Rencontres internationales Mondes Multiples : jouer et déjouer les réalités tactiques contemporaines

Atelier de vidéo-mapping : We are all lichens, collective storytelling for the future avec Claire Fristot aka VJ A-LI-CE. © Antre Peaux

Pour sa seconde édition les Rencontres Internationales des Monde-s Multiple-s de Bourges s’emparent des grandes questions sociétales qui secouent notre époque sous un angle tactique, critique, politique et artistique en usant des stratégies ludiques inspirées des mondes du jeu. Un événement hors-normes au regard des manifestations culturelles traditionnelles qui se déroule à Bourges du 15 novembre au 5 décembre à l’Antre Peaux, au Château d’Eau – Château d’Art, au cinéma du foyer Saint François et dans des espaces virtuels.

Maxence Grugier

Le jeu fait partie des stratégies d’apprentissage innées, nous dit la science. Les jeunes animaux, toutes espèces confondues (la nôtre comprise donc), apprennent en jouant. L’apprentissage par le jeu est même un concept clé utilisé en éducation (et en psychologie) par lequel on décrit comment un enfant apprend et donne du sens au monde qui l’entoure en jouant. « Le jeu est sérieux ». C’est même l’argument phare – et le thème – de cette seconde édition des Rencontres Internationales Monde-s Multiple-s de Bourges (un titre emprunté – avec sa bénédiction – à l’artiste théoricien des nouveaux médias Don Foresta, qui écrivit Mondes Multiples en 1986-87 et le publia l’année de la création de Bandits-Mages en 1991) qui désamorce son aspect frivole et fait de l’activité de divertissement un levier critique, pédagogique et politique d’appréhension du monde, de développements, de stratégies, de rencontres, d’échanges et de partages.

Au travers de tactiques de plus en plus complexes, via les jeux de plateaux, les jeux de stratégie et le jeu vidéo, c’est aussi toute une génération qui s’inspire de ces théories et de ces méthodes pour construire une nouvelle façon de vivre le monde. « L’idée de travailler sur la question du jeu est une façon d’insister sur le fait que le ludique est un enjeu important dans nos sociétés, nous explique Isabelle Carlier, directrice de la friche Antre Peaux. Via la question du jeu, nous nous emparons de celle du politique, et donc du participatif, de l’action stratégique. En proposant des moments de joie et d’amusement comme des outils de réflexion et de forces politiques. Le jeu est vaste, et les stratégies ludiques sont variées, comme on peut le constater aux Rencontres. C’est par exemple les jeux de plateau, mais c’est aussi investir les mondes virtuels avec les pratiques du jeu vidéo et les œuvres en réalité virtuelle comme celle qu’a créée Les Halls Noirs » (David Legrand et les élèves de l’école d’Art de Bourges, Jeu de Mondes, que l’on peut voir au Château d’Eau – Centre d’Art Contemporain, lire notre article).

Au Nadir de l’Antre Peaux. © Dane Apache
Hall Noir / Jeu de mondes au Château d’Eau – Château d’Art © Dane Apache
Atelier de vidéo-mapping : We are all lichens, collective storytelling for the future avec Claire Fristot aka VJ A-LI-CE. © Dane Apache

L’Antre Peaux, laboratoire de société

Ça n’est pas pour rien que les Rencontres Internationales Monde-s Multiple-s sont le fruit des efforts du dynamique écosystème qui anime l’Antre Peaux, lieu de toutes les rencontres à Bourges qui succède à « Bandits-Mages » (association dédiée aux arts visuels, sonores et cinématographiques située à la Friche l’Antre-Peaux) et Emmetrop (association pluridisciplinaire qui vise à favoriser les émergences artistiques et culturelles, en décloisonnant les pratiques artistiques et en favorisant les frottements entre les mondes culturels). Isabelle Carlier : « Les Rencontres Monde-s Multiple-s sont la suite reconfigurée du « festival Bandits-Mages », devenu par la suite les « Rencontres », ainsi nommée pour sortir du temps évènementiel et s’inscrire dans l’action des labos sur le long terme. Les Rencontres c’est avant tout un regroupement d’artistes, d’étudiants, d’enseignants qui travaillent sur la conception de workshop et d’atelier, ou de formes laboratoires. On peut décomposer cela comme suit : en amont un long travail d’élaboration et de conception, et ensuite un temps fort qui se déroule sur environ un mois, et s’articule avant tout sur cette pratique d’atelier de recherche. Bien sûr cela n’exclut pas les temps d’exposition, de diffusion, de projection, de conférences ou de restitutions. »

Choeur trans*média / Chanson de Toile, une proposition de chœur trans*media du collectif La Pulpe, à travers lequel les voix établissent un passage entre réel et virtuel.

Union symbiotique

Revenons sur l’idée d’apprentissage par le jeu, et tirons cette argumentation par les cheveux, ou tirons un fil, et insistons sur le fait que dans « apprentissage », il y a « tissage ». Or justement, il ne serait pas faux de dire que ces Rencontres internationales Monde-s Multiple-s sont un tissage de compétences et de volontés. A sa manière ouverte et militante, l’Antre Peaux célèbre l’union de nombreux protagonistes, un écosystème comme il est désormais courant d’appeler ces agrégats d’univers. Parmi ces acteurs, on trouve Emmetrop et Transpalette – Centre d’Art Contemporain de Bourges bien sûr, mais aussi l’UrsuLaB – le Biolab Arts Sciences Ecologies, sans oublier les électrons libres que sont David Legrand et les habitués, tels que les artistes-étudiants de l’Ecole d’Arts de Bourges. Une fusion de dynamiques et de volontés à l’œuvre, qui n’est ni un calcul mathématique, ni un acte structurel. « Le terme que nous avions choisi concernant la fusion de Bandits-Mages et d’Emmetrop, c’est celui d’« alliance symbiotique », poursuit Isabelle Carlier. L’idée n’est pas d’additionner nos associations mais de voir qu’à partir du moment où nous étions positionnés sur des champs communs d’actions et de recherches – avec des histoires similaires et des collaborations qui s’orientaient toutes sur des thématiques partagées, comme les questions liées aux médias, les sujets féministes, les cultures Queer, les problématiques post-coloniales, etc. – cette union permettait d’entériner le fait qu’en étant au même endroit des luttes et des militances, nous réunissions aussi de nombreuses pratiques et disciplines artistiques avec la possibilité d’être encore plus que dans le pluridisciplinaire, carrément dans l’interdisciplinaire, voir le transdisciplinaire. « Symbiotique » aussi parce que nous nous intéressons aux questions de l’interespèce, qui rejoignent les idées d’intersectionnalités, et qui permettent l’émergence d’êtres et d’écosystèmes complexes. Un des exemples qui illustre notre fusion à cet endroit là a été de permettre la création de l’Ursulab, une entité qui synthétise de nombreuses problématiques sur lesquelles nous travaillions depuis longtemps, voir notre travail avec Quimera Rosa. »

Tournoi de baby-foot à trois côtés, inspiré du Football à trois côtés du situationniste danois Asger Jorn. © Dane Apache
Kermesse de l’Union Pragmatique. © Dane Apache

Le jeu contre les débats et les polémiques stériles

Durant ces Rencontres Internationales, le jeu est envisagé comme une manière d’amener les gens à dépasser les débats et les polémiques stériles qui animent nos sociétés pour réfléchir sur des sujets et des enjeux essentiels de notre époque qui sont (entre autres), le combat pour le climat et la diversité biologique, pour l’égalité des droits femmes/hommes/LGBTQI et pour l’éducation. « Ce sont d’ailleurs des sujets qui se déploieront sur toute l’année, annonce Isabelle, puisqu’en février nous allons travailler sur un sujet qui s’appellera « Hacker la guerre ». Nous allons aussi aborder les questions de stratégie via la pratique des arts martiaux, quelque chose qui est aussi du domaine du jeu et des outils stratégiques, tactiques et techniques. Il y aura également tout un programme de cinéma qui sera entièrement orienté sur ces questions, via le jeu vidéo, mais aussi le jeu tel qu’il est modélisé dans les techniques d’apprentissages militaires, qui sont les mêmes plateformes que l’on utilise ensuite pour divertir le public. Ce sera un programme de déconstruction critique de ces mondes, ainsi qu’une série de propositions de détournements et d’empowerment personnel pour créer et en faire autre chose. » Ainsi le Collectif UP (Union Pragmatique), propose une kermesse décalée qui interroge la complexité du monde et se moque de l’effort de simplification que nous proposent les médias et les instances gouvernementales. Le commissaire d’exposition Alper Turan et l’anthropologue Julien Ribeiro mettent à jour les stratégies d’invisibilisation imposées par les Etats et les tenants de l’histoire officielle avec la proposition de workshop « Le sida, c’est manger trop de bonbons ».

Jeu vidéo « Succulent » de Robert Yang.

Monde-s Multiple-s, vitrine de l’Antre Peaux

En croisant propositions artistiques, rencontres, expositions et installations virtuelles et IRL (in real life), projections de films, performances et jeux, nous assistons non seulement à un évènement culturel mais nous faisons également l’expérience d’un véritable laboratoire de société. Isabelle Carlier : « Les Rencontres c’est notre temps fort. Le moment où l’on se regroupe et où nous nous concentrons sur un sujet dans l’action collective. C’est aussi un temps de spéculation de groupe où nous invitons les mondes de la recherche, des imaginaires multiples, de la science-fiction, etc. On l’aura compris, plus qu’un évènement ponctuel, Monde-s Multiple-s est un espace transpédagogique où la pédagogie et le processus de création sont intégrés à l’œuvre en même temps qu’ils sont restitués au public. C’est une expérience singulière, un lieu de transmission actif toute l’année où se cultivent et se montrent des manières collectives de voir, de faire, de savoir.

Les Rencontres Internationales Monde-s Multiple-s de Bourges

MakersXchange: Buinho, entretien avec Carlos Alcobia

Arrival to Cabo Verde-Viseiras. Credit: Buinho

Dans le cadre de MakersXchange, une étude sur la mobilité des makers, le European Creative Hubs Network mène une série d’entretiens approfondis visant à explorer les besoins des makers en matière de programmes de mobilité et à mettre en évidence les bonnes pratiques en matière d’inclusion sociale et de développement des compétences. Entretien avec Carlos Alcobia de Buinho (Portugal).

la rédaction

Buinho est un fablab et une résidence de création dans l’Alentejo, au Portugal. C’est un endroit où les artistes, les makers, les chercheurs et autres créatifs peuvent travailler sur leurs projets dans un environnement rural unique. Carlos Alcobia, le directeur général de Buinho, a rencontré l’ECHN et a discuté de la mobilité des makers.

MakersXchange : Pouvez-vous décrire brièvement votre organisation ? Votre organisation s’adresse-t-elle aux makers, accueille-t-elle des activités de makers ?

Carlos Alcobia : Buinho est une association à but non lucratif qui a été fondée en décembre 2015. Deux choses qui nous ont distingués sont que nous avons décidé d’ouvrir un FabLab dans une zone rurale et de faciliter un programme de résidence, ce qui était unique à l’époque. En tant qu’organisation, nous nous sentons plus engagés dans le secteur créatif et nous croyons fermement à l’impact que nous pouvons avoir dans la vie sociale des personnes vivant dans des régions reculées grâce à nos activités.

Dans le passé, j’ai aidé à mettre en place un FabLab à Lisbonne et, dès le début, j’ai voulu utiliser les FabLabs pour connecter différents territoires. Je pense qu’il est possible de partager des projets et d’échanger des connaissances, quelle que soit la distance qui vous sépare, grâce à la fabrication numérique. C’est ce que nous avons commencé à développer à Buinho également et ces dernières années, nous avons étendu nos activités dans le secteur de l’éducation et nous nous sommes développés à l’international.

Croyez-le ou non, cette expansion est principalement due au programme Erasmus et au fait que nous avons réussi à nous connecter avec d’autres FabLabs, makerspaces, écoles qui ont des makerspaces dans leurs locaux et ONG. L’expérience que nous avons acquise en exploitant un FabLab dans une région très particulière, Messejana, qui est un village rural de moins de 800 habitants et dont l’université la plus proche se trouve à une centaine de kilomètres, a été tout aussi importante. Nous n’avons pas de communauté traditionnelle de makers, c’est un peu bizarre même de dire ça. Je me souviens qu’il y a quelques années, même le terme « mouvement des makers » était nouveau. Ce n’est que récemment que nous avons acquis une meilleure vision de ce qu’est un maker. Comme vous pouvez l’imaginer, il n’y avait rien de tel dans un endroit comme Messejana et, dès le début, nous avons dû relever le défi de construire une communauté autour de nous et de nous engager auprès des habitants.

Remi Pico – Laser Cutter project, Buinho

Parfois, les gens aimeraient visiter Buinho et faire l’expérience du contraste entre le fait d’avoir accès à tous les laboratoires et équipements de haute technologie pour développer leur projet, et le fait de connaître les habitants par leur nom, d’avoir des enfants qui jouent juste devant leur porte la nuit et d’autres choses similaires que l’on ne voit généralement pas dans les grandes villes. Il y a ce sentiment de faire partie d’une communauté, qui n’est pas nécessairement une communauté de makers, qui apporte beaucoup à notre projet.

MakersXchange : Avez-vous participé à des programmes de mobilité pour les makers dans le passé ? Pouvez-vous nous parler de votre/vos expérience(s) ?

Carlos Alcobia : Notre FabLab étant situé dans une région isolée, nous devions créer des liens avec le reste de la communauté. Pour ce faire, nous avons commencé à organiser ce programme de mobilité pour les makers, qui a initialement débuté comme un programme Artist In Residency (AIR). Il serait étrange de dire, même en 2016, que nous avons proposé un programme Makers In Residency. Les makers avaient toujours ce sentiment de ne pas appartenir à un endroit, puisque les plateformes et organisations accueillant des programmes de résidence similaires s’adressaient principalement aux artistes à l’époque.

Nous avons décidé de l’appeler programme AIR, d’abord en raison de notre expérience dans le secteur de la création et ensuite parce que ce type de programme existait déjà. Grâce à ce programme, nous avons commencé à établir des liens avec les créateurs qui allaient participer. C’était vraiment intéressant d’essayer de trouver des moyens de développer des programmes de mobilité pour les créateurs en les présentant à d’autres secteurs.

Nous avons ensuite rencontré Alex Rousselet, de France, qui nous a rendu visite avec sa camionnette et nous a présenté Vulca, un réseau de fabricants entièrement ascendant. Alex a également été surpris par notre cas car il vient d’un petit village rural. Il s’est donc rapproché de notre expérience et, s’inspirant de la nôtre et d’autres exemples qu’il a visités, il a décidé de concevoir son propre programme de résidence. De plus, lorsqu’Alex nous a rendu visite, nous avons compris que les choses commençaient à changer et nous y avons vu le signe que nous n’étions pas seuls après tout.

Une partie de nos activités comprend également des projets Erasmus d’échanges de jeunes visant à soutenir la communauté locale des jeunes, qui n’a que très peu de possibilités par rapport, disons, à ses pairs de Lisbonne. Les jeunes qui vivent ici ont besoin d’élargir leurs horizons. D’après notre expérience à Lisbonne, la majorité des jeunes, lorsqu’ils obtiennent leur diplôme d’études secondaires, veulent poursuivre des études supérieures parce que le marché est très compétitif. Ici, c’est le contraire qui se produit. La majorité des jeunes ne veulent pas continuer, soit parce qu’ils n’en ressentent pas le besoin, soit parce qu’ils ne sont pas très ambitieux. Il en résulte des emplois peu qualifiés et une migration des gens vers les grandes villes, de sorte que cette région s’appauvrit et se dépeuple.

En raison de la nature de notre FabLab, nos échanges de jeunes sont également un peu différents. Ils visent principalement à introduire l’impression 3D, Precious Plastic ou des projets similaires qui sont populaires parmi les communautés de makers, dans les zones rurales. C’est pourquoi nous avons commencé à chercher des organisations similaires avec lesquelles nous pourrions nous associer et, finalement, nous avons créé une petite famille européenne. Cet été, nous avons accueilli un nombre énorme de projets, qui avaient été précédemment reportés à cause du Covid. Pendant cette période, nous avons coordonné quatre échanges de jeunes, en accueillant des personnes d’autres FabLabs avec lesquels nous sommes partenaires, ce qui s’ajoute à un partenariat stratégique Erasmus (KA2) coordonné par les Ateliers de la culture de Lublin, également consacré au rôle des FabLabs européens dans le secteur de l’éducation des adultes.

Leila Byron – Precious Plastic project, Buinho

De même, lorsque nous avons participé au programme Learning Labs, nous avons rencontré les gars de TransfoLAB BCN à Barcelone, qui font un travail incroyable avec des déchets, et nous les avons invités dans notre espace pour faire une application. Ces rencontres sont également des formes de mobilité des makers. En fait, les organisations se connectent les unes aux autres et créent des ponts qui permettent aux gens de se déplacer d’un endroit à l’autre.

MakersXchange : Pourriez-vous nous donner plus d’informations sur le projet Viseiras que vous avez présenté dans le cadre de la plateforme Ambassadeurs du changement ?

Carlos Alcobia : Le projet Viseiras a été une expérience totalement différente, c’est pourquoi nous avons voulu la partager par le biais de la plateforme des ambassadeurs du changement. C’est une énorme coïncidence, car au moment où l’appel ouvert était lancé, nous étions en plein milieu du projet. Au cours de ce projet, nous nous sommes rendus au Cap-Vert, un pays insulaire situé sur la côte ouest de l’Afrique, et avons proposé des ateliers d’impression 3D aux habitants afin de les aider à développer des stratégies de lutte contre le Covid. Nous avons découvert qu’il y a beaucoup de makers potentiels dans cet endroit qui n’ont malheureusement pas beaucoup d’opportunités pour développer leurs compétences. Bien sûr, lorsque nous avons visité le Cap-Vert, nous avons apporté avec nous toutes nos expériences du Portugal et de toute l’Europe et nous étions vraiment heureux de les partager avec les habitants. D’une certaine manière, grâce à ces activités, les centres de création et les makerspaces deviennent des ambassadeurs de l’Europe. La mobilité des makers est comme un grand melting-pot, ce qui est vraiment fascinant quand on y pense.

Notre plan d’avenir pour le Cap-Vert est de déplacer certaines des imprimantes 3D qu’ils ont dans un bâtiment qui est comme un laboratoire scientifique vers les écoles locales et de créer des défis éducatifs communs afin de connecter les communautés d’étudiants du Cap-Vert et du Portugal. Cela permettra de développer des projets de collaboration qui pourront commencer au Cap-Vert et se terminer ici ou vice versa, créant ainsi des ponts numériques entre les communautés scolaires. Nous essaierons également d’inclure une forme de certification dans ces cours afin d’aider les étudiants à se distinguer et de les encourager à poursuivre leurs rêves à l’avenir.

Creative Hubs, programme des ambassadeurs du changement : Viseiras par Buinho

MakersXchange : D’après votre expérience, quels seraient les défis de la mobilité pour les makers ?

Carlos Alcobia : Je pense que l’écosystème n’est pas vraiment mature. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a une énorme différence dans l’accès aux opportunités d’un pays à l’autre, ou même au sein d’un même pays. Par exemple, il peut se passer beaucoup de choses dans les grandes villes, alors que dans d’autres endroits, les activités peuvent être très limitées. De plus, lorsque ces activités existent, il n’y a pas beaucoup de plateformes disponibles pour les soutenir.

Je pense que ce que vous faites avec le projet MAX et ce que Vulca accomplit dans la mobilité des makers depuis 2013 est un premier pas vers la résolution de ces problèmes, car nous avons besoin d’instruments spécifiques pour soutenir la mobilité des makers, car il n’y en a pas. Il y a un écart énorme entre ce qui est offert et ce dont nous avons réellement besoin et je pense qu’avec un peu de soutien, les makers peuvent avoir un grand impact sur cette idée de façonner une Europe numérique, plus connectée, plus inclusive et plus verte.

MakersXchange : D’après votre expérience, souhaiteriez-vous citer des bonnes pratiques identifiées en matière de mobilité des makers ?

Carlos Alcobia : Comme je l’ai mentionné, Vulca fait un travail remarquable et il est vraiment surprenant de voir comment ils se sont développés au cours de ces années. Il existe également d’autres initiatives que je trouve intéressantes, mais la plupart d’entre elles sont éparpillées. Elles font soit partie d’un projet plus important, soit d’autres activités informelles, etc. De plus, dans certains cas, la mobilité peut avoir lieu localement ou dans les mêmes pays.

Il existe sans aucun doute de bons exemples, mais ils ne sont pas durables dans le temps et sont donc difficiles à mettre en évidence. Nous aimerions avoir plus d’organisations et de projets qui servent de points d’ancrage à d’autres initiatives régionales/nationales et qui sont durables, ne fonctionnant pas seulement pendant deux ou trois ans grâce au financement d’un projet. Il devrait y avoir plus de piliers soutenant la mobilité des créateurs et je pense que ce n’est qu’une question de temps pour que cela arrive.

MakersXchange : Comment les expériences de mobilité apportent-elles de la valeur à votre organisation et à votre communauté ?

Carlos Alcobia : Ce que je dis toujours aux membres de notre équipe et aux personnes dont nous sommes proches, c’est que même si Buinho devient une énorme entreprise et crée une grande marque, nous n’arrêterons jamais notre programme de résidence. Je constate un impact social important lorsque des personnes viennent de l’étranger et tentent de développer leurs projets dans notre espace. Quand je dis cela, je n’inclus pas seulement les créateurs. Les résidents peuvent être des écrivains, par exemple, ou des artistes visuels, ou des personnes qui souhaitent s’intégrer d’une manière ou d’une autre dans la communauté artistique.

En outre, ce que ces personnes apportent à la communauté locale est vraiment important. Ils apportent ce désir de mieux les connaître et je dirais que cela ne fonctionnait pas de la même manière, lorsque j’étais à Lisbonne. Dans un environnement rural comme Messejana, les personnes âgées se sentent abandonnées parce que leurs proches ont déménagé dans des villes plus importantes. Lorsque quelqu’un réalise un projet et veut entendre leurs histoires, elles veulent toujours participer et sont presque absorbées par le projet.

Un autre exemple qui me vient à l’esprit est celui d’un collectif de créatrices, qui nous rendra bientôt visite afin d’organiser un atelier et de discuter des questions liées à l’égalité des sexes. Les gens qui viennent des villes sont plus conscients de ces questions et ils peuvent avoir un impact positif sur les régions éloignées, qui peuvent être un peu plus conservatrices. En ce sens, la mobilité est une source d’inspiration. Elle suscite le changement de manière très puissante.

Shortwave Collective – electronics at Buinho

Les enfants sont également un cas intéressant. Certains résidents nous rendent visite et organisent des ateliers pour les enfants du quartier. Au cours de ces activités, les enfants rencontrent des personnes différentes, qui parlent des langues différentes et interagissent avec elles. C’est très important, surtout pour les enfants qui grandissent dans une zone rurale, car ils peuvent ainsi apprendre de nouvelles choses. Dans le contexte d’une zone rurale, les activités qui impliquent la mobilité des makers, des artistes ou même des personnes qui souhaitent partager leurs connaissances et leurs expériences avec la population locale peuvent avoir un impact significatif sur les différents groupes d’âge. C’est pourquoi la mobilité ne concerne pas toujours la valeur économique qu’elle génère. Il s’agit plutôt de l’impact social qu’elle a dans ces communautés.

MakersXchange : Quel serait le programme de mobilité idéal pour les makers ? Accorderiez-vous la priorité à l’aide au voyage, aux rencontres sociales, à l’accès technique ou à la création de réseaux ?

Carlos Alcobia : Je pense qu’en termes de financement, il ne suffit pas de fournir une aide pour couvrir les frais de déplacement et d’hébergement. Bien sûr, cela peut contribuer à démocratiser le processus, car les programmes de mobilité seraient ainsi plus ouverts et inclusifs. Cependant, nous devrions également fournir des conditions qui contribuent à créer un écosystème durable et plus professionnel, avec moins de précarité ou, à tout le moins, qui encourage les participants à voyager d’un endroit à l’autre afin d’apprendre de nouvelles choses.

Les programmes de mobilité pour les makers devraient être un peu plus professionnels et les subventions devraient également les aider à développer leur travail. Si un tel programme existait, les organisateurs devraient cibler le bon public, comme s’ils proposaient un emploi. Ils devraient expliquer les rôles, ce qu’ils essaient d’accomplir, quels sont les résultats, etc. En outre, il devrait se concentrer davantage sur l’expérience, sur la mise en relation et la rencontre de personnes, tout comme le programme Erasmus, dont la communauté des makers et l’Europe en général ont grand besoin.

Lili Levine – 3D Printing project, Buinho

MakersXchange : Qu’en est-il de la mobilité en période de pandémie mondiale ? Devons-nous encore investir dans ce domaine ? Et, compte tenu de nos restrictions de voyage, comment pouvons-nous continuer à développer et à renforcer les réseaux, si nous ne pouvons pas nous rencontrer ? Et pourquoi est-ce important (ou non) ?

Carlos Alcobia : La situation est toujours difficile. Au cours de l’année et demie écoulée, nous n’avons lancé aucun appel ouvert pour le programme de résidence, simplement parce que les personnes qui avaient l’intention de venir ont reporté leur voyage en raison des restrictions, des problèmes de visa et des quarantaines.

Notre projet a également un aspect social. Il y a certaines activités que nous faisons et dont nous ne faisons pas la publicité. Par exemple, nous organisons des activités avec les personnes âgées, comme des workshops, au cours desquels nous essayons de mettre les résidents en contact avec elles et vice-versa. Malheureusement, ces activités ont dû être interrompues à cause du Covid. Nous avons également ouvert un espace de fabrication dans la seule école de Messejana et, bien sûr, cette activité a également dû être interrompue.

La situation était vraiment compliquée et nous n’avons pas vraiment essayé de nous engager dans la mobilité numérique parce que pour nous, il s’agit de visiter le lieu (Messejana). Cependant, nous avons eu la chance de faire partie de certains réseaux, comme l’ECHN, ce qui nous a permis de partager des pratiques, même en ligne. Par exemple, nous avons participé aux Learning Labs et au programme Ambassadeurs du changement.

Lorsque les choses finiront par s’améliorer, il sera plus facile de visiter d’autres espaces ou d’accueillir des résidents. Beaucoup de gens ne connaissent pas encore le Buinho, il est donc toujours bon de se préparer à ce qui va suivre, car les choses finiront par revenir à la normale.

Maintenant que j’y pense, il serait également intéressant d’avoir des opportunités comme celles créées par le brunch en ligne de l’ECHN qui n’a pas besoin d’être financé, mais qui offre néanmoins la possibilité aux différents hubs de rester connectés et de partager des pratiques et des idées entre eux. Même si nous n’avons pas de mobilité physique, il est toujours bon de rester connecté, de comprendre ce que font les autres et de penser à l’avenir. Tout le monde a besoin d’espoir. Penser à un avenir meilleur permet de se sentir mieux et c’est également productif car cela permet de mieux se préparer à ce qui va suivre.

MakersXchange is a Pilot policy project co-funded by the European Union. MAX project is implemented by the European Creative Hubs Network, Fab Lab Barcelona, UPTEC and Makery.

En savoir plus sur Buinho

Emilia Tikka: Transformation dans l’Arctique « plus qu’humain »

© Oula A Valkeapää

Dans le cadre du programme de résidences « ART4MED : Art meets health and biomedical research », la designer et réalisatrice finlandaise Emilia Tikka collabore avec les artistes et éleveurs de rennes Leena et Oula A Valkeapää. Le projet en cours se situe dans la pratique semi-nomade de l’élevage de rennes et une spéculation sur la restauration de souvenirs inter-espèces par l’édition génomique et comment cela peut conduire à un avenir plus-qu’humain dans l’Arctique. Correspondance.

Rob La Frenais

Correspondance,

Emilia Tikka est une designer, réalisatrice et chercheuse transdisciplinaire finlandaise. Elle est actuellement artiste en résidence pour le projet Creative Europe « ART4MED: Art meets health and biomedical research » à la Bioart Society à Helsinki et à la Kilpisjärvi Biological Station située dans le territoire Sápmi du nord de la Finlande.

Dans la description initiale de son projet pour ART4MED, Emilia Tikka écrit : « L’épistémè moderniste de l’extraction, prenant la nature comme matière première à des fins humaines, menace toutes les formes de vie, y compris les humains eux-mêmes. Cela se traduit aujourd’hui par une augmentation des problèmes de santé, des conditions météorologiques extrêmes et des environnements toxiques. Dans les régions arctiques, le réchauffement climatique est même deux fois plus rapide, ce qui renforce l’extinction des espèces, l’augmentation des pluies et des inondations et la diminution de la neige. Il est donc urgent de repenser radicalement les relations entre l’homme, la nature et la technologie dans l’Arctique. (…) Dans ce cadre, le projet vise à spéculer sur les altérations génétiques humaines avec CRISPR en tant que Xéno-Optimisations pour la survie en Arctique à l’ère de la crise climatique. »

Lors de sa première visite au solstice d’été en terre Sápmi, à cette frontière artificielle entre la Finlande, la Suède et la Norvège où se trouve Kilpisjärvi, Emilia Tikka a commencé à collaborer avec les artistes et éleveurs de rennes Leena et Oula A Valkeapää. Oula A. Valkeapää vit avec des rennes dans la tradition de l’élevage de rennes Sápmi. Leena Valkeapää est une artiste et chercheuse, actuellement mentor de la résidence Ars Bioartica, le programme mené par la Bioart Society à Kilpisjärvi. Reconnues internationalement pour leurs projets artistiques et de recherche, Leena et Oula A Valkeapää explorent les phénomènes naturels, les pratiques locales d’élevage de rennes et les questions environnementales.

Makery a discuté avec Emilia Tikka, Erich Berger de la Bioart Society et Leena Valkeapää pour en savoir plus sur leurs recherches et leur collaboration.

Erich Berger, Emilia Tikka, Oula A et Leena Valkeapää. Capture d’écran d’une discussion vidéo enregistrée en mai 2021 pour la présentation des projets ART4MED lors du festival Open Source Body. Crédit : Bioart Society (voir la vidéo complète à la fin de cet article).

Makery : Erich Berger, pouvez-vous donner une description introductive de la collaboration complexe entre Emilia Tikka et Leena et Oula A Valkeapää ?

Erich Berger : Le projet porte essentiellement sur la question de l’adaptation de l’homme à un environnement en mutation – aujourd’hui face à une planète en transformation à cause de l’impact de l’homme – mais aussi à long terme, car nous savons que les conditions planétaires changent d’elles-mêmes. Actuellement, les considérations prédominantes sont de contrecarrer ces changements et de préserver l’environnement pour soutenir la vie humaine telle que nous la connaissons. Mais que se passerait-il si nous prenions le chemin inverse (sans bien sûr jeter l’environnementalisme par-dessus bord), si nous réfléchissions à l’avenir de l’humanité et si nous spéculions sur les xéno-optimisations de l’évolution humaine dirigée, afin de nous adapter à un monde en constante évolution ? Avec Emilia Tikka, ces scénarios spéculatifs sont tirés de réalités existantes et d’histoires du passé, et se situent dans la zone géographique de la tradition subarctique finlandaise et de l’élevage de rennes des Sápmi – c’est pourquoi elle collabore avec les Valkeapää. Dans le cadre d’ART4MED, le projet vise à souligner comment les questions de santé biomédicale humaine sont de plus en plus liées aux questions de la crise environnementale. Le travail vise également à imaginer les applications biomédicales de l’édition génomique au-delà du déterminisme génétique et de l’exceptionnalisme humain, en indiquant que la condition humaine est profondément enchevêtrée avec des mondes plus qu’humains.

 

 
 
 
 
 
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Makery : Emilia, comment se passaient les choses dans la phase d’enregistrement du son dans le projet en Laponie, dont vous êtes récemment revenue ?

Emilia Tikka : Les enregistrements se sont très bien passés, nous enregistrions le son et la musique pour le film d’Oula, qui est en cours de production en ce moment. Oula utilise sa propre voix pour la voix off et la musique de son film, ce qui le rend très personnel. Le studio d’enregistrement situé dans la région la plus septentrionale de la Finlande occidentale a donné une profondeur à la voix qui n’aurait pas pu être atteinte dans un studio classique ailleurs.

Capture d’écran du film d’Oula A Valkeapää pour le programme ART4MED. © Oula A Valkeapää
Capture d’écran du film d’Oula A Valkeapää pour le programme ART4MED. © Oula A Valkeapää

Makery : Votre projet implique un avenir humain lointain. Comment envisagez-vous, de manière spéculative, la transformation de l’homme pour qu’il entretienne des relations plus étroites avec l’écologie des « plus-qu’humains », comme le renne ?

Emilia Tikka : Notre point de départ commun a été de discuter de l’état actuel de la présence humaine dans la nature dans la région où vit Oula et de la manière dont cela se manifeste dans la culture contemporaine de l’élevage de rennes. L’expérience et le point de vue personnels d’Oula en tant qu’éleveur de rennes ont été essentiels à cet égard. Nous avons décidé de nous concentrer sur l’aspect nomade de l’élevage de rennes et sur la relation de l’homme à la nature dans cette culture, aujourd’hui et dans le passé. Par exemple, l’élevage nomade était autrefois un mode de vie écologique. Grâce aux mouvements migratoires, le sol pouvait se reposer. Puisque l’éthique nomade du passé est toujours présente dans la pratique de l’élevage de Oula, il est capable de discuter des changements en cours dont il est témoin, y compris la technologie et la diminution de l’espace pour l’élevage. Pour aller plus loin, le projet se tourne vers l’imagination d’un autre type de futur, dirigé par l’éthique du passé. L’idée derrière la spéculation du changement par le biais d’une transformation biomédicale est liée au désir de se souvenir de quelque chose qui a été perdu. La transformation est un point de départ pour se souvenir, mais aussi pour voir les choses différemment, un point de départ vers un autre type d’avenir (humain). L’idée n’est pas de devenir semblable/identique à l’animal/au renne, mais de changer la perspective de manière à inclure plus que des visions d’avenir centrées sur l’homme. Comme la relation entre l’homme et le renne est en train de changer grâce à la modernisation des pratiques d’élevage, la partie future de l’œuvre spéculera sur un tournant différent où les humains devront rétablir le lien avec le renne (plus qu’humain) pour survivre eux-mêmes. Cela indique l’idée que les humains ne peuvent survivre que s’ils reconnaissent les autres êtres vivants et l’histoire qu’ils partagent avec eux.

Makery : Comment faites-vous le lien entre vos expériences d’édition de gènes CRISPR en laboratoire et vos récits tels que Æon ? S’agit-il simplement de s’informer sur les procédures technologiques pour éclairer le récit ou existe-t-il un lien plus direct entre la science et l’art ?

Emilia Tikka : J’ai une formation en design et ma pratique est basée sur des approches de design spéculatif et critique. L’essentiel de ces approches consiste à spéculer (par le biais du design et de la narration) sur les implications sociétales de technologies encore inexistantes, même si elles s’appuient sur la science actuelle. L’objectif est de créer des récits qui incitent les gens à imaginer le présent différemment, à regarder les choses d’un œil critique et peut-être à voir que d’autres types de présent(s) pourraient être possibles. L’irréel/spéculatif est utilisé comme un espace pour explorer des idées et parfois pour défier l’hégémonie/l’état de l’art aujourd’hui. Mes œuvres ne se limitent pas nécessairement aux faits scientifiques d’aujourd’hui, et proposent souvent un élément que nous ne connaissons pas encore, une spéculation. Cependant, ces spéculations sont profondément influencées par la science et il est important pour moi d’avoir une compréhension de la science, y compris au niveau pratique. J’ai commencé à me familiariser avec la biologie synthétique et, plus tard, avec le génie génétique, en faisant partie d’un groupe scientifique citoyen, puis j’ai effectué des stages en laboratoire où j’ai utilisé moi-même la technologie dans un cadre institutionnel. Mon travail ne consiste donc pas uniquement à créer des histoires spéculatives informées par la science, mon travail fonctionne également dans l’autre sens. J’ai introduit un aspect de spéculation dans les protocoles scientifiques, comme avec Æon par exemple. Avec les scientifiques, nous avons spéculé sur la façon dont un protocole particulier habituellement utilisé pour comprendre la programmation cellulaire des cellules humaines, pourrait être utilisé à d’autres fins, dans notre cas une « horloge » pour remonter le temps au niveau cellulaire. Le protocole habituellement utilisé pour « comprendre le fonctionnement de quelque chose » était utilisé pour créer un élément poétique dans un un esprit spéculatif. Cela permet également aux scientifiques de voir différemment leur travail de laboratoire quotidien. Je m’intéressais à ce que l’on pourrait découvrir si les scientifiques cherchaient quelque chose qu’ils ne cherchent pas habituellement, en voyant leur travail sous un angle différent. Il était possible de spéculer ensemble dans le laboratoire parce que je comprenais les bases de la science qu’ils pratiquent et qu’ils comprenaient ce que j’essayais de faire. Dans ce projet, mon principal partenaire de collaboration est bien sûr Oula et, par conséquent, la perspective à travers laquelle je regarde la science provient également de nos conversations. Il se peut qu’un scientifique soit impliqué plus tard, mais cette fois-ci plutôt dans un rôle de conseiller. Afin d’examiner les imaginaires scientifiques sous différents angles, à travers une perspective plus qu’humaine, la spéculation ne part pas cette fois de la science.

« ÆON » © Emilia Tikka

Makery : Approuvez-vous, ou souhaitez-vous simplement explorer, les questions relatives au transhumanisme et au post-humain ?

Emilia Tikka : Mes travaux précédents ayant été consacrés à l' »optimisation » de l’être humain dans les domaines du vieillissement et de la psychologie, mon objectif était de relier ces questions aux problèmes environnementaux urgents. Le titre de travail « Xeno-optimisations » faisait référence à un autre type d’optimisation, qui sortirait du cadre de l’humain. L' »optimisation » serait guidée par une éthique différente, cherchant à établir un lien avec la nature et les autres êtres vivants. Le titre changera probablement, mais cette perspective était intéressante au départ. Nous explorons ensemble cette question plus en profondeur, de manière plus située, en nous concentrant sur l’élevage nomade de rennes, où traditionnellement le renne – et non l’homme – est central. En effet, la pratique de l’élevage nomade n’est pas centrée sur l’homme. La perspective d’Oula et sa relation personnelle avec son troupeau ont été cruciales pour établir cette façon de voir la relation homme-nature. Notre perspective penche davantage vers l’approche post-humaine, sans pour autant oublier l’humain.

Makery : Notre notion de la survie planétaire est très centrée sur l’homme. Que pouvons-nous tirer des connaissances des autres espèces et avons-nous, nous les humains, une responsabilité envers ces espèces ?

Emilia Tikka : Oula a partagé ses connaissances ancestrales sur l’élevage et ses points de vue personnels sur les nombreuses choses qu’un éleveur apprend de son troupeau et sur la façon dont la « perspective du renne sur la nature » provient du temps passé avec les animaux, à les observer et à les suivre dans leur migration. En ce sens, la perspective de l’éleveur est plus qu’humaine, car un bon éleveur doit voir l’environnement comme les rennes le verraient pour pouvoir vivre avec eux. Mais si l’on considère tous les animaux (migrateurs), qui sont en quelque sorte automatiquement écologiques, l’homme semble être la seule espèce qui n’a pas pris conscience des traces qu’il laisse derrière lui. Je pense que nous sommes tous d’accord pour dire qu’en tant qu’humains, nous avons une responsabilité.

Makery : Sur le plan scientifique et technologique, comment la « xéno-optimisation » pourrait-elle avoir lieu ? La science est-elle déjà suffisamment développée ?

Emilia Tikka : Il ne s’agit pas de proposer que les biotechnologies soient la solution, même si c’est possible, le travail vise plutôt à demander : quelle éthique anime la techno-science ? Quelles visions de l’avenir ? Puisque l’idée moderniste du progrès technologique a conduit la planète à la situation dans laquelle nous sommes, il est temps d’élargir le spectre des imaginaires techno-scientifiques, de commencer à penser différemment, qu’est-ce que le « progrès » et pour qui ?

Makery : Quel sera, selon vous, le résultat de ce projet, ou est-il trop tôt pour le dire ?

Emilia Tikka : L’œuvre finale sera une installation comprenant deux films. Le film autobiographique d’Oula est une histoire non linéaire, décrivant les événements d’un été tel qu’il l’a vécu. Le film est une histoire poétique sur la vie d’un éleveur de rennes semi-nomade contemporain, dont la vie est profondément liée au passé. Il s’agit du lien entre l’éleveur, ses rennes et l’environnement, mais aussi des luttes de l’être humain et de son pouvoir. Il parle du mode de vie nomade dans lequel la nature, plus particulièrement la route de migration des rennes, est la maison de l’éleveur. Le film traite de ce que signifie être humain dans ce contexte et de la manière dont l’être humain est profondément lié à la vie avec les rennes. D’autre part, c’est aussi une histoire mélancolique sur l’inévitable disparition de l’élevage nomade et de la culture qui l’entoure, et sur la tristesse d’en être témoin. L’autre film sera une fiction sur un avenir différent, où l’élevage nomade revient sous une autre forme. L’objectif est de spéculer : et si l’éthique de l’élevage nomade de rennes était le moteur du développement de la région ? L’irréel et le spéculatif sont utilisés comme un espace pour discuter des problèmes actuels. Dans l’histoire, un effondrement écologique sera un point tournant pour commencer à penser différemment. C’est une histoire où le lien perdu entre l’homme et le renne est « restauré » grâce aux biotechnologies. Dans cette histoire, un ancien troupeau de rennes porte dans son épigénétique les souvenirs du passé commun des humains et des animaux. La valorisation et la restauration de ces souvenirs seront la clé de la survie de l’humanité.

Makery : Leena Valkeapää, venons-en aux questions spécifiques sur l’élevage des rennes et l’environnement. Comment le changement climatique se reflète-t-il dans votre cadre de vie actuel ?

Leena Valkeapää : Les changements météorologiques peuvent avoir un effet fatal sur l’alimentation des rennes pendant l’hiver, car les rennes déterrent le lichen sous la neige pour se nourrir. Les changements dans les précipitations et les variations de température font apparaître des problèmes. Lorsqu’il pleut beaucoup à l’automne et que le sol est encore humide lorsque la pluie se transforme en neige, le sol moisit. La moisissure gâche le pâturage et les rennes ne peuvent donc pas se nourrir dans la nature. Un autre problème se pose lorsque, en période de couverture neigeuse, de fortes variations de température provoquent le gel de la neige. Dans ce cas, les rennes ne peuvent pas se nourrir à travers la glace. Ce type de conditions climatiques difficiles en hiver signifie que les rennes doivent être nourris par l’éleveur. L’alimentation des rennes est coûteuse et difficile. L’alimentation des rennes entraîne également une eutrophisation (richesse excessive en nutriments) du sol, ce qui est mauvais pour la croissance des lichens. Ainsi, l’alimentation affaiblit l’état des pâturages.

Makery : Comment le mode de vie nomade du passé se reflète-t-il dans la vie actuelle de Oula ? Voyait-il déjà cet élevage de rennes comme de l’art lorsque vous travailliez en dehors du contexte artistique il y a 20 ans (comme Joseph Beuys l’a laissé entendre en disant que toute activité humaine peut être considérée comme de l’art) ?

Leena Valkeapää : Dans l’histoire de l’art Sami, la relation entre l’art et la vie d’éleveur de rennes est indissociable. Les artistes samis Johan Turi, Paulus Utsi et Nils-Aslak Valkeapää, qui sont proches d’Oula, n’ont pas fait de distinction entre l’art et la vie des rennes. Pour Oula, la compréhension de l’art contemporain et de l’élevage des rennes est un processus qui n’a pas de catégories verrouillées d’art ou de vie quotidienne. La vie des rennes inspire l’art et lui donne un contenu. L’art, quant à lui, apporte de la profondeur et de la signification à la vie des rennes. Ce dialogue est un élément central de la vie de Oula.

 

 
 
 
 
 
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Makery : Quels sont les principaux éléments conduisant à une réduction du mouvement dans la vie des rennes ?

Leena Valkeapää : Les frontières nationales entre la Finlande, la Norvège et la Suède ont fragmenté la culture nomade de l’élevage. En Finlande, l’État a organisé l’élevage des rennes dans le cadre de l’agriculture. La culture dominante basée sur un mode de vie sédentaire a stoppé le mouvement nomade. Le mode de vie nomade semble être à l’étroit dans le monde entier, car trop de moyens de subsistance se disputent l’espace.

Makery : Pouvez-vous également nous dire comment vous avez travaillé ensemble dans le passé ?

Leena Valkeapää : Je travaille avec Oula depuis que nous nous sommes rencontrés et que j’ai commencé à lui poser des questions fondamentales. Le premier projet commun a été ma thèse (2011). Les messages textuels d’Oula jouent un rôle clé dans ma thèse. Avec ses messages, il a répondu à mes questions directement dans la situation où la réponse a été effectuée dans son esprit. Par exemple, lorsque le vent a inversé la direction des rennes et que les plans d’Oula changeaient, le message écrit par Oula résume la situation, et je comprends que le climat joue un rôle clé dans la vie d’Oula. Les messages sont également des pièces indépendantes que nous avons utilisées dans les œuvres multimédia Manifestations (2017) et Dans le vent (2019). Poser des questions, préparer et recevoir une réponse est notre façon de partager des expériences entre nous et avec le public. Le dialogue nous offre un espace de pensée et un contenu qui transcende la vie quotidienne. Nous avons commencé à coopérer avec Emilia, car notre dialogue mutuel est devenu familier de temps en temps. L’implication d’Emilia nous a ramenés au début de notre réflexion, car nous avons dû expliquer à Emilia les bases de la vie des rennes. Le processus d’explication est éveillant, car la compréhension de sa propre vie quotidienne devient plus claire. Emilia nous a également donné une raison de travailler et d’essayer les possibilités de notre studio de son. Nous avons reçu une aide à la production et cela nous a permis d’utiliser les nouvelles technologies. Grâce à cette collaboration, nous espérons également avoir de nouveaux publics. L’attitude pleine d’espoir envers l’avenir dans le travail d’Emilia est un aspect important pour nous, car la réalité quotidienne de l’élevage de rennes semble un peu désespérée pour le moment.

Leena et Oula A. Valkeapää. Manifestations, 2017. Photo: Oula A. Valkeapää

La discussion vidéo suivante a été enregistrée par la Bioart Society en mai 2021 pour la présentation des projets ART4MED lors du festival Open Source Body :

 

Lire notre article précédent sur Emilia Tikka.

Le consortium ART4MED est coordonné par Art2M / Makery (Fr) en coopération avec Bioart Society (Fi), Kersnikova (Si), Laboratory for Aesthetics and Ecology (Dk), Waag Society (Nl), et cofinancé par le Programme Creative Europe de l’Union européenne.

T’as de beaux lieux : épisode 4 au WIP en Normandie

Le WIP à Colombelles. D.R.

Avec le nouveau podcast documentaire « T’as de beaux lieux », Deborah Ozil et Anaïs Gruson nous invitent à nous immerger en plein cœur des tiers-lieux des quatre coins de la France. Makery relaye la première saison et vous invite à écouter aujourd’hui l’épisode 4 au WIP, Work In Progress (Normandie).

la rédaction

Episode 4 – WIP à Colombelles (Normandie), faire revivre le phoenix !

Pour ce 4ème épisode, T’as de beaux lieux pose ses valises en Normandie, dans la petite bourgade de Colombelles au beau milieu d’un décor post-industriel, en friche pendant près de 30 ans : la Société Métallurgique de Normandie, la SMN pour les intimes. Ici, non loin de Caen, T’as de beaux lieux a rendu visite au WIP – aka Work In Progress – un haut lieu culturel, artistique et de résilience sociale et environnementale. Aux côtés de Thomas, Ophélie, Anna-Lou, Hugo, Lise, et bien d’autres… une équipe hors-norme, toujours le sourire aux lèvres, Déborah Ozil et Anaïs Gruson ont découvert l’histoire difficile d’un lieu marqué par le temps, autrefois poumon économique pour toute une ville, aujourd’hui au service de “la construction d’un monde solidaire, vivant et résilient”. A travers leurs témoignages, vous découvrirez les enjeux d’un territoire qui doit se réinventer au fil du temps, de l’ouverture d’un Médialab qui donne la parole aux citoyen.nes, de l’empouvoirement, tout ça parsemé d’un soupçon de mythologie grecque.

Studio Ground Control · T’as de beaux lieux #4 : Le WIP, faire revivre le phoenix !

À travers sa saison 1, T’as de beaux lieux, souhaite comprendre ce que la crise sanitaire a changé pour les tiers lieux et comment ces derniers se sont réinventés. Au fil des épisodes, elles passent les portes de Coco Velten (Marseille), de L’Hermitage (Autrêches), de la Quincaillerie (Guéret), d’Open Lande (Nantes), du WIP (Colombelles) et bien d’autres… les équipes, habitant.es & citoyen.nes y dévoilent leur quotidien avec humour, sincérité et sobriété.

Retrouvez les épisodes du podcast sur toutes les plateformes d’écoute (Spotify, Deezer, Apple Podcast, Soundcloud, ACAST, Ground Control) : https://linkr.bio/w0r4k

Suivez leur voyage sur Instagram et Linkedin.

Un podcast co-produit par l’Association Nouveaux Imaginaires et le Studio Ground Control.

 

MakersXchange: Digijeunes, entretien avec Simone Ferrecchia

Workshop by Digijeunes

Dans le cadre de MakersXchange, une étude sur la mobilité des makers, le European Creative Hubs Network mène une série d’entretiens approfondis visant à explorer les besoins des makers en matière de programmes de mobilité et à mettre en évidence les bonnes pratiques en matière d’inclusion sociale et de développement des compétences. Rencontre avec Simone Ferrecchia de Digijeunes.

la rédaction

Digijeunes est une ONG qui se concentre sur l’éducation des jeunes intéressés par la technologie et la création. Simone Ferrecchia, le chef de projet de Digijeunes, a rencontré l’ECHN et a fait part de ses observations au projet MAX.

MakersXchange : Pouvez-vous décrire brièvement votre organisation ? Votre organisation s’adresse-t-elle aux makers ? Accueillez-vous des activités de makers ?

Simone Ferrecchia : Comme nous nous concentrons sur l’éducation maker, notre groupe cible est principalement constitué de jeunes, âgés de neuf ans et plus, mais nous travaillons également avec de jeunes adultes de 15 à 18 ans. Nous ne sommes pas exactement un fablab ou un makerspace et nous ne disposons pas de nos propres locaux, car nous sommes généralement mobiles. Par exemple, lorsque nous travaillons en partenariat avec des centres de jeunesse ou des écoles, nous nous rendons dans leurs locaux pour développer nos activités.

À cet égard, comme nous ne disposons pas de notre propre lieu de fabrication, je ne dirais pas que notre principal groupe cible est constitué de makers, mais nous travaillons en étroite collaboration avec eux. Lorsque nous devons élaborer un plan pour un cours dans une école, par exemple sur la robotique ou l’électronique, nous pouvons entrer en contact avec un maker bénévole ou une personne intéressée par ces sujets, qui peut préparer le plan, travailler avec nous et animer l’atelier.

Nous proposons principalement des activités pour les jeunes intéressés par la fabrication. Parfois, nous avons des groupes mixtes, composés de parents et de jeunes. On peut donc dire que nous proposons également des activités pour les adultes, même si l’accent est mis sur les jeunes. Les adultes sont là principalement pour accompagner leurs enfants.

Avez-vous participé à des programmes de mobilité pour les makers dans le passé ? Pourriez-vous nous parler de votre expérience ?

Simone Ferrecchia : Nous avons en fait organisé quelques activités de mobilité sur la fabrication et l’éducation maker. Le groupe cible n’était pas exactement des makers, mais des animateurs de jeunesse, passionnés par la fabrication ou intéressés par l’ensemble des pratiques de bricolage. Nous sommes également entrés en contact avec Vulca, qui est un programme de mobilité pour les makers. Un de nos membres, a voyagé à l’étranger avec Vulca et il a ensuite monté un FabLab en Pologne, où ils ont accueilli un programme de mobilité.

D’après votre expérience, quels sont les défis auxquels les makers sont confrontés en matière de mobilité ?

Simone Ferrecchia : Il y a quelques défis auxquels je peux penser et je dirais qu’ils font partie des défis communs auxquels tous les êtres humains sont confrontés, principalement liés aux différences culturelles, ou à la diversité en général. Nous avons remarqué que certains profils sont beaucoup plus susceptibles de voyager à l’étranger que d’autres, qu’il s’agisse de groupes de makers ou de tout autre groupe de personnes.

Par exemple, si vous prenez un groupe de makers et que dans ce groupe il y a des gens qui ont déjà fait l’expérience de la mobilité à l’étranger à un moment donné, ils sont généralement plus susceptibles de participer à des programmes similaires. D’un autre côté, nous avons remarqué qu’il est parfois difficile de motiver des personnes qui ne connaissent pas du tout ce concept, du moins en France.

Nous avons également remarqué que certaines cultures sont plus ouvertes à la participation à des programmes de mobilité et à l’interaction avec des personnes étrangères. D’après notre expérience, toutes choses égales par ailleurs, si vous prenez un groupe de makers de France et un groupe de makers d’Albanie, vous aurez beaucoup plus de makers d’Albanie prêts à voyager à l’étranger et à interagir avec le reste de la communauté des makers.

Un autre défi serait qu’il y a très peu d’opportunités pour les makers aujourd’hui. Nous connaissons le programme Vulca, mais je n’ai pas entendu parler de beaucoup d’autres initiatives similaires. En outre, il se peut que les makers ne soient même pas conscients des possibilités qui existent pour en tirer parti.

D’après votre expérience, souhaitez-vous citer des bonnes pratiques ?

Simone Ferrecchia : Je dirais qu’il faut prendre le temps de briser la barrière interculturelle. Nous ne devrions jamais l’oublier, même si cela peut être considéré comme allant de soi. Les gens devraient disposer d’un peu de temps pour apprendre à se connaître avant de commencer à travailler sur leurs projets. Ce pourrait être une bonne pratique à inclure dans tout programme de mobilité pour les créateurs, en plus des brise-glace classiques inspirés des échanges interculturels.

Une autre bonne pratique, qui fait également partie de la culture maker, est d’être ouvert autant que possible. Je voudrais également souligner que le fait d’être un maker ne signifie pas que vous faites partie d’un groupe restreint. La mobilité des makers peut s’adresser à tout le monde, à condition de partager les valeurs des communautés de makers et de la fabrication.

Comment les expériences de mobilité apportent-elles de la valeur à votre organisation et à votre communauté ?

Simone Ferrecchia : Dès le début, lorsque nous avons créé l’organisation, nous nous sommes engagés dans des programmes de mobilité. En fait, c’est ainsi que nous avons appris à faire notre travail, car à chaque fois, il s’agissait d’un échange d’expériences et de bonnes pratiques. Nous avons obtenu nos outils des programmes de mobilité, nous avons obtenu nos méthodes, nous avons été inspirés, nous avons été motivés en tant qu’éducateurs en rencontrant d’autres éducateurs de makers.

Il était crucial de nous motiver à faire notre travail quotidien avec les jeunes dans nos communautés respectives. Les programmes de mobilité nous donnent toujours quelque chose à attendre avec impatience, car notre groupe de personnes a toujours été intéressé par les voyages. La possibilité de voyager à l’étranger nous motive dans l’attente de ce jour.

Pensez-vous que la mobilité est une chance de mieux se connecter avec la communauté locale ?

Simone Ferrecchia : C’est une question intéressante, car la mobilité motive ceux qui y participent à mieux faire leur travail et cela est évidemment lié à la communication avec les communautés locales. Lorsque vous voyagez à l’étranger, vous devez vous ouvrir et développer vos capacités de communication. Il est très intéressant de constater, quelle que soit la distance parcourue, que les gens partagent les mêmes préoccupations dans différentes communautés. Ainsi, après avoir interagi avec ces personnes, vous pouvez vous inspirer de ces préoccupations pour les aborder une fois de retour chez vous.

Les participants à la mobilité doivent également être ouverts à la diversité. Lorsque vous voyagez à l’étranger, vous êtes plus susceptible de vous engager auprès des différentes personnes qui existent au sein de votre communauté locale, lorsque vous rentrez chez vous. Vous élargissez votre perspective et vous devenez capable de voir et de comprendre les préoccupations de votre communauté locale, ce qui est quelque chose que vous n’auriez peut-être pas été capable de faire avant de voyager à l’étranger.

Quel serait le programme de mobilité idéal pour les makers ? Donneriez-vous la priorité à l’aide au voyage, aux rencontres sociales, à l’accès technique ou à la création de réseaux ?

Simone Ferrecchia : Je concentrerais mes ressources principalement sur la préparation : mettre en place le programme de mobilité et veiller à ce que les personnes profitent au maximum de leur séjour à l’étranger, car le temps est toujours limité. Pendant la mobilité, je me concentrerais sur le temps, sur le soutien financier et sur la connexion avec d’autres réalités. Par exemple, vous voyagez à l’étranger et vous explorez d’autres maker spaces, mais en même temps, vous pouvez aussi explorer d’autres initiatives, qui ne sont pas nécessairement gérées par des makers, comme par exemple des programmes de recyclage du plastique gérés par des particuliers, ou toute initiative qui pourrait vous servir d’inspiration. Si vous vous concentrez sur l’aspect social, vous pouvez entrer en contact avec d’autres makers et des professionnels du secteur technologique, puisque les makers sont intimement liés à la technologie.

 

Qu’en est-il de la mobilité à l’heure des pandémies mondiales ? Devons-nous continuer à investir dans ce domaine ? Et compte tenu des restrictions de voyage, comment pouvons-nous continuer à développer et à renforcer nos réseaux si nous ne pouvons pas nous rencontrer ? Et pourquoi est-ce important ?

Simone Ferrecchia : Je sais que pour l’éducation maker, il y a eu beaucoup d’initiatives, depuis 2020, qui permettent aux éducateurs de se connecter les uns aux autres, à distance. Il existe également des initiatives qui permettent à des groupes de jeunes de s’engager à la fois dans l’éducation maker et avec leurs pairs à l’étranger en participant à des ateliers communs. De nombreuses ressources sont investies dans ce domaine.

Un problème qui peut se poser est que les gens oublient parfois ce concept de mobilité. À cet égard, il est important d’investir et de continuer à investir et à essayer, malgré les défis, afin de maintenir certaines des attentes en vie. Personnellement, je suis plutôt positive sur l’ensemble de la situation. Parce que j’ai l’impression que nous retrouvons peu à peu la possibilité de voyager à nouveau. Nous pouvons voyager à peu près partout en Europe aujourd’hui. Donc, en ce qui concerne l’Europe, je pense que tout va bien et que le pire est derrière nous.

MakersXchange est un projet de politique pilote cofinancé par l’Union européenne. Le projet MAX est mis en œuvre par European Creative Hubs Network, Fab Lab Barcelona, UPTEC et Makery.

En savoir plus sur Digijeunes

MakersXchange: Foreningen Maker, entretien avec Malte Hertz Jansen

Henry Glogau - The Red Dot: Luminary - Design Concept 2020 with Deployable Emergengy Shelter. Credit: Viadukten Katalog 2021.

Dans le cadre de MakersXchange, une étude sur la mobilité des makers, le European Creative Hubs Network mène une série d’entretiens approfondis visant à explorer les besoins des makers en matière de programmes de mobilité et à mettre en évidence les bonnes pratiques en matière d’inclusion sociale et de développement des compétences. Entretien avec Malte Hertz Jansen de Foreningen Maker (Danemark).

la rédaction

Foreningen Maker est une organisation danoise qui réunit des entrepreneurs physiques et crée un lien entre le mouvement maker et le monde professionnel des affaires afin de donner vie à de nouvelles idées et solutions. Malte Hertz Jansen, le directeur général de Foreningen Maker, a rencontré l’ECHN et lui a donné son avis sur la mobilité des makers.

Pouvez-vous décrire brièvement votre organisation ? Votre organisation s’adresse-t-elle aux makers, accueille-t-elle des activités de makers ?

Malte Hertz Jansen : Nous sommes une organisation qui soutient ce que nous appelons les entrepreneurs physiques et les makers. Parfois, cela peut être la même chose, et parfois non. Nous gérons également un lieu appelé Viaducten, qui est un makerspace professionnel, situé dans le centre de Copenhague. Dans ce makerspace, nous accueillons différents types de makers et d’entrepreneurs physiques, nous organisons des événements, divers cours et autres activités.

Viaducten Catalog, Projets de Emso Design

Avez-vous participé à des programmes de mobilité pour les makers dans le passé ? Pouvez-vous nous parler de votre/vos expérience(s) ?

Malte Hertz Jansen : Nous avons Viaducten depuis cinq ans, et nous avons fait partie de quelques programmes de mobilité pendant ces années. Nous faisons également partie de la Distributed Design Market Platform, qui est également en collaboration avec FabLab Barcelona et IAAC. Grâce à cette plateforme, nous avons proposé des résidences pour les makers à la fois au Danemark et dans différents pays.

D’après votre expérience, quels seraient les défis de la mobilité pour les makers ?

Malte Hertz Jansen : Tout d’abord, je pense que la mobilité est l’une des questions clés pour les personnes qui travaillent ici et, au fil des années, nous avons identifié ces deux problèmes. Le premier concerne le financement des déplacements et le second est de trouver le bon partenaire avec les bonnes compétences. Par exemple, nous avons accueilli des personnes ayant des profils différents qui souhaitaient également entrer en contact avec d’autres créateurs dans d’autres pays. Récemment, l’un de nos makers s’est rendu au Portugal afin de collaborer avec la communauté des makers de ce pays.

De plus, l’une des choses avec lesquelles nous nous sommes débattus est de savoir comment définir un maker. Nous avons également essayé de recadrer la question, car dans le mouvement maker, l’accent a été mis sur les idées, la créativité et la curiosité, mais pas autant sur l’aspect commercial des choses. Ce que nous avons essayé de faire, c’est de combler le fossé entre le mouvement des makers et l’industrie, car nous voyons que le mouvement des makers a beaucoup à offrir en termes de durabilité, mais aussi en termes de développement et de production de produits. Ils constituent également une réponse à la pandémie, où nous n’étions pas en mesure de transporter des marchandises aussi facilement. Mais comment définir un « maker » dans ce sens ?

Viaducten Catalog, Projets de Henry Glogau

Il y a beaucoup de choses que nous devons apprendre dans le mouvement maker et comment les makers sont définis. Beaucoup de choses se sont passées au cours des dix dernières années environ, en ce qui concerne la définition du terme « maker » ou le type de technologies ou de machines qu’ils utilisent. Quoi qu’il en soit, il est toujours agréable de voir que les gens utilisent le terme « maker » dans son sens le plus large.

D’après votre expérience, souhaitez-vous ajouter des bonnes pratiques en matière de mobilité ?

Malte Hertz Jansen : Nous essayons d’encourager nos membres à penser en termes de conception distribuée. En ayant ce processus à l’esprit, il est beaucoup plus facile d’envisager la mobilité physique plutôt que d’essayer de déplacer des matériaux. C’est donc l’une des premières choses que nous essayons d’enseigner à nos membres ici.

Comment les expériences de mobilité apportent-elles de la valeur à votre organisation et à votre communauté ?

Malte Hertz Jansen : En un sens, nous sommes à la fois une organisation locale, nationale et mondiale. Nous essayons toujours d’étendre le réseau de partenaires avec lesquels nous travaillons. Nous faisons partie de quelques programmes ici au Danemark et de divers programmes financés par l’UE.

Pour nous, la mobilité est un sujet clé car c’est un moyen d’acquérir et d’échanger des connaissances avec d’autres professionnels, mais aussi de développer certains des thèmes clés autour du mouvement maker, tels que : la production locale, la conception distribuée et le recyclage des matériaux.

Viaducten Catalog, Projets de Nordic Grow

La mobilité est-elle une chance de mieux se connecter à la communauté locale ?

Malte Hertz Jansen : Oui, tout à fait. Et certains membres de notre communauté sont orientés vers l’élargissement de leur champ de travail à l’international. De même, lors de nos événements et festivals, nous essayons d’apporter les perspectives de créateurs ou de chercheurs issus de la communauté internationale.

Quel serait le programme de mobilité idéal pour les makers ? Accorderiez-vous la priorité à l’aide au voyage, aux rencontres sociales, à l’accès technique ou à la création de réseaux ?

Malte Hertz Jansen : Le scénario dont nous rêvons est de pouvoir aider les makers étrangers à venir au Danemark pour y travailler pendant une période plus ou moins longue. Au mois d’août, nous lançons notre université d’été au sein de la plateforme Distributed Design Market et nous avons invité quelques créateurs internationaux à nous rejoindre ici à Copenhague. Bien sûr, nous pouvons offrir des résidences et un soutien matériel. L’aide au voyage n’est pas quelque chose que nous avons offert dans le passé, mais c’est quelque chose que nous aimerions faire à l’avenir.

Viaducten Catalog, Projets de F.K. Brandt

Qu’en est-il de la mobilité en période de pandémie mondiale ? Devons-nous encore investir dans ce domaine ? Et, compte tenu de nos restrictions de voyage, comment pouvons-nous continuer à développer et à renforcer les réseaux, si nous ne pouvons pas nous rencontrer ? Et pourquoi est-ce important (ou non) ?

Malte Hertz Jansen : Je pense qu’il est extrêmement important de mettre l’accent sur la mobilité, même par les temps qui courent. Bien sûr, avec les restrictions actuelles, c’est beaucoup plus difficile qu’auparavant, mais en ce moment, nous essayons également de formuler différents types de projets avec des partenaires d’Europe et d’ailleurs. La mobilité peut se faire à la fois physiquement et numériquement et il est possible de travailler sur des projets sans jamais se rencontrer. L’élément important à mentionner ici est qu’il existe des infrastructures disponibles dans différents pays pour ce faire. L’une des choses sur lesquelles nous avons également travaillé avec quelques FabLabs et makerspaces en Europe est la formation d’une alliance de makerspaces afin de pouvoir offrir des installations pour le prototypage et le développement de produits à distance, sans avoir à se déplacer.

MakersXchange est un projet de politique pilote cofinancé par l’Union européenne. Le projet MAX est mis en œuvre par European Creative Hubs Network, Fab Lab Barcelona, UPTEC et Makery.

En savoir plus sur Foreningen Maker.

T’as de beaux lieux : épisode 3 à Open Lande, fabrique de projets évolutionnaires à Nantes

"T'as de beaux lieux" en exploration nantaise. D.R.

Avec le nouveau podcast documentaire « T’as de beaux lieux », Deborah Ozil et Anaïs Gruson nous invitent à nous immerger en plein cœur des tiers-lieux des quatre coins de la France. Makery relayera la première saison et vous invite à écouter aujourd’hui l’épisode 3 à Open Lande (Nantes).

la rédaction

Episode 3 – Open Lande, La Fabrique de projets évolutionnaires

Dans ce troisième épisode, Anaïs et Déborah mettent le cap vers Nantes où elles sont parties à la rencontre de celles et ceux qui agissent pour la transition écologique et sociale des entreprises. Elles se sont arrêtées quelques jours à Open Lande, un lieu de réflexion et de travail installé dans les anciens locaux de La Poste qui s’est donnée pour mission de « Réparer la Terre ». À travers leurs discussions vous découvrirez Marine, Walter, Amaury, Julia et pleins d’autres avec qui elles ont parlé d’impact, de transition intérieure, d’entreprises engagées mais aussi de la ville du Petit Lu, du rôle des arts et de la culture dans les transitions, de Panures à Moustache et de nouveaux récits à inventer.

Studio Ground Control · T’as de beaux lieux #3 : Open Lande, La Fabrique de projets évolutionnaires 
Open Lande, à une trentaine de kilomètres de Nantes. D.R.

À travers sa saison 1, T’as de beaux lieux, souhaite comprendre ce que la crise sanitaire a changé pour les tiers lieux et comment ces derniers se sont réinventés. Au fil des épisodes, elles passent les portes de Coco Velten (Marseille), de L’Hermitage (Autrêches), de la Quincaillerie (Guéret), d’Open Lande (Nantes), du WIP (Colombelles) et bien d’autres… les équipes, habitant.es & citoyen.nes y dévoilent leur quotidien avec humour, sincérité et sobriété.

Retrouvez les épisodes du podcast sur toutes les plateformes d’écoute (Spotify, Deezer, Apple Podcast, Soundcloud, ACAST, Ground Control) : https://linkr.bio/w0r4k

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Un podcast co-produit par l’Association Nouveaux Imaginaires et le Studio Ground Control.

 

10 ans de Kikk Festival : l’art au cœur

Bienvenue au Kikk ! © Elsa Ferreira

Dans la ville de Namur, en Belgique, le Kikk s’empare depuis une décennie des rues et des bâtiments pour penser la culture numérique. Un festival foisonnant et accessible où l’art devient le langage commun pour s’approprier les grands enjeux de la technologie. Pour les 10 ans, le festival regarde dans le rétro et met à jour les temps forts. Visite guidée de cette édition XXL.

Elsa Ferreira

A la galerie Beffroi, on expose les têtes d’affiches et les concepts qui claquent. Filipe Vilas-Boas, artiste portugais basé à Paris, explore de manière ludique et symbolique les impacts sociaux de la technologie. A commencer par un casino clinquant, Las Datas, où les machines à data ont remplacé les machines à sous. Échangez vos données personnelles – votre prénom, email, téléphone… la routine du monde des GAFAM – contre des jetons, et jouez pour gagner un bisounours en peluche où la chance de devenir l’égérie de la prochaine campagne de promotion de ce casino à gogos.

Casino Las Datas, par Filipe Vilas-Boas. © Elsa Ferreira

La religion des GAFAM

Rassasié de sensations fortes et vidés de nos données, l’artiste nous fait porter notre croix au sens littéral du terme. Dans les allées de la galerie, trône un F de plus de trois mètres de long, dont la typologie se porte si bien à la forme du crucifix. Les valeureux volontaires peuvent faire leur chemin de croix dans Namur, croulant sous le poids du géant Facebook.

Filipe Vilas-Boas, devant, à droite, fait son chemin de croix dans les rues de Namur. © Elsa Ferreira

En face, il propose une stèle funéraire à la mémoire de notre vie privée, ornée de couronnes à l’effigie d’Apple et Google. Le message est clair.

RIP, par Filipe Vilas-Boas. © Elsa Ferreira

Emmanuel Anthony, aka Seumboy, lie lui aussi technologie et figures sacrées. Dans ses performances (auxquelles nous n’aurons malheureusement pas l’occasion d’assister), il organise Prière au wifi, une ôde à Internet et à la connectivité.

Il propose aussi un Soin au smartphone, une performance où l’artiste soumet le spectateur à un questionnaire de 20 minutes pour cerner sa relation à son appareil, avant de lui offrir ses recommandations.

Peut-être vous souvenez-vous de l’artiste flamand Dries Depoorter ? En juillet dernier, il faisait les titres de la presse internationale avec The Flemish Scroller, un algorithme qui tague et tweet automatiquement les parlementaires belges occupés à regarder leurs téléphones plutôt qu’à suivre les débats. Il avait poussé la surveillance jusqu’à observer leurs mouvements pour savoir s’ils tapotaient un message ou scrollaient distraitement.

L’artiste, à qui l’on doit également la poétique Die with Me, une application que l’on peut utiliser seulement lorsque notre batterie est à moins de 5 %, est de retour avec la V2 de Quick Fix, une machine à distribuer des likes. Entrez votre nom Instagram, choisissez entre des likes ou des followers et payez quelques euros pour un résultat instantané. L’artiste belge affiche également une série de portraits floutés, piqués sur les réseaux pour comparer les profils Tinder et Linkedin. Pour se faire, l’artiste a pisté les personnes qui lient leur compte Instagram à celui Tinder, accédant ainsi à leur nom de famille pour les retrouver sur Linkedin. Ou quand le stalking devient de l’art.

Robots danseurs…

Si tu vas à Namur, n’oublie pas de monter là-haut. A une encordée de périphérique, trône le Pavillon, nouvel espace du Kikk festival. Dans ce dôme à la vue prenante sur la ville, on entre au son des guitares qui s’accordent à coups de bras robotisés pour trouver un piano qui joue une interprétation des ondes qui l’entourent.

Piano Antenna, de Floris Vanhoof, joue les ondes qu’il capte dans son antenne. © Elsa Ferreira

Peut-être est-ce pour faire mieux danser ces étranges robots, équivalents électroniques des mannequins en bois articulés, inventés par Ugo Dehaes. Sur leurs scènes à portée de mains, les robots n’attendent que d’être touchés, manipulés, comme des marionnettes intelligentes à qui on apprendra à faire des tours. Le spectateur est invité à créer des gestes de base à partir desquels les robots improviseront ou à juger à coups de boutons verts et rouges les gestes du robot pour qu’il s’adapte à vos goûts (ne soyez pas trop sévère ou le robot vexé s’élancera lui-même pour presser le bouton vert). Sous la direction du chorégraphe belge, les robots sont humanisés. L’une de ses huit créatures apprend ainsi à ramper puis se lever tandis qu’une autre, ornée d’une peau à l’allure de cuir végétal, se tortille d’agonie et se calme sous vos caresses.

Ce robot de Ugo Dehaes semble se tordre de douleur. Pour le calmer, le caresser délicatement. Derrière, des robots dans du formol. © Elsa Ferreira

et robot coquet

Quel rapport entre l’humain et la technologie ? Quel impact de la technologie sur l’humain ? A l’École d’art de Lausanne (ECAL), on travaille sur cette question depuis 2 ans. En ressort cette formidable exposition dans l’exposition, Fantastic Smartphones, qui expose la vision de la génération Z sur les outils qui lui sont tant associés. A partir d’un constat de leurs relations aux interfaces numériques et des nouvelles attitudes et habitudes qui en découlent, les étudiants en ont automatisées certaines – une manière de pousser à l’extrême, voire au ridicule, ces interactions numérisées, explique Nora Fatehi, l’une des étudiantes qui expose son œuvre. Une critique mais pas que, puisque les étudiants apportent aussi des solutions, simples, DiY et en open-source.

Ainsi par exemple, l’œuvre de Nora propose une ré-interprétation de la genèse : et si le dialogue entre Eve, Dieu et le serpent se faisait via messages ? Une scénette humoristique, où le serpent tente Eve et rapporte en simultané la situation à Dieu, prend des screenshots, se trompe de destinataire… drama. Côté automatisation, deux smartphones discutent à partir de mots suggérés par l’application de messagerie, pour une conversation sans queue ni tête mais étrangement divertissante. Ailleurs, un étudiant a développé une interface d’aide à la décision Tinder tandis que des hacks matériels permettent de tromper les traqueurs santé, du podomètre au capteur de sommeil. Au coin, un bras robotisé type industriel tourne coquettement avec pour seule fonction de prendre des selfies. Sur son téléphone, des filtres adaptés à sa morphologie.

Feeling cute, might delete later. © Elsa Ferreira

Côté solutions, les élèves ont mis en place des appareils simples et efficaces, comme des bases imprimées en 3D pour emprisonner votre smartphone, sauf évènement important (maman qui appelle) ; des coques texturés pour déstresser l’utilisateur et créer de nouvelles gestuelles autre que le scrolling, des pots de fleurs qui vibrent pour transposer vos notifications de manière moins intrusives ou des micros qui diffusent de fausses conversations, au cas où votre téléphone vous aurait mis sur écoute.

Avant de partir, on part à la rencontre des spectateurs passés avant nous et qui ont laissé derrière eux des particules numériques dans la très belle installation du studio de design d’interaction Hovertone. Un dernier selfie fantomatique à travers le portail temporel de Liminal, installation ludique et poétique du chercheur en post-photographie Louis-Philippe Rondeau… il est temps de redescendre en bas de la colline.

Moi, en bleu, touchée par la présence du visiteur passé. © Elsa Ferreira
Autoportrait Liminal. © Elsa Ferreira

Acouphènes et derviches tourneurs

Dans ce festival où l’art résonne avec l’architecture, le Grand Manège et ses hauts plafonds accueille des œuvres monumentales, contemplatives et sensorielles. Dans un cauchemar cathartique, on déambule parmi les acouphènes et hallucinations sonores de l’artiste belge Dominik ‘t Jolle en collaboration avec le spécialiste de la neuromodulation Jan Ost, avec Behind the Tune. Plus loin, on observe la présence silencieuse de ronds de fumée créés par une imposante machine aux entrailles r(o)ugissantes avec Le Silence des Particules, de Guillaume Cousin.

La machine à faire des ronds de fumée de Guillaume Cousin. © Elsa Ferreira

Mention spéciale, au centre culturel Le Delta, pour la belle et poétique installation du français Guillaume Barth, Crocus Sativus, Fleur du Bonheur, une ôde à la fleur de safran, plante administrée contre la peur, inspirée de la philosophie soufie et dont la musique spatialisée tend à reproduire les tourbillons des derviches tourneurs pendant que le regard se fixe sur une vidéo en timelapse de la naissance de cette précieuse fleur. Méditatif et hypnotisant.

Installez-vous et laissez vous porter par la philosophie soufie. © Elsa Ferreira

Very Personal computer

De l’art qui s’expose et de l’art qui s’explique. Sur les trois scènes de conférences, s’enchaînent les speakers, comme la designer Tina Touli et son invitation irrésistible à entraîner nos yeux à déceler l’extraordinaire dans l’ordinaire ou l’ingénieur Google venu faire la présentation « du monde comme interface », devant une salle comble. On retient particulièrement la présentation d’Alison Killing, lauréate 2021 du prestigieux prix de journalisme Pulitzer avec sa collègue Megha Rajagopalan pour leur travail méticuleux à partir de cartes satellites, d’analyses architecturales et de témoignages oculaires, pour déceler le réseau de camps construit par la Chine dans le cadre de sa campagne d’oppression contre les les Ouïghours. Un récit glaçant et essentiel.

Représentant de la culture hacker, Robert Henke, un des créateurs de Ableton live et pilier de la culture club sous son aka Monolake. Dans un récit précis et passionné, il nous raconte comment il a fabriqué une performance audiovisuelle à partir de cinq Commodores CBM8032, premier ordinateur sur lequel l’artiste a appris à coder. La machine venue des années 80 n’a pas de carte son et une mémoire de 32 kb. Henke raconte son défi technique pour faire parler les entrailles de la machine au-delà de ses limitations et créer quelque chose « qui est moi, de manière unique ». Un retour nostalgique à la naissance de l’ordinateur « vraiment » personnel et de l’Internet, quand on était encore loin d’imaginer qu’en 2021, on enterrerait notre vie privée.

CBM 8032 AV performance, par Robert Henke, 2020 :

 

Le Kikk 2021.

T’as de beaux lieux : un tour de France en podcasts pour s’immerger dans les tiers-lieux

"T'as de beaux lieux" en reportage, podcast de Deborah Ozil et Anaïs Gruson. D.R.

Avec le nouveau podcast documentaire « T’as de beaux lieux », Deborah Ozil et Anaïs Gruson nous invitent à nous immerger en plein coeur des tiers-lieux des quatre coins de la France. Makery relayera la première saison et vous invite à écouter d’ores et déjà les épisodes 1 et 2 à Coco Velten (Marseille) et La Quincaillerie « Numérique » (Guéret).

la rédaction

Fascinées par la capacité des tiers-lieux à créer des espaces d’expérimentation et des îlots de résistance, autrement appelés « espaces communs » ou « lieux hybrides », Anaïs Gruson et Deborah Ozil souhaitent mettre en lumière cette dynamique qui, pour elle, représente une solution immédiate aux grands enjeux de société, sociaux et environnementaux, partout sur nos territoires. Après de multiples discussions de confinement au printemps 2020 elles se sont rendues compte qu’elles souhaitaient faire découvrir ces lieux du « faire ensemble », organisés en écosystèmes, tournés vers l’action de terrain et les solutions concrètes qui pour elles offrent des alternatives pour penser de nouveaux modèles de société, plus justes, plus résilients, plus démocratiques.

T’as de beaux lieux est un voyage initiatique, dans un format documentaire en 6/8 épisodes par saison. A chaque escale, ces deux femmes nous emmènent en immersion et nous font découvrir des témoignages inspirants et des confidences, recueillis auprès des porteur.ses de projets, de bénévoles, d’élu.es, de partenaires ou encore d’habitant.es du coin…, celles et ceux qui, de près ou de loin, façonnent ces lieux.

À travers sa saison 1, le podcast T’as de beaux lieux, souhaite comprendre ce que la crise sanitaire a changé pour ces lieux et comment ces derniers se sont réinventés. Au fil des épisodes, elles vous font passer les portes de Coco Velten (Marseille), de L’Hermitage (Autrêches), de la Quincaillerie (Guéret), d’Open Lande (Nantes), du WIP (Colombelles) et bien d’autres… les équipes, habitant.es & citoyen.nes y dévoilent leur quotidien avec humour, sincérité et sobriété.

« T’as de beaux lieux » en reportage, podcast de Deborah Ozil et Anaïs Gruson. © Maé Revellin

Épisode 1 – Coco Velten, la grande coloc’ solidaire

Pour ce premier épisode, Anaïs & Déborah s’arrêtent dans le Sud de la France, au cœur de la cité phocéenne, à Marseille. Là-bas, on leur a ouvert les portes du tiers-lieux Coco Velten. Au total, elles ont passé 4 jours en immersion totale, avec une équipe de wonder girls aux platines. Elles s’appellent Samira, Christelle, Geneviève, Sophia… et avec elles, Deborah & Anaïs évoque l’histoire de Coco Velten, un projet porté par Yes We Camp, Plateau Urbain et le Groupe SOS. Découvrez Belsunce (breakdown), un quartier tout particulier de Marseille entre la gare Saint-Charles et le Vieux-Port. Vous en apprendrez aussi sur la notion d’urbanisme temporaire, sur une cantine qui s’est transformée à l’épreuve du Covid-19 ou encore d’une résidence sociale hors du commun.

Studio Ground Control · T’as de beaux lieux #1 : Coco Velten, la grande coloc’ solidaire

« T’as de beaux lieux », sur le toit de Coco Velten. © Deborah Ozil

Épisode 2 – La Quincaillerie « Numérique », un lieu hyper-connecté

Pour ce second épisode, Anaïs & Déborah posent leurs valises à Guéret, dans la Creuse. Une région bien connue pour ses prairies à perte de vue, ses vaches et la désertification de son territoire. Pendant 3 jours, elles ont été accueillies les bras grands ouverts dans un lieu tourné vers l’inclusion par le numérique appelé « la Quincaillerie ». Aux côtés de Baptiste, Domitille, Swan, Erwan, et plein d’autres encore, ces deux femmes ont découvert la richesse d’un territoire de résistance, créateur du mouvement des coopératives, où l’entraide est le maître mot depuis des générations. À travers leurs témoignages elles abordent les enjeux du numérique sur un territoire rural, l’engouement des plus jeunes générations à venir s’installer à la campagne et la fierté des habitant.e.s pour leur région. Vous découvrirez aussi les coulisses du réseau des tiers-lieux Creusois « TELA » et la bonne humeur communicative des personnes qui les font vivre.

Studio Ground Control · T’as de beaux lieux #2 : La Quincaillerie “Numérique”, un lieu hyper-connecté
La Quincaillerie. D.R.

Deborah Ozil

Co-fondatrice du podcast T’as de beaux lieux, Deborah Ozil est spécialisée en marketing & communication. Après 6 années passées dans le service marketing international d’une multinationale, elle décide fin 2019 d’un virage à 180° pour s’engager pleinement, à titre professionnel comme personnel, au service de la transition sociale et environnementale. Plus récemment,elle a participé à l’organisation de l’édition ChangeNow 2020, l’Exposition Universelle des solutions pour la planète, au Grand Palais.

Anaïs Gruson

Co-fondatrice du podcast T’as de beaux lieux, Anaïs Gruson, est spécialisée en communication & création de contenus. Elle multiplie les expériences professionnelles en accompagnant à la fois des acteurs culturels (festivals Marsatac, This is Not A Love Song, Panoramas, Jardin Sonore…). mais aussi issus de l’Economie Sociale et Solidaire (Fondation Apprentis d’Auteuil, Convention des Entreprises pour le Climat). Les tiers-lieux sont pour elle des structures citoyennes au service du lien et de l’humain où milles histoires collectives se créent et s’inventent chaque jour. Tant de nouveaux récits et d’imaginaires à raconter pour inspirer la société actuelle.

Deborah Ozil et Anaïs Gruson. D.R.

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Fabien Zocco : Au delà du règne et du genre

"Chirotope", Espace le carré (Lille)

Qu’est-ce qui sépare encore aujourd’hui l’humain de la machine ? Une question récurrente qui anime les grandes œuvres de la science-fiction des origines à nos jours, mais aussi un nombre de plus en plus conséquent d’œuvres d’art qui, elles aussi, se font l’écho de ces problématiques d’identité, de personnalité, de différences et de ressemblances qui séparent – ou réunissent – l’artificiel et le vivant. C’est, entre autres, un thème également abordé par les travaux de l’artiste Fabien Zocco, en particulier avec deux de ses dernières œuvres actuellement visibles dans différentes expositions en Europe, « Spider and I » et « Chirotope ».

Maxence Grugier

Avec Spider and I, mais aussi avec Chirotope plus récemment, Fabien Zocco puise aux racines du vivant et offre une réflexion sur les modes d’expressions et les attitudes qui animent désormais la machine et le synthétique. En recueillant des données biométriques d’un côté, ou en singeant la gestuelle humaine qui inspira les grands sculpteurs de l’Antiquité de l’autre, ces deux œuvres achèvent de rendre floues les frontières entre l’humain et la machine, au point que, comme dans la nouvelle de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (et le film mythique de Ridley Scott, Blade Runner), la différence entre l’un et l’autre pose nécessairement question. Rencontre avec Fabien Zocco, à l’occasion des présentations de Spider and I en septembre au festival Speculum Artium (Trbovlje, Slovénie) et bientôt au Centre Dovjenko (Kiev, Ukraine) puis au ZKM (Karlsruhe), ainsi que de Chirotope et Dislessia actuellement à POUSH (Paris) jusqu’à fin novembre.

Makery : Votre œuvre aborde en général ce qui rassemble – ou sépare – l’humain et le vivant des artefacts techniques que nous produisons. Vous parlez « d’explorer les zones floues » où naissent les sentiments ambivalents, à la fois attirance et répulsion, que nous éprouvons pour les technologies développées par notre espèce. D’où vient cet intérêt chez vous, quand commence t-il ?

Fabien Zocco : L’intérêt originel pour ce qui relève de l’artificiel vient de ma culture musicale. Très jeune mes goûts m’ont porté vers les sonorités synthétiques, que ce soit à travers ce que l’on appelle aujourd’hui le post-punk, ou les musiques électroniques. Deux courants musicaux qui m’accompagnent depuis l’adolescence. C’est sur cette base que je me suis construit culturellement. Mon intérêt pour la science-fiction vient certainement également de là. Quand j’ai intégré les Beaux-arts d’Angoulême-Poitiers en 2007 j’ai découvert ce qu’il est convenu d’appeler « les arts numériques », et naturellement ces centres d’intérêt, cet attachement pour certaines esthétiques artificielles ou synthétiques ont trouvé un prolongement dans le champ des arts visuels par le biais des arts technologiques. Un transfert s’est opéré de la sphère strictement musicale vers la sphère plastique. Entre temps j’avais enrichi et amplifié cette culture par toute une série de lectures, que ce soit de la science-fiction ou des essais théoriques, ainsi que par la découverte de certains cinéastes (Kubrick, Cronenberg…), l’ensemble formant pour moi un univers global et un imaginaire qui ont alimenté ma démarche artistique alors émergente.

D’un autre côté, on peut compter également l’Histoire parmi mes préoccupations majeures. J’ai d’ailleurs commencé par étudier quatre ans cette discipline à la fac avant mon cursus en art. Je me suis alors intéressé à tout ce qui est de l’ordre de l’écrit. Quand j’étais aux Beaux-Arts, cette fascination pour le synthétique s’est donc naturellement trouvée connectée avec la notion de texte. Assez vite j’ai commencé à développer des systèmes, comme des sortes de méta-machines à écrire : une manière de produire du contenu poétique au moyen de dispositifs technologiques. Ceux-ci, au début, ont donné lieu à des installations, puis à des éditions, des formes plus traditionnelles de partage de l’écrit, mais toujours générées par le biais de machines. Cela m’a fait prendre conscience du fait que le langage n’est plus aujourd’hui un apanage exclusif de l’humain, alors que celui-ci était considéré depuis Aristote comme l’animal politique doué de langage par excellence. Au final, plus largement que la définition du synthétique, mon travail s’est ainsi tourné vers une redéfinition de l’humain en général.

Spider and I, le Bel ordinaire (Pau)

Makery : Vous parlez aussi de « la technologie comme mode d’expression contemporain du vivant ». Cela vous amène à travailler sur des machines qui précisément miment des éléments de l’ordre du vivant, comme c’est le cas de Spider and I (entre autres), pouvez-vous nous décrire cette œuvre ?

Fabien Zocco : Spider and I est une sculpture robotique présentée sur le sol d’un espace d’exposition impliquant une araignée robot d’environ quarante à cinquante centimètres d’envergure. Cette araignée est reliée à un câble qui l’alimente en électricité. Sur un espace d’à peu près cinq mètres sur cinq, elle vit sa vie, enchaînant divers types de comportements. Au cours de l’exposition, elle va ainsi manifester des attitudes qui vont s’exprimer via différents mouvements et chorégraphies. La plupart du temps elle est plutôt calme, et parfois elle se met à montrer des phases d’agressivité ou d’anxiété.

Les modulations entre ces comportements sont en fait déterminées en direct par mes propres émotions, qui sont analysées par le biais d’un bracelet connecté recueillant certaines de mes données biométriques. Celles-ci sont analysées et envoyées via internet à l’araignée, qui va donc agir comme un miroir robotique de mes émotions du moment, modifier ses attitudes en fonction de mes états, et ce quelle que soit la distance qui nous sépare. Pour ce faire, j’ai collaboré avec un laboratoire de sciences cognitives, le ScaLab (Université de Lille et CNRS) qui travaille sur la mesure objective des émotions. Le laboratoire m’a permis d’opérer cette étonnante jonction entre les émotions exprimées par mon corps et ce robot. Un rapprochement – un lien – qui devient, plus que l’aspect spectaculaire du robot lui-même, le sujet de l’œuvre. C’est aussi symboliquement une façon de mettre en perspective la connexion quotidienne et continue que nous expérimentons aujourd’hui avec les réseaux plus ou moins consciemment. Pour le dire autrement, Spider and I parle du fait que nous sommes en permanence liés à une série d’organes artificiels, pour reprendre l’idée de Bernard Stiegler, qui nous prolonge à travers l’espace et nous rend ubiquitaires en quelque sorte.

Il y avait aussi, de façon ironique, l’idée de démolir un peu cette vieille image de l’artiste qui nourrit son travail avec son « for intérieur ». Spider and I illustre cela au pied de la lettre, caricaturant ce cliché romantique accepté de tous.

Makery : Peut-on aussi voir dans le choix de l’araignée, animal peu apprécié, une critique de la connectivité addictive qui nous anime tous, puisque la problématique des données médicales, la biométrie, mais aussi l’idée très contemporaine de « quantified self », d’auto-mesure connectée, sont également au centre de vos préoccupations avec Spider and I ?

Fabien Zocco : Effectivement l’origine de ce travail tournait autour de cette notion. Le fait est qu’aujourd’hui on se barde, via nos smartphones, d’applications et de capteurs embarqués qui vont compter le nombre de pas faits dans la journée, le nombre de calories perdues à l’exercice, etc., mais aussi lister les endroits où nous nous trouvons via les utilitaires GPS, les traces que nous disséminons sur les réseaux sociaux, etc. Ces données nourrissent une sorte de « second soi », d’où la notion de « self ». Ces datas étant utilisées à des fins de profilage par les différentes entités du type Google, Facebook, etc. qui ont la capacité de recueillir ce type d’informations. À l’origine du projet il y avait donc l’idée d’aborder toutes ces notions et, pour cela, de mettre en œuvre un objet – initialement je n’avais pas d’idée préconçue concernant sa forme – auquel je resterai lié durant les temps d’exposition.
Et puis étant un amateur forcené de musique, il se trouve qu’en réfléchissant à tout cela j’ai posé sur ma platine l’album de Brian Eno Before and After Science qui contient le morceau Spider and I. C’est à ce moment que l’association s’est faite et que je me suis dis que cet objet connecté pourrait être une araignée robot. Toutes mes œuvres ou presque contenant un clin d’œil musical c’était doublement parfait, d’un côté Brian Eno, de l’autre les deux éléments de la pièce : l’araignée et moi.

« Spider and I », le Bel ordinaire (Pau)

Makery : Le fait également que l’objet soit une araignée était intéressant…

Fabien Zocco : Le choix d’un référent symbolique plus sympathique aurait en effet orienté l’œuvre différemment. Cette machine, en aluminium, noire et froide dans sa facture, renforce les connotations sous jacentes rattachées généralement aux araignées. Le fait que le robot choisi soit précisément un animal est également significatif : Les redéfinitions actuelles du statut de l’humain sur la planète par rapport aux autres espèces infusent l’œuvre par rebond. Les ouvrages de Dominique Lestel, par exemple, illustrent comment l’humain se repense face au reste du vivant et porte un nouveau regard sur les espèces compagnes qui l’entourent. Or il y a toujours eu une relation forte entre robotique et règne animal, comme le montrent les expériences de Boston Dynamic, dont les robots vedettes sont tous – ou presque – zoomorphes. Un des premiers robots créés au cours des années 1950 fut par ailleurs la tortue du cybernéticien Grey Walter. Aujourd’hui également il existe des champs d’éthologie expérimentale qui confrontent des animaux à des robots. Considérant tout cela j’ai fini par envisager Spider and I comme faisant partie d’une sorte d’écosystème mutant, relevant de l’inquiétante étrangeté qui caractérise notre monde aujourd’hui: une machine qui ressemble à une araignée mais qui est animée par des émotions humaines. Un mélange des genres : genre humain, genre animal et genre artificiel, qui cohabitent dans une seule entité qui, elle-même, n’est plus réductible à une seule définition. On retrouve ici une tendance marquante de notre époque, où les questions du genre ou des relations inter-espèces ne peuvent plus être enfermées dans des oppositions binaires. À sa manière Spider and I parle aussi de cela.

Makery : Vous parlez de « second soi » à propos des traces numériques que nous laissons derrière nous. C’est intéressant car Spider and I est une des premières œuvres dans laquelle vous vous impliquez personnellement…

Fabien Zocco : Je me suis tardivement rendu compte que beaucoup de mes pièces contiennent un pronom personnel dans leur titre. Pronoms qui tournent souvent autour du « je » et du « tu ». Spider and I ne déroge pas à la règle, même si encore une fois ce n’était pas une décision consciente lors du choix du titre. Là où je veux en venir, c’est qu’à sa manière et à l’instar de Dislessia – qui présente une intelligence artificielle qui, grâce à un algorithme génétique de machine learning, tente laborieusement d’apprendre l’Italien (et qui fait référence à mon histoire familiale et à ses racines issues de l’immigration italienne) –Spider and I a aussi une dimension biographique. Donc oui, de cette façon, Spider and I contient un élément personnel qui est déjà un engagement, sans tomber je l’espère dans l’autofiction égocentrique.

« Dislessia », Spazio In situ (Rome)

Makery : Cette façon de s’investir physiquement répond aussi au mythe de l’intangibilité des données numériques : déjà incarnées par les machines qui les abritent (disques durs, serveurs, etc.) et leur permettent de circuler (câbles, réseaux, etc.) elles sont ici doublement incarnées par la machines qu’elles animent et leur émetteur, l’artiste connecté…

Fabien Zocco : Il y a un présupposé dans la perception du « numérique » au sens large, une idée d’immatérialité qui relève totalement du fantasme. Il suffit de voir les parcs de data-centers ou d’étudier les quantités de CO2 émises par l’activité d’internet pour s’en rendre compte. Ce qui est intéressant aussi, c’est la raison pour laquelle nous avons tous été séduits intellectuellement par cette idée du numérique dématérialisé et immaculé. Cela rejoint une forme de somatophobie telle qu’a pu le développer l’imaginaire judéo-chrétien avec la valorisation de l’âme par rapport au corps. Cela m’évoque le livre de Jean-Gabriel Ganascia, Le mythe de la singularité, dans lequel il étudie les dimensions mythiques, voir même mystiques, de la pensée technologique. Celle-ci selon lui rejoint un certain dualisme où le corps serait considéré comme corruptible, d’essence plutôt diabolique, alors que l’esprit (et les datas ou les algorithmes) seraient associés à la pureté du divin.

À ce propos j’apporterai une nuance dans le protocole qui anime Spider and I : ça n’est pas tant mes humeurs et mes émotions qui contrôlent l’araignée robotique, mais plutôt celles-ci filtrées par les algorithmes et un dispositif technique. On revient à la notion de « quantified self » et de « second soi » : la personne et les traces numériques de cette personne ne sont pas la même chose ! On a tendance à les assimiler actuellement. L’idée selon laquelle « tu me montres les traces que tu laisses sur internet et je te dirais qui tu es » est réductrice. Ces traces reflètent nos goûts, nos comportements, mais filtrés par des machines, qui induisent à elles seules des biais et favorisent certaines orientations.

Makery : Le rapport « geste / machine » vous intéresse aussi. Comment vous y êtes-vous penché ? Il y a également cette idée de « mimer l’humain ». C’est une idée abordée dans Chirotope, vous pourriez nous en parler ?

Fabien Zocco : Je considère toutes mes pièces faisant intervenir des éléments robotiques – Black Box, L’Entreprise de déconstruction théotechnique, Game over and over, ou celles qui nous préoccupent ici – comme le prolongement d’un travail sur le langage. Chacun de ces objets émet des signes à sa manière ou se comporte comme une sorte d’acteur, ou en tout cas d’actant, qui développe ses propres moyens d’expression. Beaucoup de ces pièces présentent des objets qui par les comportements dont je les dote produisent d’autres formes de langage, parfois étranges, où les gestes mécaniques viendraient se substituer à la parole. Elles escamotent le mot mais continuent de « parler » du langage, même si je produis toujours par ailleurs des pièces qui utilisent des mots, ou des pièces qui utilisent les deux, gestes et mots. La question du sémantique, du langage parlé ou écrit, et la question du sémiotique, du signe, se prolongent donc dans mon travail à travers le geste incarné par la machine. Chirotope illustre cela : l’oeuvre présente deux mains robots placées sur une plaque de marbre, leurs mouvements « rejouant » la temporalité d’un dialogue de 2001, l’Odyssée de l’espace opposant HAL et Dave Bowman. L’idée était ici de nouer autour de la figure de la main des influences plastiques ou conceptuelles allant de la sculpture antique et baroque jusqu’à la robotique et l’IA aujourd’hui, chacune de ces disciplines essayant au final à travers les âges de simuler l’humain via un matériau inerte.

« L’Entreprise de déconstruction théotechnique », Le 104 (Paris)
Game over and over, galerie My monkey (Nancy)
Game over and over, galerie My monkey (Nancy)

Makery : Le langage étant un code, et le code étant un langage, est-ce que votre travail rejoint aussi des préoccupations à propos des structures langagières, du texte, de la littérature, mais abordé du point de vue d’un langage machine ?

Fabien Zocco : Quand j’ai découvert les arts médias, j’ai commencé à m’intéresser à leur dimension théorique, en lisant de l’anthropologie, de la philosophie générale, de la philosophie technique, etc. En même temps j’ai appris à coder, d’une part parce que c’était intéressant pour moi d’être en quelque sorte mon propre prestataire technique, mais aussi pour voir comment, formellement, esthétiquement, le fait de créer des pièces via du code allait avoir une incidence sur les œuvres en question. C’est aussi un des motifs évidents qui m’a poussé à utiliser du texte comme matière première. En faisant s’interpénétrer langage naturel et langage computationnel, émergeaient alors des textes étranges directement issus de cette rencontre. Ce qui m’intéressait c’était de mettre à jour la sous-couche langagière technique du code venant perturber, faire muter ou contaminer le langage naturel que ce code manipulait. Formellement je trouve cela très intéressant, au delà du fait, comme tu le rappelle, que « le langage est un code et que le code est un langage ». Il y a un effet de récursion passionnant qui se joue ici.

Makery : Chirotope fait référence à l’art antique via la robotique, Searching for Ulysse mêle Joyce et réseaux sociaux, Donc je suis emprunte à la littérature et aux algorithmes… Qu’est-ce qui te pousse à mêler l’ancien et le contemporain dans les thématiques, les inspirations esthétiques et les applications de ton travail ?

Fabien Zocco : Je me suis rendu compte au fil du temps que la plupart de mes travaux impliquent une mise en relation souvent saugrenue entre deux ou plusieurs éléments qui, à priori, n’ont rien à faire ensemble. C’est un peu ce que décrit Foucault avec son concept d’hétérotopie, où à la suite de Borges il essaie d’imaginer un espace où pourraient cohabiter toutes sortes de choses hétéroclites et sans relations directes. C’est comme ça qu’il qualifie cette notion, un « non-lieu » composite, issu de la rencontre d’éléments totalement étrangers. On retrouve ça en effet dans mon travail, avec les associations entre Ulysse de Joyce et Twitter, entre le nom des étoiles et Google Street View pour From The Sky To The Earth, entre la Bible et des téléphones portables robotisés pour L’Entreprise de déconstruction théotechnique, ou encore entre moi-même et un robot araignée pour Spider and I, etc. C’est effectivement quasi-systématique dans mes projets. C’est peut-être une tournure mentale : je dois fonctionner par jeux associatifs !

Makery : Quelle est votre actualité ?

Fabien Zocco : Je serai à Paris d’abord, où Chirotope et Dislessia sont présentées à POUSH, et I am you are à Mains d’oeuvres, le tout à partir de fin octobre. En novembre j’expose L’Entreprise de déconstruction théotechnique et Spider and I au Centre Dovjenko à Kiev en Ukraine, en collaboration avec l’institut français. Et enfin en décembre je présente Spider and I au ZKM de Karlsruhe pour l’exposition Biomédia à partir du 3, puis Game over and over au Multimedia Art Museum de Moscou pour la Biennale Art of the future à partir du 10. Par ailleurs avec l’artiste Bérénice Serra nous avons monté un pavillon pour la biennale en ligne The Wrong consultable ici jusqu’à fin mars.

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