Un symposium vise la cible mouvante de l’intelligence artificielle

Cédric Villani parle d'intelligence artificielle pour l’humanité au symposium IA à Tokyo. © DWIH

A Tokyo, les 21 et 22 novembre 2018 a eu lieu le premier symposium franco-nippo-allemand sur la recherche, les applications et les enjeux de l’intelligence artificielle.

Cherise Fong

De notre correspondante à Tokyo

« C’est important de parler de l’intelligence artificielle aussi pour la dédramatiser » avance Cédric Villani, le charismatique mathématicien et politicien français, la fameuse araignée argentée épinglée à sa veste, dans sa présentation « Intelligence artificielle pour l’humanité ». « Le mot “intelligence” fait peur, contrairement à “optimisation” ou “corrélation”… C’est moins effrayant, mais c’est moins sexy aussi. »

C’est un thème récurrent de ces deux jours de discours et de discussions à l’occasion du premier symposium trilateral et multidisciplinaire sur l’intelligence artificielle (IA), organisé par le Centre allemand de recherche et d’innovation (DWIH) Tokyo en partenariat avec l’ambassade de France au Japon : Comment mettre l’IA au service des humains pour améliorer notre qualité de vie et celle de la société toute entière ?

Experts en intelligence artificielle, ainsi que chercheurs en sciences technologiques et sociales issus d’institutions japonaises, allemandes et françaises se sont réunis en novembre dernier aux Toranomon Hills de Tokyo pour essayer de déblayer ce champ d’étude aussi mal compris que polarisateur.

Junichi Tsujii de l’AIST intervient au début du symposium. © Cherise Fong

En introduction du deuxième jour, Wolfram Burgard, chef du laboratoire de recherche en systèmes IA à l’université de Fribourg, cite quelques scénarios idylliques bénéficiant de la contribution de l’intelligence artificielle : réduction d’accidents de la route, des services de santé optimisés et accessibles à tous, une agriculture durable pour nourrir toute la planète… et d’autres solutions sociétales à l’échelle mondiale. En contrepartie, Villani fait remarquer que les scénarios possibles varient de « l’extraordinairement beau à l’extraordinairement laid » : la faillite, la guerre… l’indicible.

C’est justement peut-être ce qui effraie dans le mot « intelligence ». D’où l’importance de comprendre plus précisément ce qu’est l’intelligence artificielle (même si actuellement, selon Joseph Reger, CTO de Fujitsu, on parlerait plutôt d’intelligence amplifiée).

IA cible mouvante

Daniel Andler, ancien mathématicien devenu spécialiste des sciences cognitives à l’École normale supérieure et à l’université de Paris IV, est intervenu dans la séance plénière sous l’intitulé « L’importance cruciale de comprendre l’intelligence artificielle ». Il souligne que l’IA est une cible mouvante, un projet d’ingénierie où personne n’est d’accord, ni sur sa définition, ni sur son orientation. Si l’intelligence artificielle est un ersatz de l’intelligence humaine, vaut-il mieux l’orienter vers des outils spécifiques à des tâches localisées ou la rendre plus flexible et universelle pour s’adapter à des contextes illimités ? Pour approfondir les recherches en IA, avec tous ses enjeux pragmatiques et éthiques, il serait indispensable de se former à la discipline des sciences cognitives, ainsi qu’aux sciences sociales comme la sociologie et l’anthropologie.

Villani, auteur d’un rapport sur la vision et les stratégies françaises de l’IA commissionné par le gouvernement français, réitère que, d’un point de vue scientifique, l’intelligence artificielle est un sujet en évolution constante. Depuis une décennie que la question de l’IA est devenu incontournable dans presque tous les domaines, les mathématiques ont gagné une nouvelle pertinence. Selon Villani, les algorithmes existaient déjà dans les années 1980, la différence est que maintenant l’apprentissage statistique et automatique est devenu beaucoup plus efficace.

Le mathématicien précise trois conditions nécessaires à l’efficacité de l’IA : de grandes bases de données, une grande puissance de calcul et des gens qui comprennent sa programmation. Il cite l’exemple de Google, qui aurait commencé avec les trois. Si les entreprises sont déjà motivées par la concurrence économique, l’éducation nationale devrait proposer plus de formations en IA : « Pour comprendre en profondeur les algorithmes, il faut comprendre pourquoi et quand ils convergent, savoir réduire une situation complexe à un petit nombre de paramètres. »

Mais si les Etats-Unis ont les GAFA, la Chine a la big data, l’Allemagne a l’Industrie 4.0 et le Japon a la Société 5.0, quelle place existe pour la France ? En terme de géopolitique, Villani le politicien évoque aussi la fuite possible des cerveaux. En parallèle à la concurrence, on bénéficierait autant de la coopération et de la collaboration internationales. En attendant, il n’est jamais trop tôt pour communiquer sur les projets IA auxquels tout le monde peut participer, comme une approche multidisciplinaire apporte une diversité de perspectives.

Problématiques et mathématiques

D’un point de vue technologique, selon Wolfram Burgard, président de la Société de robotique et d’automatisation de l’IEEE, « tout revient à une question de mathématiques ». D’après lui, il n’existerait qu’environ 3000 personnes au monde capables de programmer une voiture autonome. Et en terme de positionnement, ajoute-t-il, le logiciel est en avance sur le matériel.

Andreas Dengel, du Centre allemand de recherche en intelligence artificielle, rappelle que les réseaux de neurones profonds restent une boîte noire. Par exemple, la reconnaissance d’image par l’IA est facilement trompée si on introduit stratégiquement un peu de bruit dans le visuel, si bien que le système identifie une photo de chien comme étant une autruche.

Bonheur et cobotique

En revenant aux applications primaires de l’IA—optimisation et efficacité—Kazuo Yano de l’entreprise japonaise Hitachi défend la corrélation entre bonheur et productivité, telle qu’elle serait mise en évidence par les analyses de mouvement sur le temps. A savoir que : plus les gens sont intentionnellement et physiquement actifs, plus ils sont heureux, et plus ils sont productifs.

Sa présentation ouvre avec un robot qui apprend à jouer de la balançoire et progressivement à maîtriser des mouvements gymnastiques. Son apprentissage autonome par le processus d’essai et d’erreur s’avère aussi émouvant que s’il s’agissait de la réussite d’une enfant au bout d’une épreuve de sueur et de larmes. Dans l’absence de règles, seul le résultat compte. « L’ultime objectif de l’apprentissage, conclut Yano, c’est le bonheur. »

« Tapisseries de vie » de quatre personnes dont le mouvement a été enregistré au cours d’une année (capture d’écran). © Hitachi

Mais qu’en est-il de la « Singularité », ce scénario où l’intelligence des machines fusionne avec, voire dépasse, l’intelligence humaine ? Dans la séance plénière sur le thème du nouvel environnement de travail avec IA, les interventions évoquent moins la convergence que la coexistence pacifique et la collaboration « symbiotique » entre les humains et la technologie qui les sert.

Matthias Peissner, de l’Institut Fraunhofer pour l’ingénierie industrielle IAO, insiste que le travail est une question de participation sociale. En citant la théorie de l’auto-détermination, ou la motivation humaine, il souligne l’importance de conserver les sentiments humains de compétence, d’autonomie et de relations interpersonnelles, en faisant apprendre et évoluer ensemble, en symbiose, les gens et les machines (cobotique).

Villes intelligentes, inclusives, durables

D’un point de vue social, on parle souvent d’IA dans le contexte de la 4ème révolution industrielle, où l’optimisation de la productivité et de la mobilité urbaine dans l’Internet des objets est facilement réduite à la tendance de la « smart city ».

Et pourtant, remarque Yuichiro Anzai, président de la Japan Society for the Promotion of Science, cet emploi du mot « smart » évoque davantage la science-fiction des années 1960 et 1970. Selon lui, la ville intelligente d’aujourd’hui et de demain ne serait pas forcément définie par l’automatisation totale, mais désignerait plutôt une ville durable et inclusive.

L’inclusivité, notion bien noble qui aurait été plus convaincante si appliquée en amont… Ne serait-ce que pour la parité femme-homme, lorsqu’Anzai affiche fièrement le groupe de direction de l’innovation stratégique du gouvernement japonais : 12 sur 12 directeurs sont du sexe masculin. Statistique regrettable que l’on retrouve dans l’organisation de ce symposium, où 12 sur 12 des experts en IA invités à intervenir sur la grande scène, y compris les deux modérateurs, sont des hommes.

Les 12 directeurs du programme d’innovation stratégique du gouvernement japonais (capture d’écran). © DR

Si dans les pays en voie de développement l’intelligence artificielle est plus orientée vers l’accessibilité au plus grand nombre (comme dans le cas des soins médicaux), dans les pays plus riches, les notions de l’analyse IA de la big data, de surcroît associée à la ville intelligente, se heurtent rapidement aux problèmes de sécurité et de vie privée.

Lors de la séance d’après-midi dédiée à la smart city, un participant anthropologue fait remarquer que la définition de « smart » varie entre les présentations : comment mesurer l’« intelligence » d’une ville ?

La réponse de la modératrice Amélie Cordier, Chief Scientific Officer de Hoomano et fondatrice du collectif LYON-iS-Ai : « par son impact sur le climat ». Hideaki Takagi, du bureau d’affaires économiques de la ville de Yokohama, ajoute à la qualité écologique d’une ville intelligente la qualité de vie de ses résidents : l’inclusion de multiples styles de vie, l’accession au bonheur individuel. Ce qu’il faut mettre en valeur dans la ville intelligente, dit-il, c’est justement une valeur claire pour tous ses citoyens. Par exemple, l’absence de crime… mais au prix de la vie privée ?

Ethique et émotion

D’un point de vue presque philosophique, une des séances parallèles discute des aspects éthiques et légaux de l’IA. Selon Arisa Ema, chercheuse en politiques alternatives à l’université de Tokyo, l’intelligence artificielle est un miroir de notre notre société ; les chercheurs en IA ont une responsabilité sociale à assurer la bonne conduite éthique et sans préjugés des algorithmes et des bots. « C’est une investigation conceptuelle, dit-elle, qui bénéficierait particulièrement de la coopération internationale et interdisciplinaire. »

Déjà en 2017 et 2018, la Société japonaise pour l’intelligence artificielle a élaboré lors d’une conférence des directives éthiques pour la recherche et développement et les principes d’utilisation de l’IA. On y retrouve la collaboration, la transparence, la sécurité, la qualité des données, le respect de la vie privée, mais aussi la responsabilité sociale, la dignité humaine et la contribution à l’humanité.

Akemi Yokota, professeur en sciences sociales à l’université de Chiba, parle des directives éthiques pour l’intelligence artificielle. © DWIH

La question éthique se complique lorsqu’on considère le statut légal des agents dotés d’intelligence artificielle. Lorsque les machines intelligentes sont devenues également émotives et autonomes, peuvent-elles effectivement être considérées comme des personnes à part entière ?

Laurence Devilliers, chercheuse en IA à la Sorbonne et au CNRS, montre plusieurs exemples de l’informatique affective chez les robots, en citant la roue de Plutchik qui permet de catégoriser les principales émotions humaines. Mais des robots comme Nao, qui est capable d’analyser les émotions dans la voix humaine, ainsi que d’autres chatbots et emobots désincarnés, ne donnent que l’illusion d’intelligence humaine, rappelle-t-elle.

Même un robot glorifié à travers le monde comme Sophia recrache des dialogues scriptés en avance avec des expressions de visage mimétiques pour séduire les masses ; c’est une marionnette bien dressée sur laquelle on projette nos fantasmes. Devilliers déplore la désinformation autour de l’IA, en faisant remarquer en passant que la vaste majorité des robots « émotifs » ont des corps de femme, et sont conçus par des hommes. « L’empathie est impossible chez les robots, conclut-elle, ils ne possèdent aucune intelligence émotionnelle. »

Le robot humanoïde Sophia filmé par «Elle» Brésil (capture écran). © DR

Christoph von des Malsburg, de l’Institut de Francfort pour les études avancées, n’est pas d’accord avec ce constat. D’un point de vue comportemental, affirme-t-il, les machines du futur auront bien des émotions. On initialiserait l’IA avec un répertoire comportemental, de façon à infuser la machine avec la capacité mentale d’une enfant de 3 ans, par exemple. Ensuite, il serait question de limiter le champ de comportement et de définir un code éthique.

Jan-Erik Schirmer, chercheur à l’université Humboldt de Berlin et auteur d’une étude sur l’IA et personnalité légale, propose de considérer les agents artificiels non pas en fonction de leur capacité ou de leur comportement, mais de la perspective des sciences sociales. Si Sophia est de facto une citoyenne saoudienne et Paro le robot-phoque original est inscrit comme membre du registre familial de son créateur japonais, les nouveaux agents mériteraient un statut à part, de façon à éviter le piège moral de les humaniser face à la loi.

Schirmer introduit le terme allemand de Teilrechtsfähigheit, ou capacité légale partielle, qui désigne un statut particulier entre objet et sujet. Cette solution « bauhaus », où la forme suit la fonction, consisterait à reconstruire une version limitée du statut de sujet selon les besoins de la situation (comme le statut d’un bébé avant sa naissance). Reste à voir si cette stratégie légale pragmatique saura évoluer à la vitesse de sa cible mouvante…

Plus d’informations sur le symposium IA organisé par DWIH

Lancement de la Fondation Fab City à Tallinn en Estonie

Lancement de la Fondation Fab City à Tallinn. © Fab City

S’institutionnaliser, c’est aussi expérimenter. Retour sur le lancement le 12 décembre de la Fondation Fab City et l’expérience e-Residency à Tallinn par Vincent Guimas de l’association Fab City Grand Paris.

Vincent Guimas

Tallinn, correspondance

En 2014, Fab City Global Initiative dessinait une feuille de route pour que les villes du monde redéveloppent une capacité à devenir plus fabricantes et responsables de leur empreinte écologique. Quatre ans après, 28 villes et territoires ont rejoint le mouvement. Tout va très vite. Certains d’entre nous s’amusent à comparer le mouvement à un avion que nous construisons tout en le pilotant. Finalement une idée simple qui consiste à penser par le faire, à prototyper la ville avec tous ses acteurs.

2018 est l’année du passage à l’échelle. A Paris, le Fab City Summit rassemblait au mois de juillet plus de 1000 personnes de 80 pays pour explorer les potentiels de la Fab City durant dix jours. La présence des maires de Paris et Barcelone pour ouvrir le rendez-vous est le signe manifeste d’une prise de conscience collective au plus haut niveau. 2018 est aussi la sortie de notre livre Fab City et de la signature du manifeste.

Mercredi 12 décembre 2018, une vingtaine de membres du Fab City Collective (dont Francesco Cingolani et Vincent Guimas de Fab City Grand Paris, ndlr) s’est retrouvée dans le bâtiment de Mektory, au cœur du campus TalTech (Tallinn University of Technology) pour lancer la Fondation Fab City. L’idée est née il y a deux ans de trouver une forme capable d’accompagner la diversité des initiatives tout en garantissant les promesses énoncées à Barcelone en 2014, lors de FAB10.

Le Fab City Collective se retrouve à Tallinn © Vincent Guimas
Le lancement de la Fondation Fab City était accueilli à Mektory à Tallinn © Vincent Guimas

Le programme e-Resident à Tallinn

Quatre ans après le lancement officiel de la Fab City Globale Initiative, l’idée de constituer une fondation en Estonie, pays balte de 1,3 millions d’habitants en pointe dans l’expérimentation des transitions numériques est rapidement devenue une évidence. L’institutionnalisation du projet à Tallinn est un passage à l’acte assumé. Nous expérimentons.

Beaucoup de choses se sont passées depuis 1991, année de proclamation de l’indépendance de l’Estonie, et 2004, année de son entrée dans l’Union Européenne. Aujourd’hui la nation balte se construit comme un laboratoire d’expérimentations numériques pour s’ouvrir au monde, différemment. Le 1er décembre 2014 son gouvernement lançait le projet e-Resident. Cette nationalité en ligne – accessible à tous où 99 % des services du pays se trouvent sur Internet – permet de retirer une ordonnance médicale, payer ses impôts, voter, correspondre avec les enseignants d’une école, créer une entreprise, etc. Le système blockchain estonien nommé X-Road permet ces transferts de données décentralisés et sécurisés. Les données de santé et les informations fiscales ne sont jamais détenues dans un seul et même endroit et les citoyens estoniens comme les e-citoyens ont la possibilité de chiffrer leurs données afin de les rendre invisibles auprès de certaines administrations.

Pour que cette proposition bénéficie à toute la société, un nouveau développement du programme e-Residency est en cours d’élaboration : les crypto-jetons estoniens en ICO (Initial Coin Offering). Une nouvelle méthode de financement et d’investissement dans les politiques publiques. Ce financement basé sur la cryptomonnaie et le crowdfunding permettra des levées de plusieurs millions sans passer par les marchés, tout en bénéficiant des vérifications du ministère de l’Intérieur, donc totalement sécurisé. Cette idée de fond capital-risque participatif via lequel des participants peuvent voter pour les projets qu’ils veulent soutenir est actuellement discutée avec la Fondation Ethereum, la banque centrale européenne ainsi que des ONG onusiennes.

Discussion sur les enjeux à venir de la nouvelle fondation. © Fab City
Vincent Guimas de l’association Fab City Grand Paris. © Fab City
Signature formelle des statuts de la fondation. © Fab City

Bientôt une Fab Chain

L’un des premiers chantiers de la Fab City Foundation sera l’accompagnement et le développement de la Fab Chain, une blockchain (chaîne de blocs) imaginée pour le monde de la fabrication en petite série, du designer à la PME, de l’artisanat à la fabrication distribuée. Un outils qui se dessine dans les mailles souples des différents projets du mouvement, comme DDMP (Distributed Design Market Plateform), WikiFactory (Social Design and Production Platform) ou plus récemment REFLOW (programme européen H2020). Concevoir, fabriquer, distribuer, redéfinir des équilibres subtiles qui constituent et déplient la valeur d’un produit, d’un service ou d’un commun. C’est derrière cet exercice de la blockchain que l’e-Residency et la Fab City Foundation se retrouvent à partager une intuition.

La Fondation se réunira officiellement au début de l’année prochaine pour définir des objectifs de travail. Les priorités à ce jour comprennent l’établissement de paramètres permettant de mesurer les progrès ; la construction de la colonne vertébrale technologique pour la production locale de nourriture, d’énergie et de matériaux ; et développer les outils nécessaires pour soutenir le développement local de stratégies.

En savoir plus sur la Fab City Foundation.

COP24: comment les artistes s’engagent pour le climat

Ice Watch, Tate Modern de Londres © Olafur Eliasson

Est-ce que regarder de la glace fondre nous aide à parler de l’urgence climatique ? Retour critique depuis Londres sur l’engagement des artistes à la clôture de la COP24.

Rob La Frenais

Londres, correspondance

Je suis depuis longtemps sceptique quant à la tactique consistant à envoyer des artistes célèbres, des musiciens et des écrivains en Arctique afin de regarder des pans de banquise s’effondrer en mer comme un moyen spectaculaire de dramatiser le changement climatique. Les expéditions de Cape Farewell entre 2003 et 2010 (soigneusement parodiées par l’une des célébrités impliquées, Ian McEwan dans Solar) ont particulièrement illustré ce type de démarche. Mais son extrême le plus grotesque, promu par Greenpeace, fut sans doute atteint lorsque le pianiste italien Ludovico Einaudi fut envoyé en Arctique en 2015 avec son piano à queue pour jouer une Elégie à l’Arctique sur un morceau de banquise flottant.

Ludovico Einaudi, Elegy for the Arctic :

De l’eau d’iceberg dans votre verre

Tout cela fait penser à la tactique des entreprises de boissons qui promeuvent leur vodka et leur gin comme contenant de l’eau douce récoltée dans les glaces de l’Arctique. La fin de la COP24 à Katowice (Pologne), déjà éclipsée par la nouvelle situation d’urgence climatique décrite dans le rapport du GIEC sur les 1,5 degrés, a vu débarqué l’initiative spectaculaire Ice Watch de l’artiste Olafur Eliasson et du géologue Minik Rosing, qui consistait à faire déposer des blocs de glace en train de fondre à Katowice et Londres, et où ils fondent encore publiquement. Comment l’artiste peut-il justifier l’impact carbone de cette action ?

Eliasson déclare dans un communiqué de presse : « Il est clair que nous n’avons que peu de temps pour limiter les effets extrêmes du changement climatique. En permettant aux gens de vivre et de toucher les blocs de glace de ce projet, j’espère que nous connecterons les gens à leur environnement de manière plus profonde et inspirerons un changement radical. Nous devons reconnaître qu’ensemble nous avons le pouvoir de prendre des mesures individuelles et de faire progresser un changement systémique. Transformons la connaissance du climat en action pour le climat. »

Ice Watch de Olafur Eliasson à la Tate Modern de Londres © Olafur Eliasson

Tout cela est formidable, mais la fin justifie-t-elle les moyens ? J’ai contacté son studio et leur ai demandé de justifier l’empreinte carbone de Ice Watch. Emilie Engbirk, une porte-parole, a répondu au nom d’Eliasson : « C’est une question à laquelle Olafur a répondu à plusieurs reprises et nous sommes très heureux d’en parler. Ice Watch est motivé par le désir de donner aux gens une expérience directe de la fonte des glaces qu’ils pourraient avoir du mal à imaginer à distance. La recherche a montré que les gens sont plus convaincus quand ils font l’expérience de quelque chose directement que s’ils le découvrent de manière abstraite, par le biais de données ou même de films ou de photographies. L’empreinte carbone estimée de la présence d’un bloc de glace à Londres pour Ice Watch équivaut à peu près au déplacement d’une personne de Londres en Arctique aller-retour, afin de constater par elle-même les effets du changement climatique. Ainsi, l’empreinte carbone de l’installation de la Tate Modern équivaut à peu près au vol aller-retour d’une classe de 24 écoliers au Groenland pour observer la fonte de la calotte glaciaire. En comparaison, Ice Watch touchera un nombre beaucoup plus important de personnes grâce à l’installation sur site à Londres, sans parler des personnes qui la verront à travers les médias et sur Internet. »

La société qui produit le projet, l’organisation en arts et développement durable Julie’s Bicycle de Londres, a également été interrogée lors d’une récente conférence de presse sur l’empreinte carbone de Ice Watch. Ils expliquent sur leur blog qu’ils publieront les chiffres exacts de l’empreinte carbone sur leur site web à la fin du projet.

Souvenirs en charbon

J’ai demandé à un délégué ayant quitté la COP24 avant la fin, Stuart Capstick, du Tyndall Centre for Climate Research et du Climate Communication Project – qui y est allé et en est revenu par train, ce que certains climatologues insistent aujourd’hui de faire – comment cela s’est passé. « Il y avait une atmosphère assez sombre – bien que, bien évidemment, la plupart des négociations se déroulent à huis clos. » Il a souligné certaines anomalies étranges, telles que le stand de Katowice, vendant des souvenirs et des bijoux fait de charbon.

Manifestation pour la justice climatique à la COP24 (en anglais) :

Que pense-t-il de gestes comme celui d’Eliasson et de la glace en train de fondre ? « Si l’interprétation ne fait qu’accroître le sentiment de catastrophe, il y a un risque que ce type d’art attire uniquement l’attention sur les dystopies. » Cependant, il est globalement d’accord avec l’approche du nouveau mouvement activiste Extinction Rebellion. « Ils sont conscients de l’ampleur et de la magnitude de l’urgence climatique et apportent une puissance brute et directe à la situation. Je suis en désaccord avec certaines choses dans leur rhétorique, mais en général je suis avec eux. »

Des artistes de plus en plus connus s’impliquent également dans Extinction Rebellion. Gavin Turk, l’un des YBA (« Young British Artists », jeunes artistes britanniques) des années 1980, a été arrêté lors du récent blocus des ponts à Londres et le duo de renommée internationale Heather Ackroyd et Dan Harvey ont réalisé l’une de leurs célèbres sculptures en herbe prenant la forme du symbole du mouvement Extinction Rebellion. On s’attend à ce que les artistes soient de nouveau présents à la prochaine action très médiatisée de la rébellion, « Reclaim the BBC », à Broadcasting House. « Pendant trop longtemps, la BBC a, soit ignoré, soit minimisé l’importance de l’urgence climatique. Reprenons notre BBC pour dire la vérité sur le changement climatique », dit la communication de l’événement.

Logo Extinction Rebellion par Ackroyd & Harvey.

Merry Climatemas

L’action coïncide avec le solstice d’hiver et une autre organisation suggère de célébrer « Climatemas » au lieu de Christmas (le jeu de mot sur Noël ne fonctionne pas en français, ndlr). L’organisateur, Bridget McKenzie, m’a confié : « Climatemas fait partie du plan d’un Climate Museum UK, un musée mobile, expérimental et numérique destiné à stimuler de manière créative une réponse à l’urgence climatique (et aux menaces liées à la biosphère). Le projet consiste en un musée éphémère – une collection d’éléments en vrac… Il encourage les gens de tous les horizons (qui vont vivre prochainement le solstice d’hiver, donc de l’hémisphère nord) à faire preuve de créativité pour sensibiliser le public au changement climatique, à rassembler costumes, art et spectacles et à partager leurs activités. »

Lucy Neal, artiste et activiste chez Encounters Arts – créatrice de Walking Forest – est également revenue dans le long voyage en train depuis la COP24, après y avoir apporté, avec Shelley Castle, la graine d’un arbre bien particulier. Elle m’a déclaré : « Une COP est une affaire humaine intense, compliquée, et même extrêmement complexe. Plus de 20 000 personnes se rassemblent pour changer le récit dominant chaque moment de la vie sur Terre : les humains sont dépassés et sont responsables collectivement pour avoir provoqué la 6ème extinction de masse des espèces, le réchauffement climatique et un ensemble d’injustices sociaux et écologiques. Nous avons voyagé en train pendant deux jours et demi, dans un but simple et singulier : offrir aux remarquables personnes rencontrées une graine d’un arbre planté il y a plus de 100 ans par une suffragette, Rose Lamartine Yates, au Suffragette Arboretum de Batheaston. »

Walking Forest s’inspire de l’activisme des sufragettes (en anglais) :

« L’intention de Rose de planter l’arbre – elle a été emprisonnée à la prison de Holloway pour ses actions de suffragette, laissant son fils âgé de 8 mois à son mari – était de provoquer un changement dans la façon dont les femmes étaient représentées dans le système politique. Notre objectif pour Walking Forest est de changer la manière dont le monde naturel est représenté dans nos systèmes politiques et juridiques… La graine est toute petite, mais ses possibilités sont immenses. Nous ne pouvons renouveler le réel que par l’imaginaire. »

Peut-être que de petits gestes comme celui-ci sont finalement plus puissants que de spectaculaires blocs de glace en train de fondre. Pendant ce temps, derrière les portes closes de la COP24, la fin n’a pas été concluante, si l’on garde à l’esprit les signes persistants de l’urgence climatique, les conditions météorologiques extrêmes et les incendies de forêt de l’année qui vient de passer, ainsi que les avertissements les plus stricts jamais lancés par les scientifiques sur la nécessité de se rapprocher d’un taux zéro d’émissions, et pas seulement des 2% convenus à Paris. Il est probable que des mesures drastiques s’imposent désormais pour mener les gouvernements et les industries à écouter.

Tout savoir sur l’art et les labs en une seule carte

La carte de l'art et des labs © Makery

Art et tech font bon ménage. En partenariat avec le ministère de la Culture, MCD et Makery ont réalisé une nouvelle carte permettant de visualiser d’un seul coup d’œil la proximité entre les ateliers de fabrication numérique et les lieux de la création artistique en France.

Carine Claude

Nouveaux points de convergence entre art, recherche et technologies, les ateliers de fabrication numérique (fablabs, hackerspaces, makerspaces) accueillent partout en France artisans, designers, architectes, artistes, amateurs, professionnels et étudiants en filières artistiques pour les aider à prototyper leurs créations. Véritables espaces d’apprentissage de culture scientifique, technique et artistique, ces ateliers de fabrication sont des lieux de ressources du parcours des créateurs sur l’ensemble du territoire. Certains ont signé des conventions avec les structures soutenues par le ministère de la Culture.

Afin de les accompagner dans cette démarche collaborative, MCD, en coproduction avec Makery, a développé une nouvelle cartographie dynamique et open source répertoriant des écoles et lieux de la création artistique soutenus par le ministère de la Culture : 45 écoles supérieures d’art et 20 écoles nationales supérieures d’architecture auxquelles s’ajoutent les sept écoles supérieures des arts appliqués relevant de l’Education nationale et d’autres établissements. Pour compléter ce maillage national, la carte identifie les 23 Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) et les 50 centres d’art soutenus par le ministère qui sont aussi des lieux de production et d’expositions.

Consulter la carte de l’art et des labs.

Atelier à La Paillasse à Paris autour de la performance de biohacking « Unborn 0x9 » de l’artiste Shu Lea Cheang lors du festival Open Source Body en janvier 2018. © Pauline Comte

Synchronisée avec la carte nationale des labs de Makery, cette nouvelle cartorgraphie permet à chaque étudiant ou professionnel de localiser le fablab le plus proche de son établissement ou de trouver facilement un atelier de fabrication numérique spécialisé correspondant à ses besoins en termes d’équipements (imprimante 3D céramique, atelier bois, robot…), domaines et compétences (design, fashion tech, architecture, bioart…) ou encore matériaux (textiles innovants, verre, métal…). Elle permet, en outre, d’identifier les labs intégrés aux établissements d’enseignement supérieur d’art ou d’architecture.

Lire aussi : « La nouvelle carte des labs de Makery : mode d’emploi ».

Cette cartographie dynamique et open source est une ressource en cours. Elle a été réalisée à partir des bases de données du ministère de la Culture, de la Fab Foundation (qui répertorie les fablabs chartés par le MIT), de la plate-forme hackerspaces.org, du site diybio.org ainsi que d’une enquête menée auprès des labs français en octobre 2017.

Le soutien du ministère de la Culture

Cette carte inédite permettant de visualiser à la fois les fablabs et des lieux de la création artistique soutenus par le ministère de la Culture a été réalisée par MCD en coproduction avec Makery. Elle met en valeur la vitalité du mouvement maker et de la créativité en France. Le ministère de la Culture soutient le développement de cette cartographie dynamique qui permet aux amateurs, aux designers, aux professionnels des métiers d’art, aux artistes et à tous les créateurs de trouver plus facilement les fablabs, les équipements et les communautés qui leur correspondent.

Depuis quatre ans, le Fablab La Casemate met à disposition ses voûtes et ses machines aux makers grenoblois © MakerTour

Les nouveaux lieux de la carte de l’art et des labs

Les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC)

Aujourd’hui labellisés par le ministère de la Culture, les 23 Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) ont été créés en 1982 dans le cadre de la politique de décentralisation mise en place par l’État avec les conseils régionaux afin de permettre à l’art d’aujourd’hui d’être présent dans chaque région de France.

Leur mission première est de constituer une collection, de l’exposer, de la diffuser auprès d’un large public et d’inventer des formes de sensibilisation à la création actuelle. Aujourd’hui, les collections des FRAC rassemblent plus de 32 600 œuvres de près de 6 000 artistes français et étrangers.

Consulter le site de Platform, association professionnelle regroupant les FRAC et visiter les collections des FRAC.

Les centres d’art contemporain

Les centre d’art contemporain conventionnés et labellisés d’intérêt national : Présents sur l’ensemble du territoire national, le réseau des centres d’art conventionnés par le ministère de la Culture représente 50 institutions.

Lieux de production, d’exposition et de diffusion de l’art contemporain, ils entretiennent des rapports privilégiés avec la création artistique vivante et se tiennent au plus près de l’actualité artistique.

Conçus comme des lieux de recherche, d’expérimentation et de création, leurs activités se déploient à travers un programme annuel d’expositions, de résidences, d’éditions et un travail de médiation auprès des publics les plus larges. Véritables têtes chercheuses, ils contribuent à l’émergence et à la reconnaissance de nombres d’artistes en France et à l’international.

Consulter le site de l’association d.c.a qui contribue à mettre en réseau et à fédérer les centres d’art contemporain en France.

Atelier de fabrication de surfs alaïas au Centre d’art contemporain Passerelle à Brest à l’occasion du projet « Surfer un arbre » de Nicolas Floc’h et Xavier Moulin de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bretagne © Nicolas Floc’h

Les écoles nationales supérieures d’architecture (ENSA)

L’enseignement de l’architecture est assuré en France par un réseau de 20 écoles nationales supérieures d’architecture (ENSA) placées sous la tutelle du ministère de la Culture et couvrant l’ensemble du territoire (6 en Ile-de-France et 14 en région). 19 500 étudiants sont inscrits en ENS Architecture.

Les étudiants en architecture qui travaillent sur les questions du logement, de la rénovation, de l’aménagement des villes et des métropoles, du développement durable, de l’équilibre des territoires et de l’harmonie des paysages, recourent aujourd’hui de plus en plus aux Fablabs en tant qu’espaces de conception et d’expérimentation en coworking.

Plus d’informations sur les formations d’architecte par ici.

Les écoles supérieures d’art (ENS Art)

L’enseignement supérieur artistique relevant du ministère de la Culture représente un réseau cohérent et dynamique de 45 établissements, au service de la formation des artistes et des professionnels des arts plastiques. Il concerne 11 000 étudiants.

Les étudiants des ENS Art trouvent dans les fablabs des ressources qui leur permettent de créer (résidences d’artistes, art numérique…) et de prendre en compte de la dimension artistique dans des processus industriels ou entrepreneuriaux innovants (environnement, développement durable…), souvent en coworking avec des professionnels d’autres domaines.

Plus d’informations sur les écoles supérieures d’art.

Les autres établissements

Les sept écoles d’arts appliqués relevant de l’Education nationale proposent des formations artistiques de très haut niveau, mêlant le design et les savoir-faire techniques. Quatre d’entre elles sont à Paris et trois en région.

Les designers et les artisans recourent aujourd’hui de plus en plus aux fablabs pour le prototypage à l’aide de leurs équipements spécifiques, le coworking et la recherche de compétences complémentaires.

Consulter la carte de l’art et des labs.

A Londres, c’est l’heure de la rébellion contre l’extinction

Extinction Rebellion, le 17 novembre 2018 à Londres © ClimateKeys

A la veille de la COP24 en Pologne, les implications alarmantes du dernier rapport du GIEC «Réchauffement climatique de 1.5 C» et la nouvelle insurrection de scientifiques dans la capitale britannique invitent à regarder également les artistes qui pensent le long terme de l’espèce humaine sur cette planète.

Rob La Frenais

Londres, envoyé spécial

Dans une expérience intéressante menée par des spécialistes des sciences sociales appelée « effet du témoin », des sujets volontaires sont placés dans une pièce fermée et se voit intimer l’ordre de ne pas quitter la pièce quelles que soient les circonstances. Ensuite, la pièce est remplie de fumée. À l’insu des sujets, des « confédérés » sont également présents dans la salle. Des acteurs qui sont invités à rester où ils sont et non à paniquer. Les chercheurs ont découvert que les sujets restaient où ils se trouvaient malgré le risque d’incendie, bien qu’ils fussent dans un groupe de contrôle sans « confédérés ». Certains climatologues estiment que cette expérience est à mettre en parallèle avec l’urgence climatique actuelle : personne ne quitte la salle pour éteindre l’incendie.

L’objectif de 1,5 degrés avait été fixé pour la première fois lors de la COP15 à Copenhague, un objectif ambitieux qui fut ensuite remplacé par des objectifs beaucoup plus modestes définis lors de la COP21 à Paris en 2015. Cet objectif est aujourd’hui de retour. Dans le rapport du GIEC sobrement intitulé « Réchauffement climatique de 1,5 degré C », publié en octobre 2018 et compilé par 91 scientifiques de 40 pays, la bombe est lâchée : à moins que nous ne conservions le niveau initial de 1,5 degré, la planète sera probablement inhabitable par les humains dans la génération de nos petits-enfants. Le problème avec les rapports du GIEC est qu’ils sont très difficiles à dissocier du « consensus » demandé par les bailleurs de fonds. Mais celui-ci ne feint pas les coups. Il est clair que nous devons décarboner maintenant, pas demain.

Face à cela, Donald Trump, Jair Bolsonaro et d’autres déchirent même le modeste accord de Paris. L’urgence climatique est là, maintenant, et nous le nions toujours. Les scientifiques se réunissent à nouveau à la COP24 en décembre 2018 et la nouvelle urgence climatique sera probablement à l’ordre du jour.

La nouvelle initiative activiste Extinction Rebellion a bloqué cinq ponts à Londres le Rebellion Day du 17 novembre. Les Extinction Rebellion sont prêts à risquer les arrestations. © ClimateKeys

Art à long terme

En dépit de la probabilité que la Terre devienne rapidement inhabitable pour les humains, de nombreux artistes ont créé des projets de longue haleine allant bien au-delà de leur vie. Nous pourrions commencer par citer Time Capsule 1 à la Foire Universelle de Chicago de 1939. Parmi des objets comme une règle à calculer, des jouets et un téléphone, figurait un message de Thomas Mann : « Nous savons maintenant que l’idée de l’avenir en tant que « monde meilleur » était une erreur de la doctrine du progrès. Les espoirs que nous concentrons sur vous, citoyens de l’avenir, ne sont en aucun cas exagérés. En gros, vous nous ressemblerez beaucoup, comme nous ressemblons à ceux qui vivaient il y a mille ou cinq mille ans. Parmi vous aussi, l’esprit s’en sortira mal… »

7000 Oaks a été la première réponse de l’artiste Joseph Beuys à sa prise de conscience précoce de l’urgence climatique. Dans l’action démarrée au début des années 1980, chaque chêne à planter se voyait associé une colonne de basalte, censée servir de symbole pour lutter contre l’extinction humaine. Les 7000 chênes continuent d’être maintenus par la ville de Kassel et l’action a essaimé dans des villes comme Baltimore aux États-Unis. Avant de s’aventurer à dire que tout être vivant est un artiste (une déclaration universellement mal interprétée), Beuys a déclaré : « Ici je veux dire que l’art est la seule possibilité d’évolution, la seule possibilité de changer la situation dans le monde. »

Lola Perrin de ClimateKeys approuve. Elle mobilise une phalange internationale de musiciens contemporains classiques, dont certains joueront à la COP24, pour alerter le monde sur l’urgence climatique dans le cadre d’un projet intitulé The Big Invisible Clock. Perrin déclare : « Chez ClimateKeys, nous pensons que les solutions au réchauffement climatique devraient être au cœur de toutes les activités humaines. La musique permet d’impliquer diverses communautés qui par ailleurs ne seraient pas investies dans le travail sur le climat. Nos événements constituent des plates-formes pour le partage d’expertise et la création de liens affectifs, la motivation de l’action humaine… créant ainsi un effet domino facilitant la transition vers la mise en œuvre de l’Accord de Paris. »

Katie Paterson a créé elle la forêt Future Library. En 2014, l’artiste a planté 1000 arbres près d’Oslo en Norvège, qui seront pleinement développés et fourniront ensuite le papier pour 100 livres, commandés une fois par an. Paterson est bien connue pour son travail de « moonbounce » Terre-Lune-Terre, qui envoyait la Sonate numéro 14 de Beethoven vers la Lune depuis une transmission radio DIY.

Future Library, de Katie Paterson:

Margaret Atwood, David Mitchell, l’écrivain islandais Sjón et Elif Safak ont ​​commandé quatre livres. Chaque livre est livré lors d’une cérémonie au printemps de chaque année. Le problème est que personne ne lira le livre durant la vie de l’écrivain. Une bibliothèque sera construite à partir du bois coupé afin de libérer le terrain pour les arbres de la Future Library . « C’est une œuvre d’art qui respire et grandit », dit Paterson, « et qui nous invite à prendre soin de la planète tout en imaginant les générations futures – un cadavre exquis de textes qui présume que, dans cent ans, livres et forêts continueront d’exister. »

Et s’ils ne le font pas ? « Bien sûr, cela repose sur des données connues, que nous pouvons essayer de prévoir et de protéger », répond-elle. « À partir de 2020, les manuscrits de l’auteur seront conservés dans une salle spéciale située au 5ème étage de la nouvelle bibliothèque – en hauteur, en cas d’inondation du fjord. En ce qui concerne la forêt, il pourrait y avoir sécheresse, incendies de forêt, déclin des insectes et de la faune. » On demande souvent à Paterson si elle pense que les livres seront vendus dans 100 ans. « Le problème le plus important pour nous est de savoir si ces arbres seront présents ou non. Nos forestiers travaillent pour les protéger. Chacun des 1000 arbres est numérisé sur un système informatique. Nous pouvons localiser n’importe lequel d’entre eux qui meurt. Les arbres sont plantés de manière à pouvoir s’auto-semer. En supposant que la forêt survive aux 95 prochaines années, il existe une infrastructure en place pour couper les arbres et imprimer les livres. »

Il existe un certain nombre d’autres œuvres « longue durée » conçues pour durer des milliers d’années : As Slow As Possible de John Cage, Longplayer de Jem Finer et, bien sûr, la Clock of the Long Now. Il existe également d’importants travaux de land art qui dureraient plus longtemps que les humains, comme le Roden Crater de James Turrell et la Spiral Jetty de Robert Smithson, qui est déjà affectée par le réchauffement de la planète et change de jour en jour, d’année en année.

Une photo de la « Spiral Jetty » de Roberth Smithson située au milieu d’une zone désertique salée créée par le retrait des eaux du Grand Lac Salé en Utah. © CC BY-SA 4.0

Rebellion par les données

Mais peut-être que l’art le plus efficace est l’activisme. Le nouveau mouvement radical non violent Extinction Rebellion  s’est engagé à prendre immédiatement des mesures non violentes contre les gouvernements et le secteur des combustibles fossiles. Ils ont fait la une des journaux en occupant le siège de Greenpeace, leur demandant de « jouer le jeu ». En novembre ils ont bloqué cinq ponts de Londres et ont bien l’intention de poursuivre des actions qui les mèneront fatalement à des arrestations.

L’Extinction Rebellion est principalement menée par des scientifiques mécontents et se présente comme une rébellion basée sur les données et les méthodes éprouvées de l’action directe non violente. Ils ont en fait établi scientifiquement que 25 arrestations bénéficient de la même couverture médiatique que 250 000 personnes qui défilent. Selon la physicienne en biologie moléculaire Gail Bradbrook : « Les enfants vivant au Royaume-Uni seront confrontés à des horreurs inimaginables à la suite d’inondations, de feux de forêt, de conditions climatiques extrêmes, de mauvaises récoltes et de l’effondrement de la société qui arrive inévitablement lorsque les pressions sont si grandes. Notre expérience nous enseigne que quand on dit la vérité sur le changement climatique, il est très difficile pour les gens d’entendre les dernières données et les scientifiques qui choisissent de lancer l’alerte… »

Gail Bradbrook durant le Rebellion Day du 17 novembre 2018 à Londres © ClimateKeys
Extinction Rebellion réclame un réveil collectif © ClimateKeys

Roger Hallam, universitaire et activiste du mouvement Rising Up, est une autre voix derrière Extinction Rebellion. « Nous irons à Londres et bloquerons les transports et les infrastructures gouvernementales. Nous serons arrêtés. Une fois libéré, nous recommencerons. Après des années de déni, nous devons enfin accepter la terrible vérité – ceux qui détiennent l’autorité vont nous tuer – infliger des souffrances inimaginables à des milliards de personnes innocentes. C’est ce qui est prévu – ouvertement et volontairement. Il n’y a pas de plus grand crime. Le temps des faits et des chiffres, des pourparlers qui mènent à d’autres pourparlers, est donc révolu. Nous sommes des adultes et non plus des enfants. » À la prochaine COP24, en Pologne, en décembre, Extinction Rebellion et la résistance non violente seront presque certainement à l’ordre du jour.

En savoir plus sur Extinction Rebellion.

Extinction Rebellion France.

Les biotextiles et l’avenir de la mode éthique

Les différentes étapes du processus de création de fibres à partir de laminaire, par AlgiKnit. © AlgiKnit

Depuis une dizaine d’années, nombre de startups développent en laboratoire de nouveaux matériaux à destination de l’industrie du textile. Plus récemment, la mode de luxe s’y intéresse aussi. Mais à quand les écotextiles high-tech pour tous ? Enquête.

Cherise Fong

Après la viande biosynthétique, le cuir, la soie, les biotextiles. Si la bioingénierie des protéines en laboratoire nous permet de fabriquer des hamburgers et des saucisses sans tuer d’animaux, il était temps qu’on y fabrique les matériaux pour faire des chaussures et des chemises sans exploiter davantage nos ressources naturelles.

On imagine sans trop de difficultés les problèmes à la fois éthiques et écologiques que suscitent l’élevage du bétail pour la fourrure, le tannage des peaux et le traitement du cuir, la surexploitation des vers (sans parler des humains) pour la production de la soie, le pétrole qu’on transforme en polyester (présent dans 60% des textiles) et autres textiles synthétiques, etc. Mais on sait moins que le coton (non bio, présent dans 30% des textiles) est aussi très mauvais pour l’environnement : l’agriculture du coton consomme des quantités exorbitantes de terre arable (2,5% du total mondial), d’eau fraîche (3%), de pesticides (20%) et d’insecticides (25%). Ceci, même avant la récolte. Au total, la fabrication de vêtements compte parmi les industries les plus polluantes de la planète.

The life cycle of a t-shirt (par Angel Chang, 2017, en anglais) :

Cependant, la responsabilité de cette énorme empreinte carbone issue du processus de fabrication de nos vêtements ne peut pas être seulement attribuée au phénomène de la fast-fashion. La majorité des émissions carbones dans la chaîne d’approvisionnement ont lieu à l’étape de la production des matériaux bruts. Et si on les remplaçait par les biotextiles ?

La fashiontech de la durabilité

Comme pour l’alt-viande, les alt-textiles les plus high-tech sont généralement ceux qui attirent le plus d’attention et le plus d’investissement. En particulier, on suit de près les startups biotech qui développent de nouvelles fibres pour l’industrie du textile à partir de la culture cellulaire de biopolymères—ces macromolécules comme la cellulose, la protéine ou l’ADN, qui se trouvent dans les organismes vivants. Non seulement ces matériaux organiques se décomposent naturellement à la fin de leur cycle de vie, mais ils absorbent aussi le CO2 dans l’air.

AlgiKnit, une startup fondée à New York en 2016 par la jeune équipe lauréate du BioDesign Challenge, propose de créer des fibres textiles à partir de laminaire (laminaria digitata), une macroalgue qui pousse très rapidement et abondamment dans les eaux côtières de l’hémisphère nord. Pour ce faire, AlgiKnit plonge la laminaire dans un bain de sel, en extrait le biopolymère alginate, le fait sécher en poudre puis le tourne en fils prêts à tricoter en différents types de textiles. Prochain objectif : rendre les fibres assez robustes et flexibles pour être compatibles avec les machines à tricoter industrielles de l’infrastructure textile existante. L’équipe a déjà relevé plusieurs centaines de milliers de dollars, avec le soutien notamment de la Fashion Institute of Technology et de National Geographic, et en 2018 participe (en bonne compagnie) aux programmes des accélérateurs Rebel Bio à Londres et Plug & Play Fashion for Good à Amsterdam.

La laminaire pousse plus rapidement que le bambou et aide à depolluer les eaux qu’elle habite. © AlgiKnit

En Californie, l’entreprise BoltThreads développe depuis 2009 de nouveaux matériaux pour l’industrie du textile et de la mode. Ils ont notamment développé le Microsilk, une soie inspirée du fil d’araignée, synthétisée en laboratoire à partir de protéines introduites dans la levure et fermentées avec du sucre et de l’eau. En 2017, un prototype de robe fabriquée en cette soie créée sans araignée ni vers de soie, conçue par la designer de mode fameusement écologiste Stella McCartney et tricotée sur une machine industrielle, a été exposée au MoMA, le Musée d’art moderne de New York, dans le contexte de l’exposition « Is Fashion Modern? ». Cette année, et jusqu’au 27 janvier 2019, la robe est exposée au musée V&A de Londres dans le cadre de l’exposition « Fashioned from Nature ».

Présentation de BoltThreads (2018, V&A, en anglais) :

En partenariat avec Ecovative, une entreprise new-yorkaise spécialisée en fabrication de matériaux mycéliens, BoltThreads a aussi développé Mylo : un cuir de luxe fabriqué à partir de cellules de mycélium cultivées avec précision dans des tiges de maïs, qui forment un réseau tridimensionnel qui est ensuite compressé, tanné et teinté de manière organique. Le 5 octobre 2018, BoltThreads a réussi à relever $72,285 (63.838€) de 290 contributeurs lors d’une campagne de financement participatif pour la production du premier sac à main de luxe commercial fabriqué en cuir de mycélium.

BoltThreads est loin d’être le seul à cultiver le mycélium pour en faire des textiles : Amadou Leather fait pousser le mycélium sur de la sciure de bois recyclée ; MycoTex, lancé par la designer néerlandaise Aniela Hoitink, propose d’en créer des vêtements fins de mode ; Zvnder, fondé en 2017 à Berlin par la designer Nina Fabert, en propose des portefeuilles et casquettes fabriquées sur commande…

Si le Mylo Driver Bag de BoltThreads, dont le prix de lancement s’élèvera à plusieurs centaines de dollars, n’est pas tout à fait accessible au grand public, il s’agit néanmoins d’un pas important au-delà du prototype vers la commercialisation d’un biotextile à plus grande échelle. En attendant, les fans de cuir de mycélium peuvent toujours s’offrir un porte-clés à $25.

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Modern Meadow est une autre entreprise qui, depuis sa création en 2011 par l’entrepreneur américain Andras Forgacs, a levé plusieurs millions de dollars en investissements pour sa recherche en biosynthèse de nouveaux matériaux. En particulier, l’équipe a développé de l’ADN produisant du collagène—la protéine fibreuse qui constitue la peau, et donc le cuir—fermenté dans la levure, puis assemblé en un matériel bidimensionnel qui est ensuite traité dans une « sauce secrète ». Ce qui en ressort, Forgacs l’appelle Zoa. Mais à la différence du cuir traditionnel, plein d’imperfections gênantes, souligne-t-il, le Zoa est infiniment customisable et maniable même à l’état liquide, ce qui offre des possibilités inédites aux designers travaillant avec le matériel à l’état brut. Aujourd’hui, le t-shirt prototype de Zoa, décoré de cuir « liquide », fait partie de la collection permanente du MoMA de New York.

Upcycling biotech ou low-tech

Et si on upcyclait nos vieux vêtements, déchets atmosphériques et alimentaires au niveau local en nouveaux matériaux textiles ?

Worn Again Technologies à Londres et Evrnu à Seattle sont deux startups—chacune fondée par une femme passionnée du combat contre le gâchis textile—qui récupèrent des vieux vêtements et autres déchets textiles pour en extraire les polymères du polyester ou la cellulose du coton, puis les transforment en biofibres, qui sont ensuite tournés en textiles neufs, 100% organiques et biodégradables, upcyclés et recyclables.

Orange Fiber, autre startup en vue fondée en 2014 par deux Siciliennes, propose d’extraire la cellulose du surplus local de pastazzo (pulpe d’orange qui reste après le jus) pour tourner le biopolymère citrique en fils comparables à la soie. Salvatore Ferragamo en a déjà fait toute une collection en printemps 2017.

Mango Materials, fondée en Californie en 2010 par Molly Morse, ingénieure en biopolymères et biocomposites, propose de récupérer les déchets de gaz en émissions méthane pour en extraire le biopolymère PHA (polyhydroxyalcanoate) et le transformer en polyester biodégradable pour la fabrication de nouveaux vêtements durables.

Présentation de Mango Materials (2014, en anglais) :

Quant à l’alt-cuir et autres alt-textiles, il existe toujours des matériaux organiques plus low-tech fabriqués à partir de fibres de fruits (feuilles d’ananas philippins, raisins italiens, pommes tyroliennes…) et plantes (lotus, ortiekapokcafé moulu…). Mais ils nécessitent souvent des processus longs et à labeur intensif qui augmentent par conséquent le prix des produits finis.

Moon shot matériel

Depuis 2007, dans un laboratoire situé loin de la hype dans les montagnes rurales au nord du Japon, l’entreprise Spiber s’est inspiré du fil d’araignée, « 340 fois plus résistant à la traction que l’acier », pour développer des matériaux protéiques. C’est en manipulant les chaînes d’acides aminés des protéines que Spiber a créé les fils d’un textile utilisé pour fabriquer la Moon Parka, un prototype de parka conçue par The North Face en 2015, et en 2018, un manteau de ski conçu par Goldwin, nominé pour un prix Beazley Designs et actuellement exposé au Design Museum de Londres jusqu’au 6 janvier 2019.

« Notre objectif est de proposer une plateforme technologique pour créer des matériaux protéiques sur mesure (pas seulement du fil d’araignée) adaptés à différentes applications finales, explique Daniel Meyer, responsable de la planification internationale d’entreprise chez Spiber. Et comme les industries du vêtement et de l’automobile sont deux gros contributeurs d’émissions CO2, nos applications à plus haute priorité dans un futur proche se trouvent dans ces deux marchés. »

Présentation de Spiber (2015, en anglais) :

« L’intérêt d’un matériel, continue Meyer, se joue dans la combinaison de son impact sur l’environnement, son coût et sa performance selon les besoins d’une application donnée. En ce sens, chaque matériel a ses propres forces et faiblesses en fonction de ces trois facteurs, et souvent l’amélioration d’un facteur se fait au détriment d’un autre. Notre concept, c’est de créer une technologie qui permette de concevoir un matériel qui offre le meilleur équilibre possible entre ces trois facteurs pour une application donnée. »

Comme pour toutes ces startups biotech, et de façon plus générale pour la mise à l’échelle commerciale de la culture cellulaire, les deux principaux défis sont d’augmenter la production et de réduire les coûts.

Mais Meyer reste optimiste pour la généralisation des nouveaux biotextiles dans un futur proche : « Il y a plusieurs entreprises qui font de la recherche et développement semblable à la nôtre, qui s’intéressent aux matériaux protéiques conçus pour des applications précises. Il existe beaucoup de formes différentes de matériaux protéiques dans la nature, et les protéines qui existent actuellement dans la nature ne sont qu’un sous-ensemble microscopique de la totalité des designs potentiels qu’on peut créer dans un laboratoire. Autrement dit, les applications potentielles des matériaux protéiques sont extrêmement variées, et plus il y a de personnes qui s’attaquent à ce problème, le plus rapidement on peut amener la société vers un écosystème de matériaux plus circulaire. Nous nous réjouissons de voir comment tout cela va évoluer, surtout au cours des prochaines années. »

Le collectif Planète Laboratoire explore les nouveaux récits de la résilience

Maja Smrekar, "Survival Kit for the Anthropocene" (2015) © Maja Smrekar

Le collectif Planète Laboratoire est engagé dans une réflexion sur la théorie des systèmes, la résilience collective et les imaginaires de la régénération. Il développe ses hypothèses de recherche pour Makery.

la rédaction

Chronique, collectif Planète Laboratoire

Depuis 3 ans, le collectif d’art et de recherche Planète Laboratoire, poursuit une recherche autour des objets et des modes de pensée associés à l’Anthropocène. Les hypothèses abordées dans ce texte portent sur les modes d’instauration du réel par la pensée systémique qui forme, pour ainsi dire, l’infrastructure intellectuelle de l’Anthropocène. Elles portent simultanément sur certains concepts qui sont devenus des chevilles ouvrières de la pensée systémique à l’époque de la radicalisation des crises écologiques, économiques, sociales : la résilience et la régénération. Elle porte enfin sur le collectif lui-même en tant que forme et matrice d’une gestion résiliente, dont l’exercice met en œuvre des capacités régénératrices.

L’Anthropocène et les modes d’instauration du réel par la pensée systémique

L’Anthropocène est définie comme l’ère géologique pendant laquelle, du fait de la croissance exponentielle des consommations d’énergies fossiles accompagnant la révolution industrielle, l’humanité est devenue une force géologique et climatique majeure, dans des proportions telles qu’elle bouleverse de façon irréversible les équilibres climatiques et écosystémiques à une échelle inédite depuis des millions d’années, entraînant des ruptures économiques et sociales majeures dans un avenir proche : déclin du système énergétique basé sur les combustibles fossiles qui forme l’infrastructure énergétique de la mondialisation, perturbation des grands cycles géochimiques (carbone, phosphore, soufre, azote), déplétion des ressources, extinction des espèces, acidification des océans, épuisement des sols, raréfaction de la disponibilité en eau douce.

Qualifiée ainsi, l’Anthropocène est affaire de système. Et c’est d’un point de vue systémique que les éventuelles corrections ou réductions d’impact peuvent s’effectuer.

Dans une approche systémique de la Terre, la localité est inconsistante : elle est subordonnée au global qui donne son sens et son orientation à l’ensemble des localités. Le slogan du développement durable – « agir local, penser global » – ne constitue plus une réponse adéquate à la catastrophe : une réduction des externalités locales est inutile si en parallèle le cumul global des externalités est hors de contrôle. La « solution » consiste alors à renforcer la cohérence et la mise en œuvre d’une vision d’ingénieur. Cela débouche sur différentes manières de modéliser la Terre ou des milieux qui, au final, sont interdépendants. En quoi, alors, la localité rurale est-elle encore un objet capable de répondre aux enjeux de l’Anthropocène ?

Armin Linke, Montagne avec antennes, Kitakyushu, Japon, 2006 © Armin Linke

Dennis Meadows, systémicien et co-auteur du rapport Halte à la croissance (1972), déclare cependant qu’aujourd’hui, il est désormais trop tard pour que les sociétés thermo-industrielles instaurent un développement durable et en appelle à la construction dans l’urgence de micro-systèmes résilients, pour se préparer aux chocs à venir. Ce faisant, il met en question la capacité d’une approche macro-systémique à résoudre les problèmes posés par les sociétés thermo-industrielles. Mais que cela soit dans une approche macro- ou micro-systémique, dans les deux cas, c’est la vision systémique qui fournit la vision d’ensemble. Cette vision forme, pour ainsi dire, l’infrastructure intellectuelle de l’Anthropocène. Les limites de cette approche sont pourtant bien identifiées.

C’est à cette double perspective systémique de la Terre et de la localité que la réflexion s’attache ici. Si l’approche naturaliste a l’avantage de décrire, en simplifiant, les grands cycles géochimiques, qui s’appliquent à tous, ou le métabolisme de micro-systèmes résilients, elle n’est pas en mesure de saisir les dynamiques sociales, économiques, culturelles qui y sont indémêlablement liées. Tout se passe comme si la solution résidait dans un surcroît de rationalité ingénieriale ou scientifique. Le monde social, dans une perspective systémique y est pourtant présenté de façon trop simplifiée, objectivée et quantifiée, régi par un ensemble de lois causales, et donc susceptible de s’interfacer et de se coordonner avec les sciences naturelles par des flux d’entrée et de sortie. En quoi la réalité culturelle et sociale située met-elle en question la clarté et la simplification de l’approche systémique ? En quoi ouvre-t-elle à d’autres manières de faire, d’agir et de penser dans l’Anthropocène ? En quoi fabrique-t-elle une autre vision du présent, pour lequel le terme même d’Anthropocène apparaît comme inadéquat ?

Ce sont ces questions auxquelles s’attache la Planète Laboratoire depuis quelques années. Dans un premier temps, la recherche collective a porté sur la planète usine et sur la planète laboratoire, sur l’expérimentation échelle 1:1 et notamment sur la géo-ingénierie. Le dernier numéro a porté sur ce que le collectif a appelé la possibilité d’un « Capitalisme alien », pour signifier cette force d’arrachement aux conditions qui avaient été considérées jusqu’ici comme naturelles. Différents objets nouveaux – biologiques, économiques, spatiaux, idéologiques,… – objets radicalement « a-terrestres » voire « extra-terrestres » sont apparus au cours du développement du capitalisme technoscientifique mettant en question l’évidence de l’attachement à la Terre, la géochtonie des Terriens ou d’une partie significative d’entre eux.

La perspective macro-systémique, en sortant de la vision immersive pour produire une vision synthétique de la Terre recoupe ici l’invention de l’image zénithale de la « planète bleue » photographiée dans l’après guerre, en même temps que se déployait la théorie des systèmes. Cette conquête du ciel, de la vision synthétique, semble avoir abrogé la vision vue du sol, de ceux qui pratiquent la Terre en tant qu’organismes sensibles.

À ce niveau se déploie une approche systémique souvent incrémentale et qui ne prétend pas être scalable, mais qui met en œuvre des pratiques locales ou situées de régénération, adaptées aux variations et à l’imbrication de composantes hétérogènes, à la fois sensibles, biologiques, sociales, écosystémiques, industrielles, commerciales, culturelles.

La « planète bleue », une des premières photos de la Terre prise il y a cinquante ans par l’astronaute Bill Anders de la mission Apollo 8 le 24 décembre 1968. Domaine public.

Imaginaires de la régénération

Le concept de résilience a beaucoup de significations et d’utilisations dans différents domaines. Il renvoie à la capacité de se rétablir après un choc, que ce choc soit économique, social, écosystémique, organique. Il renvoie aussi à la capacité d’absorber un choc ou de s’adapter à lui. De fait, ce concept fait partie de l’outillage de la pensée systémique qui cherche à modéliser des changements brusques.

La régénération est l’étape suivante : ce n’est pas seulement la capacité à se remettre d’un choc mais la capacité de restaurer l’état initial d’une condition écologique ou sociale détruite. Il se distingue du développement durable en ne visant pas l’équilibre, un théorique impact zéro, mais la « réparation » de la biosphère.

Au PIF Camp 2018 en Slovénie © Hannah Perner Wilson

C’est en ce point précis que des attitudes radicalement différentes émergent. Car la réparation semble d’abord renvoyer à une géoingénierie, à une capacité de réformer une planète comprise à la fois comme un système et une machine. Cette vision de la Terre comme système réparable se traduit dans d’autres champs : l’urbanisme (regenerative urbanism), l’alimentation (regenerative food), l’agriculture. Il s’agit à chaque fois, de restaurer un état initial détruit ou de lui substituer un état équivalent. Personne ne croit cependant qu’il soit possible de « réparer » les dommages de l’Anthropocène, et qu’on puisse revenir à l’Holocène. Il n’existe d’ailleurs pas de méthode qui permette de restaurer les habitats primaires dégradés. Seuls les écosystèmes hybrides, où les changements sont réversibles, peuvent être restaurés.

Il en va cependant autrement pour les organismes : le corps est constamment en train de se régénérer et chacune de ses 100 milliards de cellules est progressivement remplacée. Le cœur est régénéré tous les 20 ans. Chaque os du corps est régénéré tous les dix ans. Les ongles se régénèrent tous les 6 à 10 mois. Le foie se régénère tous les cinq mois. Les cellules sanguines se régénèrent tous les quatre mois. La peau se régénère toutes les 4 semaines. Ces capacités régénératrices du métabolisme sont étudiés activement dans différentes disciplines, en particulier via la recherche sur la régénération des tissus en biologie marine.

Mais le concept de régénération s’étend au-delà de son usage descriptif. La philosophe Donna Haraway use du terme comme levier de démantèlement de la logique reproductive du complexe militaro-industriel. On trouve ici un point de tension entre la logique reproductive de la gestion systémique des espaces telle qu’elle est mise en oeuvre dans l’agriculture de précision (optimisation de l’exploitation des grandes surfaces agricoles par l’usage de drones et de satellites) et la logique régénérative de la gestion collective et citoyenne du territoire qui ne modélise pas (logique reproductive) mais qui rétablit des fonctions à la façon de la salamandre qui, après la perte d’un membre, fait repousser des structures en se jumelant à d’autres productions topographiques sur le site de la blessure. Le jardin dans une zone en crise, comme le membre qui repousse, peut être monstrueux, pollué. Il s’ajuste aux tensions locales et aux contraintes institutionnels.

Le lab dans « Nausicaä et la vallée du vent » de Hayao Miyazaki (capture d’écran) © DR

Résilience collective et résilience par le collectif

Quels modes de resymbolisation, quels imaginaires, aujourd’hui, dans la croissance de la précarité, de la vulnérabilité et de l’impuissance qui forme l’ambiance actuelle de l’Anthropocène ? La perspective adoptée consiste ici à répondre à l’extrême par la régénération et par la formation d’une culture du collectif.

À la différence de l’énoncé prophétique, la culture du collectif et son extension, la culture du commun, n’a pas les traits du récit tragique, cette vision synoptique d’un monde incertain, confus et obscur – le monde de l’Anthropocène – objectivé de façon d’autant plus radical qu’il devient plus étranger. Concrète, située, cette culture du commun expérimente l’art de faire de ce monde incertain et dangereux, un monde habitable. Un art de faire de ce monde, un monde socialement mais aussi écologiquement, culturellement, techniquement habitable. Cet art collectif qui est aussi un art du collectif, n’est pas un monopole des artistes mais se produit de façon diffuse dans le champ scientifique, social, agricole, culturel, technique.

Dans une approche systémique, l’art du collectif renvoie d’abord à ce que Meadows appelle les micro-systèmes résilients, ces systèmes qu’il faut créer dans l‘urgence pour faire face aux chocs à venir : c’est ce qui s’expérimente par exemple dans les jardins ouvriers qui se sont multipliés dans les interstices de villes manquant de gouvernance claire et de vision d’avenir. L’autre face du collectif met en œuvre des voies d’action dans les infrastructures systémiques, que cela soit dans l’investigation sur les singularités culturelles et sociales ou, de façon assez différente, dans la réappropriation des dispositifs de détection de l’état des écosystèmes par une gestion collective et citoyenne du territoire (comme avec les capteurs citoyens).

Retrouvez les publications La Planète Laboratoire.

Vol de montgolfière aérosolaire à Fontainebleau avec Tomás Saraceno

Aerocene à Fontainebleau le 27 octobre 2018 © Sasha Engelmann

Le 26 octobre se tenait un séminaire de la Fondation Aerocene dans le cadre de l’exposition Tomás Saraceno au Palais de Tokyo. Avec la promesse d’un vol humain en ballon solaire pour le lendemain. Challenge tenu au petit matin près de Fontainebleau. Photoreportage.

Ewen Chardronnet

Fontainebleau, envoyé spécial

Aerocene est une fondation initiée par l’artiste argentin Tomás Saraceno qui imagine un changement d’époque qui considérerait enfin la protection de notre atmosphère comme une priorité fondamentale. Le séminaire « On Air live with… Aerocene » coordonné par la géographe Sasha Engelmann rassemblait ainsi des activistes, contributeurs et membres de la Fondation Aerocene aux expertises multiples en justice environnementale, capteurs open source et culture distribuée, philosophie, histoires et problématiques de l’air.

Une grande part des propositions de l’exposition présentée au Palais de Tokyo à Paris consiste en l’imagination de nouveaux types de transports et habitats aériens utopiques. Aerocene démocratise ainsi la propulsion en montgolfière aérosolaire, un principe thermodynamique testé par quelques pionniers à partir des années 1970 et que Tomás Saraceno a exploré dans ses créations depuis une quinzaine d’années et qu’il s’est décidé à promouvoir dans le cadre d’une fondation à but non lucratif au regard des urgences climatiques contemporaines.

La salle dédiée à l’initiative Aerocene dans le cadre de « On Air », carte blanche à Tomás Saraceno au Palais de Tokyo © Ewen Chardronnet

Les ballons aérosolaires de la Fondation Aerocene sont basés uniquement sur la chaleur des rayons du soleil captée par leurs toiles noires. Ils décollent sans brûler d’énergies fossiles, sans utiliser de panneaux solaires et batteries, sans hélium, hydrogène ou autres gaz rares. Seule la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur mène à l’élévation. Véritables sculptures flottantes à la beauté indéniable, les ballons solaires sont également des chevaux de Troie dans l’espace aérien pour manifester l’impérieuse nécessité d’une loi transnationale qui viendrait contester le monopole de la loi de l’aviation et mettrait en avant la priorité de la protection de l’atmosphère et la liberté de mobilité écologique face à l’accroissement incessant des transports carbonés qui tapissent nos cieux de suie.

Première montgolfière aérosolaire enregistrée au monde

Longtemps les ballons solaires sont restés à l’état de prototypes que personne ne voulait enregistrer et assurer comme ballons de loisir. Le tour de force de Tomás Saraceno et de la Fondation Aerocene a été d’enregistrer officiellement la première montgolfière aérosolaire en 2015 sous l’immatriculation D-OAEC. Après un premier vol dans le désert de White Sands en 2015 au moment de la COP21 (dont Makery vous avait parlé en détails) la montgolfière noire faisait donc son premier vol en France ce 27 octobre dans la région de Fontainebleau. « 235 ans après le premier vol humain des frères Montgolfier », comme le rappelait Tomás Saraceno après l’expérience. Retour en images.

© Annabelle Hagmann

A 7h30 les premiers membres de l’équipe arrivent dans la brume sur la pelouse de l’aérodrome de Moret-Episy au sud de la forêt de Fontainebleau. L’équipe Aerocene est chanceuse, une fenêtre météo sans vent et ensoleillée s’est ouverte pour quelques heures. Le pilote, Igor Miklousic du Balon Klub Zagreb en Croatie, repère le terrain et décide des points d’ancrage du vol captif de la grande montgolfière aérosolaire D-OAEC.

© Annabelle Hagmann

8h, le jour se lève doucement. On gonfle les premiers Aerocene Explorers, ces ballons tétraédriques noirs de 3 à 4m d’envergure. Un surveillant de l’aérodrome passe saluer l’équipe. L’autorisation de vol a été rendue possible par l’intermédiaire de l’association France Montgolfières, de l’Aéro-club de la Vallée du Loing et du pilote certifié.

© Ewen Chardronnet

Les autres membres de la communauté Aerocene convergent petit à petit et découvrent trois Explorers tels des ovnis sur la pelouse de l’aérodrome. Un rendez-vous attendu et mis en place grâce aux efforts coordonnés des communautés française et internationale de la Fondation Aerocene, du Palais de Tokyo et du Studio Tomás Saraceno.

© Ewen Chardronnet

Tandis que le soleil commence à percer dans la brume, les équipes s’activent à déployer des surfaces réfléchissantes au sol afin de concentrer la lumière et les radiations infrarouges.

© Ewen Chardronnet

La montgolfière D-OAEC est déployée au centre des surfaces réfléchissantes et est gonflée progressivement.

© Ewen Chardronnet

Le pilote vérifie les cordages du parachute (ou valve) permettant de laisser échapper de l’air chaud et de dégonfler la montgolfière en fin de vol.

© Ewen Chardronnet

La montgolfière commence à prendre forme dans le brouillard qui donne un aspect éthéré à la scène.

© Annabelle Hagmann

Le brouillard se dissipe et le soleil reprend ses droits, les Explorers commencent à se soulever. Tomás Saraceno partage son enthousiasme avec la communauté présente.

© Ewen Chardronnet

Il est 9h passé et le brouillard a totalement disparu. Les tétraèdres noirs décollent, la montgolfière commence à se dresser.

© Annabelle Hagmann

La D-OAEC a pris sa posture verticale. Elle commence à se décoller du sol.

© Sasha Engelmann

Il est temps d’harnacher Sasha Engelmann, la première candidate pour le vol humain porté par la D-OAEC. Les conditions optimales se prolongent en ce milieu de matinée.

© Annabelle Hagmann

Le tétraèdre Aerocene Explorer prend de l’altitude. L’espace aérien reste cependant restreint, de petits avions décollent et atterrissent à proximité.

© Ewen Chardronnet

Changement de pilote. Cette fois c’est Cédric Carles du Solar Sound System qui enfile le harnais.

© Ewen Chardronnet

Malgré le ciel légèrement voilé les quatre ballons flottent joyeusement dans l’air. Toujours captive, la montgolfière noire porte l’anthropologue argentine Débora Swistun qui participait la veille au séminaire.

© Ewen Chardronnet

Il est midi et le vent commence à monter. Igor Miklousic réalise une courte tentative de vol libre. Le ballon prend la direction de la piste de décollage des avions.

© Ewen Chardronnet

Tel un ballon cerf-volant, un Explorer guide tranquillement sa pilote vers le hangar des planeurs au loin. Il est temps de terminer l’expérience.

En savoir plus sur le vol du 27 octobre sur le site de la Fondation Aerocene.

Retrouvez On Air, carte blanche à Tomás Saraceno au Palais de Tokyo jusqu’au 6 janvier 2019.

Le festival Gamerz aide la création numérique en Provence

Gamerz 2016 à la Fondation Vasarely © Luce Moreau

La quatorzième édition du festival Gamerz ouvre ce jeudi et vendredi par deux expositions à Marseille et Aix-en-Provence. Makery a rencontré Paul et Quentin Destieu, les pilotes de ce rendez-vous qui a passé le cap des dix ans.

Ewen Chardronnet

Le festival Gamerz des arts multimédia a la spécificité d’avoir été conçu et d’être dirigé par des artistes. Il est donc particulièrement sensible au soutien de la création sur son territoire, ce qui s’est traduit en une décennie par l’accompagnement de dizaines d’artistes et créateurs dans son Lab Gamerz situé dans le quartier du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence. Cette année Gamerz a décidé d’étendre le rayon d’action du festival et ouvrira jeudi par une exposition monographique de Quentin Destieu à la Galerie des grands bains douches à Marseille ; suivie le lendemain par l’ouverture d’une exposition collective à la Fondation Vasarely à Aix-en-Provence. Une édition 2018 qui se place en association avec la Biennale Chroniques des Imaginaires Numériques qui ouvre également ce vendredi à la Friche la Belle de Mai à Marseille. Quentin et Paul Destieu de l’association M2F Créations qui portent le festival ont répondu aux questions de Makery.

La Fondation Vasarely accueille chaque année le festival Gamerz © Luce Moreau

Gamerz étend cette année son territoire au-delà de la ville d’Aix-en-Provence. Cela correspond à une volonté de renouveler le projet ?

Quentin Destieu : Nous avons fêté la dixième année de l’association l’an dernier avec la treizième édition du festival et avons senti effectivement un besoin de renouvellement du projet. Sylvain Huguet voulait prendre du recul sur les responsabilités associatives, et les moyens et le contexte économique évoluant également, il semblait nécessaire de transformer les orientations de l’association et de considérer de nouvelles options. Nous avons clairement la volonté de conserver les activités que nous menons tout au long de l’année dans nos locaux sur Aix-en-Provence, comme les résidences d’artistes, les ateliers pédagogiques, les ateliers de recherche à destination de l’université et des différentes écoles d’art. Mais le passage à la Métropole Aix-Marseille-Provence en 2016 nous a encouragé à nous rapprocher plus encore de différentes structures marseillaises amies comme Otto Prod, Diffusing Digital Art, Art-Cade et la Galerie des grands bains douches, ou encore le festival Databit.me à Arles. Nous cultivons aussi notre identité par rapport à la Biennale Chroniques, en positionnant Gamerz comme étant également un temps de diffusion des travaux menés dans les résidences que nous organisons à l’année. M2F Créations, qui porte le festival Gamerz, n’est pas qu’une structure de diffusion. Nous voulons vraiment affirmer cette vocation d’aide à la création.

Résidence de création de ErikM et Stéphane Couzot au Lab Gamerz en 2018 © M2F Créations

Vous envisagez de vous fédérer entre ces différentes structures ? Voir de fusionner ?

Paul Destieu : Avec les associations amies que Quentin vient de citer nous avons beaucoup échangé sur nos programmations respectives par le passé. Nous avons évolué ensemble au fil du temps et cela se traduit cette année par une complicité rapprochée sur la définition du programme de la quatorzième édition du festival Gamerz. Il s’agit pour le moment, non pas d’aller vers la fusion des structures, mais vers plus de mutualisation et de co-productions. Nous souhaitons aussi matérialiser un cercle de recherche qui rassemble depuis quelques temps ces différentes associations ayant le dénominateur commun d’être toutes engagées dans la production artistique. Nous ne voulons pas aplanir ces singularités en une seule structure, mais plutôt trouver des reliefs, un écosystème qui crée des appels d’air à travers les spécificités de chaque structure et consolide un groupe de recherche autour de problématiques artistiques partagées.

Quentin Destieu : Ce groupe doit nous permettre de partager et mutualiser les compétences de chaque structure. Chacun y apporte ses savoir-faire : les croisements internationaux de Otto Prod, les équipements de M2F Créations pour les résidences à Aix-en-Provence et le festival Gamerz comme temps de diffusion, la diffusion internationale de Diffusing Digital Art, le lieu d’exposition des grands bains douches de la Plaine à Marseille. Ce groupe de mutualisation espère aussi faire effet d’appel à d’autres lieux de diffusion sur la métropole.

Quels sont les temps forts de l’édition 2018 ?

Paul Destieu : Ce festival 2018 est organisé autour de deux expositions qui lui donnent sa structure. L’une d’entre elle est l’exposition monographique de Quentin, master/slave, qui vient clore un cycle de recherche personnelle et qui ouvre le 8 novembre à la Galerie des grands bains douches de la Plaine. Elle est présentée dans le cadre de Gamerz mais c’est une co-production Diffusing Digital Art, Otto Prod, Arc-Cade qui s’étirera jusqu’au 15 décembre dans le temps de la Biennale Chroniques.

Vue d’exposition de l’installation « Maraboutage 3D » de Quentin Destieu, réalisée en impression 3D, tissu, laine de mouton (2017) © Quentin Destieu
« Refonte », Quentin Destieu & Sylvain Huguet, 2014-2015 © Collectif Dardex

Quentin Destieu : L’autre exposition sera une exploration collective autour du thème Digitale Défiance à la Fondation Vasarely du 9 au 18 novembre. En 2017 nous nous sommes très investis dans le Parcours d’art contemporain en vallée du Lot dont nous étions commissaires-artistes invités et nous voulions montrer les productions artistiques réalisées lors de ces résidences-retraites à la campagne qui n’avaient pas encore été vues pour le moment sur la région Aix-Marseille. Comme avec par exemple les travaux de Géraud Soulhiol autour de la finitude du monde et des cartes Google Earth qu’il sera possible de voir à la Fondation Vasarely. Les approches artistiques rassemblées dans Digitale Défiance soulignent d’ailleurs qu’il est important de faire un pas de côté par rapport à notre immersion constante dans les technologies actuelles, à la fois pour servir de sonar sur le développement numérique actuel, mais aussi pour ouvrir à des aspects prospectifs sur les futurs que cela pourrait ouvrir.

Paul Destieu : La sélection de pièces que nous proposons souligne les dimensions spéculatives du champ de la réappropriation par des artistes qui sollicitent et confrontent de manière très transdisciplinaire une variété de techniques et d’outils issus de différentes époques. On retrouvera les travaux de Julien Clauss, de Caroline Delieutraz, de Harm van den Dorpel, d’ErikM et de Gérault Soulhiol. Pour l’ouverture Julien Clauss proposera une performance qui activera dès 14h son installation Salle de brouillage, sorte de ZAD radiophonique composée d’une trentaine d’émetteurs connectés sur différentes fréquences de la bande FM qui diffuseront différentes pistes qui vont de la poésie sonore à la musique noise ou industrielle. Son idée est de se réapproprier l’espace radiophonique et de réinvestir la matérialité des ondes.

Quentin Destieu : ErikM, qui a passé du temps en résidence à M2F Créations cette année, propose lui une pièce sonore en hommage aux soldats amérindiens Choctaw de l’armée des États-Unis d’Amérique pendant la Première guerre mondiale, au moment même où nous fêtons le centenaire de sa fin. Dans les débuts de la guerre les nations communiquaient dans leur propre langue, mais les alliés eurent l’intuition que ces messages étaient espionnés par l’adversaire. Un colonel américain a alors eu l’idée de confier aux Choctaw le soin de coder les opérations dans leur langue, a priori inconnue des adversaires. Les « Code Talkers », comme on les appelait, déstabilisèrent l’ennemi… ErikM met aussi le sens des nombreuses images liées à la terre et à sa culture dans la langue des Choctaw en rapport avec les grandes transformations écologiques du siècle passé.

Géraud Soulhiol, « Territoires recomposés », 2018 © Géraud Soulhiol

Vous poursuivez votre collaboration avec l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence ?

Paul Destieu : Le 16 novembre dans l’ancien théâtre No de l’ESAAix nous invitons l’installation performée Alambic Sonore de Shoï Extrasystole, Pat Lubin, Vincent A. et Sophie Carles. Il s’agit d’une collaboration étonnante qui rassemble un musicien, un agriculteur, un chimiste et une photographe, autour de la distillation d’alcool, du cognac cette fois-ci je crois. On pourra toucher, sentir, goûter, voir le processus très réglementé de la distillation, de même qu’écouter, car l’ensemble du dispositif sera amplifié. Cela met en œuvre une création relationnelle autour de ces processus ancestraux qui ont tendance à disparaître.

Alambic Sonore par Shoï Extrasystole, Pat Lubin, Vincent A., Sophie Carles :

Quentin Destieu : Databit.me propose aussi l’atelier Automedia, sur la problématique des médias citoyens qui constitue une préoccupation commune à nos deux festivals. L’idée sera de fabriquer des « automedia » autour de la notion de « digitale défiance », en streaming, en podcast, en fanzines imprimés en risographie à l’encre de soja, en pdf et en narration diverses pour semer des graines, pour donner envie de devenir émetteur, pour forger ses propres informations, pour mieux comprendre où se cache le faux… Une manière aussi écologique de ne pas diffuser des milliers de flyers qui partiront à la poubelle mais d’encourager le public à produire ses propres documents. Enfin, nous sommes aussi très concernés par la conscientisation à la souveraineté technologique, et cela se traduira par exemple par des ateliers de création de jeux vidéos avec le Pang Pang Club qui proposera de réfléchir aux usages du jeu avec les publics de la Bibliothèque Méjanes et en partenariat avec la Cité du Livre d’Aix-en-Provence.

En savoir plus sur le programme du festival Gamerz.

Une enquête sur les espaces et outils de production artistique

La Labomedia, un espace de production artistique à Orléans © Ewen Chardronnet
Ewen Chardronnet
La Labomedia à Orléans, un atelier de production artistique © Ewen Chardronnet

La Direction générale de la création artistique au Ministère de la Culture lance une enquête sur les « espaces et outils de production artistique » qui se caractérisent par la mise en partage d’équipements et d’outils de production dans le champ des arts visuels. Ce dernier terme s’entend dans son acception large (arts plastiques, design, métiers d’art de création), sans exclure des projets inscrits dans une préoccupation plus englobante (habitat, urbanité, écologie, etc.), ni des projets « transdisciplinaires ».

Le questionnaire élaboré par une sociologue, en lien avec la Fédération des Réseaux d’Associations d’Artistes Plasticiens, est de ce fait centré sur les moyens de production au sein d’ateliers, et porte une attention particulière au mode d’organisation. Un certain nombre de lieux déjà recensés et identifiés (fablabs, collectifs d’artistes, designers, artisans d’art, etc.) sont susceptibles de relever de ces espaces.

L’objectif de ce questionnaire est de faire un état des lieux afin de connaitre les besoins et les manques pour permettre au Ministère de la Culture d’agir utilement en formalisant des propositions d’accompagnement et de soutien à ces lieux, tenant compte à la fois de leurs singularités et de leur commun dénominateur : réunir des créateurs dans une configuration de travail où s’invente de nouvelles formes d’organisation et de transmissions des connaissances et des savoir-faire.

Le questionnaire est accessible en ligne jusqu’au 11 novembre 2018. Les réponses apportées resteront confidentielles.