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Festival Art Meets Radical Openness : depuis les cendres des machines à burn-out

Crédits images : Christina Gruber / Typographie : Hanna Priemetzhofer

Le festival Art Meets Radical Openness (AMRO) s’est tenu à Linz du 13 au 16 mai 2026. Essai curatorial et vues de l’exposition présentée dans le cadre de l’événement.

Par Davide Bevilacqua, Arianna Forte, Noemi Garay, Lara Mejac, Diane Pricop

Le burn-out ne se dépose pas uniquement dans le corps individuel sous la forme d’un état d’épuisement ; il s’accumule, circule et se disperse au sein d’un climat partagé qui traverse les systèmes techniques, les relations sociales et les processus écologiques. Que se produit-il aux marges de l’épuisement, là où les systèmes vacillent ou refusent de se laisser totalement cohérer ? Des espaces peuvent-ils émerger pour des formes encore hésitantes de mise en relation, pour des rythmes alternatifs et des pratiques qui ne reproduisent pas la logique extractiviste du burn-out ?

« From the ashes of the burnout machines » est un projet d’exposition conçu pour Art Meets Radical Openess par Servus, qui met en lumière la manière dont les individus, les sociétés et les environnements sont exploités et « consumés » par, entre autres, un modèle de numérisation extractiviste et totalisant. L’exposition aborde la numérisation non comme une force abstraite ou immatérielle, mais comme une condition qui imprègne les infrastructures, les écologies et la vie sociale. Le burn-out devient alors une grille diagnostique à travers laquelle appréhender le moment contemporain : un état produit par des régimes d’extraction, d’accélération et d’épuisement opérant simultanément sur les corps, les milieux et les systèmes technologiques.

Afin d’articuler cette condition, l’exposition se déploie à travers une série de constellations interdépendantes qui retracent les dimensions matérielles, écologiques, sociales et spéculatives de ce que l’on pourrait appeler un climat de burn-out. Ces constellations ne constituent pas des catégories distinctes, mais des champs d’investigation qui se chevauchent et révèlent la manière dont les infrastructures numériques sont enchâssées dans des processus politiques, économiques et environnementaux plus larges. Ensemble, elles remettent en question l’idéologie dominante de la numérisation comme progrès sans friction, en mettant au jour sa dépendance à des ressources finies, à des formes de travail invisibilisées et à des distributions inégales de la violence et des dommages, tout en ouvrant des pistes vers des stratégies de régénération autonome et collective.

Guided tour during the opening. Credit: Jürgen Grünwald

Computation et infrastructure

L’une des constellations de l’exposition s’intéresse aux infrastructures computationnelles, en mettant en avant leurs dimensions matérielles, spatiales et énergétiques. À rebours du mythe persistant du « cloud » comme entité légère et immatérielle, les œuvres réunies ici insistent sur les réalités physiques des systèmes numériques : la terre, l’eau, les minerais, les câbles et la chaleur.

Vaping Vampire de Christina Gruber incarne de manière exemplaire cette approche en se concentrant sur la construction d’un centre de données géant à Kronstorf, en Autriche. À travers la vidéo, la recherche et des pratiques participatives, l’œuvre rend perceptible la transformation des terres et des systèmes hydriques nécessaire au maintien des infrastructures numériques. Les sols fertiles se voient imperméabilisés, les cycles de l’eau perturbés et les écosystèmes locaux irréversiblement altérés — révélant la manière dont les exigences globales du traitement des données se traduisent par des formes localisées de violence environnementale.

Vaping Vampire de Christina Gruber, détail de l’installation. Crédit : Jürgen Grünwald
« Griefing a landscape » (en deuil d’un paysage) : excursion à Kronstorf. Crédit : Jürgen Grünwald
Atelier « Griefing a landscape » par Christina Gruber durant le festival. Crédit : Jürgen Grünwald

De manière similaire, Energy Academy de Dasha Ilina et Marie Verdeil interroge les récits techno-optimistes entourant les énergies renouvelables et la transition numérique. En mettant en relation les technologies de batteries à grande échelle et les dispositifs électroniques du quotidien, l’œuvre met au jour les formes d’extraction des ressources et de consommation énergétique invisibilisées qui sous-tendent ces systèmes, complexifiant ainsi la promesse d’un futur technologique prétendument « vert ».

Energy Academy. Crédit : Dasha Ilina and Marie Verdeil
Dasha Ilina durant la visite guidée de l’exposition. Crédit : Jürgen Grünwald

Les recherches d’Ioana Vreme Moser prolongent cette critique en retraçant l’impact environnemental de la production matérielle des technologies informatiques à travers différentes échelles temporelles et géographiques. Son travail met en relation les industries des semi-conducteurs et les déchets électroniques avec l’accumulation de métaux lourds dans le delta du Danube, révélant la manière dont les chaînes d’approvisionnement globalisées produisent des conséquences écologiques localisées. En revisitant des histoires computationnelles alternatives, elle esquisse également la possibilité d’autres trajectoires technologiques.

Liquid Machines. Cartographic Computers (2021–2026) d’Ioana Vreme Moser. Partie intégrante de Danubian Filaments, soutenu dans le cadre du programme S+T+ARTS AQUA MOTION. Exposé dans « From the Ashes of the Burnout Machines » à la Galerie MAERZ. © AMRO26. Photo : Jürgen Grünwald.

En parallèle, A Deer in the Wide Web de Mario Santamaría et Slow Hot Computer de Sam Lavigne rendent perceptibles les tensions infrastructurelles et les coûts énergétiques dissimulés derrière les opérations numériques ordinaires. Santamaría redirige les flux de données afin de révéler les géographies invisibles et les temporalités différées de la transmission en réseau, tandis que Lavigne met en scène la surchauffe computationnelle à la fois comme condition matérielle et comme métaphore de l’épuisement systémique. À l’inverse, 868wearables de 868labs propose des systèmes de communication décentralisés et à faible consommation énergétique, capables de résister aux logiques de centralisation et de mise à l’échelle propres aux infrastructures dominantes.

Mario Santamaria explains his installation « A Deer in the Wide Web ». Credit: Jürgen Grünwald

Ensemble, ces œuvres reconfigurent la computation comme une pratique profondément matérielle, enchâssée dans des systèmes écologiques et des économies politiques qui exigent une attention critique soutenue.

Coûts environnementaux

Prolongeant cette perspective infrastructurelle, une autre constellation de l’exposition se concentre sur les conséquences environnementales de la numérisation. L’exposition y retrace les formes souvent invisibilisées de pollution et de dégradation engendrées par la production, la maintenance et l’expansion des technologies numériques.

Les installations fluidiques d’Ioana Vreme Moser matérialisent l’accumulation de déchets industriels dans le delta du Danube, en incorporant des sédiments pollués à des formes sculpturales qui cartographient les transformations environnementales à travers le temps. Son travail met en évidence l’« effet papillon » des activités industrielles le long du fleuve, où les polluants issus des industries situées en amont — notamment celles liées à l’électronique et à la production énergétique — s’accumulent dans l’écosystème fragile du delta.

L’enquête menée par Christina Gruber sur la construction des centres de données souligne également le coût écologique de l’expansion numérique, en révélant comment l’imperméabilisation des sols, l’extraction de l’eau et les sous-produits toxiques génèrent des dommages environnementaux durables. De manière analogue, I see (GP)U monitors de Repair and Redress observe les impacts thermiques et chimiques des eaux usées rejetées par les centres de données dans les lacs naturels, mettant au jour un cycle dans lequel l’eau est extraite, transformée puis réinjectée sous des formes altérées qui perturbent les écosystèmes aquatiques.

I see (GP)U monitors, œuvre de Repair and Redress (Christopher Csíkszentmihályi, Joseph Ferdinando, Mikko Liivak, Sienna Li, Marina Zafiris, Laura Cortes Rico, Steven Jackson). Crédit : Jürgen Grünwald.

Le travail de Mario Santamaría vient compléter ces perspectives en mettant en lumière les trajectoires énergivores qui sous-tendent des actions numériques en apparence anodines. En ralentissant la transmission des données, il rend perceptibles les processus infrastructurels et énergétiques qui soutiennent la connectivité quotidienne, interrogeant ainsi la soutenabilité d’une culture fondée sur une consommation numérique permanente.

Collectivement, ces œuvres rendent visibles les boucles de rétroaction écologiques générées par la numérisation — des boucles qui relient extraction, consommation, pollution et changement climatique selon des modalités complexes et souvent opaques.

Impacts individuels et sociaux

Si les infrastructures numériques reposent sur l’extraction de ressources naturelles, elles fonctionnent également à travers l’extraction de l’attention, des données et du travail émotionnel. La troisième constellation déplace ainsi le regard vers ces dimensions psychosociales, en examinant la manière dont les systèmes numériques reconfigurent la subjectivité, les relations et la vie politique.

Dans Infocry, le collectif fantastic little splash met au jour la façon dont les infrastructures numériques instrumentalisent les affects à travers des campagnes coordonnées de désinformation. En cartographiant les dynamiques de comportements inauthentiques en ligne, l’œuvre révèle comment l’émotion devient un outil de manipulation politique, contribuant à la polarisation et à l’érosion de la confiance collective.

Platform Workshippers de S()fia Braga explore les frontières brouillées entre travail, visibilité et subjectivité dans les économies de plateforme. La quête de présence en ligne y apparaît comme une forme ritualisée d’auto-surveillance, dans laquelle la vie personnelle se trouve continuellement convertie en contenu et en productivité. L’œuvre envisage cette condition comme une forme de dévotion numérique, structurée par des systèmes algorithmiques qui récompensent l’engagement permanent.

« Platform Workshippers » de Sofia Braga. Crédit : Jürgen Grünwald

Ai Love, Ghosts and Uncanny Valleys <3 de Mara Oscar Cassiani prolonge cette réflexion dans le champ des formes d’intimité entre humains et machines. En mobilisant des compagnons d’intelligence artificielle ainsi que des sous-cultures en ligne, l’œuvre met en évidence la manière dont des dynamiques de domination, de désir et de violence se reproduisent au sein des relations numériques. La machine devient alors un miroir reflétant les pathologies sociales inscrites dans les comportements humains.

Dans AI Love, Ghosts and Uncanny Valleys <3. I broke up with my AI and will never download them again, Mara Oscar Cassiani met en scène le développement des relations et des interactions entre les utilisateur·ices et les intelligences artificielles. Crédit : Jürgen Grünwald.

Ensemble, ces œuvres élaborent le burn-out comme une condition psychosociale collective, produite non seulement par le surtravail, mais aussi par l’exposition continue à des systèmes qui capturent et manipulent l’attention, les affects et les formes de subjectivation.

Reconstruction et refus

En réponse à ces conditions, la dernière constellation ouvre un espace pour des imaginaires et des pratiques alternatives. Au-delà de la critique, les œuvres réunies ici explorent des stratégies de refus, de reconfiguration et de co-création qui contestent les paradigmes computationnels dominants.

Slow Hot Computer de Sam Lavigne réinvente l’ordinateur personnel comme un site de résistance, où le dysfonctionnement et la surchauffe deviennent des actes de sabotage à l’encontre des systèmes d’efficacité et d’accélération. Ce geste entre en résonance avec des traditions plus larges de refus technologique, depuis les mouvements luddites jusqu’aux critiques contemporaines de l’automatisation.

Slow Hot Computer est un site web qui ralentit et fait surchauffer votre ordinateur. Il peut être utilisé pour réduire la productivité. Crédit : Jürgen Grünwald.

868wearables de 868labs propose une approche plus constructive, en développant des systèmes de communication décentralisés capables de fonctionner indépendamment des infrastructures globalisées. En permettant des échanges de pair à pair, ces dispositifs mettent en avant des formes d’autonomie, de résilience et de maintenance collective.

Helena Nikonole et Katerina Kataeva, initiatrices de 868.labs, devant l’installation du projet. Crédit : Jürgen Grünwald.
Atelier 868wearables sur les infrastructures spéculatives pour une résistance décentralisée, par 868.labs. Crédit : Jürgen Grünwald.

Le travail de Dasha Ilina et Marie Verdeil autour des batteries repense lui aussi les systèmes technologiques à travers des pratiques participatives et collectives, en abordant des questions liées à l’autonomie énergétique, à la décroissance et aux communs. Liquid Machines. Cartographic Computers d’Ioana Vreme Moser revisite quant à lui la fluidique comme paradigme computationnel alternatif, en esquissant la possibilité de formes de calcul matériellement situées et moins extractivistes.

Enfin, Lestes de Marco Donnarumma imagine la machine comme une entité vivante et réactive, permettant des formes d’échange incarnées et affectives entre acteurs humains et non humains. Dans cette perspective, la technologie devient un espace de relationalité plutôt qu’un instrument de domination, ouvrant la voie à de nouvelles formes de coexistence.

Lestes de Marco Donnarumma. Crédit : Jürgen Grünwald
Lestes de Marco Donnarumma. Crédit : Jürgen Grünwald

Ces pratiques entrent en résonance avec la notion de convivialité développée par Ivan Illich : des outils capables de soutenir des formes d’interaction autonomes et créatives plutôt que d’imposer des régimes de dépendance et de contrôle. Elles suggèrent ainsi que les technologies peuvent être réimaginées non comme des instruments d’extraction, mais comme des infrastructures de l’agir partagé et du care.

Conclusion

À travers ses différentes constellations, « From the Ashes of the Burnout Machines » envisage les compréhensions contemporaines de la numérisation comme un terrain contesté et profondément matériel. En réunissant des perspectives portant sur les infrastructures, l’écologie, la vie sociale et les pratiques alternatives, l’exposition révèle les mécanismes par lesquels se produit le climat de burn-out, tout en traçant des ouvertures possibles vers des formes d’intervention et de transformation. Plutôt que de proposer une solution univoque, l’exposition ouvre un champ de tensions et de potentialités. Elle invite les visiteur·euses à affronter les coûts des systèmes numériques, à reconnaître leur intrication avec des processus écologiques et sociaux plus vastes, et à imaginer d’autres manières d’entrer en relation avec la technologie.

Dans les cendres des machines à burn-out, suggère l’exposition, ne subsistent pas seulement les traces de l’épuisement, mais également le potentiel d’une reconfiguration : celui de futurs technologiques plus lents, plus situés et plus collectifs.

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