néerlandais Winy Maas, du MRDV et de la Why Factory, à laquelle j’ai assisté en ligne, Hedwig Fijen a relevé le défi et a affirmé que cette Manifesta serait vraiment « radicalement locale » – un événement qui aurait un impact durable et significatif sur les citoyens de Marseille et renforcerait la cohésion sociale dans la ville. Le concept de « commonisme » ou de récupération des biens communs serait une stratégie de Manifesta, s’engageant dans les espaces publics, les écoles, les bibliothèques et autres lieux où les citoyens se rencontrent. Il est prévu qu’une « assemblée de citoyens » prenne des décisions sur l’avenir architectural de Marseille.

Workshop « Le Grand Puzzle » © MVRDV The Why Factory

J’ai demandé à l’un des co-organisateurs de Manifesta, directeur de l’ICA de Londres Stefan Kalmár, qui a fait le voyage de Berlin le week-end dernier pour l’ouverture, à quel point cela était réaliste ? « J’ai une relation de longue date avec Marseille et j’ai eu un appartement ici pendant les dix dernières années. Il y a eu une prise de conscience accrue du contexte dans lequel nous travaillons et c’est ce qui nous a motivés à travailler au sein des institutions existantes, notamment pour éviter la gentrification qui est un effet pervers des biennales. Nous savions également que nous travaillions dans un environnement politique très chargé, qu’avec les récentes élections, nous avons vu le premier changement de gouvernement local depuis 25 ans avec une coalition verte et rouge élue et la première femme maire de l’histoire de la ville. Ainsi, bien que conçue dans des circonstances politiques très différentes, notre biennale a toujours été pensée pour répondre à ce besoin de changement lorsque la nouvelle maire Michele Rubirola a déclaré lors de notre récente conférence de presse : « Nous vous écoutons. Nous vous entendons », ce qui correspond à notre conviction que l’art et la culture peuvent répondre aux défis auxquels nous sommes confrontés.

« Comment peut-on mesurer le succès de cette démarche ? « Mesurer le succès », comme vous dites, est très complexe lorsqu’il s’agit de biennales et dépend de la façon dont vous l’envisagez politiquement. L’un des aspects essentiels pour nous et la motivation de travailler avec et par le biais des institutions culturelles existantes, c’est l’espoir de les faire évoluer, de les aider à embrasser la réalité de Marseille, car elles semblent parfois fonctionner dans un univers parallèle. »

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[ TIERS PROGRAMME ] Danish artist @stine_marie_jacobsen was invited to participate within Le Tiers Programme and developed a long-term project entitled "GROUP-THINK", resulting from discussions with teachers, students and professionals in formal and non-formal education in Marseille.​ ​ This project explores the potential of citizenship education and seeks to give participants tools and to raise awareness of their ability to act as a group in order to develop a new sense of collective sensitivity at a time when many pupils and students in Marseille and around the world are starting to proactively mobilise themselves more. Video installation FREE ENTRY 📍 @cocovelten rooftop 16 rue Bernard du Bois, Belsunce – Marseille Tuesday to Saturday, 11.00 to 19.00 Venue is not accessible to visitors with disabilities. + INFO >> manifesta13.org/fr/tiers-programme-manifesta/group-think/ #manifestabiennial #Manifesta13Marseille #Tiersprogramme #nonviolence #collectiveintelligence #citizensprojects #marseille #marseillerebelle #wearemarseille

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Pirouette

Certains artistes ont choisi de ne pas travailler directement à Marseille, mais de travailler à distance. J’ai parlé à Lina Lapelyte, instigatrice de la performance à grand succès de l’année dernière « Sun and Sea » au pavillon lituanien de la Biennale de Venise, qui a organisé une représentation de sa « Pirouette » pour une ballerine à la retraite et saxophone jouant pour elle à l’événement d’ouverture de ‘Roots to routes’, un travail sur l’endurance et la fragilité. Quel effet cela fait-il de travailler à distance sur ce sujet ? « L’équipe de production a fait les recherches pour trouver les personnes et puis nous avons travaillé sur zoom, discuté et répété. Les costumes ont voyagé de Vilnius jusqu’à l’endroit choisi à distance. Quelques jours avant le spectacle, nous avons répété sur le lieu choisi – nous avons ajusté les lumières, l’espace, tout. Je ne l’avais jamais fait auparavant – ça me semblait vraiment étrange, mais génial que cela puisse être fait ». Lapelyte présente actuellement un projet ambitieux à la Biennale de Riga (dont la commissaire est Rebecca Lamarche-Vadel) en collaboration avec l’architecte Mantas Petraitis (Implant Architecture) intitulé « Currents », qui rassemble plus de 2 000 bûches de pin pour former une île flottante sur l’eau près du bâtiment principal de la Biennale.
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Performers Valentina Pace and Emmanuel Recht in Lina Lapelyte’s ‘Pirouette’, opening for ‘Roots to routes’, curated by Juste Kostikovaite, Merilin Talumaa and Maija Rudovska © Aurélien Meimaris
Lina Lapelyte & Mantas Petraitis (Implant Architecture), ‘Currents’ © Riga Biennale

Arabofuturisme & Afrofuturisme

L’exposition principale « Traits d’Union.s » est divisée en ce que la coorganisatrice Alya Sebti a appelé des « parcelles » (« plots »), en commençant par « The Home », qui ouvre à la fin du mois d’août, et en poursuivant avec « The Refuge », « The Almshouse »,  » The Port », « The Park », tout au long des mois de septembre et octobre. L’ensemble se déroule dans six musées de la ville et dans des « lieux inattendus ». Il s’agit d’une grande exposition, mais voici quelques exemples de nouvelles œuvres qui semblent très intéressantes dans ces « parcelles ». Le travail de Mounir Ayache élargit la notion d' »afrofuturisme » dans celle d' »arabofuturisme » en proposant des « créations technologiques jetant une lumière inhabituelle sur les réalités politiques et sociales du monde arabe ». En envisageant des futurs alternatifs, Ayache propose une image du monde arabe radicalement différente de celles qui circulent en Occident. Sa démarche de science-fiction tisse des histoires familiales, des ré-appropriations fictionnelles d’expériences et d’identités arabes… L’afro et l’arabofuturisme se caractérisent tous deux par un virage vers la fiction qui nous permet d’imaginer des réalités très différentes. Ayache déploie sciemment les tropes de la « science-fiction orientale » afin de parodier la façon dont les fictions occidentales représentent les « Autres » et les « Étrangers ».

Mounir Ayache, « Av.Roes Zelliger », installation (détail), simulateur de vol © Mounir Ayache

L’afrofuturisme original est également représenté dans le travail de ‘Black Quantum Futurism’ qui est une collaboration interdisciplinaire entre Camae Ayewa et Rasheedah Phillips qui « se concentre sur la récupération, la collecte et la préservation des mémoires, des histoires et des avenirs communs en utilisant l’afrofuturisme comme un outil pour raconter les histoires des personnes marginalisées, explorer la nature de leur réalité collective et inspirer l’action des personnes marginalisées pour façonner et remodeler leur propre passé et leur avenir. En raison de l’effacement continu de leurs familles, de leurs racines, de leur histoire et de leur avenir même, ils rendent leur travail accessible, intersectionnel et mobile, échappant ainsi aux limites de l’espace-temps qui emprisonnent normalement l’art ».

« Enter Afrofuturism » par Rasheedah Phillips (Black Quantum Futurism – 2018) – en anglais :

J’ai hâte de vivre la Manifeste 13 dans la vraie vie, lorsqu’elle s’ouvrira pleinement le 8 octobre.

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