Open Bee Lab : hacking et abeilles aux Rencontres Bandits Mages de Bourges

Pierre-Grangé Praderas lors de l'atelier OpenBeeLab au Château d'eau de Bourges. DR.

Makery a rencontré Pierre-Grangé Praderas, l’apiculteur hacker et artiste bordelais de l’OpenBeeLab, lors des dernières Rencontres Bandits-Mages de Bourges. Interview.

Ewen Chardronnet

Les Rencontres Bandits-Mages de Bourges se tenaient du 12 novembre au 8 décembre 2019 et avaient pris pour thème cette année « Pollinactions, pollinisation des savoirs et des techniques ». Les abeilles y étaient bien évidemment à l’honneur et les Rencontres avaient notamment invité Pierre-Grangé Praderas de l’OpenBeeLab.

Déménagement de l’apiscope de l’association « Abeilles etc. ». DR.
L’apiscope en place et ouvert à l’exposition « PollinACTIONS » des Rencontres Bandits-Mages. DR.

Pouvez-vous revenir sur l’historique du projet OpenBeeLab ?

L’OpenBeeLab est né aux alentours de 2009/2010. Lorsque j’étais étudiant à Bordeaux j’avais commencé à mettre des abeilles sur mon balcon en centre ville. Vu que j’étais issu de la campagne et un peu perdu en ville, ça me rappelait ma jeunesse quand j’aidais mon grand-père apiculteur. Ensuite, puisque j’avais sous mes yeux cette ruche, un ordi sous linux, un arduino, des capteurs, je ne pouvais pas ne pas essayer quelque chose. Mais comme je me considérais un peu trop léger en technique pour tout gérer, j’en ai parlé à des amis techniciens et ils ont répondu tout de suite à l’appel. La première étape a été de faire des balances de ruches automatisées et connectées.

Quelques années plus tard c’est d’abord Aquilenet, le FAI associatif local, qui va nous aider à connecter les ruches et en nous hébergeant un serveur. Puis c’est le CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, qui va nous accueillir et nous dégotter une aide d’une fondation pour qu’on puisse expérimenter librement. On finira par y faire aussi bien du son que de nouveaux modèles de balances qui seront ensuite produites en kits et en petite série par une partie de l’équipe. Aujourd’hui on est environ une douzaine de contributeurs, tous bénévoles, plus ou moins réguliers, et chacun y produit ou développe ce qu’il y veut. Software, hardware, sculptures, musique, installations…

Fonte de cire à l’atelier OpenBeeLab du Château d’eau de Bourges. DR.
Pierre-Grangé Praderas et les étudiants de l’atelier OpenBeeLab au Château d’eau de Bourges. DR.
Atelier fil à soie avec « CoSense » par Constanza Piña et Carolina Novella. DR.

Vous travaillez dans des fablabs ? Lesquels ? Comment le projet OpenBeeLab s’y articule ?

Quand je cherchais de l’aide au tout début, j’ai cherché un hackerspace sur Bordeaux et il n’y en avait pas, alors j’ai lancé l’appel et c’est devenu le « LaBx ». Aujourd’hui je suis artiste associé au fablab Coh@bit des IUT de Bordeaux. Le projet est bien accueilli dans ce fablab, comme pas mal de projets orientés écologie, ça nous permet de faire d’une pierre deux coups, du développement et de la pédagogie art et technologie par le faire, du niveau 3ème à Bac + 5 tous horizons mélangés.

Actuellement on essaye de voir si on peut installer un apiscope au fablab, une ruche d’observation inventée par Jean-Pierre Martin, enseignant de mesure physique à l’IUT de Bourges, et dont il équipe des classes de primaire avec son association « Abeilles etc… ». Globalement les abeilles sont un levier incroyable pour sensibiliser les gens à des questions aussi bien technologiques qu’artistiques et même auprès des publics les plus frileux puisqu’on accueille notamment des décrocheurs, des neets (pour Not in Education, Employment or Training, ni étudiant, ni employé, ni en formation, ndlr), des personnes en crise de confiance ou refroidies par leur mauvaises expériences avec le système scolaire.

Parlez-nous de l’école des Beaux-Hacks ?

Les Beaux-Hacks, ‘est un projet plus récent, c’est une sorte d’école sans murs, qui me sert à mener un enseignement artistique et technologique proche de ma culture hacker (au sens de Steven Levy). J’aide des artistes à passer aux logiciels libres, à reprendre le contrôle de leurs services, des fois à traverser un peu les censures numériques et surtout je les invite à développer des pratiques et des filtres de lecture artistiques liés à la révolution de l’information que nous sommes en train de vivre, plutôt que d’en être de simples consommateurs. C’est à prix libre, c’est ouvert à tous, pas qu’aux artistes et c’est environ une fois par mois.

Vous avez participé au programme d’ateliers et d’exposition Hall Noir des Rencontres Bandits-Mages de Bourges ? En quoi consiste Hall Noir ? Qu’avez-vous voulu mettre en place ?

Hall Noir est un moment d’expériences artistiques organisé par l’association Bandits-Mages et qui a lieu chaque années à Bourges. Ils m’ont invité à y mener un atelier dont le résultat a ensuite été exposé. J’ai eu la chance d’y encadrer une douzaine d’étudiants en art autour d’une magnifique ruche d’observation, l’apiscope prêté par l’association « Abeilles etc… ». Ça c’est passé à l’intérieur d’un château d’eau que l’on a partagé à trois groupes. C’est un moment très intense ou tout se mélange, le traitement de signal, la biologie des abeilles, des questions de grammaire, des essais de formes et de performances. Heureusement on a réussi à faire trace de tout ça à travers un fanzine, un wiki et une petite chaîne PeerTube.

Documentation des ateliers et du montage de l’exposition « PollinACTIONS » des Rencontres Bandits-Mages :

Des projets pour 2020 ?

Oui, réussir à remplacer les balances et autres capteurs de l’OpenBeeLab par des microphones, transformer notre expérience pédagogique au fablab en un diplôme universitaire, faire des expériences bizarres avec du son et des plantes pour la « linux audio conférence » qui aura lieu à Bordeaux, et j’espère une nouvelle messe transhumaniste au THSF.

En savoir plus sur l’OpenBeeLab et Bandits-Mages.

COP25 : avec The SeaCleaners, transformer son empreinte écologique et nettoyer les océans

Vue d'artiste du Manta, le futur bateau dépollueur de l'association The SeaCleaners. DR.

Alors que la COP25 à Madrid porte son regard sur les océans, l’association The SeaCleaners fondée par Yvan Bourgnon défend également son projet de voilier dépollueur au Salon Nautic de la Porte de Versailles à Paris. Focus sur l’association et sa web série «Empreinte positive» qui met chaque mois à l’honneur des initiatives qui visent à transformer positivement notre empreinte écologique.

Cécile Ravaux

Même si la COP25 se tient finalement à Madrid, le Chili avait voulu présenter la 25e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC) comme une « COP bleue » concernée par la protection et la dépollution des océans. Parmi les activistes très engagés en la matière on rencontre nombre d’anciens régatiers au long cours se consacrant désormais à la préservation de nos écosystèmes — on citera la Fondation Ellen MacArthur et son soutien à l’économie circulaire, ou encore le Fond de dotation Explore de Roland Jourdain et son soutien aux explorateurs des low-techs (retrouvez ici nos chroniques sur les aventures du Low-tech Lab et du Nomade des mers). Aujourd’hui, c’est la dépollution et l’association The SeaCleaners fondée en 2016 par Yvan Bourgnon que Makery a choisi de mettre en lumière, l’association défendant également son projet cette semaine au Salon Nautic 2019.

Chile’s ‘Blue Cop’ will push leaders to protect oceans to heal climate: Chile plans to use this year’s UN climate talks to focus attention on the world’s most important carbon sponge – the oceans. @ClimateHome ➡️https://t.co/Cm0pAogNIf #TimeForAction 💙🌎 pic.twitter.com/jH46PvQGBv

— COP25 (@COP25CL) April 27, 2019

Navigateur autour du monde

Tout commence par un tour du monde. Celui que réalise Yvan Bourgnon, à l’âge de 8 ans, avec sa famille. Une aventure qui va changer sa vie et sceller définitivement son histoire d’amour avec l’océan. Trente-cinq ans plus tard, devenu un aventurier et un skipper reconnu, détenteur de plusieurs records du monde, Yvan réalise le même tour du monde, parcourt les mêmes mers. Mais tout a changé : au large des îles Maldives, du Sri Lanka, de l’Indonésie, il navigue désormais dans des nappes de déchets plastiques, qui détruisent la faune et la flore marines et transforment ce patrimoine mondial de l’humanité qu’est l’océan en déchetterie à ciel ouvert. C’est l’électrochoc : de retour à terre, Yvan Bourgnon décide d’agir et se lance un nouveau défi environnemental, en développant une solution efficace et concrète pour lutter contre la pollution plastique océanique.

C’est ainsi que nait en 2016, l’association The SeaCleaners, dédiée à la préservation des océans. Reconnue aujourd’hui d’intérêt général, forte de 18 salariés et d’une centaine de bénévoles, l’association The SeaCleaners (et son équipage) contribue à la réduction de la pollution plastique et développe des actions à terre et en mer.

Membre Observateur de l’ONU Environnement et soutenu par la fondation Albert II de Monaco et la CCI France International, The SeaCleaners agit dans quatre domaines : la protection de l’environnement, avec la collecte des déchets flottants ; la promotion de l’économie circulaire, avec la mise en place de boucles de revalorisation des déchets collectés ; la connaissance scientifique, avec la mise à disposition du Manta comme plateforme de recherches et d’études ; la pédagogie, avec le développement d’actions de sensibilisation auprès des populations impactées et du grand public.

Le Manta

Projet emblématique de The SeaCleaners : la construction du Manta, un navire capable de collecter et traiter en masse les déchets océaniques flottants avant qu’ils se dégradent et soient absorbés par la faune marine ou qu’ils sombrent au fond de l’océan, polluant durablement l’environnement.

En 2020, The SeaCleaners va poursuivre son développement, avec la réalisation de nouvelles études techniques de conception pour le Manta, le choix du chantier naval qui fabriquera le bateau, le lancement des premières campagnes exploratoires en Asie du Sud-Est qui permettront de qualifier précisément les nappes de déchets plastiques dans cette région. Aussi, l’association mise sur l’expansion internationale de sa communication. Déjà enclenchée en Allemagne et en Suisse depuis peu, elle envisage dès 2020, de passer outre-Atlantique avec le lancement de ses réseaux sociaux en anglais.

Empreinte positive

Parce que le fléau de la pollution plastique est planétaire The SeaCleaners considère que la réduction de l’empreinte écologique est l’affaire de tous et qu’un effort conjugué de toutes les bonnes volontés, sur tous les fronts, est impératif. Pour l’association, modifier en profondeur nos habitudes de consommation fait partie des leviers les plus puissants pour y parvenir. Heureusement les bonnes idées ne manquent pas pour faire face à ce défi majeur. C’est pour contribuer à les faire connaître et les valoriser que The SeaCleaners a créé « Empreinte positive ». Chaque mois, la web série met à l’honneur des entreprises, des associations, des citoyens dont les initiatives transforment positivement notre empreinte écologique.

ComposiTIC

Les fêtes de fin d’année sont souvent synonymes d’un pic de consommation des huîtres. Une fois mangées, les coquilles terminent souvent à la poubelle… ou en cendrier. Aujourd’hui, il est possible d’en faire une ressource. La coquille d’huître est composée de carbonate de calcium qui une fois réduite en poudre est transformable en fil pour imprimante 3D, avec lequel il est possible de faire des objets sur mesure, résistants et éco-responsables. The SeaCleaners vous fait découvrir ce bio-matériau avec Yves-Marie Corre, ingénieur chez ComposiTIC.

Grain de Sail met le cap sur le bas carbone

Depuis 2010, la société Grain de Sail installée à Morlaix dans le Finistère commercialise des cafés et chocolats haut de gamme dont les matières premières seront bientôt transportées à la voile grâce à un voilier qui devrait prendre la mer début 2020. Avec « Empreinte positive », embarquez à bord d’un nouveau navire dans la flotte du transport maritime éco-responsable et équitable.

Réemploi : transformer les vieux bateaux en chambres d’hôtes

Didier Toqué qui nous présente Bathô, un chantier naval insolite qui se voit acteur de l’économie sociale et solidaire. Avez-vous déjà imaginé dormir sur un bateau sans avoir le mal de mer ? Bathô recycle les bateaux de plaisance en chambres d’hôtes.

Avec Glowee, s’éclairer grâce à la mer

Et si les bactéries marines éclairaient la ville de demain ? A l’occasion de la Fête des Lumières de Lyon, Empreinte positive a rencontré Sandra Ray, fondatrice de Glowee, qui explique comment à partir de simples bactéries marines il est possible de produire de la lumière. Tout comme le Manta, cette nouvelle technologie 100% biodégradable est inspirée du biomimétisme et transforme la mer comme ressource naturelle pour illuminer le monde.

L’association The SeaCleaners est présente jusqu’au 15 décembre au Salon Nautic 2019 de la Porte de Versailles à Paris.

Le site officiel de la COP25.

Altérités numériques au festival Gamerz d’Aix-en-Provence

"Zome", par ErikM & Stephane Cousot, au festival Gamerz 2019 © Luce Moreau

L’édition 2019 de Gamerz a été fidèle à l’ADN du festival : des ramifications croisées – artistes, chercheurs, équipe et bénévoles – avec l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence, une exposition phare dans les polygones de la Fondation Vasarely et des soirées de performances sonores et électroniques.

Guillaume Renoud Grappin

Aux fidélités de lieux et de collaborations il faut également ajouter à l’ADN d’un festival Gamerz qui fêtait sa quinzième édition – thématique après thématique, depuis Digital Défiance, Digital Animisme… – le choix de penser la technologie avant tout comme une relation, traversée de désirs ambigus.

La Fondation Vasarely (3D) © Lab Gamerz

Pas étonnant donc d’être accueilli à l’entrée de l’exposition par les Minitels de 3615 Love, une installation d’art télématique du PAMAL_Group (pour Preservation & Art – Media Archeology Lab), collectif qui crée à partir d’œuvres numériques endommagées ou disparues en raison de l’obsolescence de leurs anciens matériels-support. En l’espèce, 3615 Love fait revivre les Videotex Poems d’Edouardo Kac et un florilège d’œuvres télématiques de Marie Molins, Jacques-Elie Chabert et Camille Philibert.

« 3615 Love », PAMAL_Group © Luce Moreau

D’amour il est également question avec L’Intrigue de Fabrice Métais dont les dispositifs drolatiques illustrent à l’envie le thème choisi cette année : « Digital | Alter ». Soit la technique comme relation aux autres ou ce qu’il reste de l’altérité après avoir été (mal)-traité par la machine.

Artiste-chercheur en philosophie, Fabrice Métais s’amuse dans L’intrigue à reprendre le personnage de La science de l’amour là où Charles Cros l’avait laissé. Après s’être un temps prêtée à son « étude scientifique de l’amour » et soumise un temps à un appareillage de thermomètres, de compteurs de baiser et de cardiographes… sa douce Virginie l’avait finalement congédié : « Adieu mon petit savant. Un grand seigneur russe, moins sérieux et plus sensible que vous, m’emporte dans sa malle… »

Reprenant ce fil, Fabrice Métais multiplie les dispositifs arte povera – usant principalement de bois, de papiers collés et d’enregistrements low fi sur de petits écrans – et joue à épuiser la tendresse, les caresses, les pensées amoureuses adressées à Amandine… dans une série de protocoles de répétition mécanique ou poétique.

Fabrice Métais © Luce Moreau

Pour voir ce qu’il en reste… Ou pas.

Dans la veine malicieuse et pataphysique d’un Robert Filiou, il s’exerce avec un chronomètre à réduire le temps nécessaire à prononcer dix fois le nom de l’aimée, prend en stop des personnes aux arrêts de bus qui n’avaient rien demandé, ou géométrise des enfants dans l’espace en triangle, en carré ou selon les tracés de la Grande Ourse…

Moins poétique mais plus sadique, Jon Rafman détourne un logiciel de simulation des foules pour balancer dans le vide ou faire se percuter entre–elles des rangées infinies de figures humaines standardisées (Poor Magic), une animation en 3D entrecoupée par la vision dérangeante d’un avatar sinuant au milieu d’une coloscopie…

« Poor Magic », Jon Rafman © Luce Moreau

Tout comme Frédéric Métais, Olivier Morvan présente un assemblage hétéroclite et joueur. Un panneau de bois percé obstruant le passage donne au visiteur l’impression d’entrer par effraction – à l’envers ou par les coulisses – dans un petit théâtre symbolique vidé d’une présence que pourtant tout appelle : une forêt de micros – fait de déchets peint et montés sur un pied – semblent attendre une prise de parole, des menottes, et un téléphone attaqué par des clous de charpentier sont négligemment posés… Cet agencement de petits prétextes à fictions évoque là aussi la patte joueuse et les « ouvroirs d’esprit » imaginés par Robert Filiou.

Olivier Morvan © Luce Moreau

Passons plus rapidement sur la vidéo de Julius Von Bismarck, port altier et longue barbe au vent, promenant un cheval déguisé… dans un costume de cheval… On a connu ce fameux artiste plus inspiré (A race for Christmas).

Demain, les robots

Retrouvons plutôt France Cadet, troisième et dernière monographie de l’exposition, qui a déployé Demain les robots dans le plus vaste polygone de la Fondation, soit sa vision d’une Galerie de l’évolution Cyborg.

En usant d’une variété de dispositifs augmentés – projection holographique, torches à UV, loupes polarisantes, animations et impressions 3D – elle construit le récit didactique d’une fusion avec la machine sur fond d’anthropocène.

France Cadet © Luce Moreau

A l’entrée, les torches à UV révèlent un bestiaire d’espèces disparues : le Dodo, le Tigre de Tasmanie, l’Emeu noir… Disparitions documentées ironiquement par la mention des mutations en cours à l’encre UV sur une série de vieilles cartes scolaires de botanique et de zoologie.

En parallèle, une sculpture et une installation figurent l’apparition d’une nouvelle espèce : un bébé robot est en passe de franchir les différents stades de son évolution embryonnaire (Embryogénèse poly-gonades). En face de lui, les loupes polarisantes de l’installation vidéo révèlent derrière les écrans d’autres robots en gestation, recroquevillés dans leur matrice artificielle nourricière.

« Embryogénèse poly-gonades », France Cadet. DR.

Les autres dispositifs imaginés par France Cadet livrent sa vision contrastée de la relation homme-machine.

D’un côté, la montée historique de la puissance des algorythmes et de l’IA de Deep Blue à Eugène Gostman, chatbot russe qui aurait passé le test de Türing. De l’autre, une mise en scène ironique des limites des logiciels de reconnaissance faciale (que France Cadet s’amuse à dérouter en exagérant ses expressions dans le Facial Action Coding System Face ++) et des usages prédictifs de l’IA (tel le logiciel Compas – pour Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions – qui évalue les risques de récidives dans le système pénal US).

En guise de conclusion provisoire, France Cadet nous place devant un mur vidéo de créatures cyborgs, hyperréalistes en 3D, désirables et désirantes, effectuant des micro-mouvements faciaux et suscitant un léger malaise…

France Cadet © Luce Moreau

Le chant des machines

Pendant cette exposition, et comme à son habitude, Gamerz a invité ses publics découvrir de nouveaux projets sonores à l’école Supérieure d’Art – qui accueille en ses murs le laboratoire Locus Sonus.

Le laboratoire était évidemment mis à contribution, en la personne de Stéphane Cousot avec le projet Zome performé avec ERikM. Un jeu onirique avec les flux sonores et visuels du net perverti par les tensions électriques d’une table de LED qu’ils manipulent ensemble.

En ouverture de soirée, tous avait été inévitablement attiré par un beau globe oculaire transparent suspendu au milieu de la salle. Virgile Abela, dans cette étape de travail prélude à une installation, a joué avec son mouvement, le faisant osciller au centre du public.
comme un pendule sonore et électroacoustique.

Virgile Abela © Luce Moreau

Meredith Monk avait changé de sexe ce soir là, à tout le moins son influence était perceptible dans les vocalises et les onomatopées de François Parra, nettes et claquées. La confrontation avec le son granulaire et bruitiste du synthétiseur modulaire de Fabrice Cesario avec Le chant des machines a saisi la grange métallique de l ’Ecole d’Art.

En savoir plus sur le festival et le Lab Gamerz.

Ljubljana : au-delà d’un chantier délaissé, organiser les communs

Stefan Doepner et Urška Jurman. © Katja Goljat

Le jardin Onkraj Gradbišča au centre de Ljubljana accueille jardinage partagé, bricolage, arts vivants, sculptures sonores et biohacking. Un bien commun à l’organisation agile. Rencontre avec deux de ses fondateurs.

Ewen Chardronnet

En 2016, Ljubljana, la capitale de la Slovénie, a été nommée « Capitale verte de l’Europe », notamment pour sa mise en œuvre d’une stratégie intégrée de développement durable, les avancées en matière de prise de conscience environnementale parmi ses habitants et l’implémentation de nombreuses mesures vertes dans la ville au cours de la décennie ayant suivi l’entrée dans l’Union Européenne en 2004. Parmi les actions entreprises, la revitalisation de l’agriculture urbaine a été un volet important de la stratégie adoptée par la municipalité.

La raison en est en partie historique. En 2007, la municipalité de Ljubljana créé un groupe de travail qui part d’un constat : durant la période de transition après l’effondrement de la Yougoslavie, les jardins familiaux se sont fortement développés en résilience. En 1985, les zones de jardins potagers ouvriers et familiaux de Ljubljana couvraient environ 138 ha, dix ans plus tard ils couvrent 259 ha, ce qui est énorme pour une population d’environ 270 000 habitants. Mais ce développement résilient ne va pas sans de graves problèmes environnementaux (impact sur les eaux souterraines et les eaux de surface, contamination du sol et des plantes, installation de jardins dans des zones industrielles dangereuses, etc.). La municipalité souhaite résoudre ce problème de développement anarchique des jardins potagers résilients et ferme progressivement un grand nombre de jardins problématiques. Certains sont convertis en parcs, d’autres promis à la rénovation. En 2010, la superficie de surfaces potagères urbaines retombe à 168 ha. Et le nouveau plan d’urbanisme est acté par la municipalité, mettant la capitale sur la voie des bonnes pratiques.

Il étant temps, car avec les conséquences sociales de la crise économique de 2008, la demande de réouverture de jardins familiaux était devenue forte. Un exemple emblématique de résilience et de solidarité après la crise financière est l’implication dans l’ouverture de jardins potagers partagés d’une nouvelle génération de jeunes familles. Le jardin Onkraj Gradbišča (au-delà du chantier), a ainsi débuté en 2010 d’abord comme une action de l’association culturelle KUD Obrat qui proposait une intervention temporaire d’artistes d’un mois pendant le festival d’arts vivants Mladi Levi sur un site de chantier de 1000 m², situé dans le centre, non loin de la gare de Ljubljana, et délaissé et clôturé depuis de nombreuses années. La municipalité, propriétaire du site avait dans un premier accepté l’usage temporaire par l’association. Sur la base des premiers résultats de l’action associative et de l’intérêt manifesté par la communauté locale des voisins, la ville avait accepté de prolonger l’expérience. Dans l’année qui suivit le délaissé urbain fut donc ouvert au public et aux discussions sur ses possibles usages futurs. Parti d’un terrain vierge, le site est aujourd’hui un jardin partagé luxuriant où les habitants du quartier viennent y cultiver tomates, herbes et fleurs diverses. Rencontre avec deux des quatre fondateurs, Urška Jurman et Stefan Doepner.

Rendez-vous d’automne au jardin. © Katja Goljat
Urška Jurman s’occupe des tournesols © Katja Goljat

Makery : Comment êtes-vous arrivé sur ce site ?

Stefan Doepner : Il faut d’abord comprendre qu’ici il y a eu un site de chantier délaissé pendant plus de 15 ans, il y a même eu un parking temporaire à un moment donné, c’est typique à Ljubljana. Il y avait une clôture mais les gens passaient de l’autre côté, des usagers de drogue utilisaient certains espaces du terrain, il y avait beaucoup de déchets. Nous avons fait des recherches pour identifier le propriétaire et demandé à la ville si nous pouvions l’utiliser, car seule une petite partie de la friche n’appartenait pas à la ville. Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur le soutien d’un maire adjoint, un architecte de profession qui trouvait un intérêt à soutenir le projet. En 2010, nous avons invité des personnes du quartier en envoyant des lettres proposant de participer à une réunion afin de discuter de ce qui pourrait advenir ici.

Urška Jurman : Il faut aussi rappeler que tout a commencé à l’occasion d’une intervention culturelle lors d’un festival d’arts vivants organisé par une association du coin. Le festival proposait un programme axé sur le quartier Tabor et ses environs (quartier près de la gare, ndlr), sur les espaces verts urbains et les espaces sociaux de la ville qui ne sont pas soumis à une réglementation de consommation, comme les bars, et nous, en tant que groupe d’artistes et critiques d’art, trouvions que c’était complètement dingue qu’un espace si grand soit fermé depuis si longtemps. Nous avons alors contacté le producteur du festival pour savoir s’il nous aiderait à faire quelque chose sur ce terrain. A l’origine nous n’envisagions pas particulièrement de jardins ici, parce que notre intention première était de rendre l’espace accessible aux personnes qui vivent à côté et qui sont concernés par son usage. Alors pour envisager ce qui pourrait avoir du sens sur ce site, nous avons organisé des réunions, des entretiens, nous avons travaillé avec l’organisation artistique qui avait déjà mené une recherche anthropologique sur l’ensemble du quartier, et il est apparu que ce qui manque le plus aux gens, ce sont les espaces verts. Il est difficile d’obtenir des parcelles de jardin dans le centre-ville car les jardins de la ville sont à la périphérie. De plus, au cours des années précédentes, la ville avait expulsé de nombreuses personnes qui cultivaient des jardins illégaux, environ 2000 parcelles de jardins, certes promises à la rénovation, mais au final la chaine de décision politique n’était pas assez rapide pour le remplacement du nombre de jardins supprimés.

C’est donc dans ce contexte que nous avons ouvert la parcelle au printemps 2010. Tout d’abord, c’était prévu pour seulement deux semaines, la durée pendant laquelle le festival autorisait l’utilisation du site. Mais nous savions qu’une fois que vous avez commencé il est plus facile de mettre en place une continuité, c’est le démarrage qui est compliqué. Le fait d’avoir un producteur fort derrière le projet offrait une meilleure garantie à la ville, elle pouvait leur délivrer l’autorisation plus facilement qu’à un groupe de quatre personnes du quartier. Polonca Lovšin, une autre des fondatrices a mené une action, « Plan with the goat », où elle est restée une journée entière dans l’espace avec une chèvre, en suivant son comportement et en cartographiant celui-ci. C’était aussi pensé comme un commentaire sur la façon dont la planification est habituellement faite rationnellement.

le site à ses débuts en 2011 © Suzana Kajba.

Makery : Comment avez-vous convaincu les gens de rejoindre le projet ?

Urška Jurman : Nous avons ensuite passé six mois à communiquer sur les possibilités et à nettoyer encore et encore cette décharge. Au début, peu de gens du quartier se sont joints à nous. Ils commentaient gentiment sur le fait que quelque chose se passait, mais peu sont venus nous rejoindre pour le nettoyage et autre. Ainsi, au début de 2011, nous avons commencé à nous demander pour qui nous faisions cela, si nous avions un problème de communication, etc. Nous avons d’abord communiqué très ouvertement, sur un « espace vert commun », mais il était difficile pour les gens de s’identifier à cela. Nous avons donc commencé à parler de la possibilité de « faire son propre jardin », en disant que tous les samedis nous allions tenir permanence et en les invitant à venir si cela les intéressait. Et cela a fonctionné et 20 personnes sont venues et ont immédiatement commencé à travailler.

Nous avions établi trois règles de base : premièrement, vous créez votre propre jardin, car nous ne voulions pas gérer tout l’espace et préférions que les gens investissent beaucoup au tout début et qu’ils aient plus d’attachement et de relations responsables avec le lieu ; deuxièmement, à côté de la culture de votre propre parcelle, vous devez vous occuper de choses communes, car nous devons gérer cet espace commun ensemble ; et troisièmement, pas de pesticides ni d’herbicides. Certains ont commencé avec des parcelles communes, mais avec le nombre de personnes, il a vite été aussi question de plusieurs parcelles individuelles, mais en suivant les règles d’un jardin communautaire. Une fois par semaine, nous avons des heures d’ouverture, où les gens viennent se rencontrer pour des actions de travail. Ils paient 20 euros par an à titre de contribution. Nous couvrons ainsi tous les coûts, sans nous préoccuper des personnes qui ont une parcelle plus grande ou plus petite.

La saison des marrons © Katja Goljat

Stefan Doepner : Un des problèmes était que nous étions considérés comme des organisateurs, comme maman et papa, quand quelque chose ne fonctionnait pas ou manquait, quand il y avait des abeilles ou des guêpes, trop de moustiques ou autre, ils nous écrivaient. Nous avons donc décidé d’organiser la responsabilité de la collecte de l’argent afin de remplir l’eau lorsque celle-ci est vide au lieu d’écrire et d’attendre, etc. Nous avons 6-8 cubes qui sont remplies des eaux de toitures de la maison voisine, ou nous les remplissons de l’eau de ville que nous payons.

Urška Jurman : Nous avons maintenant un parrainage, qui nous assure 5 remplissages par an, mais nous n’avons jamais vraiment eu besoin de plus. Avec les changements climatiques, il y a beaucoup de chaleur mais aussi beaucoup de pluie, nous récupérons donc sur les toits, une sorte de source permanente.

Stefan Doepner : Il était important pour nous que nous ne soyons pas une organisation qui gère ce jardin, nous voulions l’initier et devenir l’entité servant de référence à la ville, mais nous ne voulions pas que cela confère un quelconque pouvoir à quelqu’un pour le gérer, qui se retrouverait responsable de la maintenance, nous pensions que les utilisateurs devraient généralement prendre eux-mêmes soin de l’espace.

Urška Jurman : Notre association a officiellement signé un contrat avec une ville que nous prolongeons d’année en année. Le contrat stipule toujours que si la ville a un projet avec cet espace, nous devrons partir.

Stefan Doepner : J’ai fait une de mes séries Nano Smano ici en 2012 avec Marc Dusseiller du réseau Hackteria. Nous avons construit une cabane pendant deux semaines et avons invité un groupe d’artistes étranges à séjourner ici pendant l’été, à faire des trucs microbiologiques et électroniques, apportant un drôle de mélange de personnes. Cela combinait donc les gens et les publics typiques de Circulacija2, l’espace où je travaille, et les voisins, les vieilles dames travaillant dans le jardin, etc. J’aime toujours faire des choses ici, mais chaque fois, nous avons un contenu construit sur une certaine orientation, comme la dernière fois, c’était un discours public sur le thème de l’électricité.

Atelier NanoSmano avec Stefan Doepner (à gauche) en 2012. © Miha Fras

Urška Jurman : Nous avons en effet eu en juin dernier Polonca Lovšin et son projet « Movement for public speech », dans lequel les gens doivent pédaler, ramer ou déplacer quelque chose pour produire de l’électricité, quelque chose qu’elle a organisé en collaboration avec Stefan.

Makery : Le projet avait été réalisé en 2017 à Strasbourg

Stefan Doepner : Maintenant il y a plus d’objets et cela doit être fait en synchronicité, ce qui rend les choses encore plus difficiles. (rires)

Urška Jurman : L’effort des personnes recharge le sound system. Cela signifie donc que si vous souhaitez prononcer un discours devant le public, vous avez besoin d’un certain soutien. Elle avait notamment invité des poètes slam slovènes. Nous avons également lancé un appel ouvert à contributions et des gens ont envoyé des fictions, de la poésie, de la théorie, sur le thème de la terre de tous les jours, de la terre commune.

« Movement for public speech », 1er juin 2019. DR.

Makery : Le site a évolué avec les années ?

Urška Jurman : Les arbres poussent rapidement et cela devient de plus en plus difficile pour le jardinage, car il y a de plus en plus d’ombre. On peut aussi dire que comme il fallait ramener la terre quand nous sommes entrés ici, nous avons travaillé avec un spécialiste des plantes sauvages, qui pouvait nous dire ce qui poussait déjà sur cette parcelle.

Stefan Doepner : Lorsque nous sommes d’abord arrivés, il y avait essentiellement des plantes invasives sur le terrain. Il fallait donc que nous fassions la distinction entre ce que nous devions éviter et ce que nous devions aider à croitre. Mais pas seulement en faisant le tri entre les bonnes ou les mauvaises choses, mais aussi en organisant des ateliers pour savoir ce que nous pourrions faire avec les feuilles ou le bois de ces plantes invasives, comme faire du papier, cultiver des champignons, fabriquer des meubles, etc. Nous avons eu une conférence sur la gestion alternative des plantes invasives, parce qu’il y avait beaucoup de gerbe d’or canadienne et qu’elles sont bonnes pour les abeilles à la fin de la saison.

Urška Jurman : Le groupe est passé de 20 à 100 personnes environ, en incluant les enfants. Cette année nous sommes environ 70, parce que beaucoup de jeunes familles nous ont rejoint, du quartier mais aussi du plus large centre-ville. Certains produisent réellement des légumes destinés à la consommation, mais pour la plupart d’entre eux, il s’agit d’un lieu d’apprentissage pour montrer aux enfants comment planter quelque chose, comment faire pousser quelque chose, comment s’occuper de quelque chose. Et bien sûr, c’est une belle zone sauvage dans laquelle on peut jouer, semer et clouer, etc.

Désherbage à l’automne. © Katja Goljat
Un jardin intergénérationnel © Katja Goljat

Stefan Doepner : Il y a aussi des vieilles dames qui font pousser des fleurs, car elles sont heureuses d’avoir un endroit où elles peuvent rencontrer des gens, des générations plus jeunes. C’est un lieu social, avec des intentions différentes selon les personnes à venir.

Urška Jurman : Une fois par an, nous organisons une réunion pour accueillir les nouveaux arrivants, mais aussi pour voir si certaines règles sont obsolètes. C’est aussi une façon de se réunir. Une fois par mois, nous organisons une action commune. Et cette année, nous avons convenu que pour une saison complète, sauf l’été, lorsque trop de gens sont partis, chacun devra participer à deux de ces actions.

Le site de l’association KUD Obrat et le blog du jardin Onkraj Gradbišča de Ljubljana.

Avec «Désidération» la Cellule Cosmiel retisse des liens avec l’Univers

Photographies de SMITH, structure du studio DIPLOMATES, galerie Les Filles du Calvaire © DR.

La Cellule Cosmiel faisait halte cet automne à la galerie Les Filles du Calvaire à Paris – une exposition et une série de rencontres entrecoupées par des visites au Fresnoy de Roubaix et au festival Bandits-Mages de Bourges.

Céliane Svoboda

Du 26 octobre au 23 novembre 2019 à la galerie Les Filles du Calvaire, la Cellule Cosmiel aspirait à être traversée par des poussières d’étoiles, pour une « désidération », entre mélancolie, désir et réconciliation. Makery a suivi la soirée spéciale avec le philosophe Paul B. Preciado du 15 novembre, leur visite à Bourges le 22 novembre au festival Bandits-Mages, et la performance de clôture le 23 novembre dans la galerie pour implantation cosmique de micro-météorite(s) en présence de l’astronaute Jean-François Clervoy. Pour arpenter les chemins d’une réconciliation avec les étoiles et le cosmos, le projet «Désidération réunit l’artiste Smith, l’écrivain Lucien Raphmaj, l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, le studio Diplomates, le compositeur Akira Rabelais et la performeuse Nadège Piton.

Éléments de langages

Aux états difficilement définissables qui peuvent survenir face à la perpétuelle déliaison contemporaine, c’est par un vocabulaire poétique que la Cellule Cosmiel part explorer ce qui nous lie (ou nous délie) à l’univers, à l’ordre du monde. De la « désidération » à « l’état de Cosmiel », autour de propositions artistiques (mais pas que) le voyage se veut comme une démarche du soin et de l’attention pour la réconciliation. Se réconcilier apparaît alors comme une piste qui ne nie pas l’état actuel des choses, du vivant, des mondes mais bien comme une mélancolie nécessaire qui s’adjoint à un certain désir d’ailleurs (ou d’autre chose) pour garder espoir. A contrario d’un état de déni, c’est bien face au désastre et au malaise qu’on se pose. Entre questions esthétiques, philosophiques ou astrophysiciennes, les membres de la Cellule Cosmiel ouvrent des pistes pour reconstituer un nouveau vocabulaire, une nouvelle esthétique, une nouvelle épistémologie.

Désidéré. \de.si.de.ʁe\ n. [ANTHROP.] Les désidéré.es se définissent eux-mêmes comme une humanité souffrant de l’absence de sidération, c’est-à-dire de lien organique avec les étoiles. [MYTH.] Dans la mythologie désidérée, les gènes seraient directement issus des briques élémentaires de vies apportées par des météorites sur notre planète, hypothèse reposant sur la théorie de la panspermie. Ils se sentent plus proches que les autres de leur origine stellaire, qui se manifeste par le vif sentiment d’être orphelin, et la manifestation permanente d’une nostalgie d’un objet cosmique vague, indéfinissable. [SOCIO.] Les désidéré.es sont à la recherche de leur infini perdu, d’une immensité spatiale dont ils cherchent à se remplir, en contemplation permanente des étoiles, qu’ils rêvent d’absorber pour se réaliser et se stabiliser dans le monde terrien. Ainsi, ce n’est qu’en s’hybridant avec l’espace, en injectant en eux un peu de l’infini qui les compose et dont le manque les ronge, qu’ils pourraient atteindre la sérénité.

Etat de Cosmiel. [MYTH.] En référence au personnage de Cosmiel (ange cosmique décrit dans l’ouvrage de Kircher “Le voyage céleste extatique” (1656), concepteur d’un vaisseau permettant d’explorer le système solaire) : l’état de cosmiel désigne la réconciliation d’un.e désidéré.e avec le ouvenir de son origine cosmique, pouvant passer par son hybridation avec des particules météoritiques. Ce n’est que par cet acte que les désidéré-es, ayant atteint l“état de cosmiel”, pourront espérer vivre paisiblement sur Terre, accepter leur condition d’anthropos* grâce au cosmos retrouvé en ell.eux, et survivre dans ce monde détaché des étoiles. Cet acte de réconciliation, de plénitude cosmique, laissera, alors, peut-être place à une mélancolie positive, un souvenir paisible de cet état de manque et de solitude.

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#cellulecosmiel @bogdanchthulusmith credit @manuela.de.barros

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SMITH, la photographie interstitielle

Les tirages photographiques sur aluminium présentés à l’étage de la galerie révèle la poétique d’un entre-deux. Le temps d’un instant, d’un fragment, c’est le point de rencontre dont nous parle l’artiste dans le film Mythologies réalisé avec Agathe Pichard.

« Mythologies », un film réalisé par Agathe Pichard avec SMITH :

Ce moment incapturable qui même une fois photographié appartient déjà à un ailleurs. La brillance des tirages sur aluminium amène à reconsidérer les reflets. Les couleurs semblent également appartenir à une dimension cosmique. Le jeu du flou entretient l’idée d’un mouvement. On ne peut qu’être sensibles à ce remarquable travail photographique qui nous touche dans nos abîmes puisque c’est aussi une rencontre qui nous est proposé à nous, spectateurs.

Les trois courts-métrages Unda, In Somnis et Les Apocalyptiques relèvent d’une même sensibilité qui nous happe et nous invite à nous arrêter.

SMITH, série Désidération © DR.
Studio Diplomates © DR.

La structure métallique qui relie les espaces du rez-de-chaussée et de l’étage de la galerie réalisé par le studio Diplomates nous présente une météorite centrale tout en jouant sur l’espace et les deux niveaux de la galerie. Les deux espaces sont liés par la structure qui permet divers points de vues qu’on soit à l’étage ou en bas. L’espace est ainsi également pensé dans ces liens visibles et invisibles, dans une cohérence indéniable où les pièces se soutiennent entre elles.

Au rez-de-chaussée, c’est « Radio Levania » qui occupe l’espace, animée par Akira Rabelais et la Cellule Cosmiel. 

Radio Levania © DR.

Cartographies du cosmos, cartographies des sexualités.

Introduite par Apocalyptiques, un court-métrage en cours de finalisation, le troisième rendez-vous de l’exposition était l’occasion d’une rencontre avec le philosophe Paul B. Preciado. Menée par Radio Levania, la rencontre dite « mue » nous invite à écouter les yeux fermés. Entre cartographies du cosmos et cartographies des sexualités, on apprend alors que d’un changement de paradigme à l’autre, repenser nos relations à l’Univers permettait souvent de repenser nos relations aux autres et à nous-mêmes.

S’impose alors l’idée de proposer un commun dans des dimensions plus larges, plurielles, inclusives. Aux cartes qui enferment, construisent des murs et les guerres de territoires, les nouvelles cartographies doivent répondre au besoin de faire commun. Tout de même méfiant face au néo-technico-patriarcat, Paul B. Preciado nous situe à l’aube d’un changement de paradigme. Il nous faut alors faire de la mélancolie, voir du fatalisme ambiant quelque chose d’autre, pour relever les potentialités d’aujourd’hui et de demain. D’un « art conceptuel qui nous coûte cher » dont nous parle Paul B. Preciado pour désigner certaines de nos institutions et nos lois, il faut proposer d’autres manières de faire, d’autres manières de vivre. Il faut cesser de réserver la production artistique à une production muséale, l’artiste peut-être aussi bien médecin, qu’avocat que plasticien, c’est un travail toujours à l’œuvre qu’il faut prendre en considération chez chacune et chacun.

La rencontre avec le philosophe était aussi l’occasion de relire « Notre-Dame-des-Ruines » paru dans Libération suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris où seule la lecture permettra de rendre compte de la beauté du texte autant que de l’axe philosophique plus que nécessaire aujourd’hui. Il est (presque) drôle de se précipiter pour reconstruire une cathédrale quand le monde s’effondre…

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cher.es ami.es, il ne reste plus que CINQ jours pour découvrir notre complexe à la @galeriefillesducalvaire, et TROIS occasions d'écouter la #celluleCosmiel et ses stellatniks vous guider vers un voyage cosmique extatique : mercredi 20 novembre à Tourcoing, @lefresnoy – Studio national des arts contemporains, 14h, dans le cadre du colloque "L'humain qui vient" vendredi 22 novembre à Bourges, 19h30, dans le cadre de Perspectiv'act III @banditsmages samedi 23 novembre à 19h au sein de notre exposition #Désidération pour notre ultime soirée (resa : cellulecosmiel@gmail.com) 𝘶𝘯 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘵𝘳𝘢𝘯𝘴𝘪𝘵𝘪𝘰𝘯𝘯𝘦𝘳, 𝘢𝘷𝘦𝘤 𝘭𝘦𝘴 𝘦́𝘵𝘰𝘪𝘭𝘦𝘴, 𝘭𝘦𝘴 𝘩𝘶𝘮𝘢𝘪𝘯𝘴, 𝘭𝘦𝘴 𝘮𝘰𝘯𝘥𝘦𝘴, 𝘶𝘯 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘢𝘱𝘱𝘳𝘦́𝘩𝘦𝘯𝘥𝘦𝘳 𝘭’𝘢𝘧𝘧𝘦𝘤𝘵 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘥𝘦́𝘴𝘪𝘥𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯, 𝘦𝘵 𝘮𝘶𝘵𝘦𝘳 𝘢𝘷𝘦𝘤 𝘭𝘶𝘪, 𝘶𝘯 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘪𝘯𝘪𝘵𝘪𝘦𝘳 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘥𝘦́𝘤𝘰𝘶𝘷𝘦𝘳𝘵𝘦 𝘦𝘵 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘵𝘳𝘢𝘯𝘴𝘮𝘶𝘵𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯, 𝘶𝘯 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘢𝘱𝘱𝘳𝘦́𝘩𝘦𝘯𝘥𝘦𝘳 𝘭’𝘢𝘷𝘦𝘯𝘪𝘳, 𝘶𝘯 𝘭𝘪𝘦𝘶 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘥𝘦́𝘤𝘰𝘶𝘷𝘳𝘪𝘳 𝘶𝘯𝘦 𝘰𝘯𝘥𝘦, 𝘶𝘯 𝘤𝘩𝘦𝘮𝘪𝘯, 𝘥𝘦𝘴 𝘷𝘰𝘪𝘹 𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘭𝘦 𝘤𝘰𝘴𝘮𝘰𝘴… 📷 : rencontre avec #PaulBPreciado photo de @feu_sacre 🖤

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Interdépendances

Face aux mondes fracturés, l’exposition à la galerie Les Filles du Calvaire et les différentes rencontres qui la ponctuaient, proposaient de reconsidérer notre lien insoluble aux uns, aux autres, au vivant, à la terre, aux étoiles, au cosmos. Déjà l’interdisciplinarité se pose au sein des membres de la Cellule qui sont issus de différentes disciplines liées par une même recherche. Face au système qui tend toujours à absorber ces extériorités, la Cellule Cosmiel nous propose une dimension bien plus large. Au système s’oppose le cosmos, aux fractures que nous impose la société contemporaine (capitaliste) répond une volonté de se relier, de renouer. Les rêves mutilés reprennent vie, un rayonnement nouveau s’installe. Les potentialités sont nombreuses, la désidération n’est pas (ou plus) une fatalité.

C’est alors une politique du commun qui s’esquisse, une politique de l’attention, une politique du soin, une politique du partage, une politique de la ré-appropriation, la politique d’un cosmos qui s’esquisse entre nos intériorités les plus profondes et toutes les extériorités qui s’y lient.

Tandis que le vaisseau de la Cellule Cosmiel propose de s’ouvrir encore et toujours à différents rayonnements, à différentes poétiques, à différents questionnements. C’est à la première personne du pluriel que le désir ré-apparaît et nous embarque vers l’état de Cosmiel pour venir (comme le dit si bien Radio Levania) « baiser avec les étoiles ».

Implantation cosmique finale :

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Implant cosmique de micro-météorite #cellulecosmiel @bogdanchthulusmith #jeanfrancoisclervoy credit @manuela.de.barros

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« Désidération » est un projet de la Cellule Cosmiel qui réunit l’artiste Smith, l’écrivain Lucien Raphmaj, l’astrophysicien Jean-Philippe UZAN, et leurs collaborateurs invités : le studio Diplomates, le compositeur Akira Rabelais et la performeuse Nadège Piton.

La galerie Les Filles du Calvaire, fondée en 1996 à Paris, a pour vocation de montrer et de défendre la création contemporaine.

Contes de marins, ou comment le monde a changé de cap pour la COP25

Anne- Marie Culhane's 'Landing Crew' : super Mario moustaches with Extinction Rebellion in Trafalgar Square, London, October 2019. © Amer Ghazzal / Barcroft Media

Suite aux soulèvements populaires au Chili, le gouvernement a décidé de ne plus accueillir la COP25. Les Nations Unies ont alors décidé de la déplacer de Santiago à Madrid. Mais concrètement quel impact ce changement de cap a-t-il provoqué pour les activistes qui avaient décidé de s’y rendre à la voile ?

Rob La Frenais

Le mois dernier, Greta Thunberg a tweeté qu’elle avait navigué dans la mauvaise direction. « La COP 25 ayant officiellement été déplacée de Santiago à Madrid, j’ai besoin d’aide. En fin de compte, j’ai parcouru la moitié du monde, mais dans le mauvais sens 🙂 Maintenant, j’ai besoin de trouver un moyen de traverser l’Atlantique en novembre… Si quelqu’un peut m’aider à trouver un moyen de transport, je vous en serai très reconnaissante. Je suis vraiment désolée de ne pas pouvoir me rendre en Amérique du Sud et en Amérique Centrale cette fois-ci, j’étais tellement impatiente. Mais ce qui est jeu n’est ni ma personne, mes expériences ou l’endroit où je souhaite voyager. Nous sommes dans une urgence climatique et écologique. J’envoie donc mon soutien aux habitants du Chili. »

Des centaines de milliers de climatologues, de politiciens et de militants ont également dû changer de cap. Heureusement pour les Européens, ils n’auront plus à voler ni à trouver de longues routes maritimes pour se rendre à la COP, ils pourront prendre le train, le bus ou utiliser un moyen de transport durable tel que Blablacar. Et quand ils arriveront sur place, ils seront accueillis avec des laissez-passer gratuits puisque le Ministère espagnol de la Transition écologique, la Communauté de Madrid et le Conseil Municipal de Madrid ont « signé un accord visant à faciliter la mobilité durable lors de la célébration du XXVe Sommet du climat du Chili qui se tiendra dans la capitale espagnole du 2 au 13 décembre. Ainsi 20 000 participants disposeront d’un titre de transport gratuit pendant quinze jours. »

As #COP25 has officially been moved from Santiago to Madrid I’ll need some help.
It turns out I’ve traveled half around the world, the wrong way:)
Now I need to find a way to cross the Atlantic in November… If anyone could help me find transport I would be so grateful.
-> https://t.co/vFQQcLTh2U

— Greta Thunberg (@GretaThunberg) November 1, 2019

Naviguer vers la COP

Makery a récemment écrit sur le premier voyage de Greta à travers l’Atlantique avec le voilier de régate Malizia 2, « Terre en vue! Traverser l’Atlantique comme Greta », et a soulevé la question de savoir comme les activistes ne souhaitant pas prendre l’avion pouvaient traverser l’Atlantique par la mer.

Mais le voyage de Greta n’a pas été le seul voyage entrepris jusqu’à la COP25. Un groupe d’activistes et de militants pour le climat « #SailtotheCOP » a également fait son chemin vers le Chili et est arrivé récemment au Brésil, avant de poster sur les réseaux sociaux avec une certaine frustration : « Quand vous réalisez que vous avez traversé l’Atlantique… mais que vous êtes à 6000 kilomètres de la conférence sur le climat. » Sans se décourager, ils sont restés au Brésil – où l’activisme pour le climat est certainement nécessaire et ont posté une lettre ouverte invitant les délégués à ne pas se rendre en avion au nouvel endroit. Ils se dirigent maintenant vers la Martinique et organisent un crowdsourcing pour soutenir l’envoi d’une équipe de remplacement à la COP25 de Madrid.

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Help us get our message to the COP in Madrid! 🇪🇸 . Unfortunately the Sail to the COP sailors will not be able to attend the COP, now that it takes place in Madrid. We have been lucky to have found people that want to represent us there, but we need your help to make this happen. We know that we've asked a lot from you, but could you support our crowdfunding at www.sailtothecop.com/crowdfunding (link in bio)? . . . #railtothecop #cop25 #coy15 #unfccc #sailing #youth #sustainable #travel #sustainability #climate #climateaction #aviation #mobility #youthclimate #flyless #noflysci #climatecrisis #slowtravel #fleetforthefuture

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La nouvelle du déplacement du sommet du Chili vers l’Espagne en raison des manifestations a été « un coup dur » pour les 36 jeunes Européens à bord du trois-mâts Regina Maris. « C’est étrange de travailler si intensément pour que le plan finisse par tomber à l’eau », disent les marins. « À ce moment-là, le navire était déjà à mi-chemin de l’Atlantique pour se rendre en Amérique du Sud. Un demi-tour n’était pas une option, certains jeunes avaient des déjà des rendez-vous organisés en Amérique du Sud ».

Mais la délocalisation du sommet sur le climat n’a pas poussé l’équipe de #SailtotheCOP à jeter leur mission par dessus bord. Au lieu de cela, dans une lettre ouverte, les marins ont changé de cap. Ils appellent tous les participants européens à la COP à éviter de prendre l’avion et à se rendre à Madrid par la terre. « Notre mission est de rendre l’industrie du voyage plus durable et plus équitable », ont-ils déclaré dans une lettre ouverte. « Prenez vos responsabilités au sérieux : prenez le train, le bus ou le vélo ». #SailtotheCOP est maintenant devenu #RailtotheCOP.

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Today aviation is already responsible for 5% of global warming and the number of passengers is expected to double in the next 2 decades. 📈 . Now that the Climate conference has been moved to Madrid we call all COP25 participants from Europe to: Rail to the COP! Don’t fly but stay grounded, get back on track and be flight free for COP25. 🚃 . It is time to take action now. 1⃣ Share this video. 2⃣ Check out our website. 3⃣ Contact your countries participants. . It’s time to take action now. #railtothecop . . . #cop25 #coy15 #unfccc #sailing #youth #sustainable #travel #sustainability #climate #climateaction #aviation #mobility #unfccc #youthclimate #flyless #noflysci #climatecrisis #slowtravel #fleetforthefuture

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J’ai interrogé Carolina Maienza, une des organisatrices basée aux Pays-Bas, à propos de l’initiative : « Nous sommes 25 jeunes activistes du climat vivant aux Pays-Bas qui ont rejoint l’appel #RailtotheCOP. Nous nous rendons à Madrid pour exprimer notre solidarité avec le Chili et le sud de la planète, pour exiger un avenir viable et renforcer les mouvements de jeunes dans le monde. Nous voyageons en bus et en train afin de minimiser les émissions de carbone de notre voyage. » L’idée a été lancée par Sail to the COP. « Nous le faisons de manière structurée depuis les Pays-Bas, mais il y a aussi d’autres personnes qui voyagent depuis d’autres pays sous le hashtag #RailtotheCOP” . Rebels Beyond Borders est l’action coordonnée par Extinction Rebellion pour prendre des trains et des bus du monde entier.

«Les activistes autochtones du monde entier font partie de luttes anti-coloniales actives sur plusieurs fronts»

Mais qu’en est-il des militants autochtones du Sud et du Nord qui prévoyaient d’y participer? J’ai interrogé le militant Florian Carl, qui faisait des recherches avec Jason Hickel à l’Université de Goldsmiths et qui est coordinateur du projet People’s Climate Case qui aide les personnes voyageant du territoire Sápmi et depuis d’autres régions à se rendre à Madrid suite à ce retournement. Il note que « Les activistes autochtones du monde entier font partie de luttes anti-coloniales actives sur plusieurs fronts. Maintes et maintes fois, ils rappellent aux activistes des sociétés majoritaires de se lever et se prononcer en faveur de la décolonisation et de la justice climatique. Les activistes autochtones soulignent, par exemple, les liens entre la crise climatique et les effets persistants du colonialisme, de l’austérité et du capitalisme. C’est pourquoi, lors de la COP25 à Madrid, il sera important de donner la priorité à la solidarité et d’amplifier les récits partagés avec le soulèvement mondial à travers la planète. Il s’agit notamment de soutenir le travail des groupes autochtones du Chili et d’Amazonie qui organisent une assemblée populaire sur le climat à Santiago au même moment ». La jeune organisation Sámi, Sáminuorra, se porte ‘partie civile’ dans l’affaire du climat des peuples, elle se rend à la COP25. »

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Idag har Martina och Sara-Elvira deltagit i klimatstrejken i Stockholm med en uppslutning på över 60,000! HELT OTROLIGT! Miljöfrågan är någonting som betyder väldigt mycket för oss i Sáminuorra och därför är representationer som denna viktig. Vi samer blir påverkade av klimatförändringarna redan idag och att vi måste göra nånting är för oss en självklarhet. #climatestrike #fridaysforfuture

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Extinction Rebellion maintient une présence pré-COP en Amérique du Sud, en particulier au Brésil, avec l’un des organisateurs de #ForestCOP : « Je suis Alejandra. J’ai 23 ans. Je suis née en Colombie et j’ai été élevée aux îles Canaries, je suis aujourd’hui une activiste basée au Royaume-Uni. Je suis l’une des coordinatrices du réseau international de solidarité XR et membre de XR Youth au Royaume-Uni. Nous nous sommes rendus en Amérique du Sud dans le but de replacer au centre du débat mondial la question de l’Amazonie et de la dégradation du climat et des autres systèmes de maintien de la vie naturelle. Nous voulons également démontrer que le Brésil peut continuer à jouer un rôle positif en dépit de la décision du pays de ne pas tenir de pourparlers officiels au sommet du climat organisé par l’ONU cette année suite à la victoire ultra-nationaliste de Jair Bolsonaro à la présidence du pays. L’événement, baptisé #ForestCOP se déroulera quelques semaines avant la conférence officielle sur le climat de la COP25 à Madrid (nous souhaitions à l’origine assister à la COP au Chili). L’évènement a été organisé par les plus grandes organisations environnementales du Brésil, l’Institut Socioambiental (ISA), et l’Institut Ibirapitanga ainsi que l’association de la zone extractiviste de l’Iriri ».

Journal vidéo de Alejandra et Robin de XR Youth:

Comme Extinction Rebellion qui organise un certain nombre d’actions créatives telle que l’internationale Red Rebel Brigade, les producteurs et activistes Lucy Neal et Anne Langford de Culture Declares Emergency espèrent organiser un spectacle de masse parodiant une équipe d’atterrissage d’aéroport. « Nous espérons pouvoir emmener l’équipe d’Anne-Marie Culhane – qui a répété aux studios Siobhan Davies et qui se sont produits à Londres en octobre, à Trafalgar Square, au Mall, à Horseguards et ailleurs. C’est une source d’inspiration, c’est beau à regarder et ça crée un grand espace de recueillement impliquant le public, les œuvres d’art, l’action directe, la police et la presse. Les mots ‘rébellion’, ‘urgence’ et ‘extinction’ sont énoncés lentement, à la manière des personnels d’atterrissage. Les moustaches de Super Mario, vous en conviendrez, contribuent à la pièce. Pendant ce temps-là à Madrid, nous sommes également en train de mettre en place un centre névralgique de  Culture Declares Emergency  pour communiquer avec les quelque 700 ‘déclarants’ du Royaume-Uni ». Ils recherchent des performeurs et artistes pour participer à la COP25 de Madrid. (Cela pourrait ne pas arriver à cause de la grève de la SNCF qui ne va pas faciliter les déplacements par voie terrestre)

Le « personnel d’atterrissage » d’Anne-Marie Culhane à Trafalgar Square durant les actions d’Extinction Rebellion en octobre dernier à Londres. © Luke Amaral

Greta et La Vagabonde

Pendant ce temps, au moment où je vous écris, Greta Thunberg est à mi-chemin de l’Atlantique, se dirigeant vers Lisbonne avant de se tourner vers Madrid. Cette fois, elle est à bord du catamaran La Vagabonde tenu par un couple de youtubeurs, Riley Whitelum, Elayna Carausu et leur bébé. Suivis par plus d’un million d’abonnés, ils racontent leurs diverses péripéties notamment « les tempêtes terrifiantes, les pirates, les crises financières, les pannes matérielles, les pannes d’équipement, les pénuries d’eau et les divers incidents » qu’ils ont pu rencontrer depuis 2014.

So happy to say I'll hopefully make it to COP25 in Madrid.
I’ve been offered a ride from Virginia on the 48ft catamaran La Vagabonde. Australians @Sailing_LaVaga ,Elayna Carausu & @_NikkiHenderson from England will take me across the Atlantic.
We sail for Europe tomorrow morning! pic.twitter.com/qJcgREe332

— Greta Thunberg (@GretaThunberg) November 12, 2019

Greta est à nouveau accompagnée par son père, ainsi que d’une navigatrice expérimentée, Nikki Henderson. Elle arrivera donc en toute sécurité malgré son trajet en sens inverse. Prête à faire entendre l’urgence de son message.

Le site de la COP25.

Art et climat : les nouveaux récits du réchauffement au Silencio

Isabelle Daëron, "Aéro-Seine". © DR.
Céliane Svoboda

Le 14 novembre l’association Art of Change 21 et sa directrice Alice Audouin inauguraient un nouveau cycle de conférence sur l’art et la crise climatique à l’invitation du Silencio à Paris. Pour cette première, c’est Fabien Léaustic, Julia Gault, Jérémy Gobé et Isabelle Daëron qui incarnaient une jeune génération questionnant notre rapport au monde, au vivant, à la biodiversité. Tour d’horizon.

Chaleureuse atmosphère sous la lumière rouge du club Silencio. Alice Audouin y introduisait le jeudi 14 novembre un nouveau cycle de conversations rassemblé sous la question « L’art réchauffe-t’il le climat ? » et qui souhaite présenter de nouvelles mises en récit du réchauffement climatique. Cette première faisait aussi la part belle à une nouvelle génération de jeunes artistes dont les parcours démontrent un certain goût pour l’interdisciplinarité. Entre architecture et design, ingénierie et arts, c’est la position de l’artiste-chercheur qui prend ici tout son sens.

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Ce soir au @silencio_club c’était la première de « L’art réchauffe t’il le climat? » animée par @alice.audouin … avec comme artistes invités @isabelledaeron , @gaultjulia , @jeremygobe , @fabien_leaustic , « faire matière » avec la problématique environnementale… . . . . . . . . . . . #conference #discuss #environnement #climatecrisis #rouge #art #politique #question #engagement #artimpact #impactart #chaud #hot #club #before #artist #paris #changement #newperspective #newperspectives #science #challenge #tomorrow #tomorrowxtogether #artistforchange #question #collapse #collapsologie #effondrement #sculpture #installationart @artofchange21

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La vie à l’œuvre

Ingénieur mathématicien avant de passer par l’école des arts décoratifs, Fabien Léaustic, par exemple, engage dans sa démarche une esthétique de l’organique. La matière s’introduit dans l’espace muséal (ou dans les espaces d’expositions) comme élément non-figé, comme force de transformation en perpétuelle évolution. Lors de la précédente biennale Némo, des phyto-planctons s’inscrivaient sur d’immenses structures rectangulaires.

« Ruines », Fabien Léaustic © DR.

Même le titre de la pièce, Ruines, amenait à repenser une dynamique des espaces désœuvrés, tel un petit chant d’espoir pour rappeler que même si la vie est parfois simplement invisible à l’œil nu, elle est toujours à l’œuvre. La conversation avec l’artiste était l’occasion de rappeler que sa propre démarche est perpétuellement remise en question et que d’un travail à l’autre, la question de l’éco-conception se précise, ainsi d’une monumentalité coûteuse en matière première et en terme d’énergie à la Biennale de Lyon de 2017, sa dernière installation, La terre est-elle ronde ?, visible en ce moment au 104 dans le cadre de la biennale Némo, se veut plus économe. La démarche (qui se veut réflexive) est-elle aussi mise en face des enjeux actuels et tend elle aussi à s’affirmer dans un monde moins énergivore et plus attentif aux multiples facettes qui constituent le travail artistique.

Retour à la terre 

La malléabilité de la matière et sa nature instable, mouvante, est également visible dans le travail de Julia Gault. Poétique mise en récit de l’effondrement, les « poteries » de Julia Gault se dissolvent.

« Où le désert rencontrera la pluie », Julia Gault © DR.

Où le désert rencontrera la pluie nous présente des poteries où l’eau ré-introduite dissout les sculptures. Les formes ne tiennent plus, tendent à retomber et rappellent que nous n’échappons pas à la gravité. Julia Gault travaille cette tension de ce qu’on voudrait retenir et de ce qui tend à nous échapper.

« Prendre l’eau », Julia Gault © DR.

Dans une démarche conceptuelle qui reste lisible, Prendre l’eau joue l’absurde d’une barrière qui se veut aussi dangereuse que ce de quoi elle protège. Dans ce travail, Julia Gault utilise les ressources et les problématiques du lieu sur lequel elle travaille. La terre des briques et l’eau qui constituent l’installation viennent de la rivière à proximité, la même qui inonde ces jardins en période de crues imprévues. L’installation se joue aussi en amont, dans une sorte de performance préparatoire pour la récupération des matériaux et se rejoue à la fin du dispositif où les éléments naturels retourneront à leur milieu d’origine. Le cycle naturel de la matière s’illustre ainsi dans la démarche sans que le spectateur puisse nécessairement en prendre la mesure. D’un emprunt fait avec soin à la nature, Julia Gault pose l’attention à l’environnement et sa poétique instable comme démarche.

Dentelle, coraux, tissages.

Le travail de Jérémy Gobé se révèle être une véritable œuvre de maître tisseur. Il tisse, retisse des liens parfois oubliés, des motifs mis de côté et révèle, valorise des métiers, des histoires, un certain artisanat.

« La liberté guidant la laine », Jérémy Gobé © DR.

La liberté guidant la laine qu’il nous présente associe une référence à l’histoire de l’art mais aussi à une histoire sociale. L’utilisation du motif Jacquard se veut comme un hommage aux premières grèves ouvrières nous remettant face au fait qu’aujourd’hui toutes ces usines (Jacquard) ont été délocalisés…

D’autres de ses projets comme 400 000 cocons relève d’une poétique de mise en valeur du travail ouvrier, d’un savoir-faire parfois oublié.

« 400 000 cocons », Jérémy Gobé © DR.

Mais c’est surtout sur sa problématique de thèse entre art, science et industrie que Jérémy Gobé nous étonne. À une sérendipité devenu presque impossible dans un monde en quête de résultats immédiats et quantifiables, Jérémy Gobé joue de ses intuitions d’artistes pour penser un projet de recherche qui s’articule entre une démarche artistique utilisant la dentelle et la lumière et une attention plus scientifique portée à la disparition en cours de la barrière de corail. Son projet Corail Artefact permet de replacer une certaine sensibilité artistique au sein d’une démarche plus scientifique. L’occasion de questionner la séparation des domaines et des problématiques qui parfois tendent à se résoudre plus facilement quand elles sont envisagées sans protocole.

Repenser les usages

Chez Isabelle Daëron, c’est la question des usages qui est posée. Un de ces derniers travaux questionne l’usage du réseau d’eau secondaire de Paris. Bien que souvent peu connu, il existe à Paris un système secondaire d’eau non-potable qui permet entre autre d’arroser les espaces verts. Ce réseau sous-utilisé pourrait pourtant s’avérer utile pour la ville à venir. Avec notamment son projet, Aéro-Seine, Isabelle Daeron, propose un nouvel usage à ce réseau d’eau.

« Aéro-Seine », Isabelle Daëron © DR.

L’artiste-designeuse mêle ainsi les savoirs-faire pour proposer une bouche de rafraîchissement pour la ville, la première verra le jour près de la porte de Montreuil, Rue Blanchard. Plus que l’usage c’est aussi l’esthétique portée à ces installations d’un nouveau genre qui préoccupe Isabelle Daeron, ainsi ces installations (utiles) sont également pensé pour une « meilleure habitabilité du monde » comme elle le soulignera elle-même. 

Ainsi, les différentes démarches présentées pour cette première rencontre animée par Alice Audouin, révèle la diversité des possibles. Alors que les basculements sont déjà à l’œuvre, ces artistes travaillent à la réorganisation nécessaire de notre contemporain, interrogent nos manières de faire et nous propose de nouvelles voies sans se vouloir culpabilisateurs, ni même moralistes. Au risque de l’association politique qui semblent les gêner, Alice Audouin propose la notion d’ »Impact Art » pour catégoriser ce travail du contemporain face aux enjeux climatiques. A contrario de l’artiste marginal ou marginalisé, ces jeunes artistes soulignent l’importance de s’ancrer dans la société qui leur est contemporaine. Leurs démarches réflexives questionnent notre société complexe autant par ses usages, ses philosophies que ses questions esthétiques. Au devant d’enjeux parfois effrayants, Fabien Léaustic, Julia Gault, Jérémy Gobé et Isabelle Daëron nous proposent un nouveau paysage mouvant pour un monde qui ne pourra rester figer dans ses positions actuelles.

Alice Audouin cherche à valoriser le travail d’artistes contemporains sensibles à la question climatique, elle a notamment développé Art of Change 21 qui lie culture et transition écologique. Les prochains rendez-vous de son cycle de conversations « L’art réchauffe-t’il le climat ? » sont à retrouver sur les réseaux sociaux.

Essonne : la diagonale arts-sciences du festival Curiositas

Festival Curiositas 2019 © A.Gilson

Du 7 au 17 novembre 2019 le festival Curiositas permettait de prendre connaissance des recherches menées par la Diagonale arts-sciences de l’Université Paris-Saclay. Tour d’horizon.

Guillaume Renoud Grappin

Au cœur de l’Espace Liberté, quelque peu défraîchi, de Massy, une installation vidéo sonore et odorante évoque l’histoire du plateau de Saclay, amenant le visiteur sous un champ inversé de Tanaisie, plante inutile et spontanée qui s’acharne à pousser encore au milieu des chantiers en cours…

Le plateau, soit la mutation d’un ancien marécage argileux en terrains agricoles très fertiles, avant de devenir le chantier titanesque du Cluster Paris-Saclay : 12 000 chercheurs, 60 000 étudiants et 23 écoles – dont la prochaine ENS-Saclay et sa Scène Recherches dédiée aux projets art-science – ayant vocation à réunir un quart de la recherche scientifique française autour d’une concentration inédite de grands groupes, de départements R&D et de Data Centers…

Cette évocation de la mémoire du plateau – par Anaïs Tondeur, artiste, Germain Meulemans, anthropoloque et Caroline Petit, ingénieure à l’INRA – illustre l’intention première de cette 5ème émanation festivalière de La Diagonale : l’animation d’un dialogue arts-sciences au sein de l’Université Paris Saclay.

« Hanter les lisières », retour sur les mutations du plateau de Saclay. © A.Gilson

Arts et sciences à Saclay

La tâche n’est pas mince : la culture et l’émulation arts-sciences restent les parents pauvres de cette ville nouvelle.

En effet, le programme de cette vaste utopie politico-universitaire sur près de 8000 hectares, mixant logements étudiants et sociaux, établissements prestigieux et équipements de loisirs – entendre sportifs – n’intègre pas à ce jour de nouveaux espaces dédiés aux formes artistiques hybrides, en résonance avec la multiplicité des champs de recherche du plateau.

Avec des moyens limités en contraste saisissant avec l’ampleur des investissements en cours, La Diagonale défriche donc elle aussi un terrain argileux, fertile mais encore sous exploité…

Douze collaborations entre artistes, chercheurs et scientifiques étaient pourtant présentées cette année au sein de l’exposition « au-delà des apparences ».

Félicie d’Estienne d’Orves, marraine de cette édition, a imaginé avec Fabio Acero – expert des supernovae au sein du département astrophysique du CEA Saclay – une modélisation 3D de la signature lumineuse de deux supernovae via deux plaques de verre soufflé à l’intérieur de cubes révélant leur ADN chimique (Light DNA).

« Light DNA », Félicie d’Estienne d’Orves, Curiositas 2019. DR.

Barthélémy Antoine-Loeff file la même métaphore avec Soleil Noir, une interprétation plastique permettant là aussi de visualiser l’invisible : le flux d’énergie dégagé par une explosion solaire.

A noter que cette transposition artistique qui fait partie du groupe d’œuvres Nos Météores réalisé par Barthélémy Antoine-Loeff, Marie-Julie Bourgeois et l’association Siana, sera à nouveau présentée à l’Université d’Evry en janvier prochain.

« Soleil Noir », Barthélémy Antoine-Loeff :

Ecologie des océans et champ des baleines

Outre l’espace et le cosmos – également investi par l’équipe de Labofactory avec Sky de Jean-Marc Chomaz, qui donne à voir le lent et poétique mouvement des nuages, et par Ikse Maître avec L’œil de Mars – l’océanographie était le second fil rouge de l’exposition.

« Sky », Jean-Marc Chomaz, Labofactory, festival Curiositas 2019. © A.Gilson

Olivier Adam, spécialiste des cétacés à l’Institut des Neurosciences Paris-Saclay et Aline Pénitot, compositrice électro-acoustique, ont en effet croisé leurs recherches respectives à la faveur d’une rencontre à Madagascar (La réponse de la baleine à bosse).

D’abord intrigués par la proximité entre le timbre des chants des baleines à bosse et celui du basson, ils se sont amusés à mixer leurs enregistrements, jusqu’à ne plus pouvoir les distinguer malgré leur familiarité croisée avec leurs sonorités. Poussant plus loin cette résonance, ils nous font entendre, dans une installation présentant les différentes étapes de leur démarche, une interaction réalisée en voilier au large de la Réunion, où les baleines répondent au haut-parleur aquatique et semblent jouer avec ses séquences…

 

« La réponse de la baleine à bosse », Olivier Adam, Aline Pénitot. DR.

Autres aventures maritimes, les missions Rockall-Mingulay et STEP sur L’Atalante et la mission Acclimate ont embarqué des photographes et paléo-climatologues dans une campagne de carottages en eaux profondes remontant le temps à la recherche des climats du passé (Ils remontent le temps).

Cette dernière installation photographique illustrant cependant davantage l’apport d’un regard artistique au service de la médiation scientifique qu’un réel croisement art-science.

« Ils remontent le temps », lauréat « coup de pouce » 2017 de la Diagonale Paris-Saclay :

Bouge ton corps urbain

Parmi les ateliers et les spectacles proposés autour de l’exposition, il revenait à Ergonomics de rappeler l’enjeu urbain du plateau de Saclay avec sa « start-up innovante, n°1 du marché du design humain » (Rocio Berenguer et Elise Prigent).

Leur présentation – sous forme de conférence dansée participative – des standards du corps urbain et des attitudes de l’homo urbanistico erectus tentant de se faufiler au milieu de la Smart-City rappelait opportunément l’importance du décalage et du décentrement au delà des fonction de l’économie, de la mobilité, de l’habitat et des loisirs.

Présentation d’Ergonomics de la Compagnie Pulso :

Une adresse aimable et bienvenue aux aménageurs à l’œuvre dans l’édification du Cluster…

Le Festival Curiositas fait partie de la communauté Exoplanète Terre qui regroupe une dizaine de structures culturelles en Île-de-France et leurs programmations arts&sciences.

L’aventure Southwind : descendre le Mississippi à la vapeur, collecter du maïs et distiller du Moonshine

Escale le long du Mississippi pour Southwind © Southwind Project

Les artistes Maxime Berthou et Mark Požlep viennent de rentrer de leur périple à travers 10 états américains traversés par le fleuve Mississippi sur un petit bateau à vapeur qu’ils ont retapé eux-mêmes. L’objectif ? Collecter du maïs, en distiller du Moonshine, puis raconter l’aventure dans des films et expositions. Makery est allé à la rencontre de Maxime Berthou à son retour dans son restaurant des Batignolles à Paris.

Cécile Ravaux

Maxime Berthou et Mark Požlep aiment l’alcool et l’aventure. Les deux artistes n’en sont en effet pas à leur premier exploit. En 2015 ils étaient remontés à la voile depuis Paimpol en Bretagne jusque l’île d’Islay en Ecosse (célèbre pour ses whiskies tourbés) à bord d’un vieux canot à misaine qu’ils avaient ensuite transformé en barils de whisky. Le projet nommé Hogshead 733, avait pour objectif de renouer avec le savoir-faire ancestral de la distillation du whisky et de retranscrire en image cette aventure humaine ressuscitant l’ancestral transport à la voile de denrées alimentaires. Suite à cette épopée les deux camarades cherchaient à se lancer un nouveau défi. Ce sera Southwind, une descente du Mississippi sur les traces de Mark Twain à bord d’un petit vapeur traditionnel retapé par leur soin. L’objectif cette fois : collecter du maïs sur les 3 700 km traversés en vue d’en distiller à la Nouvelles Orléans le célèbre Moonshine, l’alcool de contrebande de la prohibition resté longtemps interdit avant sa régularisation en 2012.

Premier journal de bord vidéo de « Southwind » (en anglais) :

Allier l’art, la mobilité douce et la gastronomie

Lorsque l’on rencontre Maxime Berthou dans la cave de son restaurant on se rend compte qu’il a encore plein d’idées dans la tête. Patron de L’écailler de l’ébéniste, et d’un bar et cave, L’ébéniste du vin, qu’il dirige avec son épouse dans le quartier des Batignolles à Paris, il pourrait pourtant considérer que sa vie est déjà bien animée. Mais sa passion pour la gastronomie ne l’a pour autant pas éloigné de ses rêves d’artiste. Après des études à l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence, au Fresnoy et à l’Ecole Normale Supérieure, il s’oriente vers des projets cinématographiques valorisant la recherche-action et l’histoire culturelle. C’est en Slovénie qu’il rencontre Mark Požlep, lors d’une pause entre ses études. Une riche amitié nait alors et quatre années de collaboration en binôme et de nombreuses rencontres vont donner naissance à un programme de résidences d’artistes favorisant les échanges entre la Slovénie et la France et qui va durer plus de 10 ans porté par l’association Otto Prod (on vous en parlait ici).

Maxime Berthou aux commandes du bateau à vapeur. © Southwind Project

Des années plus tard, le 1er septembre dernier, les deux camarades artistes s’embarquent dans un nouveau projet culturel transmédia au long du Mississippi avec cette fois pour objectif au bout du voyage de distiller du Moonshine, ce célèbre whisky de maïs qui circulait sous le manteau durant la période de la prohibition aux Etats-Unis. Légalisé en 2012 ce breuvage fait maintenant partie de l’identité et de l’histoire des Etats-Unis. Bien entendu nos deux originaux ne pouvaient pas concevoir cette aventure à bord d’un moyen de transport banal… clin d’œil à cette époque, ils ont fait le choix du bateau à vapeur. Ils souhaitaient inscrire leur projet dans une autre temporalité : laisser le temps au temps, la nécessité de composer avec les éléments.

La rénovation et la mise à l’eau du bateau à vapeur à Trois Rivières dans le Michigan :

Le Mississippi et le maïs

Le projet Southwind débute donc par la restauration d’un bateau à vapeur à aube traditionnel de 21 pieds de long (6,4m), avec lequel ils veulent descendre le Mississippi depuis sa source dans le Minnesota jusqu’à son embouchure en Louisiane. Ce voyage-aventure a pour objectif un travail cinématographique centré sur le fleuve Mississippi, sa structure sociale et géopolitique avec une attention particulière portée sur la production et la consommation de maïs, une denrée majeure dans l’économie américaine mais également facteur de détérioration écologique du bassin versant. Comme ils le racontent : « Les États-Unis sont le premier producteur mondial de maïs, mais seulement 13% de sa production est exportée et près de 30% de la production est utilisée pour la fabrication d’éthanol. Certaines fermes / usines partagent les terres gigantesques adjacentes au Mississippi pour exploiter les sols et ont épuisé toutes ses ressources. Pour échapper à cette fatalité, les agriculteurs construisent leurs fermes à l’aide de dépuratifs, de nutriments synthétiques et d’autres pesticides. Tous ces traitements se retrouvent inévitablement dans le fleuve dès les premières pluies, ce qui fait du Mississippi un écosystème extrêmement toxique saturé de chimie agricole. »

Il leur aura fallu 50 jours pour descendre les 3 700 km du fleuve, parcourir 10 états du Minnesota à la Nouvelle Orléans en Louisiane. Le voyage était ponctué d’arrêts quotidiens, pour collecter différentes variétés de maïs auprès des agriculteurs locaux, mais aussi pour ravitailler le bateau.

Maxime Berthou et Mark Požlep à bord de leur petit vapeur sur le Mississippi. © Southwind Project
Le moteur à vapeur. © Southwind Project
Echanges et partages sur les bords du Mississippi © Southwind Project
La récolte du bois pour alimenter le bateau à vapeur. © Southwind Project

Tout au long de leur sillage, les deux artistes ont capturé des images de leurs rencontres, consigné les savoirs, les connaissances, pour les collecter sur une base de données, puis pour les diffuser à leur retour sous différents formats : films, ciné-concert… Comme le raconte Maxime Berthou, leur parcours a été ponctué par d’incroyables rencontres (comme celle de Cowboy Jim) et rythmé aux sons de styles musicaux mythiques, allant du jazz, du blues, du rock’n’roll, à la country, au cajun, à Prince… A la découverte de l’autre, de village en village, les deux aventuriers ont recueilli des informations brutes sur l’histoire de la colonisation, l’esclavage et le racisme, malgré tout encore très présent, mais aussi sur les problématiques liées à l’agriculture contemporaine américaine, aux situations de crise de certains états, comme aux surprenants déserts numériques de certaines rives et au manque d’information associé.

Les anecdotes de Cowboy Jim à retrouver sur le journal de bord de Southwind © Southwind Project

Un batch de 2000 bouteilles

Toujours dans une dynamique d’économie circulaire soucieuse de réduire la production de déchets, une fois arrivés à la Nouvelle-Orléans, le bateau est transformé en une petite distillerie, capable de produire le Moonshine. Un chaudronnier, embauché sur le parcours, participe à son élaboration. Il leur aura fallu 15 jours pour distiller les deux tonnes de maïs collectées et remplir ainsi deux mille bouteilles !

La distillerie © Southwind Project

Pas de place à l’improvisation pour se lancer dans un tel projet. Deux ans de réflexion, un financement à la hauteur de leurs ambitions pour lequel il ont trouvé un modèle économique bien ficelé : l’engagement sur la livraison d’un film, le montage de plusieurs expositions auprès de partenaires, ainsi que la pré-vente des bouteilles auprès de distributeurs de spiritueux américains et français. Cette collaboration leur a permis de récolter les fonds nécessaires avant même d’être partis. Leur projet transmédia a été présenté cet automne au Centre Pompidou et l’American Art Center et a conquis les amateurs de spiritueux. Plus qu’un whisky, ce Moonshine représente « le génie dans la bouteille », pour citer Maxime Berthou, ravi de ce produit unique en son genre. Plus qu’un alcool mis en bouteille, c’est l’alchimie réussie d’une expérience humaine hors du commun, associée aux saveurs des terroirs du Mississippi.

2000 bouteilles du Moonshine « Southwind » ont été produites. © Southwind Project

Pour découvrir le film complet de leurs aventures, rendez-vous à l’automne 2020 !

En savoir plus sur le Southwind Project.

Mark Požlep présente jusqu’au 15 décembre une première étape du projet à Gand (Belgique) pour l’exposition des lauréats HISK 2019 : « An Island of Multiple Bridges ».

Emilia Tikka filme les futurs possibles de nos patrimoines génétiques

Emilia Tikka à Tokyo. © Cherise Fong

L’artiste et cinéaste finlandaise Emilia Tikka s’intéresse aux biotechnologies qui servent à modifier le génome humain, à prolonger la vie ou à se reproduire. Elle a réalisé son dernier film « Legacy » suite à une résidence de recherche au Japon. Rencontre.

Cherise Fong

De notre correspondante à Tokyo

Emilia Tikka a atterri au Japon pendant la saison des typhons ; au cours de ses déplacements entre Tokyo, Okinawa, Nara et Kyoto, son séjour a été violemment marqué par les caprices du climat. « Au Japon tout est super efficace, tout fonctionne, tout est propre, mais en même temps il y a toujours cet obstacle de la météo qu’on ne peut pas contrôler », constate-t-elle.

Le contrôle, plus précisément de notre destin mortel, de notre génome individuel jusqu’au patrimoine génétique transmis à notre progéniture, est un thème central de la recherche d’Emilia, doctorante à l’université d’Aalto à Helsinki. En particulier, elle prolonge ce thème aux notions d’hérédité, de longévité et d’immortalité, où les enjeux deviennent pour elle philosophiques, tout en suivant de près les scientifiques qui expérimentent en laboratoire avec la génomique appliquée au corps humain.

« Eudamonia » (2018), film d’Emilia Tikka. © Emilia Tikka

C’est aussi ce qui l’a amenée jusqu’au Japon, où elle a séjourné et voyagé pendant quatre semaines entre septembre et octobre 2019 dans le cadre d’une résidence de recherche Tokyo Art & Science co-organisée par la Bioart Society et le BioClub de Tokyo en partenariat avec l’Institut finlandais au Japon. « Ma recherche porte sur les technologies d’édition du génome humain et la notion de généalogie, leurs effets sur l’évolution générale de l’humanité, explique Emilia. Mon projet c’est de montrer une perspective différente de cette idée. C’est ce que je fais ici. »

Kajimaya

Son pèlerinage l’a amenée jusqu’aux petites îles d’Okinawa dans le sud-ouest tropical de l’archipel japonais, connues pour leur forte concentration en individus centenaires. Emilia raconte la cérémonie rituelle du kajimaya, où l’on fête les 97 ans de ces nonagénaires en bonne santé en tenant à la main un petit moulinet à vent, ce jouet éolien symbolisant le cycle infini de la vie et le retour à l’enfance.

Ensuite elle a visité Nara, l’ancienne capitale avant Kyoto et le centre du bouddhisme au Japon, où elle a réfléchi à la notion de réincarnation, le fait de renaître dans un corps différent, sans forcément se rappeler ses vies antérieures. « Pour moi cette vision s’approche de celle de la vie circulaire d’Okinawa, dit Emilia. Je suis venue au Japon à la recherche de ces notions non-occidentales de la vie et de la mort. »

Tombe en forme d’utérus vue au cimetière Shikina de Naha, capitale d’Okinawa. © Emilia Tikka

Côté scientifique, Emilia s’est rendue au Centre de recherche et d’application de cellules iPS (CiRA) à l’université de Kyoto, haut-lieu de recherche en induction des cellules souches pluripotentes dirigé par Shinya Yamanaka, lauréat du Prix Nobel de physiologie ou médecine en 2012. Pendant sa visite, les chercheurs expérimentaient avec les éléments transposables, une nouvelle technique d’édition du génome où il s’agit de déplacer des séquences d’ADN mobiles. « Nous avons eu de bonnes conversations sur les orientations possibles de cette technologie, raconte Emilia. C’était intéressant de voir aussi que le département d’éthique fait du design spéculatif afin d’encourager la participation du public, de créer un réseau autour de cet engagement social. »

Le CiRA à Kyoto. ©  Emilia Tikka

Car ces initiatives font écho à son propre travail: « En spéculant sur les possibles, on ouvre le débat sur les enjeux philosophiques ou sociaux. C’est important de préciser que ce n’est pas encore possible, mais il est aussi important d’en parler. Une fois qu’on y sera, il sera trop tard de revenir en arrière pour dire si on le veut ou pas. »

Ikigai

« Mon film précédent ÆON était une spéculation sur ce qui se passerait si, soudainement, on avait la possibilité de vivre beaucoup plus longtemps. J’avais interviewé en Occident des personnes âgées de 80-90 ans. Parmi celles qui ne désireraient pas prolonger leur durée de vie, une des raisons évoquées était qu’elles ne considéraient pas avoir de but bien défini dans la société, dans la vie. Pour moi, le ikigai [notamment des centenaires d’Okinawa] c’est une très forte passion dans la vie, pas forcément pour votre travail, mais pour tout ce qui vous motive et que vous continuez à faire jusqu’à la fin… C’est très psychologique, les humains sont très psychosomatiques, votre attitude envers ce que vous faites a un effet direct sur votre biologie. »

« ÆON » (2018), film d’Emilia Tikka. © Photo de Zuzanna Kaluzna

« En général mon travail porte toujours sur ces grandes questions philosophiques qui motivent l’humain, l’envie ou le désir incontrôlable de faire quelque chose. Mon dernier film Legacy traite du désir particulier de laisser quelque chose à la postérité après sa mort, que ce soit de faire des enfants ou une œuvre artistique… C’est un désir très fort que chacun ressent à un moment de sa vie, lié à la peur de mourir, de disparaître. »

Legacy, le dernier court-métrage d’Emilia, a été écrit et réalisé en une semaine en collaboration avec le scientifique Alexandru B. Georgescu dans le cadre du concours Symbiosis à New York. Austère et sans dialogue, le film crée une ambiance de solitude et d’isolation dans une ville froide. Dans l’appartement du protagoniste, on ne voit que des photographies qui semblent représenter le même personnage à différents âges, dans différentes situations, sinon dans des vies différentes…

« Legacy » © Emilia Tikka

« Ce film est né de deux idées, explique Emilia. D’abord la technologie de gamétogenèse in vitro [et par extension d’induction des cellules souches pluripotentes, ndlr], qui rend possible, en théorie, de produire des cellules d’ovule et de spermatozoïde à partir des cellules de la peau d’une personne, ce qui implique la possibilité d’avoir un enfant entièrement seul. L’histoire spécule sur cette technologie en l’associant à une grossesse en dehors du corps [ectogénèse, ndlr], où un homme pourrait avoir un enfant sans partenaire. »

« Ensuite le film se penche sur la notion de “patrimoine” dans le sens d’un certain désir d’immortalité. Les photographies dans l’appartement suggèrent que l’homme pourrait avoir eu plusieurs vies avant. Mais cette technologie est très différente du clonage, car l’autre personne serait née avec un phénotype et un génotype distincts. Cela pose aussi la question de savoir qu’est-ce qui serait transmissible par héritage : les souvenirs, ou autre chose…? »

Autre thème du film : la vie « perpétuelle ». En explorant les notions alternatives du cycle de vie au Japon, Emilia s’est intéressée particulièrement à la méduse Turritopsis : « C’est un animal qui a la capacité naturelle de régresser à l’état juvénile de polype, ce qui la rend en théorie immortelle. Y a-t-il un secret pour arrêter le processus de vieillissement ? Que se passerait-il si on pouvait se libérer de ce cycle de vie, le modifier ou le contrôler ? »

« Legacy » © Emilia Tikka

Quant à Emilia, elle a encore les pieds fermement sur Terre. « Je voudrais vivre longtemps en bonne santé comme tout le monde, dit-elle, mais je ne voudrais pas vivre pour toujours. C’est justement la beauté et l’intensité de la vie : chaque instant est une expérience unique. »

Le site d’Emilia Tikka