Fastes et manifeste au Fab City Summit

Le 11 juillet à l'Hôtel de ville de Paris, à l'ouverture du Fab City Summit. © Pauline Comte

C’est parti. Le premier jour du Fab City Summit, ce 11 juillet, s’est déroulé sous les ors républicains à la mairie de Paris. Un Fab City Lab plus politique et programmatique que maker. 

Carine Claude

Pour son inauguration, le Fab City Summit s’est offert une vitrine de choix. Et la fabcity un très symbolique manifeste. Lancé le 11 juillet à l’Hôtel de ville de Paris par sa maire Anne Hidalgo et Carlos Moedas, commissaire européen à la recherche, à la science et à l’innovation, le rendez-vous annuel du réseau mondial des fabcities, ces villes qui s’engagent à relocaliser 50% de leur production d’ici 2054 via la fabrication numérique et les circuits courts, s’est placé d’entrée sous égide européenne, politique et institutionnelle.

On se bouscule à l’accueil du Fab City Summit à Paris le 11 juillet. © Pauline Comte

Devant un parterre de 700 invités pour cette journée appelée Fab City Lab, plusieurs élus européens, dont la maire de Barcelone Ada Colau, se sont faits épauler par des acteurs publics et privés afin de défendre les bienfaits de leurs projets pour « fabriquer la ville autrement ». Et convaincre ceux qui ne le seraient pas encore. 

Fabriquer en ville, Fabriquer la Ville. Heureuse d’accueillir à #Paris le #FabCitySummit aux côtés d’une @AdaColau et @carlos_moedas. Ensemble pour inventer une ville productive, plus locale et circulaire, notamment grâce au #numérique. ♻️📲💻 👉 https://t.co/OrcDYhq0Op pic.twitter.com/SC3MtOUcH0

— Anne Hidalgo (@Anne_Hidalgo) July 11, 2018

Car si l’objectif de ce sommet annuel est bien de fédérer les membres du réseau autour de stratégies communes, il s’agit surtout d’évangéliser les autres villes pour les convaincre de se joindre au mouvement. En clair, militer pour la fabcity et son modèle solidaire et durable pourrait donner du poids aux élus concernés pour discuter de questions sensibles comme celles des migrants ou de la transition écologique à l’échelle de l’Union.

« Il faut prendre un autre chemin avec de la croissance, de l’emploi, et où l’économie fonctionne, mais dans lequel il y a de l’éthique et où la question humaine occupe la place centrale », affirme la maire de Paris en introduction du sommet, rappelant avec fierté son titre de capitale européenne de l’innovation 2017. Elle met en garde contre « les vents contraires qui poussent au protectionnisme, à l’isolationnisme et au populisme ». Et la fabcity dans tout ça ? « On croit à l’innovation pour rendre ce monde meilleur et ce n’est pas qu’une croyance béate. »

Carlos Moedas l’a dit: «Je suis fan d’Anne Hidalgo.» © Pauline Comte

«Ma mère ne sait pas ce que c’est l’économie circulaire»

Point de vue partagé par le commissaire européen Carlos Moedas pour qui il est plus que temps « d’investir dans la participation des citoyens qui ne veulent plus qu’on leur dise quoi faire ». Il ajoute : « Quand on regarde le pouvoir des données, on peut tout changer dans une ville grâce à ses citoyens. Ce sont eux qui font le lien entre le monde physique et numérique. » Premier point de difficulté soulevé : la pédagogie autour de la fabcity et de ses concepts parfois très abstraits. « Ma mère ne sait pas ce que c’est l’économie circulaire », s’amuse le commissaire.

Dévoilé lors de cette première journée du sommet, l’ouvrage Fab City: The mass distribution of (almost) everything sous la direction de Tomás Diez, initiateur du concept même de la fabcity, aurait pu lui apporter quelques éléments d’éclaircissements s’il n’était pas qu’un outil destiné à l’entre-soi communautaire, expurgé de toute tentative de vulgarisation.

Tomás Diez présente le livre «Fab City: The mass distribution of (almost) everything». © Pauline Comte

Pas simple en effet d’illustrer ce qu’est une ville « agile et résiliente ». Lors de la matinée consacrée aux séances plénières (la fabrique des communs urbains, les matériaux de la fabcity, les espaces de la ville productive), quelques projets sont venus décrypter les rouages de la fabcity et ses nouveaux modes de coopération entre acteurs de la société civile, pouvoirs publics et habitants, à l’instar du centre d’hébergement pour migrants Paris-Ivry et des tiny house solidaires de In My BackYard.

Romain Minod (Quatorze) présente le projet d’hébergement citoyen In My BackYard. © Pauline Comte

Plus meet-up que lab, l’après-midi a également vu se succéder une suite de projets soutenus par des institutions et collectivités territoriales. Pas de quoi nourrir les quelques makers et fabmanagers présents dans l’assistance même si cette première journée du sommet (sur invitation) aura surtout servi de mise en bouche pour la Fab Conference des 12 et 13 juillet.

C'est parti pour le #FabCitySummit ! Coup d'envoi à l'Hôtel de ville de #Paris. Pendant les 3 jours de festivités, suivez Makery sur les réseaux et sur le site via l'onglet FAB14 >> https://buff.ly/2N3DqDL Stay tuned! #FabCity #Fab14 @fabcityparis @paris_maville

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Pour Allan Rodrigues, fondateur de Uberslashes.io et ancien CEO de Maker’s Asylum, le grand makerspace de Mumbai en Inde, participer au Fab City Summit lui permet de faire un tour d’Europe des bonnes idées, à petite comme à grande échelle, et de faire un première récolte lors de ce préambule à la mairie de Paris : « La France est en train de devenir un hub de l’innovation. Mais on peut apprendre de part et d’autre… » 

Allan Rodrigues, fondateur de Uberslashes.io. © Pauline Comte

Avec ses quatre fabcities (Paris, Brest, Occitanie, Toulouse), la France pourrait en effet prendre des allures d’étendard de l’initiative internationale comprenant 17 villes et fabrégions. Lancée à Barcelone en 2014, elle s’inspire de la philosophie des fablabs et du fonctionnement de la Fab Foundation. A ce titre, la capitale catalane est toujours moteur, même si le réseau s’affranchit peu à peu de la Fab Foundation avec le lancement de la Fab City Foundation, qui sera dévoilée le 12 juillet pendant la Fab City Conference. Dix nouvelles villes, retenues parmi une quarantaine de candidatures, devraient alors rejoindre le réseau. 

Le site du Fab City Summit

Lire le Manifeste de la Fab City

Le Manifeste de la Fab City

Les signataires du Manifeste de la Fab City à l'Hôtel de ville à l'ouverture du Fab City Summit. © Makery

A l’ouverture du Fab City Summit Paris 2018, le 11 juillet, Paris, Toulouse, Barcelone, Helsinki, Belo Horizonte, Groningen, Brest, la Fab Foundation, le réseau international Fab City et des acteurs publics et privés ont signé un Manifeste de la Fab City. Le voici.

la rédaction

Environnemental, inclusif, glocalisé, open source, centré sur l’humain, circulaire et participatif, s’appuyant sur une croissance économique durable, l’expérimentation et l’innovation, le Manifeste de la Fab City a été signé ce mercredi 11 juillet dans les salons de l’Hôtel de ville de Paris, pour l’ouverture du Fab City Summit. Un texte symbolique et engageant, co-écrit par la ville de Paris et l’initiative Fab City, et que les élus des villes de Paris, Toulouse, Barcelone (Espagne), Helsinki (Finlande), Belo Horizonte (Brésil), Groningen (Pays-Bas) et Brest ont signé, ainsi que les représentants de la Fab Foundation (en charge du label fablab du MIT), de l’initiative Fab City et de l’association Fab City Grand Paris, et d’acteurs publics et privés français (Caisse des dépôts, Quartus, Leroy Merlin, RATP, Sogaris, Sony Computer Science Lab, Spie Batignolles). Voici le texte en intégralité.

NOUS, SIGNATAIRES DE CE MANIFESTE, NOUS ENGAGEONS
à mettre en oeuvre les 10 principes suivants pour permettre la transformation des villes vers un modèle urbain localement productif et globalement connecté. Nous adoptons des stratégies d’économie circulaire et d’innovation sociale numérique, et nous favorisons les collaborations au sein d’un réseau mondial de villes et de territoires pour répondre aux défis planétaires que sont le changement climatique et les inégalités sociales.

1. ENVIRONNEMENT DURABLE
Nous prônons une approche intégrée de la gestion de l’environnement pour tendre vers le zéro-émission, tout en préservant la biodiversité, les cycles écologiques et les ressources naturelles. Nous soutenons une co-construction équitable et inclusive des politiques publiques à travers le développement de biens communs accessibles à tou.te.s quels que soient l’âge, le genre, les revenus et les capacités des personnes.

2. INCLUSIF
Nous soutenons une co-construction équitable et inclusive des politiques publiques à travers le développement de biens communs accessibles à tou.te.s quels que soient l’âge, le genre, les revenus et les capacités des personnes.

3. GLOCALISME
Nous encourageons le partage de savoirs entre les territoires pour favoriser la diffusion des outils et des solutions adaptables aux besoins et cultures locales.

4. PARTICIPATIF
Nous engageons toutes les parties prenantes dans les processus de décision et nous encourageons chacun.e.s à s’emparer des innovations et de la dynamique de changement.

5. CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET EMPLOI DURABLE
Nous soutenons une croissance économique urbaine durable en investissant dans le développement des compétences, des infrastructures et des cadres politiques nécessaires au 21e siècle, par une juste prise en compte des externalités sociales et environnementales et par l’application du principe pollueur payeur.

6. CIRCULAIRE
Nous soutenons l’utilisation efficace et mutualisée de toutes les ressources locales disponibles pour fabriquer une ville productive et vivante dans une approche d’économie circulaire.

7. CENTRÉ SUR L’HUMAIN
Nous donnons la priorité aux personnes et à la culture sur les objets techniques pour faire de la ville un écosystème vivant et résilient. Véhicules autonomes, outils numériques, intelligence artificielle, machines robotisées doivent être mis au service du bien-être et des attentes des personnes.

8. HOLISTIQUE
Nous intégrons toutes les dimensions et toutes les interdépendances des sujets urbains pour construire une ville durable, résiliente et inclusive.

9. PHILOSOPHIE OPEN SOURCE
Nous soutenons les communs numériques, adhérant aux principes de l’open source et qui valorisent l’open data, pour stimuler l’innovation et développer des solutions partagées entre villes et territoires.

10. EXPÉRIMENTAL
Pour répondre aux principes qui viennent d’être édictés, nous soutenons activement la recherche, l’expérimentation et le déploiement de l’innovation, notamment sur les enjeux suivants : chaines logistiques à faible impact ; production distribuée; énergies renouvelables et réseaux intelligents ; alimentation durable et agriculture urbaine, recyclage et réemploi de matériaux…

Ces propositions ont été rédigées avec la collaboration des membres de Fab City Global Initiative.

Retrouvez le PDF du Manifeste de la Fab City (en anglais et en français)

Le Fab City Summit comme si vous y étiez

Le Fab City Summit se déroule pour la première fois à Paris, du 11 au 22 juillet. © Carine Claude

Coup d’envoi le 11 juillet à Paris du Fab City Summit, le rassemblement du réseau international des fabcities, dont Makery est partenaire. Suivez le guide pour retrouver les temps forts de l’événement.

Carine Claude

En amorce de FAB14, le grand raout mondial des fablabs qui se déroulera un peu partout en France cet été, le Fab City Summit invite du 11 au 22 juillet à Paris le réseau international des fabcities, ces villes qui veulent changer de cap en misant sur la résilience et la réimplantation de la fabrication locale, circulaire et numérique. En clair, en faisant revenir la production en ville pour consommer moins, mais mieux. Alors forcément, on y discutera à bâtons rompus nouveaux modèles économiques, citoyenneté, économie circulaire, urbanisme et transition.

Après celui d’Amsterdam en 2016 puis de Copenhague en 2017, ce troisième sommet s’articulera en trois temps forts : un Fab City Lab pour une entrée en matière institutionnelle à la mairie de Paris (11 juillet), une Fab City Conference à la Grande Halle de la Villette et à la Cité des sciences (12 et 13 juillet), et enfin un Fab City Campus avec ses animations grand public au parc de la Villette (du 12 au 22 juillet).

Fab City Lab

Minh Man Nguyen présente la Fab City Grand Paris à FAB12 Shenzhen en 2016.© Makery

Organisée par la ville de Paris et la commission européenne en collaboration avec l’association Fab City Grand Paris et la Fab City Global Initiative, cette journée institutionnelle et programmatique reviendra sur la stratégie de la métropole, désignée capitale européenne de l’innovation en 2017notamment pour son engagement dans le réseau des fabcities depuis 2016. Objectif ? Atteindre les 50% d’autonomie en termes d’agriculture, d’énergie, et de production de biens et services d’ici 2054.

Une matinée de séances plénières

Quoi? La journée démarrera par une introduction de la maire de Paris Anne Hidalgo et du commissaire européen à la recherche, à la science et à l’innovation Carlos Moedas. S’enchaîneront trois séances plénières consacrées à la régénération urbaine, aux matériaux de la fabcity et à la production en ville rassemblant les maires de grandes villes européennes, des acteurs de la société civile et de la vie associative, des urbanistes, des architectes… On y entendra notamment les témoignages de Yes We Camp, de Remake ou encore d’In My BackYard qui présenteront leurs tiny houses pour réfugiés. En fin de matinée, Sherry Lassiter de la Fab Foundation, Tomás Diez, initiateur du concept de Fab City, et Vincent Guimas de l’association Fab City Grand Paris dévoileront le Fab City Manifesto lors d’une cérémonie de signature.

Où et quand? A l’Hôtel de Ville de Paris, 3 rue de Lobau, Paris 4ème, le 11 juillet, à partir de 8h30.

Combien? Gratuit. Limité à 500 places, sur invitation uniquement auprès de fabcity@paris.fr.

Tomorrow, the "Fab City Lab" will be the kick off of #fabcitySummit & @Fab14France! Political leaders, Experts & Companies, all together to share experiences and best practice to demonstrate the collective commitment to the #FabCity movement #EU #Paris #BCN #PoblenouMakerDistrict pic.twitter.com/xijp9To4WE

— Fab Lab Barcelona (@fablabbcn) July 10, 2018

Les workshops de l’après-midi

Quoi? Consacrée aux ateliers, l’après-midi du Fab City Lab déclinera six thématiques : nouvelles stratégies urbaines, production locale d’énergie, logistique urbaine et nouvelles mobilités, agriculture urbaine et alimentation durable, production circulaire, industrie 4.0 et fabrication locale.

Où et quand? A l’Hôtel de Ville de Paris, 3 rue de Lobau, Paris 4ème, le 11 juillet à partir de 14h30.

Combien? Gratuit. Sur invitation uniquement auprès de fabcity@paris.fr. Nombre de places limité.

Tout le programme du Fab City Lab

Fab City Conference

Le cœur du sommet se déroulera les 12 et 13 juillet avec la Fab City Conference. Trois questions de fond serviront de fil rouge aux discussions : la réversibilité des modèles de production actuels, le passage à l’échelle d’un nouveau paradigme urbain et l’émergence de nouveaux scénarios de civilisation. Le jeudi 12 juillet sera consacré à ces problématiques traitées en plénières tandis que le vendredi 13 juillet fourmillera de rencontres, discussions et workshops.

Changer le monde commence à l'échelle des #villes.
Vous voulez en être acteur ?
Rejoignez-nous à #Paris au #FabCitySummit, 11-13 juillethttps://t.co/oxbfPvKlKx
Full📽️➡️ https://t.co/nkWzsHEHwB @fabcityglobal @Fab14France @Paris @LaVillette @citedessciences @Anne_Hidalgo pic.twitter.com/tLy3Hwz3ak

— Fab City Grand Paris (@FabCityParis) June 7, 2018

Les séances plénières du 12 juillet

Quoi? On y retrouvera Sherry Lassiter et Neil Gershenfeld de la Fab Foundation, Saskia Sassen, professeur de sociologie à l’université Columbia, Primavera De Filippi, chercheuse au CNRS, le designer Dave Hakkens et son projet Precious Plastic, Indy Johar de Project00 ou l’artiste Tomás Saraceno pour ne citer qu’eux (en tout, il y a plus d’une centaine d’intervenants).

Où et quand? A la Grande Halle de la Villette, le 12 juillet à partir de 9h.

Combien? 150€ le pass deux jours, tarif réduit 30€ pour les étudiants et les demandeurs d’emploi. Réservations sur le site du Fab City Summit.

Le «distributed meet-up» du 13 juillet

Quoi? 7 conférences, 16 ateliers et 11 meet-ups… La journée du 13 juillet s’annonce intense, mais s’achèvera par une Night party festive réservée aux participants.

Où et quand? A la Cité des sciences et dans le parc de la Villette, le 13 juillet à partir de 10h.

Combien? 150€ le pass deux jours, tarif réduit 30€ pour les étudiants et les demandeurs d’emploi. Réservations sur le site du Fab City Summit.

Le programme complet de la Fab City Conference

Fab City Campus

Les «districts» thématiques du Fab City Campus dans le parc de la Villette. © DR

Côté Fab City Campus, le point de ralliement principal sera le parc de la Villette et ses alentours. L’idée ? Faire prendre conscience (par le faire) au grand public (et aux touristes) des enjeux de la ville résiliente. Avec 10.000 visiteurs espérés par les organisateurs, le versant DiY et ludique du sommet prend des allures festivalières.

Ateliers, expos, démos

Quoi? Le campus déroule un programme chargé de 140 démos, ateliers participatifs, balades et expositions pour découvrir l’agriculture urbaine, s’initier à la construction en terre avec le collectif les Bâtisseuses, recycler son plastique, se lancer dans l’aquaponie, fabriquer des bombes à graines ou encore donner une deuxième vie à ses piles. Le parc sera divisé en zones thématiques (les « districts » selon l’appellation des organisateurs) : bois, recyclage, agriculture urbaine, textile et électronique. Folies et fablabs du parc (Villette Makerz, Carrefour numérique 2, Folie Numérique, Folie Belvédère…) y serviront de points d’ancrage.

En direct du District Food Commons @ Fab City ! Montage J4 #food #fabcity #fabcitysummit #agriculture #agricultureurbaine

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Pendant le Fab City Summit, les visiteurs pourront également coconstruire un Totem du réemploi, sorte de pavillon en bois construit au fur et à mesure avec les chutes produites par les différents ateliers de fabrication. Pour lancer les festivités dans la convivialité, le Fab City Campus s’inaugurera par un grand pique-nique le 14 juillet à partir de 17h à côté de la Folie Belvédère et une animation smoothie avec les vélomixeurs de Biocycle, une association de lutte anti-gaspillage alimentaire.

Où et quand? Du 14 au 22 juillet.

Combien? Les inscriptions à ces micro-événements, pour la plupart gratuits, s’effectuent sur place.

Tout le programme du Fab City Campus

Les escales de la péniche Urban Boat pendant le Fab City Summit. © DR

Quoi? Un lab mobile à bord d’un bateau, des croisières makers et une soirée algorave : Sonic Makers Camp ajoute sa « brique ludique, effervescente, transdisciplinaire et décloisonnée » à la rencontre internationale des acteurs de la fabville de demain. Autour de la péniche Urban Boat, le collectif MU, la Station-Gare des Mines et son SonicLab, avec Trublion et les Berlinois de Urban Spree ont concocté un programme détonnant.

Où et quand? Les 12 et 13 juillet après-midi, le Sonic Makers Camp sera amarré parc de la Villette pour une table ronde création sonore, fabrication créative et innovation libre, des ateliers grand public (initiation à l’électronique, expérimentations sonores) et de l’open bidouille. La soirée du 12 juillet à la Station-Gare des Mines (porte d’Aubervilliers) se fera algorave et live coding. Les 17 et 18 juillet après-midi, l’Urban Boat fera escale place de la Pointe à Pantin (Magasins généraux), pour d’autres ateliers DiY et open bidouille, avec découverte du parcours sonore Remake (grâce à la plateforme Soundways), audioguide sur les oreilles.

Combien? Accès libre et gratuit.

Plus d’infos sur le Sonic Makers Camp

Les trois parcours du tour des ateliers à vélo. © DR

Quoi? Cette « visite à vélo du Paris fabricant » concoctée par les Arts codés propose de partir à la découverte des acteurs de la production en ville. Micro-usines, recyclage, agriculture urbaine, fabrication distribuée, construction 4.0, big data town, fabrique de l’hospitalité font partie des sujets abordés. Trois parcours sont prévus : les maillots jaunes pour une grande boucle d’une journée dans Paris, les maillots à pois pour parcourir huit étapes sur une demi-journée et les maillots verts pour une balade de 2h30 dans le nord-est parisien. Les organisateurs mettent à disposition douze vélos, mais rien n’interdit de venir avec le sien.

Où et quand? Du 12 au 22 juillet. Les maillots jaunes prendront le départ les 13 et 20, les maillots à pois pédaleront les 14, 18 et 21, et enfin les maillots verts seront au sprint les 12, 15, 19, 22.

Combien? 25€ pour le tour des maillots jaunes, 10€ pour les maillots à pois et 5€ pour les maillots verts. Réservations sur le site.

Plus d’infos sur le site Tour de fab

Les luminaires du collectif Webentwood seront en vente au Fab City Store. © DR

Quoi? Quitte à parler relocalisation de la production en ville, autant parler commercialisation. Pendant le Fab City Campus, l’association Fab City Grand Paris avec DDMP (Distributed Design Market Platform) montent un pop-up store pour proposer une « sélection de produits manifestes préfigurant le futur marché de la fabrication distribuée ». Un seul credo pour les partenaires : « relancer le cercle vertueux des makers aux consommateurs. » Leur boutique éphémère présentera les créations de quarante designers réalisées dans des makerspaces, ateliers partagés et fablabs parisiens et européens. Un Custom Lab permettra de personnaliser les objets achetés sur place (gravure laser, découpe vinyle, transfert, sérigraphie, flocage…).

Où et quand? A Villette Makerz (Folie L5). Ouverture à partir du 13 juillet.

Combien? Pour tous les budgets. Comptez 11€ pour une broche, 150€ pour une lampe Webentwood (nous en parlions ici) et jusqu’à 2.250€ pour un fauteuil Tilt.

Plus d’infos par ici

Participer à la création d’une œuvre de Tomás Saraceno

«Museo Aero Solar», le musée flottant de Tomás Saraceno fait de sacs plastique recyclés. © DR

Quoi? Ethique et chic. Pendant le Fab City Campus, le Palais de Tokyo lance un jeu concours pour donner une nouvelle vie aux sacs plastique en les réutilisant pour la création du Museo Aero Solar, une sculpture aérienne composée de sacs en plastique recyclés de Tomás Saraceno, qui donne un workshop Aérocène pendant la Fab City Conference. Après avoir flotté au-dessus du parc de la Villette pendant le Fab City Summit, l’œuvre sera présentée à la rentrée dans le cadre de l’exposition que le Palais de Tokyo consacre à l’artiste argentin.

Où et quand? Pour participer, il suffit de récolter trente sacs plastique et de les déposer à l’accueil du Palais de Tokyo avant vendredi 13 juillet, 18h. En échange, vous recevrez un laissez-passer pour deux personnes pour les expos en cours.

Combien? Gratuit.

L’exposition Saraceno au Palais de Tokyo

Quoi? Les écoles d’architecture se mobilisent aussi pour le Fab City Campus avec l’exposition de nombreux projets d’étudiants à la Folie N6, comme les architectures gonflables Datamorph ou les structures interactives Kinesis. Le 17 juillet, une journée pédagogique sera consacrée à l’apprentissage de la fabrication avec de la paille.

Où et quand? du 14 au 22 juillet, de 12h à 19h.

Combien? Gratuit, sur inscription pour la journée du 17 juillet.

Et du côté Off

Cime City, le festival Bellastock

#CimeCity • #Festival #Bellastock 2018 : J-10 ! Le montage des infrastructures est en cours pour accueillir les 500 participants jeudi 12/07 prochain ! RDV Samedi 14 juillet dès 14h pour découvrir la #ville #suspendue aux #arbres du #ParcDesTourelles à #Evry ! #architecture #experimentale #ephemere #foret

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Quoi? Ce sont les champions de l’archi expérimentale. Chaque année en Ile-de-France, l’association Bellastock organise un festival de construction collective. L’an passé, en moins de 48h et avec 500 paires de bras, ils ont bâti une ville éphémère en terre crue à Saint-Denis (nous y étions). Cette année, c’est dans les arbres que ça se passe avec la construction d’une ville suspendue dans une forêt d’Evry. Pas mal d’animations au programme avec un atelier pédagogique Forêt durable, une Zone humide pour prendre des bains chauds en forêt à partir de matériaux de réemploi avec Superfluides, ou encore une initiation à la slackline et highline avec Parislack. Le Sonic Makers Camp y sera également de passage avec son arsenal de bidouilles sonores.

Où et quand? La construction démarre le 12 juillet. Ouverture au public le 14 juillet à partir de 14h au parc des Tourelles, 2 rue Grippet, Evry (Essonne).

Combien? Gratuit. Entrée libre.

Le site de Bellastock

Les archives de Makery sur la fabcity

Si vous voulez vous documenter sur le modèle fabcity, Makery est plein de ressources :

Des entretiens:

Tomás Diez, à l’initiative du concept de Fab City (2015) ;
Francesco Cingolani et Minh Man Nguyen, coorganisateurs du Fab City Summit (2018) ;
Julien Masson, membre du collectif d’architectes, designers et paysagistes les ManufActeurs à Brest (2018) ;
Thomas Ermacora, urbaniste, futurologue et maker (2018) ;
– Krzysztof Nawratek, architecte et urbaniste, sur la réindustrialisation urbaine (2017) ;
– Benjamin Tincq (OuiShare), Julie Colin (urbaniste), et Minh Man Nguyen (WoMa) à propos de l’association Fab City Grand Paris (2017).

Des reportages:

– A Brest, avec les acteurs de la fabcity (2018) ;
– A Londres, chez Unto This Last, pionniers de la fabcity (2018) ;
– Dans la ferme urbaine souterraine Growing Underground (2018) ;
– A la résidence à Somerset House d’Edible Utopia (2018) ;
– A la Caverne, première ferme urbaine à Paris (2018) ;
– Sur la tiny house solidaire In My BackYard (2018) ;
– A Visualizar’16 Open Cities à Madrid (2016).

Le site du Fab City Summit

Thomas Ermacora: «J’espère une centaine de quartiers fabcity en 2030»

Thomas Ermacora se définit comme le «recodeur» de la ville et ses usages (capture écran). © DR

Défenseur de la fabcity de la première heure, l’urbaniste Thomas Ermacora est l’un des conférenciers du Fab City Summit. En avant-première, il explique pourquoi le futur des villes est entre les mains d’une nouvelle génération de techno-créatifs.

Elsa Ferreira

Londres, de notre correspondante

Technologiste, futuriste, urbaniste, maker, architecte… Thomas Ermacora est un habitué des titres à rallonge comme des présentations et autres TED Conferences. Il faut dire que l’auteur de Recoded City: Co-Creating Urban Future, publié en 2015, consacre sa carrière à repenser la ville pour qu’elle soit plus collaborative, participative, numérique et, surtout, intelligente.

Cet Italo-Danois de 41 ans basé à Londres passe sa théorie au crash test de la réalité avec quatre projets, qui sont autant de preuves de concept (POC) de sa vision : Clear Village, organisation à travers laquelle il crée des espaces pour donner un but commun à des communautés, l’espace culturel et d’innovation LimeWharf, le makerspace Machines Room et enfin Maker Mile, un miniquartier de Londres où sont regroupés studios, ateliers et nouvelles industries créatives et numériques. Interview.

L’un des objectifs principaux de la fabcity est de relocaliser l’industrie au cœur de la ville. Pourquoi est-ce important?

Il y a deux raisons principales. La première est que nous avons développé une chaîne d’approvisionnement malsaine et injuste pour l’environnement et pour les travailleurs, puisque rares sont ceux qui en récoltent les fruits. L’une des opportunités du mouvement maker, en association avec les villes, est de rapprocher les industries des besoins des habitants, de pouvoir fabriquer les biens sur mesure et avec des matériaux locaux.

La seconde raison est qu’il faut que les villes attirent les talents. Le talent est la devise la plus chère et la plus difficile à former et conserver pour toute organisation, qu’elle soit une ville, un gouvernement ou une nation. Les makers forment une nouvelle classe : une intelligentsia autodidacte et adaptable.

Il y a pourtant des inconvénients à produire en ville: le bruit, la pollution, le coût des locaux… Comment faire?

L’approche qu’on a de l’industrie est celle d’une production de masse, puis de son transport. Avec la fabrication digitale, on peut moduler le niveau des stocks, utiliser des ressources locales, avoir de plus petites surfaces de production moins polluantes. La fabrication numérique permet de recycler certains matériaux et de créer une relation circulaire.

Il ne s’agit pas de retourner à la première révolution industrielle. Oui, il y a quelques déchets, oui, il y a quelques insuffisances : nous utilisons par exemple encore beaucoup d’électricité et ce, d’autant plus quand il s’agit de produire en masse. Mais l’énergie renouvelable se développe.

C’est une équation complexe que l’on ne va pas résoudre en un jour, mais nous engageons une nouvelle conversation.

Selon vous, les makerspaces sont le secret d’une ville vraiment intelligente. Pourquoi?

J’ai été conseiller pour le Forum économique mondial où des maires, des experts en politique et en technologie discutent des villes du futur. L’un des principaux points de nos discussions tournait autour des partenariats public-privé, qui sont de vrais moteurs de développement.

Makerspaces could be the secret to making smart cities smart https://t.co/v8jTCDgnIq pic.twitter.com/zxhj0bDySe

— World Economic Forum (@Davos) March 22, 2018

L’effet de communauté des fablabs et des makerspaces, cette écologie de travail et de fabrication, pourrait constituer un nouveau genre de partenariat public-privé, qui aiderait les gouvernements, les acteurs locaux et les makers à travailler ensemble pour réimaginer les services publics. L’agilité de la communauté fablab serait très utile aux villes.

Les partisans de la fabcity donnent en exemple Precious Plastic. Au-delà du symbole, est-ce une réelle solution au recyclage plastique?

Je ne crois pas que Precious Plastic soit voué à s’étendre. C’est un projet iconique qui montre que les citoyens peuvent s’organiser et construire ensemble mais la plupart des villes veulent une solution qui demande moins de participations volontaires.

Nous voulons utiliser Precious Plastic pour redéfinir la façon dont nous recyclons le plastique. Les gens détestent le plastique mais c’est une mauvaise façon de voir les choses. Le plastique est une ressource incroyable. Seulement nous en abusons, nous le jetons dans les océans et il finit dans nos corps. Il faut le traiter comme une matière précieuse.

Version de Precious Plastic construite à Machines Room avant la fermeture du makerspace. © Elsa Ferreira

A Londres, le quartier Maker Mile regroupe des entreprises aux activités similaires, comme Technology Will Save Us et Sam Labs. Quelles sont leurs relations?

McDonald et Burger King achètent souvent leurs locaux au même endroit parce qu’ils savent qu’il va falloir dépenser beaucoup d’énergie pour trouver les gens qui veulent manger ce genre de nourriture. De la même manière, la magie du MIT Media Lab vient du fait que des personnes aux compétences en concurrence partagent le même environnement. La nature est elle-même organisée de cette façon : les arbres recherchent tous la lumière mais créent ainsi un écosystème.

Une entreprise maker doit dénicher des travailleurs aux connaissances spécifiques et pouvoir apprendre des gens qui l’entourent. Nous devons construire des lieux où, à travers l’émulation, par le mélange, les gens deviennent meilleurs en apprenant les uns des autres.

Lorsqu’ils sont arrivés, Technology Will Save Us comptait sept employés. Ils en ont aujourd’hui plus de trente. Quant à Sam Labs, il a triplé de taille.

Un plan du Maker Mile (capture écran). © Maker Mile

Les makerspaces ont du mal à trouver un modèle économique. Comment voyez-vous leur futur?

J’ai la conviction que la façon dont les makerspaces sont gérés est absurde. Les seuls makerspaces qui survivent sont ceux qui sont soutenus par le gouvernement, par une bourse ou par un campus d’entreprise ou d’université. Certains sont gérés par la collectivité, mais ce sont des hackerspaces.

Il faudrait créer des programmes accélérateurs hybrides qui connectent promoteurs immobiliers et décideurs locaux, avec des aides gouvernementales pour attirer les talents makers. Les promoteurs immobiliers pourraient proposer leurs espaces moins chers, voire gratuitement, qui seraient un pôle d’attraction pour des emplois qualifiés dans les quartiers.

J’espère que la communauté maker sera capable de se regrouper de manière à ce que cette classe créative soit intégrée et capable de payer les loyers une fois les quartiers gentrifiés.

Justement, comment évite-t-on la gentrification dans ce processus que vous appelez la régénération créative?

Le problème n’est pas d’apporter plus d’argent à un quartier, le problème, c’est de faire fuir les gens qui rendent un quartier intéressant. Les promoteurs immobiliers doivent se rendre compte que s’ils gentrifient, d’une certaine manière, ils dévalorisent le capital humain. Les quartiers qui ont le plus de succès sont ceux qui sont les plus diversifiés en termes d’âge, d’origine ethnique ou de religion. Un quartier riche n’est pas forcément un quartier qui marche.

Il faut également repenser l’espace public. La qualité de vie urbaine réside dans les espaces intermédiaires, ceux qui ne sont pas privés. La ville est un grand salon partagé, une agora. Avec le prix de l’immobilier, il y a peu de chances qu’à l’avenir, tout le monde ait une grande maison. Les espaces publics sont d’autant plus importants.

Comment convaincre les promoteurs immobiliers de ce changement de paradigme dans la construction de la ville?

Les promoteurs doivent avoir un retour sur investissement. Ils sont donc prudents. Mais ils savent aussi que s’ils n’ont rien pour rendre leur quartier intéressant, ils ne vendront pas leurs appartements. Il est temps que ça change et j’espère que nous pourrons le faire d’une manière qui bénéficie également à la communauté maker, pas seulement aux promoteurs immobiliers…

J’ai dû fermer mon makerspace Machines Room : les locaux ont été vendus et le loyer allait doubler. Nous ne faisons déjà pas d’argent, j’aurais dû licencier. Nous avons décidé de nous installer dans deux containers à Containerville (un hub d’espaces de travail pour petites entreprises et start-ups dans l’est de Londres, ndlr) plutôt qu’un large espace.

Working hard to re-open soon in our new location (this is one of 2 containers!) Here's a sneak peak! pic.twitter.com/rG1Tjg53Zp

— Machines Room (@machinesroom) June 8, 2018

Vous dites avoir «espoir» en la fabcity. Qu’en attendez-vous concrètement?

Ma version de l’espoir est l’inspiration. Peut-être avez-vous eu lorsque vous étiez enfant un parent, un professeur ou une tante qui vous a appris à ouvrir votre esprit et à penser différemment. J’appelle ça le “capital espoir”. Je crois que les villes ont pour rôle de développer ce “capital espoir”.

Concrètement, j’espère qu’en 2030, nous aurons une centaine de quartiers fabcity dans plus de soixante villes dans le monde qui pourront collaborer, étendre les connaissances et les possibilités, à travers les outils de fabrication digitale, et transformer les chaînes d’approvisionnement.

C’est un mouvement qui va créer assez d’élan pour qu’on arrive au point d’inflexion sur lequel on ne pourra plus revenir.

Thomas Ermacora et l’urbanisme open source, TEDxBeaconStreet, 2017 (en anglais):

Thomas Ermacora est présent au Fab City Summit à Paris, pour une table ronde «Fab City Collective», le 13 juillet à 10h

A Brest, avec ceux qui font la fabcity

Atelier de préparation de la labellisation Fab City en juillet 2017. © DR

Que s’est-il passé à Brest depuis que la ville a été labellisée Fab City il y a un an? A la veille de l’ouverture du Fab City Summit et de FAB14 France, Makery est allé enquêter sur place.

Ewen Chardronnet

Brest, envoyé spécial

En ce début juillet, le campus de l’Institut Mines-Télécom Atlantique accueille le 8ème Forum des usages coopératifs, une manifestation nationale organisée par la ville de Brest qui rassemble près de 400 acteurs français de la médiation numérique. Nous sommes à quelques jours du début de FAB14, la convergence mondiale des fablabs en France, et du Fab City Summit, à Paris du 11 au 13 juillet. Le Forum est l’occasion pour les acteurs de Fab City Brest de se rassembler et de faire un état des lieux, un an après la labellisation à la FAB13 à Santiago du Chili.

Depuis, que s’est-il passé à Brest ? Certains diront pas grand-chose, la rentrée de septembre 2017 ayant été marquée par un temps de réorganisation des services et par l’ouverture du nouveau fablab de l’université UBO Open Factory, acteur majeur du projet. D’autres qu’il y a eu maturation à l’automne et pendant l’hiver, puis le début d’un nouveau cycle de développement. « Le concept de fabcity est encore difficile à définir », avance Anne Le Gars, designeuse et fabmanageuse en charge du programme Fab City pour le fablab Open Factory.

Les nouveaux locaux de UBO Open Factory, à la fac de sciences de l’université de Bretagne occidentale. © Ewen Chardronnet

Qu’est-ce qu’en effet une fabcity ? « Pour faire vite, une fabcity c’est une ville qui s’engage à relocaliser 50% de sa production à l’horizon 2054. Soit quarante ans après le lancement du réseau à Barcelone en 2014, pour se fixer une feuille de route », explique Anne Le Gars. Cette journée d’ouverture du Forum des usages coopératifs est l’occasion pour les acteurs d’expliquer les raisons de leur engagement dans la démarche fabcity. On écoute attentivement Ronan Pichon, élu au numérique à la ville de Brest, Yves Quéré, qui dirige l’UBO Open Factory, ou encore Myriam Blondy de l’Adess29, l’association de développement de l’économie sociale et solidaire en Finistère.

Au Forum des usages coopératifs, l’élu Ronan Pichon (à g.) explique l’engagement de Brest Métropole dans Fab City Brest. © Ewen Chardronnet

Après cette introduction, place à l’atelier. « Le nœud, c’est l’ingénierie humaine, dit Anne Le Gars. On anime les réunions par le design. C’est assez déroutant pour certains, mais tellement efficace en termes d’engagement et de résultats ! Cela force chacun à réfléchir à son positionnement, à libérer la parole sur les croyances limitantes autour du projet, et ça a montré que cela pouvait mettre en lumière les forces en présence. »

Les discussions vont bon train dans un format de « world café » où l’on parle résilience, mobilisation citoyenne, coopération ouverte. Mais où l’on décompose aussi le vocabulaire « bullshit » du marketing urbain : c’est en tout cas ce que clame d’emblée Anthony Auffret des Petits Débrouillards et Fabriques du Ponant lorsque l’on demande de définir le terme « développement durable ».

Yves Quéré (UBO Open Factory, à g.) et Anthony Auffret (Petits Débrouillards, à dr.) en atelier «world café» sur la fabcity au Forum des usages coopératifs. © Ewen Chardronnet

Des fablabs à la relocalisation de la production

L’atelier a le mérite de défricher ce que signifie une relocalisation de la production. Relocaliser la production, c’est réduire les transports de marchandise, on peut donc considérer la fabcity comme un des outils permettant la mise en œuvre des plans climat de réduction des émissions carbonées en conformité avec l’Accord de Paris signé à la COP21 en 2015. Relocaliser la production, c’est aussi réduire la production de déchets. L’originalité de la fabcity est qu’il s’agit d’une théorie de l’urbanisme ayant émergé de la philosophie des fablabs, s’inspirant des principes de partage internationaux des fichiers ouverts de la fabrication numérique, pour étendre à tous les objectifs de réduction des déchets de l’économie circulaire. Tomás Diez, initiateur du concept de Fab City, posait ainsi dès 2012 que le principe Dido (Data In, Data Out) de circulation des biens pour une fabrication locale pouvait supplanter le système Pito (Product In, Trash Out), qui pollue et asphyxie notre planète.

Design thinking au Forum des usages coopératifs pour penser la fabcity. © Ewen Chardronnet

Aujourd’hui, si ce sont bien souvent des fablabs qui sont à l’impulsion de la démarche, le réseau Fab City s’est émancipé du réseau des fablabs de la Fab Foundation. Il s’oriente vers sa propre fondation. En quelques années, des villes leaders comme Barcelone, Detroit, Shenzhen, Boston ou Curitiba au Brésil ont relevé le défi. Pour être labellisée Fab City, il faut que la candidature soit portée par des élus qui s’engagent publiquement (en vidéo, par écrit) à rejoindre les objectifs de relocalisation de la production. Brest est la troisième ville en France, après Paris et Toulouse-Occitanie, à avoir obtenu la labellisation.

La vidéo de la candidature de Brest au réseau Fab City, 2017 (en anglais):

Racines numériques

Si le projet de fabcity a pu émerger à Brest, c’est sans doute parce que la ville est proactive depuis de nombreuses années dans le secteur de l’accès au numérique et de la réflexion sur les communs. Tous les acteurs actuels de Fab City Brest créditent à ce titre Michel Briand, élu vert en charge du numérique sur trois mandats, qui a marqué les orientations de la politique numérique de la ville et de sa métropole. Elisabeth Le Faucheur, responsable du service Internet et expression multimédia à la ville et coordinatrice du Forum, défend ainsi la politique d’appropriation sociale du numérique brestoise initiée par Michel Briand : « On bénéficie du temps long et de la continuité politique. »

Dès 1995, l’objectif du service avec Michel Briand a été de se mettre dans une posture de facilitation, de porter des valeurs autour des biens communs, du libre, du partage, de l’essaimage, et d’aider les gens à monter leur projet, de croiser des réseaux et de faire travailler ensemble des personnes qui ne se rencontraient pas, des secteurs éducatif, socioculturel, social, etc., pour qu’ils comprennent que le numérique les concernaient tous. Ce souci de faciliter le chemin vers le numérique s’est notamment traduit par la création des Points d’accès publics à l’Internet (Papi). Aujourd’hui, il en existe plus d’une centaine sur le territoire, dans tous les équipements de quartier et les médiathèques, qui sont équipés en matériel de prêt sur la base du volontariat, à condition de proposer de l’accompagnement.

Le fablab UBO Open Factory est l’un des piliers de la fabcity brestoise. © Ewen Chardronnet

Pour Ronan Pichon, qui a pris la suite de Michel Briand, la politique numérique de Brest n’a jamais cessé de viser à apporter du soutien aux différents acteurs de la médiation numérique. « Chaque année la ville lance un appel à projets non concurrentiel qui vient donner un coup de pouce à plus ou moins une quarantaine de projets d’appropriation du numérique, que ce soit dans le social, l’éducation, l’innovation », rappelle-t-il.

C’est aussi la proximité des acteurs à Brest qui fait avancer le projet de fabcity. Ronan Pichon est aussi vice-président auprès de Brest Métropole où il suit le numérique, l’économie sociale et solidaire et le développement durable. En 2015, il prépare le rapport Brest Horizon Digital. Au même moment, Yves Quéré, enseignant à la faculté des sciences qui monte le fablab, lui propose d’étudier les principes du jeune modèle de la fabcity. D’ailleurs, le fablab veut être ouvert sur l’extérieur et s’est associé au master de design de la transition de l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne (Eesab). Le concept de fabcity leur semble un bon vecteur pour des projets communs. L’élu se saisit de l’idée et l’intègre à son rapport dans les orientations prioritaires visant à faire de Brest une « ville collaborative et connectée ».

« Il a fallu creuser ce que c’était, d’autant qu’on était dans la mode de la smart city, et j’ai toujours été très réservé sur cet outil de promotion commerciale au service de gros opérateurs qui a eu quelques échecs retentissants », dit Ronan Pichon. Et si la fabcity est toujours en construction, l’idée l’intéresse « car elle met la finalité avant les moyens. Pour moi, la fabcity c’est avant tout diffuser dans la ville, pour les habitants et les professionnels, les savoirs, les compétences, les envies, qui permettent aux habitants de ne pas être seulement consommateurs, de ne pas se retrouver victimes des évolutions et des usages de la technique. »

Le projet brestois se concrétise avec le festival Science Hack Day à l’automne 2016, une manifestation de 48h impulsée par les Petits Débrouillards qui vise à imaginer la ville de demain. Anthony Auffret propose un atelier pour poser les bases d’une vision brestoise de la fabcity. C’est un peu l’acte de naissance de l’ambition de labellisation, avec la volonté de rassembler différents acteurs de l’enseignement et de la formation, de la collectivité, des associations, de l’économie sociale et solidaire, de l’urbanisme et de l’open data.

Présentation de l’initiative brestoise au Fabfestival de Toulouse en mai 2017. © Makery

Les indicateurs de la fabcity

Parler d’objectif de relocalisation de 50% de la production implique de s’intéresser à des indicateurs pour mesurer l’impact des politiques de fabcity. Au cœur de la machinerie fabcity se trouve le Fab City Dashboard (dont on vous avait parlé ici) que Jade Georis-Creuseveau et Cécile Guégan de Data Terra ont exploré. Ces deux géographes animent un atelier lors du Forum des usages coopératifs. La question des indicateurs de l’OCDE choisis par le Fab City Dashboard s’avère compliquée quand on zoome à l’échelle d’une ville. « Il faudra vraisemblablement démarrer par une filière pour pouvoir tester un tableau de bord », dit Jade Georis-Creuseveau.

Embarquées depuis l’hiver sur une étude des indicateurs possibles de la fabcity brestoise, elles ont étudié le cas de Plymouth en Cornouailles, ville jumelée à Brest qui ambitionne la labellisation Fab City. « Plymouth avait déjà une politique d’open data pour la protection de l’environnement, le développement économique, l’innovation sociale. » En ce début juillet à l’IMT, ça discute web scraping et outils libres. Jade explique qu’il y a encore du chemin à faire dans les données ouvertes, évoquant l’intérêt de se rapprocher de démarches comme Dododata, « dodo » pour « demande d’ouverture de données ».

Un tableau de bord qui permet aux citoyens de comprendre en quoi le mouvement maker peut avoir un impact sur la résilience urbaine. © Fab City

Brest en communs

Pour Elisabeth Le Faucheur, la coordinatrice du Forum, « On sent avec Fab City Brest un mouvement où les acteurs de la manifestation “Brest en communs” (née en 2009, ndlr) s’autonomisent de plus en plus. C’est un peu le fruit de toutes ces années, et en ce sens il ne faut pas tarder à ce que le projet devienne concret. » Brest y adhère, selon elle, parce que sa politique « a adopté une posture horizontale, jamais descendante, et cette façon de faire génère une communauté d’acteurs dont la singularité est cette culture des communs et l’ancrage sur les quartiers ». D’autant que depuis 2015, la ville a lancé les Papi-Fabs pour les Papis qui souhaitaient ajouter la fabrication numérique à leur espace.

« Dans le quartier de la Cavale blanche, ils travaillent avec des adolescents sur des ateliers robotiques, et certains parents sont même devenus ressources dans la formation, explique-t-elle. A Kerourien, il y a une tradition d’activité de menuiserie et nous allons les équiper d’une découpeuse laser. Rajouter du numérique dans une activité liée à la menuiserie permet de rendre les gens plus compétents. En renforçant leurs capacités, nous renforçons la citoyenneté. » Ronan Pichon confirme : « Nous sommes en train de lancer un projet “fab@Brest” qui a pour ambition de permettre aux habitants qui auraient envie de s’initier à la fabrication numérique de trouver sur une cartographie les endroits qui leur permettraient de répondre à leurs besoins. »

Fabcity et réemploi

Cet intérêt pour le travail du bois se retrouve aussi dans les coopérations autour du réemploi entre la recyclerie Un peu d’R, le master de design de la transition de l’Eesab et le collectif d’architectes et designers Les ManufActeurs (dont on vous avait parlé ici). Pour Thierry Abalea, qui anime le Lieu-Dit, un pôle de coopération d’une dizaine d’acteurs de l’économie circulaire, la recyclerie est un exemple de bonnes pratiques pour l’avenir de Fab City Brest.

Emmanuel Gazin à la recyclerie Un peu d’R. © Ewen Chardronnet

A la recyclerie justement, on rencontre Emmanuel Gazin, qui fait de la récupération d’objets depuis une dizaine d’années. « Notre premier acte a été un versant social, explique-t-il. Il y a des gens qui entrent dans un logement social mais qui n’ont rien pour l’équiper, et d’autres dont les caves et greniers sont pleins. On est partis de là. On regarde ce qu’on peut récupérer et utiliser et comment on peut coopérer avec les travailleurs sociaux du pays de Brest. » Aujourd’hui, Un peu d’R, c’est 220 tonnes de déchets évités en 2017, 230 logements sociaux équipés par an, 8 salariés, 50 bénévoles, 4 services civiques et 20 personnes en insertion.

Dans les locaux d’Un peu d’R, on observe des piles d’unités centrales d’ordinateurs de bureau. « Assez vite, nous avons constaté qu’il existe une quantité de matériel informatique déclassé, et petit à petit nous sommes entrés en relation avec des administrations et des entreprises. Aujourd’hui, nous récupérons environ 800 ordinateurs par an que nous reconditionnons. Au départ, nous les remettions exclusivement en circuit dans le secteur social, mais aujourd’hui nous équipons aussi des jeunes entreprises aux budgets réduits. »

Faire tache d’huile

Emmanuel Gazin en est persuadé, la fabcity se fera par le dialogue avec les entreprises et le changement des modes de consommation. « Avec le magasin, nous avons travaillé sur des ateliers de techniques de réparation, de relooking de meubles, etc., et cela nous a amenés à nous intéresser au mobilier de bureau, tables, chaises, et la manière de structurer cette filière. Il existe des gisements de mobilier parfois en super état ! » S’il est convaincu de l’intérêt de Fab City Brest, il pense qu’il y a encore des progrès à faire pour « se sentir vraiment “ambassadeur”, de manière à faire tache d’huile auprès d’autres acteurs. Quand on est présent sur une déchetterie toute une journée, on discute facilement avec 50-70 personnes, ce serait intéressant de pouvoir informer ces gens de la démarche. De la même manière, toutes les associations qui sont sur les forums “climat déclic” organisés à Brest devraient pouvoir être moteurs de la fabcity. »

Le projet Fab City Brest a besoin de dépasser le stade de l’idée : « Il faut que le grand public puisse s’approprier ce label, d’autant que nous sommes déjà très sollicités, sur des forums de la transition, des week-ends du développement durable, le label zéro déchet zéro gaspillage, etc. Si la politique générale de la métropole brestoise n’est pas mise en cohérence, il y a un risque de brouiller les messages. Pour cela, un animateur territorial serait vraiment nécessaire, voire un lieu identifié, du type Darwin à Bordeaux ou Ecossolies à Nantes. »

Aperçu de la fabcity par les ManufActeurs: le mobilier sur l’esplanade Cesaria Evora a été imaginé avec les habitants, puis monté en chantier participatif fin 2017. © Les ManufActeurs

Un «barter» pour le Finistère

Pour soutenir les circuits courts et le réemploi, Thierry Abalea du Lieu-Dit a pensé à une plateforme de troc interentreprises dans le pays de Brest et le Finistère de type barter, qui s’inspirerait de Breizh Barter. Le Lieu Dit et B2B Breizh, coopérateur de la SCIC France Barter pour le Grand Ouest, se sont rencontrés récemment. « Nous avons défini les modalités et conditions techniques et financières de déploiement de cette plateforme sur le pays de Brest via le Lieu-Dit qui deviendrait le correspondant local de la plateforme. Nous finalisons le montage financier local. Nous envisageons une mise à disposition d’ici fin 2018 avec une réelle montée en puissance à compter de 2019 », explique Thierry Abalea. Et quand on le questionne sur l’engagement de la mairie, il répond : « Pour le moment, la Fab City Brest, c’est avant tout Fab City Brest Métropole, ce qui est une bonne chose en soi, même si on peut regretter que les élus à Brest ne s’intéressent que trop peu aux enjeux de la fabcity. »

« Le vrai challenge économique se joue sur l’élargissement de la métropole brestoise, la plus petite métropole de France, entourée aux trois quarts par la mer, où la question de la résilience face au risque de coupure avec le reste de la France a toujours été cruciale, rappelle-t-il. Le projet de fabcity peut avoir un réel apport sur ces questions. »

Bref, à Brest, « les ingrédients existent, les acteurs existent, affirme Thierry Abalea. Reste à imaginer un coportage entre collectivités, université, entreprises, associations et acteurs de l’ESS. » Après leur venue en nombre au Fab City Summit de Paris du 11 au 13 juillet, les acteurs de la fabcity brestoise se retrouvent en septembre pour discuter de la création d’une association. Manière de réunir « ceux qui veulent s’engager, voire ceux qui veulent financer, dit Anne Le Gars, et “passer la barre” comme disent les surfeurs. »

Retrouvez au Fab City Summit du 11 au 13 juillet l’équipe Fab City Brest: à l’atelier Waste Factory (13/07, 16h-18h) sur l’usinage d’ailerons de surf à partir de plastique recyclé et au workshop sur le rôle des collectivités dans le développement des fabcities (12/07, 10h-12h)

FAB14: Comment mesurer l’impact économique des labs sur leur territoire?

L'économie des fablabs, thématique du FAB14 distribué à Perpignan, les 14 et 15 juillet. © Aurélien Valade

Dans le cadre de la conférence internationale des fablabs, Perpignan accueille les 14 et 15 juillet un FAB14 distribué dédié à l’économie. Avant d’y intervenir, Yann Paulmier (la Machinerie) nous livre quelques pistes de réflexion.

Yann Paulmier

Lorsqu’on parle d’économie dans le monde des labs, il est souvent question du modèle, c’est-à-dire de la façon dont ils équilibrent dépenses et recettes d’un point de vue micro-économique – j’y faisais d’ailleurs référence ici pour Makery. A l’inverse, se poser la question de leur impact économique (ou socio-économique) au niveau local et international revient à adopter un regard macro-économique. L’impact d’un lab ne peut être mesuré dans l’absolu sans son contexte, c’est-à-dire avant tout son lieu d’implantation et le tissu économique qui l’entoure (habitants, TPE, PME, associations, collectivités, etc.).

Disons-le d’emblée : il ne s’agit pas d’une grille de critères à remplir ou d’une to-do list qui permettrait de trier entre les « bons » et les « mauvais » mais plutôt d’identifier les mécanismes qui peuvent expliquer comment un lab participe au développement économique de son territoire. Lesquels mécanismes diffèrent selon le type de territoire.

Au premier Fab City Summit à Amsterdam en 2016. © Autofunk78 CC-by 2.0

A l’échelle de la métropole, la fabcity

Dans le cas des territoires très urbanisés que sont les métropoles, la réflexion sur la place et le rôle des labs a donné naissance en 2011 au mouvement Fab City porté par Barcelone. Ce réseau, qui tient son sommet annuel à Paris du 11 au 13 juillet, promeut l’émergence au niveau mondial d’un réseau de villes autosuffisantes et interconnectées. En exploitant les potentialités de la fabrication distribuée, de l’économie circulaire, de la permaculture ou encore de la production locale d’énergie, l’ambition est de réduire drastiquement les échanges de matières premières et de biens matériels (mais aussi de déchets), pour produire au maximum localement ce qui est consommé dans la ville et d’exporter les données, les connaissances, le savoir.

Dans cette vision, que les coorganisateurs du sommet parisien ont détaillée pour Makery, les labs sont au cœur du processus de relocalisation en mettant à disposition l’infrastructure pour produire localement, pour rapprocher l’acte de production de celui de consommation et donc pour faire évoluer notre rapport aux objets. Au-delà de la fabrication numérique, l’ambition est de diffuser les modes de fonctionnement utilisés au sein des fablabs (apprentissage par les pairs, DiY, partage des sources et documentation des projets, entraide…) aux autres secteurs : agriculture, énergie, éducation…

Schémas de la transition du modèle de production dans le cadre de la fabcity. © Fab City

Présentation du Fab City Summit 2018 à Paris (en anglais):

Cette vision a le mérite d’essayer de formuler une réponse aux défis économiques, sociaux et environnementaux majeurs auquel fait face notre modèle de développement actuel. Parfaitement inscrite dans le grand mouvement d’urbanisation et de métropolisation mondial, elle fait cependant l’impasse, comme une grande partie des cadres d’analyse économique actuels, sur le reste des espaces géographiques, et notamment les territoires ruraux.

Des espaces ruraux dans des écosystèmes locaux

Les outils d’analyse du développement économique des métropoles (chaînes de valeurs, filières, cluster, etc.) ne sont pas adaptés à la ruralité. C’est le constat fait par le cabinet Argos dans le rapport Régénérons nos écosystèmes économiques pour la Caisse des dépôts en novembre 2016. « La notion d’écosystème renvoie à la biologie ou plus largement encore à l’écologie (…). L’écosystème économique se définit donc comme un espace au sein duquel les relations existent, se nouent, se dynamisent entre les différents acteurs, les outils, les ressources territoriales. Il illustre le fait que l’interrelation entre ces différents éléments constitue le principe essentiel du bon “fonctionnement” du système économique. » Or, les labs et les tiers-lieux, ces objets hybrides, sont souvent à la frontière entre plusieurs univers qu’il est parfois difficile de faire cadrer à une logique de « filière ». En mettant l’accent sur la diversité des acteurs du développement local et leurs interactions, la notion d’écosystème économique local peut donc nous aider à mieux comprendre leur rôle.

La Quincaillerie numérique de Guéret, dans la Creuse, tiers-lieu inscrit dans son territoire. © Yann Paulmier

En septembre 2017, le chercheur Raphaël Besson analysait le rôle des tiers-lieux creusois dans la régénération des territoires ruraux. Au sein de l’écosystème économique local de la Creuse, il identifie leurs fonctions de capteur (« un espace d’accueil positif des idées, de test, d’essais, d’erreurs, de synthèse créative – living lab, fablab, Point chance, Balise, CitésLab, couveuses, pépinières… »), d’amplificateur (« une plateforme d’offres de services aux créateurs et entrepreneurs – réseaux d’entreprises, d’accompagnement, de financement… »), et d’avant-garde (« une tête chercheuse qui va au-devant des idées nouvelles et les fait entrer sur le territoire – laboratoire, centre de formation, musée, résidence d’artiste, centre de formation… »).

Modélisation d’un écosystème régénératif. © Raphaël Besson-Villes Innovations, Argos, Caisses des dépôts et consignations, 2016

Raphaël Besson analyse le réseau des dix-sept tiers-lieux en activité ou en projet au sein du département de la Creuse. Lieux de formation, de travail, points d’accès aux services publics (comme la Boutique de la communauté de communes de Boussac) mais aussi lieux de convivialité, ils portent des fonctions essentielles pour l’émergence d’activités et d’emplois sur le territoire, et contribuent à maintenir du lien sur une région frappée par le recul de l’industrialisation et des services publics. Mais comme l’illustre le schéma ci-dessus, ces différentes fonctions n’ont de sens que lorsqu’elles sont construites en interaction avec d’autres acteurs du territoire. Il est donc essentiel pour les labs de construire ces fonctions, et plus généralement leurs activités, dans une logique de partenariat avec l’ensemble des parties prenantes (habitants, TPE, PME, associations, collectivités, etc.).

A construire: villes moyennes et territoires en reconversion

Reste une dernière catégorie, les villes moyennes et les territoires en reconversion, qui ont longtemps été dans l’angle mort de la réflexion sur le développement local et l’aménagement du territoire. Le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) dans son rapport Regards croisés sur les villes moyennes, en avril 2018, rappelle que « l’Observatoire en réseau de l’aménagement du territoire européen a reconnu, à travers le projet Town, initié en 2013, le rôle que les petites et moyennes villes européennes jouent dans l’expérience quotidienne des citoyens et des entreprises », et qu’elles n’avaient « guère été considérées comme des sujets de la politique européenne » alors qu’elles représentent « 203 villes en France et abritent près de 15 millions de personnes, soit 23% de la population française ».

Cartographie des fragilités des villes moyennes en 2017. © CGET

Ces derniers mois pourtant, ce constat s’infléchit, avec la multiplication de rapports ou publications sur ces espaces. Le plan Action cœur de ville lancé en mars 2018 concerne 222 villes. La politique de métropolisation a concentré les investissements sur les grandes villes, rappelait le spécialiste Frédéric Santamaria sur France Culture en mai dernier. Doublement frappées par les conséquences de cette politique et par les mutations économiques (globalisation, désindustrialisation, concentration…), elles font désormais l’objet de toutes les attentions.

La Jardinerie, une pratique collaborative à la Machinerie d’Amiens. © Yann Paulmier

J’ai déjà pointé quelques pistes en ce qui concerne le rôle que peuvent y jouer les labs. Le rapport Sharitories : mettre les pratiques collaboratives au service des villes moyennes, publié en octobre 2017 par OuiShare et le cabinet Chronos, préconise de s’appuyer sur ces nouvelles pratiques émergentes pour dynamiser ces territoires : « Les villes moyennes apparaissent aujourd’hui comme le bon échelon pour implanter les pratiques collaboratives car elles permettent un point d’équilibre entre une masse critique suffisante d’utilisateurs pour les services collaboratifs (…) et une proximité nécessaire entre des acteurs qui se connaissent. »

Pourquoi pas imaginer que ces villes moyennes soient le terreau d’une « société collaborative », qui prolongerait les principes de la fabcity en incluant de nouveaux territoires et en donnant toute leur place aux dynamiques citoyennes, aux initiatives sociales et solidaires et aux échanges non marchands ? Les labs, en questionnant le productivisme, la métropolisation et la globalisation, s’inscrivent déjà dans un nouveau paradigme de développement. Ne reste plus qu’à « faire système » pour dessiner les contours d’un futur souhaitable.

Yann Paulmier, cofondateur de la Machinerie d’Amiens, est l’un des intervenants de FAB14 Distributed Economy, «From local to global economies», au fablab Squaregolab de Perpignan, les 14 et 15 juillet

«C’est officiel: j’ai une œuvre d’art dans l’espace»

Un lancement de fusée SpaceX Falcon 9. © SpaceX

L’artiste mexicain Nahum a envoyé ce 29 juin une œuvre interactive à bord d’une fusée sur la Station spatiale internationale. Pour proposer au public d’interagir en temps réel depuis la Terre avec une charge utile en orbite. Entretien.

Ewen Chardronnet

L’artiste mexicain Nahum travaille sur les relations entre magie, poésie et technologie, joue du thérémine, réalise des performances d’hypnose et a fait du spatial un de ses sujets de prédilection. En 2011, il lançait l’institut Kosmica, qui organise un festival à Mexico et des rendez-vous partout dans le monde. A l’International Space University de Strasbourg, il a imaginé une œuvre artistique pour tester un nouveau système de communication en temps réel et de manipulation depuis la Terre des expériences scientifiques à bord de la Station spatiale internationale (ISS). The Contour of Presence, embarquée par la mission CRS-15 de SpaceX, a été lancée avec succès le 29 juin depuis Cap Canaveral en Floride. Nahum a accordé à Makery, qui l’avait reçu à la Gaîté lyrique en mars, l’exclusivité de son premier entretien sur le projet.

IT’S OFFICIAL: I have an artwork in outer space. Today the #Dragon spacecraft launched successfully into the @Space_Station the heart of the artistic project The Contour of Presence in collaboration with @ICECubesService & @ISUnet More: https://t.co/ogqF9LgokQ #spaceart #art pic.twitter.com/jJh27EAeVt

— Nahum (@nahumartist) June 29, 2018

At Kennedy Space Center for the launch of a new artwork into outer space with Falcon 9 @SpaceX in collaboration with @ISUnet #sciart #art #spaceart #spaceculture pic.twitter.com/5h3SxoJL8J

— Nahum (@nahumartist) June 29, 2018

Comment envisagez-vous votre pratique dans le domaine spatial?

Je suis un artiste et j’aime d’ailleurs dire simplement “artiste”, plutôt que performer ou artiste multimédia, parce que l’objectif principal de mon travail est la création poétique – peu importe le médium. Même si j’ai réalisé des projets technologiquement et scientifiquement très exigeants, il m’a toujours semblé que le résultat final n’était pas la science ou la technologie, mais simplement l’art, peu importe que cela soit une performance, une vidéo ou un événement. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre l’accent sur la signification d’un travail plutôt que sur le médium utilisé. Dans les projets d’art-science, l’accent est souvent mis sur la méthode plutôt que sur les intentions du travail.

Nahum jouant du thérémine. © Danja Burchard CC BY-SA 4.0

Prenez La Gravedad de los Asuntos, un projet en gravité zéro où j’ai invité un groupe d’artistes mexicains à travailler ensemble sur une série d’œuvres dans le cadre d’une mission en microgravité à la Cité des étoiles en Russie en 2015. Dès le début, j’ai compris que le sujet sous-jacent n’était pas le fait qu’il s’agisse d’une mission spatiale. Au départ, je voulais même avoir une exposition où les gens ne sauraient même pas où tous ces travaux avaient été réalisés ou comment tout cela s’était passé. Je voulais voir une série d’œuvres traiter de notre relation culturelle, physique et émotionnelle avec une force qui a façonné notre corps, notre langage, qui a créé l’horizon et que nous défions dans les rêves.

Présentation de «La Gravedad de los Asuntos» (en anglais):

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le projet à bord de l’ISS, «The Contour of Presence»?

C’est une série d’événements très chanceux et improbables qui m’ont amené à le concevoir. Je peux parler de synchronicité avec un groupe fantastique de collaborateurs et d’organisations spatiales internationales qui ont travaillé très dur pendant deux ans pour y arriver. Ce projet a démarré quand l’International Space University et Space Applications Services se sont mis à réfléchir à comment tester un nouveau système qui permet l’interaction avec les charges utiles (à bord de l’ISS, ndlr). Nous avons commencé à travailler sur une œuvre d’art qui utiliserait cette technologie pour la toute première fois. Je voulais créer quelque chose d’abstrait et d’éthéré, sans référence d’échelle ou de dimensions.

J’ai décidé de créer une sorte de sculpture kaléidoscopique, avec des miroirs, des lumières et des moteurs, tous pouvant être contrôlés depuis la Terre. J’ai aimé l’idée de cadrer ce projet comme une rencontre avec cette présence éthérée pour examiner ce que signifie être ici et là-bas à la fois. C’était idéal pour une situation de performance en face-à-face, mais en même temps cela peut aussi être une installation, avec une histoire, et oui, une charge utile dans l’espace. En tant que personne, vous entrerez dans une pièce, et d’abord vous devrez l’allumer, cette entité qui circule autour de vous, autour de la Terre, et elle vous racontera une histoire, et vous posera des questions difficiles, à propos de vous. J’aime dire que ce sera un spectacle qui vous concerne, à propos de ce que cela signifie d’être vous, ici et maintenant, comment il est possible d’exister ou ne pas exister. À la fin, c’est une réflexion sur la politique de l’existence et comment l’être ici n’est pas une affaire individuelle.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez sur l’intimité et le spatial…

Oui, en vol en apesanteur, j’ai réalisé que mon corps n’avait aucun poids, que je perdais le sens de ma matérialité. Que je ne pouvais exister qu’en enlaçant quelqu’un d’autre. Je pouvais prendre conscience de moi-même en enlaçant un autre être humain. J’ai donc demandé à tout le monde pour La Gravedad de los Asuntos de m’étreindre et j’ai produit une œuvre d’art très émotionnelle, qui parfois tire des larmes. L’existence partagée est le message de cette expérience.

J’ai voulu que ce nouveau projet soit également intime : il y a quelque chose de beau à être enfermé seul dans une pièce avec quelque chose en orbite qui vous parle en temps réel. Le public sera également capable de prendre des décisions. Selon leurs décisions, l’histoire sera différente. Ainsi, chaque personne aura une expérience très personnelle et intime.

Time lapse of @SpaceX's recent launch showing a #noctilucent plume, where vapor condenses in the upper atmosphere, freezes into tiny crystals, and becomes backlit by sunlight. It tends to occur when launch is 30-60 mins before sunrise or after sunset. #CRS15 (Video: @SpacePharma) pic.twitter.com/3JPd0X1PfA

— Megs H. (@megsylhydrazine) June 30, 2018

Comment le public va-t-il interagir avec l’œuvre?

Les personnes se verront demander de faire certaines choses, et elle réagira immédiatement. Grâce à une caméra, on pourra voir en temps réel ce qui se passe. Dans l’installation, il y aura trois écrans qui vous appelleront parfois, “regarde-moi, regarde-moi, regarde-moi”, dans une sorte de schizophrénie, et selon l’écran que vous regarderez, quelque chose de différent se produira. Il s’agit donc de composer un récit interactif, une pièce existentielle.

Vous souhaitez garder le mystère sur ce qui va se passer à l’intérieur?

Oui, c’est comme au théâtre, où j’ai travaillé cinq ans. Quand vous allez voir une pièce, vous ne voulez pas savoir ce qui se passera à la fin. Je fais de même avec ma pièce sur l’hypnose. Les gens entrent en hypnose et font un voyage vers la Lune et voient une Terre se lever. Ça, c’est le “quoi”. Mais nous savons tous qu’un spectacle commence par une image, une affiche, un article sur un site, un texte dans un programme. Et en tant qu’artiste, vous donnez un peu d’informations, mais pas toute l’histoire. Le spectacle commence déjà avec ce “quoi”, mais l’expérience ultime se passe pendant le spectacle.

«Evocations of a forgotten voyage», performance d’hypnose, Mexico, 2016:

Comment avez-vous procédé pour concevoir cette charge utile?

Ce projet est une collaboration entre l’International Space University (ISU), ICE Cubes Service de Space Applications Services et Nahum Studios au travers d’un partenariat avec l’agence spatiale européenne (ESA). La charge utile réelle a été construite à l’ISU sous la supervision de Chris Welch. Certains de leurs étudiants les plus brillants ont contribué à son développement. Nous avons développé toute la technologie à partir de zéro, en utilisant le prototypage rapide, l’impression 3D et la découpe laser. Cela a été incroyable d’avoir pu construire le premier prototype en si peu de temps. Bien sûr, ça a été plus compliqué pour la version finale. Nous avons dû passer par différents tests, vibrations, rayonnements, problèmes techniques et évaluations pour tous les éléments des composants électriques. L’œuvre lancée par SpaceX à Cap Canaveral le 29 juin devra ensuite être installée par un astronaute. L’ESA est en charge de cette partie. Et après la mission, elle sera ramenée sur Terre, ce qui est très rare. Nous espérons qu’elle séjournera six mois dans l’ISS et qu’elle pourra être présentée pendant cette période dans des musées de différents pays.

La charge utile a été conçue à l’International Space University de Strasbourg. © Nahum Studios
Les étudiants de l’ISU s’activant sur le prototype de Nahum. © Nahum Studios

L’aspect innovant de cette charge utile est donc ce lien en temps réel?

Oui, habituellement les astronautes installent la charge utile, poussent un bouton et c’est à peu près tout. Il faut ensuite attendre les résultats, qu’ils ramènent sur Terre sur une clé USB. Avec cette technologie, il sera possible d’observer en temps réel, de changer les conditions, d’ajuster les variables. C’est pourquoi c’est parfait pour la recherche. Je suis très honoré que l’une des premières charges utiles soit artistique. Avec un lien vidéo HD en temps réel via Internet dans mon cas.

After a gorgeous launch, the @SpaceX #Dragon #CRS15 will be arriving at @ISS_Research today at 7hEDT = 13hCEST bringing the 1st @ICECubesservice experiments of @ISUnet to their destination. Cheers to SpaceX for the ride! Images credit: SpaceX. Join in live https://t.co/RYSz57VF2q pic.twitter.com/kHZDOa7Hkc

— ICE Cubes (@ICECubesService) July 2, 2018

Nahum entouré de ses «gardes du corps» de l’équipe Hydra-3/Pulse:

Team Hydra-3/Pulse at the @SpaceX CRS-15 launch – @nahumartist and bodyguards. pic.twitter.com/o4SxesbwqW

— Prof. Chris Welch (@ProfChrisWelch) June 29, 2018

Comment réagit-on à une invitation comme celle d’envoyer une œuvre dans l’espace, dont on sait qu’elle n’arrivera qu’une fois dans sa vie?

La première question que je me suis posée a été “qu’est-ce que j’aimerais voir ?” (réponse: quelque chose d’intime) et la seconde “quel genre de travail je n’ai pas encore vu ?” (réponse : offrir une expérience personnelle). Je ne cherche pas à être original ou nouveau, je ne crois pas à la culture des “premiers”. Mais je me soucie de faire quelque chose d’enrichissant. Beaucoup de projets d’artistes ont été réalisés en apesanteur. Il était important d’ajouter un nouveau chapitre à ces projets sous un angle différent. Et je voulais le faire parce qu’il n’y avait jamais eu d’artistes latino-américains. Comme j’aimerais voir une mission africaine d’art spatial, une mission exclusivement féminine, une mission queer, des œuvres qui apportent des perspectives inattendues. Je trouve toujours ça époustouflant quand je me retrouve devant une œuvre d’art qui me touche physiquement. Quand je vis ce genre d’expériences, je me souviens pourquoi j’ai décidé de devenir artiste.

Capture confirmed! The International Space Station’s Canadian robotic arm has grappled the SpaceX Dragon supply ship as the vehicles sailed over Quebec. https://t.co/xAv2DUdSyt pic.twitter.com/OMHKt8BCIt

— Spaceflight Now (@SpaceflightNow) July 2, 2018

Pour connaître les dates et lieux de l’installation (sur Terre) de «The Contour of Presence» de Nahum

Un Fab City Summit à Paris pour «faire sortir du bois la fabcity»

Les architectes Francesco Cingolani et Minh Man Nguyen ont cofondé Fab City Grand Paris, l'association organisatrice du Fab City Summit. © Annick Rivoire

Le 11 juillet, avant FAB14, le Fab City Summit entame la grande séquence internationale du mouvement maker. Mais qu’est-ce que la fabcity? Question aux coorganisateurs et architectes Francesco Cingolani et Minh Man Nguyen.

Annick Rivoire

Quel sont les enjeux du Fab City Summit à Paris?

Minh Man Nguyen: L’enjeu principal consiste à permettre au réseau de se rencontrer et se renforcer. Que la vision de la fabcity puisse fédérer un réseau francilien, un réseau national et un réseau international. C’est une sorte de catalyseur pour faire basculer la fabcity, la faire sortir du bois. Jusqu’ici, le Summit, c’était 50 à 100 personnes réunies. On cherche à être 700 à 1000, c’est un moment de réelle convergence.

Francesco Cingolani: Le Summit, c’est l’inauguration d’une nouvelle ère du Grand Paris, caractérisée par la manière de faire et construire la ville, basée sur une production relocalisée. L’enjeu, c’est de définir une double feuille de route : celle pour le Grand Paris qui se développe et se construit, une vision très urbanistique et architecturale, et celle pour le mouvement fabcity, ce réseau très jeune et dont la structuration est en train de se faire. C’est le troisième Fab City Summit, et c’est aussi le premier qui est public. On fait le pari de faire comprendre à madame Michu le concept de fabcity. A Paris, il y aura le réseau d’experts de la fabcity, mais aussi plein d’étudiants, des architectes, des institutionnels, des gens de l’immobilier et les familles. C’est important d’avoir ces trois blocs : industriels, institutionnels et public.

Le concept de fabcity a émergé à FAB7 au Pérou en 2011, porté par Barcelone. Aujourd’hui, ce réseau réunit dix-huit villes dans le monde. A quoi s’engagent-elles exactement?

F.C.: C’est une vision qu’on propose aux villes et qu’elles acceptent. L’engagement que l’institution prend quand elle se déclare fabcity, c’est de mettre en œuvre une politique urbanistique et économique qui fixe un cap à 50% de biens de consommation produits sur son territoire d’ici à 2054. Cet engagement très symbolique n’a politiquement aucune valeur puisqu’en 2054, les élus ne seront plus là. Dans les faits, cela crée un contexte et une vision qui fait qu’un tas d’initiatives très dispersées peuvent converger vers cet objectif commun.

M.M.N.: Aujourd’hui, le réseau fabcity compte dix-huit villes, mais on a reçu une quarantaine de candidatures. Les nouveaux membres seront annoncés pendant le Summit.

Quels seront les temps forts de ce 3ème Fab City Summit?

F.C.: L’Hôtel de Ville ! Le 11 juillet, avec la maire Anne Hidalgo qui ouvre le Fab City Summit, on prend le risque d’aller tous à l’Hôtel de Ville, le réseau fabcity et les élus. C’est une déclaration forte par rapport à tous les mouvements activistes – et on se fait critiquer par certains fablabs qui disent “c’est qui ces gens qui vont utiliser la marque fablab pour aller faire du fric avec la mairie ?” Le Fab City Manifeste qu’on va présenter le 11 a été écrit et signé avec ces institutionnels ! Trois questions sous-tendent tout l’événement et dessinent la trame de la journée de conférence du 12 juillet, qui propose le plus de contenus et de speakers. La journée suivante, à la Cité des sciences, en mode distribué, plus informelle et moins scénarisée, tournera autour de ce que les gens sont en train de faire dans le réseau. Il y aura des gens qui fabriquent des plaques Arduino, qui font de la robotique ou des projets développés dans d’autres fabcities. Le troisième volet, le 14 juillet, c’est la rencontre entre des gens qui se promènent avec des robots, qui font des pavillons avec des chutes de bois et la population du parc de la Villette.

M.M.N.: On va annoncer le lancement de la fondation Fab City. Tomás Diez (fondateur du fablab de Barcelone et initiateur du concept de Fab City, ndlr) prépare avec la P2P Foundation et la Fab Foundation cet outil qui permettra de fluidifier les échanges entre les villes. Pendant le Summit, il y aura un temps à part qui ne sera pas public sur la gouvernance de la fondation. Cette structure de collaboration garante de la marque Fab City pourra lever des fonds et porter des projets de type H2020 (Horizon 2020, financement européen, ndlr) de façon plus organisée qu’aujourd’hui.

Vous avez préféré poser des questions plutôt que thématiser la conférence sur l’agriculture urbaine, l’automatisation ou le réemploi. Pourquoi?

F.C.: Ces thématiques sont des sujets sur lesquels on travaille, on n’a pas les réponses, on ne sait pas la place des robots demain. C’est pour cette raison qu’on affiche des questions en énorme sur une bâche à la Villette. La première : à quel point nos modes de conception, de production et de consommation peuvent être réversibles ? Aujourd’hui, nos modes de fabrication et de consommation c’est “je produis, je consomme, je jette”. Le réemploi reste extrêmement romantique : les biens sont conçus pour ne pas être réemployables. On va challenger cette question-là, en rapprochant la conception et les nouveaux modes de production, qui sont aujourd’hui des moments très éloignés. La deuxième session (et question), c’est “scalable”, ce “passage d’échelle” intraduisible en français : comment rendre scalable, comme dans l’économie de la connaissance, un modèle urbain très lourd et par définition non scalable ? Du point de vue du réseau Fab City, on est connectés au territoire parisien, à d’autres villes et à d’autres réseaux. Quand une initiative fonctionne dans une ville, le projet peut être exporté, expliqué, réadapté. Comme notre foodlab chez Volumes que des gens d’Ismir qui devraient venir au Fab City Summit ont fait leur. Face à une certaine détresse dans la communauté maker (avec des espaces qui ferment comme la Mutinerie ou qui vont mal…), comment passer de la vision du lab renfermé à une vision de lab planétaire ? La troisième question, autour du “possible” : quel est l’imaginaire collectif qu’on vise ? Est-ce un imaginaire où tout est robotisé ou plutôt low-tech avec une dimension sociale et de convivialité ? Si on veut avoir un impact, il faut construire une vision commune qui aujourd’hui n’est pas du tout claire !

Quelle est la place de Paris dans le réseau Fab City?

M.M.N.: A Shenzhen à FAB12, Antoinette Guhl (adjointe à la mairie de Paris chargée de l’économie sociale et solidaire, de l’innovation sociale et de l’économie circulaire, ndlr) a fait une déclaration selon laquelle Paris s’engageait dans la vision de la fabcity. La mairie a fait le pari de mettre de l’argent pour réaliser le Fab City Summit, et pas une petite somme. Une fois ce “go“, les partenaires privés ont suivi.

F.C.: L’association Fab City Grand Paris a permis de mettre un nom sur ce dont on parlait depuis deux ans : travailler ensemble, s’associer. On vient même de visiter un lieu où on se rassemblerait.

M.M.N.: On réfléchit à se réunir dans un lieu, pour avoir un impact plus fort tout en maintenant de la diversité. C’est en discussion, quelques promoteurs immobiliers et la ville de Paris poussent dans ce sens.

En 2016, à Shenzhen pendant FAB12, Minh Man Nguyen défend la candidature française pour FAB14. © Makery

Comment l’association Fab City Grand Paris contribue-t-elle à l’émergence d’une ville résiliente?

M.M.N.: Les membres de l’association ont tous pris des initiatives à titre individuel, ont tous des notions de circuits courts, d’économie circulaire. Beaucoup ont gagné des appels d’offres en portant cette vision d’une économie circulaire, en impliquant d’autres acteurs. On applique la vision Fab City naturellement. Certains ont participé au concours Réinventer Paris qui pose la question de comment refaire la ville avec des promoteurs immobiliers et la ville en arbitrage. C’est aussi ce que le collectif Quatorze a commencé à faire avec le réaménagement des places Gambetta et des Fêtes. Ils ont fait venir des chutes de déchets et en ont fait du mobilier urbain, avec un engagement citoyen et une réappropriation à travers la fabrication. C’est là encore porté par un appel d’offres de la ville de Paris, Réinventons nos places, auquel ils ont répondu en disant clairement qu’il s’agissait d’une vision Fab City. Ce qui manque encore, c’est un acteur privé comme Ikea l’a fait à Barcelone en 2017 avec le Made Again challenge Space10 où des designers ont récupéré des objets, les ont revisités…

Made Again Challenge, Fab City Prototype, Space10, 2017 (en anglais):

Pouvez-vous nous donner des exemples de préfiguration de la fabcity dans le Grand Paris?

M.M.N.: Le projet « Cycle terre » à Sevran prévoit d’utiliser les remblais des chantiers du Grand Paris pour monter une usine de briques de terre crue, qui en France sont produites soit à l’ouest, soit à Grenoble. Le promoteur Quartus, un de nos partenaires sur le Summit, a gagné avec ce projet le concours Démonstrateurs industriels pour la ville durable en association avec la ville de Sevran, Grand Paris Aménagement, des labos (Craterre, Amàco…) et le cabinet d’architecture Joly & Loiret. Ils ont aussi remporté l’appel à projets européen Urban Innovative Actions dans la catégorie économie circulaire. Leur vision, c’est d’amorcer. Ça veut dire qu’à proximité de Paris, on trouvera un espace de fabrication de briques en terre crue. Je ne reviens pas sur Réinventons nos places, mais il y a aussi le 6b (à Saint-Denis, ndlr), où Julien Beller conduit une initiative très Fab City, avec Quartus encore.

F.C. : Et puis le projet In my BackYard (une tiny house à installer dans son jardin pour héberger une personne sans domicile, ndlr), où la fabrication locale est au service de la résolution d’un problème sociétal. Il y a aussi le Fabcity Store qu’on aura sur le campus, porté par DDMP (Distributed Design Market Platform), projet de recherche et de design local distribué qui rappelle les paris des makers du Makers Market d’Aruna Ratnayake, un pop-up store lancé en 2016, qui proposait des objets design de six fablabs parisiens. Le projet n’avait pas trouvé de modèle économique. Etre en connexion avec d’autres villes avec le Fab City Summit va, on l’espère, lancer cet exemple parfait de production locale et de fabcity dématérialisée.

La tiny house d’In My BackYard, un projet du collectif Quatorze où des propriétaires accueillent dans leur jardin des maisons de 20m2. © Quatorze

Pourquoi la relocalisation de l’industrie permettrait-elle à la ville d’être plus résiliente? Si on produit en ville, on fait du bruit, on pollue, on vend plus cher sa production puisqu’on paie plus cher son emplacement…

M.M.N. : Il s’agit de prendre conscience de ce que c’est que faire un objet. De la valeur du travail. Chez Woma par exemple, une table coûte moins cher quand vous la faites que si on fait tout de A à Z.

F.G.: Les consommateurs doivent savoir ce que ça fait de consommer. Quand tu sais comment les choses sont faites, tu as une approche complètement différente. Oui, un fablab, c’est sale, oui, quand on fait la cuisine au foodlab, il faut nettoyer après, oui, ça fait du bruit, oui, ça fait des choses qui transitent ! On nous a fait croire que produire c’est juste un truc fonctionnel pour pouvoir consommer. Mais produire et faire, c’est en soi une valeur, la valeur de la création ! Cultiver ses tomates, ça a une valeur. Il y a un lien émotionnel avec une chaise que tu as faite ou le plat que tu as cuisiné. Dans nos lieux, on a réappris de façon intuitive la valeur. La question écologique est plus facile à comprendre, c’est l’argument le plus simple – et le moins intéressant. Il n’y a pas que ça ! Pour notre teaser, on a repris cette phrase de Tomás Diez qui dit que tout système de production actuel laisse des traces écologiques, sociales et culturelles. Faire a aussi une valeur spirituelle.

Fab City Summit Paris 2018, bande-annonce (en anglais):

Quelle est la part de la fabrication numérique dans la fabcity? Makery a visité Unto This Last, pionnier à Londres de la fabrication artisanale et numérique ultralocale. Fort de ses 15 ans d’expérience, Unto This Last dit se concentrer sur «l’échelle humaine», en laissant les machines de côté. Qu’en dites-vous?

M.M.N.: On ne peut pas se reposer sur des process automatisés. On a aussi rencontré le fondateur de Unto This Last qui nous a montré son logiciel qui repère toutes les erreurs et prend des photos mais que personne n’utilisait : soit tu as repéré l’erreur et tu l’as intégrée au process, soit tu ne fais pas l’effort d’aller voir le logiciel. On peut avoir une vision low-tech et hi-tech en même temps. Dans notre espace, on avait un robot six axes et ce qui en est sorti, c’est de l’expérimentation et de la recherche et développement. On n’automatise pas tout, c’est essentiel que les gens fassent les choses ensemble. A l’avenir, l’automatisation du traitement des déchets va cependant permettre de réduire les coûts sur la question du réemploi.

On voit bien dans le modèle de la fabcity les dimensions écologique et économique. On voit moins bien la dimension sociale. Pouvez-vous nous en dire plus?

M.M.N.: Outre InMyBackYard, il y a cet exemple en Jordanie à l’initiative du fablab d’Irbid, qui se situe à 15km de la Syrie, où ils accueillent des réfugiés. Ils les aident à développer des appels à projets pour des idées d’entreprise. Des personnes qui fuyaient leur pays et n’avaient pas de travail montent des entreprises à partir d’idées développées dans un fablab. Ils postulent pour être fabcity, leur vision n’est pas juste celle d’un fablab. Cette réponse extrême à une situation extrême, on tient à ce qu’ils la présentent au Fab City Summit.

Réfugiés et entrepreneurs au fablab d’Irbid (en anglais): 

Le Fab City Summit, dont Makery est partenaire, se tient à Paris du 11 au 14 juillet: le 11 à l’Hôtel de ville, le 12 à la Grande Halle de la Villette, le 13 à la Cité des sciences, et le 14 dans le parc de la Villette

Forensic Architecture: art, architecture et crimes de guerre

«Rafah, Black Friday», une carte des tirs sur la ville de la bande de Gaza, du 1er au 4 août 2014. © Elsa Ferreira

Le prestigieux Turner Prize couronnera-t-il en décembre des data-architectes? Présélectionnée, l’agence Forensic Architecture exposait ce printemps à Londres ses investigations sur les crimes de guerre et les violences d’Etat. Rencontre.

Elsa Ferreira

Londres, de notre correspondante

C’est une exposition puissante. Au fil des salles, le spectateur défile dans les récits minutieusement détaillés de crimes de guerre, violations des droits de l’homme et torture.

Du 7 mars au 13 mai 2018, l’agence Forensic Architecture, basée à Goldsmiths University, à Londres, présentait à l’Institute of Contemporary Art de Londres Counter Investigations, une rétrospective de ses enquêtes les plus marquantes. Des reconstitutions de violences et crimes gouvernementaux menés sur leurs citoyens et présentés dans des modélisations 3D, datavisualisation de l’information qui a valu à l’agence une nomination pour le Turner Prize. Le prestigieux prix d’art britannique sera décerné en décembre, parmi quatre artistes.

Enquête politique

« La première chose que l’on regarde est si la nature de l’enquête est politique, explique Stefan Laxness, architecte et chercheur français à propos de la méthode Forensic Architecture, dont il est le coordinateur de projets. C’est important parce que nous travaillons principalement sur les violences d’Etat, plutôt que sur les violences criminelles. Les violences criminelles, ce sont les Etats qui enquêtent. »

Au fil des investigations, Forensic Architecture nous plonge dans les geôles syriennes de Saydnaya, près de Damas – une enquête en association avec Amnesty International pour laquelle les survivants racontent dans des témoignages glaçants l’architecture de leurs prisons, ses bruits et les tortures qu’ils ont subies. L’agence reconstitue minute par minute le cas Ayotzinapa, cette tragique nuit où 43 étudiants mexicains ont disparu, 6 personnes ont été tuées et 40 blessées dans une attaque apparemment menée par la police locale en collusion avec le crime organisé. Ou enquête sur le meurtre de deux adolescents palestiniens par un policier israélien, pour le compte de l’organisation non gouvernementale Defense for Children International (DCI) Palestine. La pièce maîtresse, The Murder of Halit Yozgat, est une frise de plusieurs mètres qui retrace une série de meurtres dans la communauté turque en Allemagne et son contexte politique. Les autorités attribuent ces meurtres aux gangs turcs mais, comme aidera à le démontrer l’enquête de Forensic Architecture, ils sont en réalité le fait du groupe néonazi NSU. En vidéo, une reconstitution de la scène où Halit Yozgat, 21 ans, est tué dans un cybercafé, en présence d’un agent des renseignements allemand.

«The Murder of Halit Yozgat», une frise qui retrace l’implication des néonazis de la NSU. © Elsa Ferreira

La pièce a été commissionnée par Unraveling the NSU, une alliance d’activistes antiracistes, mais aussi par des institutions artistiques, l’Institute of Contemporary Art de Londres et le HKW, centre d’art contemporain à Berlin. Ce curieux mélange des genres est l’ADN de Forensic Architecture. L’équipe est composée d’architectes, d’artistes, d’universitaires, de réalisateurs, d’archéologues, de journalistes d’investigation… Son réseau s’étend bien au-delà de Londres et de Goldsmiths, explique Stefan Laxness, du Moyen-Orient à l’Asie en passant par l’Amérique.

Une nomination à risques

En avril, l’agence a été présélectionnée pour le Turner Prize. De quoi poser un peu plus la question : en quoi le travail de Forensic Architecture est-il de l’art ? « La question pour nous est plutôt “comment peut-on utiliser la plateforme et le forum que sont les espaces et galeries d’art pour diffuser notre travail”, répond Stefan Laxness. Le rôle de l’art est de passer des messages, questionner le monde et les idées préconçues. A cet égard, cela fonctionne d’amener ces enquêtes dans des espaces artistiques et provoquer la discussion pour un public plus large. » Forensic Architecture a plusieurs canaux de diffusion, ajoute Laxness, dont leur site Internet et les cours de justice où ils présentent leurs enquêtes. Les galeries ne sont qu’un « forum alternatif ».

La nomination au Turner Prize ne s’est pourtant pas passée sans heurts. Eyal Weizman, fondateur de l’agence, déclarait peu de temps après l’annonce : « C’est doux-amer. Plus amer que doux. » Le critique et auteur Phineas Harper, directeur du think tank Architecture Foundation, soulignait quant à lui dans le magazine spécialisé Dezeen que ce prix risquait de faire « d’un travail d’enquête sensible un divertissement frivole et insensible ». « Notre nomination a certainement apporté des débats intéressants, à l’extérieur mais aussi au sein de notre bureau, sur l’équilibre entre des travaux plus artistiques et nos enquêtes », tranche Stefan Laxness.

Reconstruire l’information

Forensic Architecture interroge les frontières de l’art mais aussi la conception de l’architecture. Dans leurs travaux, la matière première de leurs constructions est l’information. Des données visuelles, comme des vidéos, des photographies ou des images satellites pour observer l’élimination de la végétation, des enregistrements sonores ou plus récemment des données extraites de textes comme des rapports ou autres documents officiels. L’équipe utilise aussi de nombreux témoignages pour recréer les espaces où se sont déroulés les traumatismes, puis les montrent aux personnes qui ont fourni ces témoignages pour en générer de nouveaux. Une méthodologie notamment utilisée pour l’enquête sur les prisons de de Saydnaya, en Syrie.

Analyse et comparaison des nuages d’explosions à Rafah dans la bande de Gaza (capture écran) © Forensic Architecture

« L’idée est que la plupart des conflits se déroulent généralement dans un environnement construit, urbain, fait de routes, d’infrastructures, de réseaux de communication. Nous reconstruisons cet espace auquel nous n’avons généralement pas accès. » Le cadre théorique dépasse la pratique habituelle de l’architecture, mais Forensic Architecture utilise des techniques bien connues de la profession. La modélisation 3D entre autres, mais aussi le « paramétricisme », une technique de design et de construction qui s’appuie sur les données pour générer des formes. C’est ainsi que l’équipe a analysé les nuages causés par les bombardements de Rafah dans la bande de Gaza en août 2014 pour déterminer la puissance des bombes. « Une fois toutes ces informations collectées dans un modèle architectural, celui-ci devient une interface pour lire les informations mais aussi pour organiser les relations entre les objets, les gens et l’environnement qui les entoure », explique Laxness. Les artistes-architectes peuvent ainsi tester leurs hypothèses et scénarios afin de parvenir à une conclusion.

Les contre-enquêtes de Forensic Architecture sont une forme de réponse à la surveillance exercée par l’Etat et ont souvent recours à la sousveillance – en l’occurrence l’enregistrement des événements par les personnes impliquées. Mais « toujours d’un point de vue d’infériorité », précise Sefan Laxness. « En tant qu’agence ou citoyen, nous n’aurons jamais accès à la même quantité d’informations qu’un Etat. »

Modélisation du nuage d’explosion à Rafah. © Elsa Ferreira

Embarcation à la dérive, minute par minute

La dernière pièce de l’exposition est sans doute la plus bouleversante – la loi de la proximité sans doute, puisqu’elle dit les violences de nos politiques nationales et européennes. Avec le projet sœur Forensic Oceanography, lancé en 2011 par Lorenzo Pezzani et Charles Heller, l’équipe de Forensic Architecture répond à la crise migratoire et au nombre de décès dans la mer Méditerranée – plus de 3.100 en 2017. Leur enquête The Left-to-Die Boat documente heure par heure la dérive d’une embarcation avec 72 migrants à bord et l’inscrit dans un contexte politique plus large de révolution tunisienne, guerre civile en Libye et opération militaire internationale. Pour suivre le bateau, Forensic Architecture utilise les capteurs AIS (système automatique d’identification des navires) qui donnent le positionnement, la vitesse et l’identification des larges bateaux ou bien des radars à synthèse d’ouverture, qui émettent des signaux radar par satellite. Pendant quatorze jours, l’embarcation dérive dans « l’une des zones maritimes les plus surveillées du monde ». Certains bateaux s’approchent, observent, mais ne viennent jamais au secours des passagers. Le bateau finira par s’échouer sur les côtes libyennes, à quelques kilomètres de là où il était parti. Sur les 72 personnes parties, 63 sont mortes.

«Liquid Traces», réal. Charles Heller et Lorenzo Pezzani, 2014 (en anglais):

Peut-être aurait-il fallu prévenir le visiteur qu’il lui fallait avoir le cœur bien accroché – après tout, l’époque est au trigger warning. Alors que l’émotion et l’idéologie régissent un fil d’actualité obèse, le face-à-face avec les faits est pourtant salutaire. « Nous enquêtons sur un incident au moment où il se produit. Mais il intervient dans un contexte politique plus vaste. En reliant les deux échelles, nous rendons compte de sa complexité pour en simplifier la compréhension. » Et ça va droit aux tripes.

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Digifest, un festival en Afrique du Sud pour hacker la vie

Nhlanhla Mahlangu en performance d'ouverture de Isea2018-Digifest à Durban, Afrique du Sud. © Nina Liesker - Centre for the Less Good Idea

Du 23 au 30 juin à Durban, en Afrique du Sud, le festival numérique Digifest accueillait le symposium international des arts électroniques Isea. Et faisait la part belle aux makerspaces.

Rob La Frenais

Durban (Afrique du Sud), envoyé spécial

Sous l’apartheid, la télévision a été interdite jusqu’en 1976, manière de couper l’Afrique du Sud du reste du monde, a bien fait de rappeler à Durban la directrice du festival numérique Fak’ugesi de Johannesburg Tegan Bristow. La pression s’était intensifiée avec la résonance médiatique mondiale du lancement d’Apollo 11 sur la Lune. « Cela a suscité au sein de la population blanche d’Afrique du Sud le sentiment qu’ils étaient exclus d’un rite de passage scientifique qui menaçait leur supériorité raciale. »

A Durban, ville côtière sud-africaine dynamique et débordante d’activité, le Digifest (Durban University of Technology Digital Festival), du 23 au 30 juin, est bien loin de ce passé sans télévision, encore plus en accueillant pour sa 5ème édition le 24ème symposium international sur les arts électroniques Isea2018, et ses thématiques allant de la vie artificielle au futur des makerspaces en Afrique. Dans une exposition tentaculaire conçue à partir d’une série d’ateliers pour « hacker la vie » à la galerie KZNSA, le directeur d’Isea2018, Marcus Neustetter, pose la question : « Qu’est-ce que signifie être un hacker de vie ? Makers, recycleurs, hackers, inventeurs et survivalistes ne manipulent pas que des matériaux et des médias, mais aussi des systèmes ». Des robots alimentés par panneaux solaires sont au programme du jour et l’invention et l’innovation déboulent ici à un rythme effréné.

A l’atelier «Free sunshine» de construction de robots solaires, à la galerie KZNSA. © Rob La Frenais

Malgré les problèmes quotidiens de survie et les premiers indices du changement climatique – comme l’arrivée récente de neige pour la première fois au Cap, faisant suite à une grave sécheresse –, l’Afrique est désormais un continent où apparaissent des innovations radicales comme le taxi volant de Morris Mbetsa. Mbetsa, rappelle l’un des tous premiers orateurs d’Isea, le designer Mugendi M’Rithaa, est un jeune inventeur kenyan non scolarisé, qui à l’âge de 18 ans a inventé une application pour éviter le car-jacking et teste maintenant le premier drone pour passager d’Afrique.

Workshop organisé par TheMakerSpace Durban à Durban. © Rob La Frenais
Plus grosse exposition du festival? Des workshops proposés par TheMakerSpace. © Rob La Frenais

Il a beaucoup été question à Durban de l’avenir des makerspaces. Notamment au débat « le côté sombre du faire » (The Dark Side of Making), à l’université de technologie de Durban, qui s’intéressait à l’éthique des makerspaces, où les multiples problèmes auxquels fait face la communauté maker ont été abordés, y compris l’appropriation de l’éthique maker par de grandes entreprises, ou Hollywood dans des séries comme Mr Robot.

Steve Gray, fondateur de TheMakerSpace à Durban, a témoigné des problèmes éthiques consistant à essayer de survivre grâce à l’enthousiasme et au partage des technologies et pratiques maker, en concluant qu’il fallait un modèle hybride entre un espace maker idéaliste et une entreprise ou un partenariat financé. Il va sans dire que la notion de hackathon a été complètement tournée en dérision lors de cette discussion.

L’éthique maker et l’humour hacker ont-ils été piratés par Hollywood? © Rob La Frenais

Autre lab bien représenté ici, African Robots, collaboration entre Ralph Borland, Lewis Kaluzi, Dube Chipangura et Henrik Nieratschker, en Afrique australe (Afrique du Sud et Zimbabwe), fabrique des objets à partir de fils de clôture en acier galvanisé et autres matériaux bon marché pour les vendre dans la rue. African Robots marie électronique DiY et composants à bas prix pour produire des œuvres interactives et cinétiques – des automates africains, oiseaux, animaux et insectes.

Honoured to have @africanrobots Juru – Night Zombie version presented as a gift to the #isea2019 team last night at the closing of #isea2018 Next stop Gwangju, South Korea!

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Retraçant l’histoire d’une société sans télévision dans les townships et les « quartiers informels » (la façon locale de parler des squatts), l’artiste performer Nhlanhla Mahlangu a reconstitué son enfance dans ces lieux avec Chant, spectacle d’ouverture percutant, en s’enroulant dans les tubes d’une réplique de l’aspirateur de sa grand-mère. Auparavant, il avait distribué des sifflets au public pour une expérience immersive dans ce sinistre passé, alors qu’une rafle violente de la police et de l’armée mettait le feu à sa maison et à ses chiens. « Chant présente mes traditions contestées pour faire émerger de nouvelles vérités, dit-il. Chant met au défi la manipulation de la nature, l’utilisation de la technologie, la religion, la tradition, la politique et le pouvoir jusqu’au point où notre espace temps est paralysé et ne peut plus nous satisfaire. »

Cette performance était l’une des nombreuses manifestations proposées au Digifest par l’espace d’incubateur interdisciplinaire de Johannesburg, le Center for the Less Good Idea (le Centre pour la moins bonne idée), fondé par l’artiste William Kentridge, inspiré par un proverbe tswana : « Si le bon docteur ne peut te soigner, trouve le moins bon docteur. »

Jouer avec les idées (bonnes et moins bonnes)

« Souvent, on commence par une bonne idée, explique Kentridge. Elle peut paraître claire comme de l’eau de roche, mais quand on la pose sur la proverbiale planche à dessin, fêlures et fissures émergent, et elles ne peuvent être ignorées. (Avec) ces moins bonnes idées inventées pour pallier les défauts de l’idée initiale… en jouant avec l’idée, on peut reconnaître ce que l’on ne savait pas auparavant mais que l’on sentait au plus profond de soi. »

Le Centre a également programmé l’Exposition invisible en réalité augmentée à la galerie d’art de Durban, à côté de Change Agent, un projet à long terme de l’artiste australien « média-embarqué » Keith Armstrong avec un groupe de résidents d’un « quartier informel ». But de l’opération ? Dégager des stratégies de « remplacement de cases » pour ces résidents dont « l’avenir était systématiquement compromis par des conditions de vie précaires, la pauvreté, les inégalités, des lois injustes et le manque de logements stables ». Les résultats les plus significatifs de ce projet : des bâtiments créatifs bon marché construits à partir de boue et déchets, ou les « merakas », des événements imprégnés de média-art rassemblant les communautés.

«Change Agent», le projet embarqué de Keith Armstrong, exposé en galerie à Durban. © DR

Venu du Brésil, Gambiologia a également convaincu par sa représentation qui adopte la tradition locale de la gambiarra (hack de vie ou hechizos) pour explorer le concept de coïncidence industrielle où deux objets industriels aux origines distinctes sont en parfaite harmonie.

Exaltante, Eskin 4 the Visually Impaired, la performance inspirée de la recherche en neurosciences et de la dernière version du projet de textiles connectés E-skin de l’artiste australienne Jill Scott, où de jeunes danseurs atteints de handicaps visuels de la Mason Lincoln Special School à Umlazi, près de Durban, content-dansent leurs histoires.

Textiles innovants pour la performance «Eskin 4 the Visually Impaired». © DR

Pour l’anecdote, j’ai parcouru le Digifest à bicyclette, sur un vieux vélo hollandais que m’a prêté la directrice des programmes culturels d’Isea2018, Gabrielle Peppas, fondatrice de Durban Bicycle Kitchen dont la devise est « DiY your Bike ». Il y a quelques années, Amsterdam a envoyé en Afrique du Sud un container plein de vieux vélos abandonnés que Bicyle Kitchen a retapés. Gabrielle Peppas : « Nous incitons les personnes qui ne sont jamais montées sur un vélo à les utiliser, mais nous leur donnons aussi les moyens de réparer leur propre bicyclette. C’est pourquoi nous avons cet espace où quiconque peut venir mettre les mains dans le cambouis. » Les vélos ont non seulement été distribués dans les townships les moins favorisés mais des ateliers de réparation réservés aux femmes sont régulièrement organisés pour leur entretien.

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