Volumes, de Place des Fêtes à Mouzaïa, le pari de l’écosystème

L'espace co-working de Volumes © Stefano Borghi

Volumes, niché dans le 19ème arrondissement de Paris, est un espace collaboratif regroupant co-working, makerspace et foodlab à destination de professionnels du champ créatif et numérique. Le tiers-lieu s’engage aujourd’hui vers un second espace rue de Mouzaïa, au pied du métro Pré-Saint-Gervais.

Arnaud Idelon

Petite rue en dévers de la bouillonnante Place des Fêtes, il faut sonner à la porte d’un immeuble de petite taille pour pénétrer dans cette cour dallée où graphistes, makers, éditeurs, cuisiniers et autres indépendants terminent une pause cigarette, improvisent une réunion à l’air libre ou passent leurs appels.

L’impression première avant de pousser la porte de Volumes Coworking est celle d’une agitation constante. Sentiment confirmé à l’intérieur : sur la gauche une salle de réunion occupée par trois personnes en plein brainstorm, symétrie parfaite dans la cuisine à droite (le FoodLab) occupé par de petites grappes de travailleurs en réunion au pied levé. Plus loin, après les ateliers privatifs, on pénètre dans l’open space où une trentaine d’indépendants, studieux, s’affairent silencieusement pianotant derrière leurs écrans. On devine presque l’écho des machines du makerspace, au fond de la salle, avec les imprimantes 3D, la fraiseuse numérique et d’autres machines qu’actionnent des étudiants de l’ENSA Paris-Malaquais dans le cadre de leur semaine intensive de fabrication numérique.

L’entrée discrète de Volumes © Stefano Borghi
Pause déjeuner au FoodLab de Volumes © Stefano Borghi
Les volumes de chez Volumes © Stefano Borghi
Lors de l’atelier de l’ENSA Paris-Malaquais. DR.

Volumes : expérimentation, impact et croissance organique

Volumes, niché dans le 19ème arrondissement, est un espace collaboratif regroupant espace de coworking, makerspace et foodlab. Porté par six associés aux profils et compétences diverses, Volumes est un lieu de travail également centre de gravité pour le quartier avec ses open days des ateliers du lundi, ou ses ventes de paniers bios quand ce ne sont pas les usagers du FoodLab qui ouvrent leurs portes à des gourmands beta testeurs ou à des particuliers pour des cours de cuisine. Francesco Cingolani, architecte et co-fondateur de Volumes, raconte qu’un coworker s’est installé à 50 mètres d’ici et y a acheté son appartement, du fait de la présence de son futur lieu de travail : Volumes. Une certaine idée de l’ancrage territorial. Créé il y a quatre ans dans la continuité d’un projet d’aménagement d’un place publique en Norvège sur lequel Francesco Cingolani était le maître d’ouvrage, Volumes naît du désir d’un lieu physique favorisant l’implication des habitants, un « lieu où les citoyens pouvaient plébisciter, faire remonter leurs envies, besoins et potentiels usages. » Depuis, Volumes met au cœur du projet l’expérimentation constante tandis que le lieu mute en fonction des usages des résidents. « On voulait que les gens viennent chez nous et expriment leurs besoins, et qu’à partir de cela on fasse évoluer le projet. Pendant 4 ans, on a fait les choses de manière organique (on ne savait pas qu’il y aurait un food lab au départ) » raconte ainsi Francesco, pour qui la recherche de l’impact territorial du projet est primordial.

Très vite, Volumes se dote alors d’une cuisine professionnelle partagée permettant à des traiteurs émergents, partisans d’une approche locale du sourcing de leurs produits, d’affiner leur offre, de tester la viabilité de leur modèle économique et d’enregistrer les premiers retours des usagers de Volumes, des voisins conviés aux événements portes ouvertes ou encore aux participants aux cours de cuisine qui se déploient ici en soirée. Pour intégrer l’espace de co-working, les travailleurs déboursent entre 25 euros la journée et 390 euros le mois (pour un bureau fixe), et bénéficient de tarifs préférentiels si domiciliés à moins d’un kilomètre de Volumes. Le makerspace est accessible pour des résidences mensuelles aussi bien que des petits travaux à l’heure.

Le FoodLab, centre névralgique de Volumes © Stefano Borghi
Design culinaire au FoodLab. Cocktail lumineux par Yuan Yuan Studio. © Stefano Borghi

Au total, l’espace abrite une cinquantaine de designers, architectes, urbanistes, éditeurs, artisans, makers, chefs ou encore graphistes, experts en civic tech ou en dataviz, une petite dizaine de makers résidents (Damien Coquet, Milkywood, Unwasted, Ublik, Raphaël Emine (céramiste), Stéphane Malka Architecture, Deltaboard) et cinq traiteurs indépendants (des confections éco-responsables de PLUCHE aux cocktails haut de gamme de Nighthawks…) qui participent à la vie du lieu et à son ébullition constante dans les traces de l’hyperactif Francesco et de la vision qu’il déploie : l’ancrage d’outils productifs en cœur de ville. Avec, souligne Francesco, une attention particulière au faire ensemble et à la mixité des publics, la production n’étant peut-être qu’un prétexte pour construire la ville de demain. « Notre volonté c’était que produire des choses ça a une valeur économique, mais aussi celle de créer du lien, de la convivialité. Notre vision de la ville productive, c’est production, écologie, mais ce qui nous anime c’est surtout créer de la rencontre et de lien grâce à l’outil de production. On a pas créé un lieu pour créer un lieu, on a créé un lieu pour changer la ville. » Et alors que les sollicitations se multiplient pour dupliquer ailleurs un modèle qui a fait ses preuves, Francesco tient à ce que la dimension expérimentale et organique du projet puisse continuer à teinter la croissance de Volumes. « Est-ce que ça nous intéresse de lever 10 million d’euro et de monter 5 lieux ? Cela ne correspondait pas trop à nos contenus et valeurs. On a cherché d’autres voies et aujourd’hui c’est celle de l’écosystème territorial qui prévaut. » Aujourd’hui, le projet d’agrandissement de Volumes passe ainsi par l’animation d’un second lieu à quelques centaines de mètres de la ruche de Place des Fêtes, mais surtout par des synergies avec d’autres projets voisins. « Grandir, c’est aussi transformer la gouvernance de Volumes, passer en fonctionnement plus inclusif pour nos usagers et faire fructifier et valoriser tout l’écosystème qu’on a construit en cinq ans. »

Sous les toits à Volumes © Stefano Borghi
En été on se réunit aussi à l’extérieur © Stefano Borghi

Un second lieu à Mouzaïa : brutalisme, convivialité et hybridation

A la suite d’un appel à projet de la RIVP (Régie Immobilière de la Ville de Paris) pour sélectionner les opérateurs d’un espace de co-working, Volumes investira ainsi une nouvelle adresse – Rue de Mouzaïa – non loin de ses bases à compter de septembre 2020 pour un projet pérenne. Deux numéros, deux bâtiments et des années d’histoire. Le 66 de la Rue de Mouzaïa est un ancien atelier de fabrication de machines à coudre conçu par Pierre Sardou et Maurice Chatelan, reconverti en bureaux puis en centre d’accueil pour l’armée du Salut. Le passé industriel du site est sensible sur l’architecture actuelle. Jouxtant le 66, le 58 est l’un des derniers vestiges à Paris intra-muros de l’architecture brutaliste, imaginé par l’architecte Claude Parent, l’un des grands noms de ce courant faisant l’éloge de la rugosité du béton et de ses lignes pures.

Ancien squat d’artistes (Le Bloc), le site regorge de fresques de street art qui en ont fait un des hauts lieux de visite underground de la capitale ces dernières années. Les deux bâtiments sont ainsi concernés par un plan de renouvellement urbain qui place au cœur l’héritage du site et la pluralité des activités, en prévoyant d’accueillir, à l’automne 2020, un CROUS, de l’hébergement d’urgence, des ateliers d’artistes et un espace de co-working, géré par Volumes. Dans la continuité de ses activités Place des Fêtes, Volumes y ouvrira un espace de travail partagé dont l’orientation est pensée davantage corporate (séminaires d’entreprises, bureaux privatifs pour entreprises) sur le positionnement thématique actuel (alimentation, fab city, tiers-lieu, open innovation). L’architecture est confiée aux studios Wao (membres du réseau Fab City Grand Paris) tandis que le projet Re-Store (déjà l’objet d’un article dans Makery) intègrera une logique de réemploi dans le design intérieur de l’espace. Le grand défi sera, de l’aveu de Francesco, de travailler en partenariat avec les autres entités présentes sur le site et d’imaginer ainsi des synergies. Le FoodLab, par exemple, intégrera un programme d’autonomisation par la cuisine pour les résidents accueillis sur le site par et notamment au sein du centre d’hébergement d’urgence géré par l’Armée du Salut. « Ce qu’on sait faire c’est faire dialoguer les parties, et créer une énergie mutualisée entre acteurs » formule ainsi Francesco, qui a négocié pour que le hall d’entrée du bâtiment soit animé par Volumes. « C’est l’espace où l’on va pouvoir toucher la communauté d’étudiants, les artistes, les hébergés d’urgence. »

Le bâtiment Mouzaïa © RIVP

Du multi-site à l’écosystème, renforcer l’impact territorial des projets

D’un site à l’autre, la croissance de Volumes l’engage à réfléchir sur les modalités de son développement, avec, au coeur, la notion d’écosystème. « Le projet de Mouzaïa n’est qu’une excuse pour amorcer un travail plus large sur le territoire de constitution et de formalisation d’un écosystème qui existe mais qui est très fragmenté aujourd’hui » annonce ainsi Francesco, citant la plateforme de recherche et d’expérimentation Fab City Grand Paris regroupant créateurs, architectes, designers, agriculteurs urbains autour d’une ville en transition vers un modèle productif et circulaire et fédérant des acteurs du Grand Paris comme Volumes, Woma, Ars Longa, Vergers Urbains, Homemakers, Noise la Ville, CivicWise, La Paillasse, le collectif MU ou encore OuiShare. De Place des Fêtes à Mouzaïa, la période est propice à la gestation de synergies entre acteurs du territoire, voisins ou moins voisins, autour de l’idée d’un territoire en transition (numérique, sociétale, écologique) et dont le Nord Est parisien est un terreau fertile eu égard au nombre d’acteurs et d’expérimentations.

Volumes est un acteur central de la plateforme de recherche et d’expérimentation Fab City Grand Paris © Ewen Chardronnet

L’ancrage territorial du projet Volumes passe ainsi par le renforcement du réseau de proximité initié de manière informelle avec ses voisins Woma ou plus formelle avec le réseau Fab City Grand Paris, et de le faire atterrir sur des lieux physiques de rencontre et d’expérimentation. « Le fait d’avoir un lieu de rassemblement et de proximité est central. Le numérique ne diminue pas le besoin de proximité et nos cinq ans d’expérimentation ne font que le confirmer » explique ainsi Francesco, partie prenante de deux projets européens au carrefour du design et de la fabrique de la ville (le projet Distributed Design Market Platform qui fédèrent le mouvement maker autour du design distribué et à l’échelle européenne, et le projet Reflow dédié à la résilience urbaine et la coopération multi-acteurs dans la fabrique de la ville). Un autre projet européen, récemment remporté par le consortium Centrinno vise à développer des outils pour le maintien de petites entreprises artisanales et productives en cœur de ville et impulsera avec Volumes un incubateur foodlab tourné vers l’économie sociale et solidaire (ESS) et les circuits courts (produits cultivés à Paris sur les sites de Vergers Urbains).

Réunion à Volumes autour du projet Mouzaïa © Ewen Chardronnet

Dans cette volonté de mise en réseau, Volumes bénéficie d’un alignement des astres géographique et calendaire avec l’émergence d’un projet voisin avec lequel initier échanges et coopérations. Le projet de tiers-lieu Oasis 21 est initié par l’association Colibris entre autres partenaires, dans la Halle aux cuirs, ancienne usine de tannerie nichée au cœur de la Villette et aujourd’hui lieu de stockage des différentes institutions culturelles du parc. Suite à un appel à projet de l’établissement public du Parc de la Villette lancé il y a deux ans, la coopérative Oasis 21 accèdera à l’automne 2020 à 1500m2 de l’ancienne usine qui sera reconvertie en bureaux partagés pour des structures au carrefour de l’engagement écologique et citoyen. De la rencontre entre Volumes et Oasis 21 naît une volonté, selon Cédric Mazière d’Oasis 21, de « créer une communauté ancrée dans l’ESS avec cette couleur écologique et citoyenne. » Entre ces structures qui apprennent à se connaître, la mutualisation et la complémentarité président à leur rapprochement et à des projets en commun. « Aujourd’hui, les communautés sont visqueuses. Il faut raisonner en termes de réseau à l’échelle d’un territoire plutôt que dans un esprit concurrentiel. C’est beaucoup plus intéressant pour tout le monde » résume ainsi Cedric Mazière. L’occasion aussi pour Volumes de se consacrer à la recherche et à la création de contenu en faisant un pas en arrière sur la gestion de lieux, qui pourra être transférée à Oasis 21.

Francesco et Cédric imaginent une offre commune entre les deux lieux – des formations, événements et conférences – permettant de mutualiser un emploi de coordination et d’animation de la communauté. Si la proximité géographique entre ces deux projets amenés à se rapprocher joue beaucoup, la proximité en termes de valeurs communes et de champs d’expérimentation proches sont au cœur de cette vision d’un écosystème grand parisien fédéré autour de la nécessité d’une ville plus résiliente, inscrivant la production en cœur de ville au sein de territoires apprenants et innovants, tirant parti des forces actives des acteurs en présence. « Créer un réseau d’acteurs productifs interconnectés en un écosystème c’est la vision de Fab City Grand Paris que nous défendons » explique Francesco, « il faut densifier et rendre visible ces réseaux ».

En savoir plus sur Volumes.

Au Bonheur des Chutes à Auxerre, l’artisanat de la génération réemploi

Retour de collecte de matières © ABDC

Les tiers-lieux, fablabs, recycleries, semblent s’inscrire dans un même mouvement d’expansion du réemploi et du «faire» et voient émerger de nombreuses structures apportant chacune peu à peu une spécificité à cette tendance. C’est le cas de l’association Au Bonheur des Chutes située à Auxerre, qui préfigure de nouveaux écosystèmes de l’artisanat local associant amateurs et professionnels à partir de la culture du réemploi. Makery s’est rendu sur place pour en savoir plus.

Frank Beau

Auxerre, envoyé spécial

Comment naissent de nouveaux lieux de conception

Céline Lebrun est actuellement l’une des deux salariés de la structure et porteuse initiale du projet Au Bonheur Des Chutes (ABDC). Dans le cadre d’une formation en ingénierie mécanique et design industriel, elle fait son stage de fin d’étude à Auxerre et décide d’y rester. Elle travaille deux ans dans l’industrie puis songe à se lancer dans le design d’objets de petites séries. En 2017 elle fait le choix d’organiser une réunion publique à Auxerre, à laquelle vont participer une vingtaine de personnes. Laurence Vayne, actuelle présidente se souvient : « Je suis arrivée par hasard dans ce projet en lisant un article dans l’Yonne Républicaine. Céline proposait une réunion autour de la création d’un magasin de matières. Cela m’a donné envie. Cela faisait rêver à un autre futur. Peu de gens étaient motivés pour assurer la présidence. J’ai fait le calcul et je me suis dit que cela en valait la peine. »

Le magasin de matière et ses bénévoles. © ABDC
Céline Lebrun et Laurence Vayne © Frank Beau

Le projet rencontre rapidement un intérêt des institutions. Il est financé pour trois ans par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), la Région Bourgogne-Franche Comté et soutenu notamment par la Fédération Départementale des Foyers Ruraux de l’Yonne et le Syndicat des Déchets de l’Yonne. L’association s’installe dans un premier temps au fablab L’atelier des Beaux Boulons situé dans le tiers-lieux Les Riverains à Auxerre. En février 2019 elle y inaugure son magasin de matière et décide d’investir dans des outils plus traditionnels : toupie, rabot, scie plongeante, scie sauteuse, défonceuse, etc. Au bout de deux ans, la structure dispose d’un lieu de stockage de 150m2, un magasin de matière de 50m2, un atelier et bureau de 60m2 sur des sites distincts. Elle s’appuie sur deux salariés : Céline, et Lothaire spécialisé en ébénisterie, une vingtaine de bénévoles actifs et plus de trois cents adhérents.

La pierre fondatrice du magasin de matières

Pour son magasin de matières installé rue Paul Doumer, Au Bonheur Des Chutes (ABDC) collecte des chutes de bois, plastique, métal, papier, textile, etc. Elle est approvisionnée par des entreprises et institutions dans un rayon de 30km, comme Mobilwood spécialisée dans la conception en bois, la ville d’Auxerre pour ses luminaires par exemple, des électriciens locaux. « Souvent ce sont des entrepreneurs hyper-actifs qui cherchent à soutenir le tissu local et sont désireux de voir ce que cela peut donner. C’est un outil de communication de présenter ce que l’on fait avec leurs déchets », explique Céline. L’association ne s’engage pas pour autant dans la collecte intensive de matières à l’instar de la Réserve des arts. Céline Lebrun l’explique par la nature du projet : « Nous partons de la conception alors que la Réserve des arts part davantage de la matière. Le projet était de fabriquer et de créer à partir du réemploi de matières, sauf que sur le territoire je n’avais nulle part où le sourcer. Si j’avais eu la Réserve des arts ici, je n’aurais pas fait le magasin ». Dans l’Auxerrois, l’écosystème du réemploi vit son premier âge. « Dans les mentalités c’est assez peu développé. Mais on reçoit beaucoup d’enthousiasme. Les gens sont contents de ce que l’on fait. Il y a une vraie demande » ajoute Céline.

ABDC collecte aussi les dépôts de particuliers : textile, bois, vitrage, carrelage et chantiers de fin de maison. Le tout se retrouve dans le magasin de matières, tenu par des bénévoles retraités, ébéniste, tapissière, paysagiste ou prof de sport. Un IME (Institut Médico-Educatif) assure l’accueil le mercredi matin avec une encadrante et trois jeunes, et un service civique est présent le samedi. Les usagers sont des artistes et artisans, des particuliers et familles pratiquant les arts décoratifs. « Il y a un véritable intérêt du public pour le magasin. C’est plus facile d’y trouver la planche qui correspond. On précise le prix en magasin traditionnel et le coût de la collecte de matière pour nous, et chacun donne ce qu’il veut. On a pratiqué le prix libre au départ, sans rien préciser, et cela déstabilisait les gens. Il y a besoin d’un référentiel », explique Laurence Vayne la présidente.

Créations de l’association © Frank Beau
Réalisation d’une pièce en bois. © ABDC

Une nouvelle école de l’artisanat durable

L’Apéro-Chutes du premier mercredi du mois est l’événement fédérateur de l’association. Des artisans y présentent leur travail. Sont proposés des projections et lectures autour de la question des déchets et des ateliers thématiques. Le 18 décembre était inauguré le nouvel atelier de l’association, situé quai Batardeau autour d’un buffet-vin chaud et d’une animation de fabrication de guirlandes en bois. Marc, l’un des bénévoles assurant la permanence du magasin explique qu’il a découvert l’association à travers les Apéros-chutes : « On a fait des gâteaux avec des épluchures, du liquide vaisselle avec de la soude. Une personne est venue nous montrer ce qu’elle faisait avec les cartons, comme des étagères. » Caroline a découvert l’association en septembre et décidé d’amener son amie Loriane. « J’adore tout ce qui est fabrication en bois. J’aimerais m’initier à tout cela. Ce genre d’événement c’est une bonne occasion de s’ouvrir un peu » explique Loriane. Pour Caroline : « Ces ateliers servent à découvrir de nouvelles techniques et pourquoi pas les appliquer à la maison. Cela ouvre l’esprit. Pour Noël j’ai fait des guirlandes avec des ficelles et du papier. Du coup maintenant, je garde toutes les chutes à la maison, même le polystyrène. »

Un apéro-chutes © ABDC

Martine, Evelyne et Marinette racontent quant à elles, comment elles se sont lancées cet hiver dans un projet ambitieux : la fabrication d’une dizaine de sapins de Noël en bois. « J’ai eu cette idée parce que je fais partie de RSM 89 (Réseau de Soutien aux Migrants) » explique Martine.  « J’ai proposé à des jeunes de construire des sapins et de les vendre au profit de RSM. En plus, les sapins du Morvan ça m’énerve un peu. On pourrait trouver autre chose, qui soit réutilisable. On a cherché des points de vente. Céline connaît le magasin Germinal qui a dit : c’est dans l’esprit, on prend. » Les sapins fabriqués avec des palettes et des mats de camping seront tous vendus mais aurons donné du fil à retordre à l’équipe. « J’étais incapable de dire si on allait mettre 6h par sapin ou plus. On a mis plutôt 11h-12h car on a voulu poncer toutes les lattes. Pour nous c’était sympa qu’un petit puisse monter le sapin, sans se mettre des échardes », ajoute Martine.

Atelier guirlandes en bois du 18 décembre. © Frank Beau

Le samedi tous les deux mois ABDC organise un atelier autour d’un professionnel. Il suscite un engouement révélateur. « On a lancé un atelier soudure. On avait 15 personnes sur liste d’attente. C’est hallucinant », raconte Céline Lebrun. « L’atelier ébénisterie du 11 janvier est déjà complet, alors qu’on a fait la communication la semaine dernière. Je ne pensais pas que cela marcherait aussi bien car ce sont des ateliers payants (entre 35 et 40€ selon l’artisan) qui demandent du temps. Si ça marche pour nous c’est un réseau d’artisans qui s’agrandit. Les artisans ont plein de petites techniques pour cacher une rayure, rabouter deux bouts de bois et que ce soit nickel, refaire la bonne teinte. Cela nous tient à cœur ce croisement du réemploi et de l’artisanat. »

Au Bonheur des Chutes ressemble peu à peu à une nouvelle école de l’artisanat. « La notion d’école, on est vraiment là-dedans, avec l’introduction à l’appétence. On le fait beaucoup auprès de publics fragiles. Cela permet de développer la confiance en soi, d’apprendre à faire quelque chose par soi-même, d’être conscient de ce qu’on a pu faire, de s’apercevoir de son utilité. On peut dire que c’est une école de l’artisanat pour tous mais avec la notion de « faire avec ce qu’on a localement, de rester dans le juste nécessaire de la matière », explique Céline.

Atelier soudure © ABDC
Chantier participatif © ABDC

Ebauche d’un écosystème artisanal de territoire

On sait que la création partant de la contrainte des matières sourcées modifie les logiques de conception, mais aussi de la commande. « On ne fabrique pas de grosses productions dont personne n’a l’usage. Il y a aussi ce temps de la commande où « J’attends ». C’est important qu’on ait à attendre. Avec la génération Amazon, on clique et le lendemain on a. Cela tue la valeur du produit », explique Céline. En un peu plus d’un an, ABDC a ainsi réalisé les boîtes à livres de la ville d’Auxerre, l’agencement d’un magasin de biocoop, l’accueil du CAUE de l’Yonne, une cuisine pour des particuliers, les cendriers en verre pour les Conseils de quartier d’Auxerre, avec ce principe : les fumeurs répondent à une question avant de jeter leur mégot dans une bouteille en verre. L’association envisage d’explorer d’autres thématiques. Pour Céline Lebrun : « Le funéraire par exemple c’est un sujet qui nous intéresse pas mal. L’urne peut se concevoir avec de petites pièces de bois. C’est aussi une question de philosophie car l’accès à tout ce qui est funéraire est souvent hors de prix. La question : peut-on trouver des solutions plus simples et frugales et désacraliser un peu le sujet ? »

D’ici trois ans, l’association devra trouver son modèle d’indépendance. « On est conscients que c’est dans l’air du temps. C’est un créneau qui va être envahi par le commerce. Il faut que l’on garde notre ADN. Pourquoi pas une évolution vers une Scic, une Scop ? Mais on ne sera pas une PME, ça c’est sûr » explique la présidente Laurence Vayne. En ce sens : « Le fait d’avoir plusieurs lieux à ce jour est hyper chronophage. Ce que j’aimerais c’est que l’on ait notre propre espace. Pourquoi pas un lieu unique avec le magasin, des artisans, une boutique partagée et développer la partie réemploi pour avoir plus de projets communs ? » Dans cette idée d’agréger les énergies du territoire, Au Bonheur des Chutes organisera le festival « Ressources et Vous » en novembre. Il présentera des initiatives locales autour des thèmes industrie, alimentation, vie quotidienne, bâtiment et des événements festifs et participatifs. Aussi, partie de la récupération de chutes au service de la création, ABDC devient peu à peu l’épicentre d’un nouveau type d’écosystème artisanal en milieu rural, associant amateurs et professionnels et fondé sur l’art et le plaisir retrouvés de l’économie des ressources et de faire par soi-même. Un modèle de développement à suivre.

En savoir plus sur Au Bonheur des Chutes.

Thr34d5 : le design et l’open source comme vecteurs d’inclusion

Kombucha © thr34d5

Résident au sein de Re-store, la plateforme d’expérimentation autour des matériaux et du réemploi de Saint-Denis, le médialab thr34d5.org (threads) travaille le design et l’open source en tant que vecteurs d’inclusion. Et se passionne pour le kombucha. Entretien.

Céliane Svoboda

En informatique un « thread » est un fil d’exécution léger où l’utilisateur peut continuer d’interagir avec le programme même lorsque celui-ci est en train d’exécuter une tâche. L’utilisation des threads permet donc de rendre l’utilisation d’une application plus fluide, car il n’y a plus de blocage durant les phases de traitements intenses. Un « thread » c’est aussi bien sûr un fil de discussion dans un forum ou une conversation en ligne, un mot dont l’origine anglaise vient du fil textile. C’est le nom qu’Adrien Rigobello, Nadja Gaudillère, Vivien Roussel, Tim Leeson, Niels Barateig et quelques autres issus du design, de l’art, de l’architecture et de l’éducation, ont choisi pour leur collectif. Plus exactement « thr34d5 », un nom le rendant plus difficile à décrypter, jouant sur un rapport chiffres/lettres à la manière hacker. Le collectif thr34d5 et son laboratoire d’expérimentation à multiples échelles KARP (pour Kombucha Applied Research Program) explorent actuellement les nombreuses propriétés du kombucha. Makery a voulu en savoir plus, ils ont choisi de répondre collectivement.

Makery : Qui êtes-vous, quels sont vos différents parcours ?

Thr34d5 : Nous sommes artistes, architectes, designers, ingénieurs, artisans, citoyens. Nous portons pour la plupart des ancrages militants développés au long de nos parcours, mais nous n’avions pas trouvé jusqu’ici d’espace où mettre en commun nos questionnements. Nous avions un besoin irrépressible d’ouvrir un terrain commun de discussions pour s’exprimer. L’un des points communs des membres de thr34d5, c’est certainement une passion pour la transmission de savoirs, que nous avons chacun développé sous des formes différentes avant d’y œuvrer ensemble. Nous nous interrogeons sur la technique, le social, la formation du savoir, le local, le territoire ou simplement sur la possibilité d’avoir un engagement social – ni simpliste, ni élitiste. Des pratiques complexes telles que le biodesign ou le design computationnel nous permettent d’explorer collectivement le sens philosophique qu’elles portent, et de l’activer sur le terrain pour faire de la recherche-action.

Avec des parcours si différents, comment vous-êtes vous rencontrés ?

Nous sommes rencontrés dans différents endroits : hackerspace, fablabs, biohackerspaces, événements, conférences… En fait, des lieux où chacun s’intéresse à d’autres perspectives. C’est surtout la curiosité du monde et la constante envie de défier les modèles dominants qui nous ont permis de nous trouver.
Nous partageons un mode d’action qui questionne en pratique et en théorie l’inclusion. A l’heure de l’urgence environnementale que l’on connaît, nous avons choisi de nous concentrer sur l’aspect social du design. Modernisme et scientisme ont délié les liens sociaux ; nous nous sommes rassemblés pour tenter de créer des espaces-temps inclusifs, des discours en commun.

Recherches kombucha © Threads

Quand et comment avez-vous décidés de travailler ensemble à la création de thr34d5 ?

Thr34d5 est né en janvier 2017 avec une dizaine d’étudiants de la première promotion du M​aster Design by Data de l’Ecole des Ponts ParisTech.​ S’ouvrir à ce monde des données et développer un discours critique en tant que designers et artistes nous a permis de réaliser qu’il fallait faire persister cette dynamique, sans vraiment savoir ce qu’allait devenir notre aventure commune.

Thr34d5 a pris un tournant en 2019 en décidant de devenir une ONG, la forme de structure qui nous semble convenir le mieux à ce que nous cherchons à apporter. En réfléchissant aux valeurs que nous voulons promouvoir, nous avons réalisé que nous voulions agir pour reconstruire nos relations au monde, par le design, l’art et l’ingénierie, et pour ceux qui en ont le plus besoin.

Comment vous êtes vous associés au projet Re-Store ?

Après avoir remporté le premier prix Wearable Tech du concours Reshape.io avec un k​imono en kombucha,​ nous avons lancé un programme de recherche appliquée sur ce biomatériau, en open source. Nous avions besoin d’espace, et nous cherchions également une communauté autour du réemploi et de l’artisanat, des pratiques qui résonnent avec l’orientation que nous souhaitions donner à nos recherches. Cet espace nous a particulièrement plu par son ancrage territorial et le positionnement que nous pouvions y développer. Ce ne sont pas les clients aisés du Bon Marché qui ont besoin d’objets de design réfléchis mais les populations précaires qui vivent sur des territoires comme celui de Plaine Commune. Si le design doit avoir un sens, alors nous choisissons de le mettre au service de ceux qui en cherchent.

Kimono reGrow – Reshape competition © Surzhana Radnaeva

Vous semblez avoir un certain positionnement concernant l’open-source et sa philosophie, qu’en est-il ?

L’open-source tel qu’il est pratiqué aujourd’hui s’adresse aux avertis. Dès lors que l’on examine cette question sous le prisme de la citoyenneté numérique et des communs, les biais d’interface dans ce domaine et dans les pratiques qui lui sont associées sont flagrants. Les personnes qui ont le plus besoin d’accéder à ces connaissances ouvertes n’en bénéficient donc finalement pas.

Nos recherches tendent en particulier à articuler sur un même plan l’intelligence réflexive et manuelle comme modes de transmission, transmission faisant au final société, par l’encodage dans des rituels culturels notamment. C’est particulièrement important pour nous de faire sens de ces deux formes d’intelligence ensemble pour être inclusifs. Le web a été décrit très tôt comme un “apparatus cognitif partagé”. Quel est alors son rôle dans notre rapport au monde et à l’autre ?

Nos recherches abordent également un autre enjeu de l’open-source qui nous tient à cœur : celui de son articulation avec le vivant. Préserver le vivant comme un commun nous paraît une nécessité indiscutable. La gestion politique de ces ressources – des bactéries à une faune et à une flore de plus grande taille – est en train de devenir une question cruciale face à la montée en puissance de modèles visant à les contrôler tout en niant leur portée culturelle et sociale. Les biotechnologies ne sont pas des outils comme les autres : elles reposent sur la manipulation de tout ce avec quoi nous vivons, qui nous entoure et qui nous constitue. Définir le vivant ainsi que nos pratiques du vivant est une question complexe, qui doit rester ouverte et accessible. Enfin, toujours dans cet objectif d’inclusivité, nous pensons que pour parvenir à repenser nos modes de vie, nous devons inclure dans nos réflexions l’Autre, le non-humain, pour permettre d’imaginer des relations qui ne soient pas exclusivement consuméristes et/ou fonctionnalistes.

reGROW pour le concours Reshape :

Pourquoi avoir choisi de travailler sur le Kombucha ?

Le kombucha est connu comme boisson fermentée depuis plus de 2000 ans. Les souches de fermentation, composées d’un système complexe de bactéries et de levures (SCOBY), se multiplient lors de la fermentation et se passent de pair en pair. C’est un système initialement synthétique (c’est-à-dire issu de la main de l’homme, ou peut-être le résultat d’une erreur) et qui est devenu un artefact social.

Lorsque la fermentation a lieu, une couche de cellulose se forme à la surface de la solution de thé qui l’héberge. L’utilisation de ce matériau est très peu développée industriellement, et on remarque que beaucoup de hackers et/ou biologistes s’en sont emparés depuis les années 2000. Ce qui est singulier avec ce matériau, c’est son faible ancrage culturel. Il n’y a pas de pratiques ancrées telles que celles liées au bois ou au cuir. Il n’existe pas de pratiques d’artisanat cohérentes pour le kombucha.

Entre son esthétique particulière, ses caractéristiques mécaniques à en faire pâlir les polymères de synthèse et sa soutenabilité, c’est un candidat parfait pour nos recherches sur les modes de transmission !

Kombucha Applied Research Program, par thr34d5 :

Quelles sont vos autres orientations de travail ?

Nous avons commencé par développer le programme de recherche sur le kombucha au vu du potentiel qu’il porte dans les différents domaines qui nous intéressent. Nous développons une communauté de praticiens et de chercheurs qui souhaitent partager les connaissances autour de ce matériau. Nous sommes un laboratoire de science participative ouverte à travers le monde, chacun peut venir participer à nos échanges (en présence ou à distance) afin d’étendre et partager ses expertises et connaissances. Nous avons des membres et des partenaires avec qui nous échangeons un peu partout : France, Belgique, Espagne, Hollande, Canada, Colombie, Afrique du Sud, Égypte, notamment.

Sur un autre plan, les théories et méthodologies de design que nous développons fonctionnent très bien avec l’idée de la Fab City et de son origine dans les fablabs. Nous nous investissons beaucoup dans ce milieu au niveau international pour partager ces nouvelles pratiques, afin qu’elles mêmes puissent mûrir par le collectif et la variété des terrains d’application. Nous avons publié un a​rticle de recherche​ sur ce sujet lors de la conférence FAB15 en 2019.

Nous commençons à appliquer nos recherches en théorie du design dans le domaine de l’architecture computationnelle aussi, dans les pratiques situées entre la conception algorithmique et l’artisanat. Les discours sur l’automatisation dans le secteur de la construction manquent cruellement d’une prise en compte du social, alors nous ouvrons cette discussion.

Quels sont vos projets pour l’année à venir ? Comment envisagez vous la suite de thr34d5 ?

A Paris, notre communauté grossit et nous expérimentons dans plusieurs directions l’usage de la kombucha. Des partenariats se développent avec des fabricants de boissons ou des designers textiles pour les accompagner dans une meilleure compréhension du matériau et des discussions que l’on peut engager avec.
Toujours sur le kombucha, nous développons un projet de recherche collaboratif avec des designers et producteurs de boisson de kombucha situés à Montréal. Nous serons présents à la conférence FAB16 à Montréal, et espérons présenter nos résultats de recherche lors de cette conférence. Le territoire montréalais est particulièrement avancé et demandeur de ces initiatives, nous espérons produire des résultats inspirants et exemplaires dans la conduite de programmes globaux au service de projets situés, afin de pousser l’idée de la Fab City toujours plus avant vers l’atteinte des Objectifs de développement durable de l’ONU.

D’autres projets sont en cours, sur des stratégies de conception soutenables et inclusives. Une année de test pour le passage à l’échelle ! Nous sommes très humbles devant l’enthousiasme que montrent les acteurs publics et privés pour notre ONG. Nous recherchons d’ailleurs un nouveau lieu pour pouvoir soutenir nos membres actuels et futurs à développer toujours plus loin nos perspectives et avoir plus d’impact !

Le site web de thr34d5.org

Nozomi ressuscite des fragments de vie dans le Japon de l’après-tsunami

Un pendentif de Nozomi fabriqué à partir de morceaux de céramique récupérés. © Cherise Fong

Neuf années après le tsunami qui a dévasté le nord-est du Japon, une équipe de femmes à Ishinomaki upcyclent des fragments de céramique cassée en bijoux qui sont vendus à travers le monde. Makery leur a rendu visite.

Cherise Fong

Ishinomaki, envoyée spéciale (texte et photos)

A l’intérieur d’une petite maison située dans un quartier résidentiel d’Ishinomaki dans le nord-est du Japon, des femmes locales s’occupent à tailler, nettoyer, raffiner, façonner, emballer, inventorier, comptabiliser. A l’étage dans la pièce de raffinage poussiéreuse, dans des boîtes entassées par terre et sur des tables, se trouvent assiettes, bols, tasses, vases et autres céramiques cassées en attente d’une vie nouvelle. Yumi montre des morceaux fraîchement taillés et nettoyés, prêts pour le raffinage. Déjà, Chiemi raffine un plus grand morceau en forme complexe. Dans la pièce à côté, Tomomi ouvre des tiroirs pleins de morceaux polis, triés par taille et couleur pour ensuite être façonnés en pendentifs et boucles d’oreilles.

La maison de Nozomi à Ishinomaki.

En particulier, elle montre un pendentif trapézoïdal rempli de fragments de porcelaine peints en argent autour d’un kanji estampé en rouge qui signifie s’engraisser, s’enrichir. Ce morceau pourrait aussi symboliser la transformation de Nozomi : des vies et une communauté fragmentées, réunies ici dans un cadre harmonieux de relations interpersonnelles, de valeurs partagées et d’expériences vécues pour former une équipe qui évolue en symbiose.

Le Projet Nozomi est né en 2012, lorsque la région du Tohoku au Japon commençait juste à se reconstruire suite au tsunami dévastateur du 11 mars 2011. L’idée, c’était de transformer les fragments de céramique dispersés par terre en objets de beauté, de retrouver un nouvel espoir partagé dans cet environnement brisé. Aujourd’hui, Nozomi (qui signifie « espoir » en japonais) réunit dans la ville côtière d’Ishinomaki une douzaine de femmes qui avaient perdu maison, travail et communauté, dans une équipe qui crée des bijoux à partir de déchets céramiques, destinés à la vente à travers le monde. En mars 2019, Akie Abe, la femme du premier ministre du Japon, est même venue rendre visite à la petite maison, en portant un collier Nozomi.

Si aujourd’hui le projet semble avoir du succès, il a eu aussi sa part de difficultés, surtout au début. Yuko Sasaki, la manager de Nozomi, se rappelle sa première rencontre avec Sue Plumb Takamoto, la femme qui avait tout commencé.

L’histoire de Yuko

Environ un an après le tsunami de 2011, Sue et sa famille de six ont déménagé depuis la préfecture de Hyogo jusqu’à Ishinomaki, avec une équipe de chrétiens américains et japonais qui s’appelait Be One. A l’école primaire, Owen, le fils aîné de Sue, et Shuya, le fils de Yuko, sont ainsi devenus des camarades de classe. A la maison, Shuya parlait souvent de son nouvel ami américain. « Au début, je n’y croyais pas, raconte Yuko. A l’époque il y avait encore beaucoup d’eau et de déchets dans le quartier. Pour moi c’était impensable que quelqu’un puisse venir s’installer à Ishinomaki dans ces conditions. »

Comme l’école servait de centre d’évacuation, chaque matin les élèves se rendaient à l’arrêt de bus pour ensuite être emmenés dans une autre école. Yuko se souvient : « Un jour que j’accompagnais mon fils à l’arrêt de bus, il y avait là une femme blonde qui tenait un chien dans ses bras, qui m’a dit “Ah, c’est vous, la maman de Shuya ?” » A partir de ce jour-là, Sue invitait régulièrement Yuko à venir chez elle boire le thé, et Yuko aidait Sue à comprendre les annonces de l’école, qui étaient toujours écrites en japonais.

Des morceaux brisés de céramique, matière première pour fabriquer les bijoux.

Puis un jour, de manière complètement inattendue, Sue a demandé à Yuko si elle cherchait du travail. Afin d’élever seule son fils, Yuko donnait déjà des cours particuliers à des enfants chez elle, aussi elle ne cherchait pas d’autre travail à l’extérieur. Cependant, Sue était depuis devenue amies avec les autres mamans de l’arrêt de bus, en écoutant leurs histoires, qui racontaient comment elles n’avaient plus de travail et plus de communauté. Sue voulait les aider, et elle avait une idée. Soudain, elle retire de son sac à main deux morceaux de céramique cassée, ramassés parmi les fragments de débris qui étaient dispersés un peu partout. Peut-être, dit-elle, qu’il serait possible de créer du travail pour ces femmes en fabriquant des bijoux à partir de ces morceaux brisés.

En tant qu’enfant native d’Ishinomaki, Yuko est infiniment émue par le geste à la fois généreux et désintéressé de cette étrangère pour aider les femmes locales. Mais elle est non moins prise de court par sa prochaine révélation : Sue n’a aucune expérience ni avec la fabrication de bijoux, ni dans les affaires du commerce. « Que penses-tu que je devrais faire ? » demande-t-elle à Yuko.

Comme par hasard, Yuko bricolait depuis son enfance des petits accessoires pour s’amuser chez elle, mais ce n’était jamais plus qu’un loisir. Néanmoins, elle utilise ses compétences amateures pour aider Sue à fabriquer des échantillons de bijoux, afin d’attirer des mécènes. Sue commande des outils et des composants de base, et durant les deux mois qui suivent, les deux femmes travaillent tard dans la nuit, en regardant des vidéos tutoriels et avançant petit à petit. Sue emmène les échantillons aux Etats-Unis, et lorsqu’elle revient à Ishinomaki trois mois plus tard, elle a déjà reçu assez de soutien financier pour lancer l’affaire. Cette fois, à l’arrêt de bus, elle demande aux mamans si elles seraient intéressées par un travail. Une dizaine d’entre elles réagissent, parmi lesquelles Chiemi, Tomoko et Chieko, qui font toujours partie de l’équipe aujourd’hui.

Des morceaux taillés juste avant le raffinage.
Raffinage d’un morceau pour atteindre une forme et une texture précises.
Chiemi montre un morceau raffiné.

La nouvelle équipe de Nozomi se procure plus de composants et achète des machines plus avancées. Bientôt, on leur présente deux bijoutières professionnelles venues des Etats-Unis jusqu’à Ishinomaki pour former les femmes, toutes débutantes en matière de bijoux, pendant deux courtes semaines. Grâce à son loisir d’enfance, Yuko apprend plus facilement les nouvelles techniques, et Sue lui propose comme travail de former les autres femmes. Yuko refuse trois fois avant d’acquiescer enfin, à condition d’être bénévole.

« A vrai dire, j’étais épuisée émotionnellement, avoue Yuko. J’avais de la peine à regarder ces morceaux brisés, de me rappeler tous les tristes souvenirs qu’ils évoquaient en moi. Je comprenais ce que Sue voulait faire et j’étais prête à lui donner mon soutien, mais pas en tant que travail. J’étais gênée par l’idée d’utiliser ces choses, qui représentent tant de souffrance, pour faire de l’argent… Même quand les bijoutières professionnelles étaient en train de choisir des fragments de céramique, en disant celui-ci ferait un beau bijou, moi je pensais, ce bol appartenait à unetelle… Naturellement, le point de vue sur les débris de ceux qui ont vécu le tsunami est différent du regard de ceux qui viennent de l’extérieur. Mais mon cœur avait du mal à rattraper. »

Si les autres femmes partageaient le sentiment de Yuko, elles étaient aussi heureuses d’avoir du travail. C’était infiniment préférable à rester seule à la maison, en train de s’inquiéter de ses enfants, de sa famille et de son avenir. En venant à la maison de Nozomi, elles pouvaient rediriger leur attention et leur énergie vers l’apprentissage de nouvelles compétences et la fabrication de bijoux, bavarder avec les autres femmes au déjeuner, s’échapper du stress quotidien, ne serait-ce que pour quelques heures.

Yuko Sasaki, manager de Nozomi.

Au cours des sept dernières années, au fur et à mesure qu’elle travaille chez Nozomi, Yuko aussi a changé de perspective : « Au lancement de l’affaire, je pensais y rester seulement une année. Mais sept ans plus tard, je suis toujours là. Maintenant je vois la céramique d’une autre manière. Tout comme les morceaux brisés qu’on retrouve partout après un typhon, avant ils avaient de la valeur pour quelqu’un. Brisé ne signifie pas forcément ordure. Justement parce que ces fragments sont associés à des souvenirs tristes, on peut les refaçonner en nouveaux objets de beauté. Même si on ne peut pas faire disparaître les souvenirs douloureux, ces objets peuvent servir à ramener de l’espoir. Pour moi aussi ces sept dernières années ont eu un effet salutaire sur moi. Ainsi je me rends compte que la raison pour laquelle je suis restée, c’est que je comprends maintenant comment les fragments de débris peuvent effectivement donner lieu à la beauté. »

« Beauty in Brokenness »

Dans une petite pièce dédiée, Yuka photographie les dernières créations de Nozomi dans une boite à lumière pour la vente en ligne. En bas dans le salon, Tomoko et Naomi préparent les commandes pour envoyer à l’étranger. Dans l’espace boutique de la maison, boucles d’oreilles, colliers et autres ornements décoratifs sont à vendre sur les étagères.

Dans certains bijoux, on reconnaît facilement les fragments de porcelaine, avec leurs motifs traditionnels peints sur la belle vaisselle. D’autres morceaux ont été soigneusement polis et transformés en objets de design abstrait en forme d’accessoires classiques. D’autres encore gardent exprès des formes plus brutes pour rappeler la matière première.

Des pendentifs taillés au style « brut » pour des colliers.

« On ne sait plus très bien d’où viennent exactement les céramiques, dit Yuko. Il y a des morceaux qui viennent du tsunami, mais aussi des morceaux qu’on a récupérés après les typhons, ou simplement de la vaisselle cassée donnée par les voisins. On sépare les boîtes en fonction de la couleur des céramiques plutôt que l’origine. Maintenant nous travaillons sur des designs à la fois symétriques et asymétriques. »

Etant donné les relations de Sue aux Etats-Unis, avec des bases militaires, des églises et des groupes chrétiens autour du monde, presque tous les clients de Nozomi sont des étrangers, qui vivent au Japon ou ailleurs. Certains viennent à Nozomi avec leurs propres histoires : une femme dont le mari est décédé a fait une demande particulière pour un bijou conçu à partir d’un morceau de poterie qu’ils avaient fabriquée ensemble à Okinawa ; un bénévole dans les services de secours suivant le tremblement de terre à Kumamoto est venu avec des fragments de céramique qu’il voulait faire transformer en bague de fiançailles.

Surtout, les femmes de Nozomi collaborent sur tous les designs, et chaque bijou tient compte de la contribution unique de chacune, pour une juste distribution des compétences et des sensibilités. Ces nouvelles artisanes de la bijouterie ont développé un regard expérimenté sur la vaisselle dans les restaurants, les derniers styles de bijoux en vente dans les magasins ou vus à la télévision.

Tomomi organise les bijoux dans des tiroirs selon leur design.

« Ce n’est pas simple de travailler en équipe, reprend Yuko. Mais à force de collaborer intimement, on arrive vraiment à respecter les perspectives des unes et des autres. Qu’il s’agisse d’âge, de compétences, d’histoire personnelle, nous sommes toutes différentes. »

Pas seulement une question d’affaires

Autre particularité du modèle économique de Nozomi : il n’est pas seulement question de profit monétaire. Les employées ne peuvent pas travailler plus que quatre jours par semaine, et chaque membre de l’équipe est formée sur plusieurs aspects de la production, afin de remplacer les collègues absentes si besoin. Car le plus important, comme c’est déjà le cas pour beaucoup de femmes au Japon, c’est la priorité de la famille et la sécurité.

Yuko et Yuka discutent de l’inventaire.

Yuko se rappelle un incident des premières années de Nozomi, pendant la saison active des commandes, où un tremblement de terre a donné lieu à un avertissement d’évacuation possible à Ishinomaki. Comme personne ne s’est donc rendu au travail, Sue a demandé à Yuko si quelques femmes pourraient venir pendant seulement quelques heures pour aider à remplir les dizaines de commandes en attente. En tant que manager, Yuko hésitait à relayer sa demande, car elle-même n’avait aucun désir d’aller travailler pendant cette période tendue d’incertitude. Finalement, Yuko, Sue et deux autres employées sont venues pendant deux heures pour faire rapidement le nécessaire.

Plus tard dans la journée, Sue est venue sonner à la porte de Yuko pour la remercier de son travail. Puis elle a vu dans l’entrée les kits d’évacuation de Yuko et son fils, prêts pour la fuite au premier signe d’alarme. « C’est à ce moment-là que Sue s’est rendue compte du traumatisme qui persistait encore à Ishinomaki, dit Yuko. Depuis, elle nous a plus jamais redemandé de venir travailler pour une simple question d’affaires dans ce genre de situation d’urgence. »

En même temps, Yuko fait remarquer que le catastrophe de 2011 est rarement un sujet de discussion parmi les femmes : « Si le tsunami est la raison pour laquelle on a lancé l’affaire, depuis Nozomi est devenu beaucoup plus qu’une start-up de secours. Ici, les femmes ont retrouvé de l’espoir et de l’équilibre dans plusieurs aspects de leur vie. Nous ne sommes pas que des victimes. Le contexte est beaucoup plus large. »

Tomoko et Naomi préparent les commandes.
Mika finalise d’autres pièces pour la vente en boutique.

Yuko raconte une autre histoire, plus récente, de quelques mois auparavant lorsqu’elle et Chiemi sont allées déjeuner ensemble à un restaurant du coin. Sur la table, elles reconnaissent dans une certaine tasse de thé la matière première pour un bijou magnifique. Après le repas, Yuko remercie la restauratrice, en expliquant en passant ce qu’elles font chez Nozomi. Donc si jamais la tasse se casse… Soudain, la restauratrice s’exclame : « Ah, mais je connais Nozomi. Je porte des boucles d’oreilles Nozomi ! » Yuko est stupéfaite, prise complètement au dépourvu. Il se trouvait que le petit marché touriste d’Ishinomaki vendait aussi des bijoux de Nozomi, et le mari de la restauratrice lui avait offert les boucles d’oreilles en cadeau. Par hasard, elle avait choisi de les mettre ce jour-là parce qu’ils allaient bien avec sa robe.

Si cette révélation est une surprise pour Yuko, elle représente tout aussi une victoire pour Chiemi : « Chiemi avait toujours voulu trouver quelqu’un qui porte un bijou de Nozomi—pas étranger, pas chrétien, pas au courant de l’histoire de Nozomi, mais seulement parce que le design lui plaise. Elle voulait que n’importe qui, sans connaître toute la tragédie qui précède l’entreprise, soit séduit par la simple beauté de l’objet… On ne s’attendait jamais à trouver quelqu’un comme ça ici-même à Ishinomaki. »

En savoir plus sur le Projet Nozomi

Le modèle solidaire et coopératif de l’atelier Ohcyclo à Montreuil

© OHCYCLO

Besoin de réparer votre vélo où d’en trouver un d’occasion en ces jours de grève en Ile-de-France ? L’association Montreuilloise Ohcyclo s’inscrit dans une philosophie du faire ensemble en tant qu’atelier de réparation de vélos coopératif et solidaire. Portrait.

Céliane Svoboda

L’aventure commence il y a près de sept ans face au simple constat de l’absence de lieu ouvert pour la réparation de vélo sur la commune de Montreuil. Six ami(e)s décident donc de s’engager bénévolement sous un statut associatif pour ouvrir un atelier mobile pour permettre à chacun et chacune de venir réparer son vélo. C’est une mise de fond commun, et du stockage « à la maison » qui marque les débuts de l’aventure. Les mercredis après-midi, par exemple, où l’association occupe différents lieux dans la ville sont principalement ouverts aux enfants et ont très vite du succès.

« Ce que vous faites pour la planète Ohcyclo » (2016) :

Investir l’espace public pour apprendre à faire ensemble

Du quartier Bel Air, à la Place de la République aux abords de la Mairie, le vélo cargo de l’atelier mobile fait figure d’image de marque. La petite association devient vite un invité très demandé pour venir partager son savoir-faire et ses outils. Autour d’une mise en commun, c’est l’idée de la coopération qui centre la pratique associative. Chacun(e) s’entraide, les bénévoles étant peu nombreux(ses) aux débuts ce sont tout ceux et toutes celles qui se réunissent autour de l’atelier mobile qui apprennent ensemble l’art de la débrouillardise, l’usage des différents outils et le « Do It Yourself ». Petit à petit, c’est une large communauté très hétérogène qui prend forme. Le vélo a l’avantage de réunir des personnes venant d’horizons parfois très différents.

Sous la pluie, sous le vent, sous le froid, (mais aussi parfois sous le soleil!) c’est d’abord en extérieur que les ateliers ont lieu. Il faudra attendre plusieurs années avant qu’un partenariat s’instaure avec l’Office Public de l’Habitat Montreuillois pour pouvoir obtenir un petit lieu couvert rue Garibaldi. En parallèle, l’association dispose également d’un lieu de stockage puisqu’en plus de l’atelier ouvert, l’association travaille au réemploi et au recyclage des vélos usagés et abandonnés.

© OHCYCLO

Le temps et le coût du recyclage

La rencontre avec l’association est l’occasion de se rendre compte à quel point il est parfois difficile de sortir des schémas de surconsommation. En effet, le réemploi des vélos est souvent une lourde charge de travail qui n’est pas vraiment rentable. Entre le temps de la collecte (parfois laborieux) et le temps de la réparation – qui peut prendre jusqu’à sept heures de travail par vélo, les difficultés à surmonter sont nombreuses avant de pouvoir re-proposer un vélo d’occasion à la vente (en état de rouler). Ainsi, il coûte souvent moins cher de racheter un vélo neuf plutôt que de se consacrer à de telles réparations. Néanmoins, c’est la volonté de sortir des fausses facilités du consumérisme qui anime l’esprit de l’association. Inscrite dans une dynamique sociale qui étend toute sa philosophie autour d’un faire ensemble et d’une vie de quartier, l’association qui dispose à présent de trois salarié(e)s investit corps et âmes pour engendrer de nouvelles dynamiques plus respectueuses de nos environnements mais aussi et surtout dans la volonté de réacquérir des savoir-faire qui aujourd’hui nous font souvent défaut.

© OHCYCLO

Quelques partenariats permettent de faciliter le travail de l’association, comme les communes de Montreuil et de Vincennes qui leurs permettent de récupérer les vélos abandonnés et non réclamés, mais ce sont souvent des « épaves » qui sont collectés. Quelques copropriétés donnent aussi des vélos oubliés à l’association, tandis que certains particuliers viennent aussi se décharger de vélos encombrants et inutilisables. Cependant, en dehors de ces partenariats, les soutiens à l’association sont peu nombreux. N’étant ni dans une démarche « révolutionnaire », et ne portant pas de projets suffisamment « innovants » les subventions leurs sont souvent refusées.

Débrouillardises et formations

La volonté et la dynamique de la petite équipe qui anime l’association est tout de même sans relâche. Depuis près de 7 ans, ils s’en sortent en répondant à divers appels à projets notamment gérés par la coordinatrice de projet Ambre Arnold et réussissent aujourd’hui à avoir trois salarié(e)s. Les « urgences du vélo » comme peut surnommer le lieu l’encadrant technique et formateur Didier Tatard, réunissent des personnes de tout âges et font aussi office de lieu de rencontre et de socialisation. Nombreuses sont les histoires qui s’écrivent dans ce lieu un peu hors normes, où parfois les vélos semblent plus que nécessaires à leur propriétaire. Face à certaines situations de détresse, face aux urgences de la nécessité de pouvoir se déplacer, les membres de l’association savent toujours faire preuve d’écoute et de bienveillance. Multitâche, bienveillante, accueillante, on ne compte plus les nombreuses qualités qui animent la joyeuse équipe.

L’association reconnue également comme organisme de formation accompagne parfois des jeunes de la mission locale et l’an dernier fût pour eux l’occasion de former une personne malvoyante à la réparation de vélos. Une mission d’un genre particulier pour la petite équipe qui a dû repenser son savoir faire et reprendre le temps d’une attention toute différente à leur travail de tous les jours.

Ohcyclo n’est pas seulement un atelier de réparation coopératif et solidaire. Au-delà de l’aventure collective et des animations de quartier, Ohcyclo est un lieu de rencontre et de socialisation d’un genre particulier. Ici, ce n’est pas autour d’un verre ou d’un café que l’on se retrouve, mais autour d’un pneu crevé, d’une chaîne qui déraille ou de freins fatigués. Mais il y a aussi ceux qui viennent juste pour s’y retrouver sans avoir nécessairement de problème à résoudre, il suffit de venir faire un tour rue Garibaldi, vous trouverez vite ce petit lieu bien chaleureux qui s’étend sur la rue, où les discussions font bon train et où les bicyclettes ne sont jamais loin.

© OHCYCLO

Alors si vous avez besoin de prendre soin de votre vélo ou s’il vous faut trouver un nouveau moyen de locomotion, en ces temps où les transports sont difficiles d’accès, vous savez où venir trouver votre vélo d’occasion (dont certains sont visibles sur leur compte Instagram) qui aura certainement déjà avec lui une histoire toute particulière.

OHCYCLO peut vous accueillir à Montreuil les mercredi et jeudi de 17h à 20h, ainsi que le vendredi de 15h à 20h et le samedi de 14h à 18h. OHCYCLO est également sur Facebook et Instagram.

Helen Leigh : « L’art ne devrait pas être réservé à ceux qui en ont les moyens »

Helen Leigh. RR.

A l’automne 2019, Helen Leigh était l’artiste en résidence Feral Labs au Catch, le Centre d’Art, design et Technologie d’Elseneur au Danemark. Helen Leigh travaille dans le champ des technologies créatives, avec un intérêt particulier pour l’électronique DIY et l’éducation. Son approche est ludique et créative avec la volonté de démystifier la complexité des technologies et de l’électronique.

la rédaction

Par Signe Häggqvist et Dare Pejić,

Durant sa résidence Feral Labs au Catch, Helen Leigh a travaillé sur le développement d’un nouvel élément dans sa série de créatures sonores, un projet en collaboration avec l’artiste sonore Andrew Hockey. Par ailleurs sa résidence lui a permis d’enquêter sur différents modèles économiques qui lui permettraient de gagner sa vie par sa pratique artistique et technologique. Une possibilité considérée était de faire de ses créatures sonores des kits DIY commercialisables, ce qui pourrait lui permettre de recevoir un revenu tout en permettant à des personnes de construire et d »expérimenter leurs propres créature.

Helen Leigh.

Pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenue hackeuse et makeuse ?

C’était un peu par accident, pour être honnête. Avant de devenir hackeuse et makeuse, je travaillais dans l’éducation. Moi et un groupe d’amis avons dirigé un cabinet de conseil pendant six ans qui militait pour l’apprentissage en dehors de la classe, pour l’enseignement de la pensée critique en classe, pour que les enfants apprennent à remettre en question les choses. Nous avons réalisé des projets pédagogiques de conception design et nous avons publié une série de livres qui ont eu pas mal de succès pour leur manière d’approcher l’éducation. Ils étaient très basés sur l’aspect ludique, très manuels, de manière à stimuler la curiosité. Un jour, quelqu’un d’Intel a lu l’un de nos livres et a aimé notre approche. Ils travaillaient sur un grand projet sur l’Internet des objets pour les écoles. Ils nous ont donc demandé si nous pouvions être intéressés à y participer.

Je suis allé à ce truc Intel et ce projet était hébergé dans un fablab, à l’intérieur d’un makerspace de Londres. Je suis entré et je me suis dit « OH, MON DIEU. Quel est cet endroit ? » Depuis ce jour, je travaille principalement dans des makerspaces. J’ai vite compris que ce genre d’espace me conviendrait totalement. J’ai vite compris que cela répondait à toutes mes attentes : apprendre en faisant à travers le ludique, la stimulation de la curiosité, l’itération et l’apprentissage pratique. Immédiatement, je me suis senti chez moi.

Les makerspaces sont des espaces éducatifs radicaux : par leur structure informelle et comme espaces décentralisés d’apprentissage entre pairs. Mon éducation est quelque chose dont je suis particulièrement reconnaissante auprès de la communauté des makers. Je n’avais aucune formation technique, mais maintenant je fais de l’électronique et j’ai une carrière technique. A travers ce réseau d’apprentissage informel j’ai pu au fil des années augmenter mes connaissances techniques.

Depuis lors, j’ai beaucoup travaillé. J’ai commencé par une formation de maker parce que je connaissais déjà beaucoup de choses sur l’éducation et la théorie de l’éducation et que je voulais joindre cela à mon nouvel intérêt. Une grande partie de mon travail est orienté pour les enfants, mais c’est principalement une fonction pour gagner ma vie. Il y a beaucoup d’attention portée aux enfants, comme il se doit. Mais l’apprentissage des adultes est quelque peu négligé et je pense que les makerspaces sont des endroits incroyablement puissants pour cela. Ils créent ces systèmes où les adultes, peu importe leur âge et leur milieu, peuvent aller apprendre de nouvelles compétences passionnantes avec lesquelles ils peuvent être créatifs et bricoler.

I get a lot of requests from schools to come and speak about being a children's author or inventing stuff like robot unicorns or gestural musical instruments. So I'm setting aside two hours per week for skyping classrooms anywhere in the world. For free. AMA. Just book a time 💖 pic.twitter.com/jhK5u3sw8z

— Helen Leigh⚡ (@helenleigh) September 19, 2018

Quel est le meilleur âge pour devenir hacker?

Il n’y a pas de limitation. Vous pouvez devenir hacker à 80 ou à 8 ans. Le hacking n’est qu’un moyen d’interagir avec le monde. C’est la capacité de bricoler, la capacité de penser « Oh, je peux arranger ça ! » ou « Je pourrais faire faire quelque chose de différent. » Je pense qu’il n’y a pas d’âge idéal pour ça.

Vous participez au programme de résidence de Catch en ce moment. Pouvez-vous nous dire ce que vous y faites ?

Sur le plan thématique, chez Catch en ce moment, ils étudient l’art et les technologies sonores et c’est effectivement l’un des domaines de pratique sur lesquels je me concentre actuellement. Je fais beaucoup d’expérimentation avec des objets électroniques qui sont en quelque sorte musicaux. Je suis donc ici pour explorer un peu plus cette partie de ma pratique.

The truly wonderful Trill sensors made by @BelaPlatform that I've been using in my sonic circuit sculpture creatures just launched on Kickstarter. Go get yourself some ultra responsive, great value, totally customisable touch sensors for your next project! https://t.co/klORuKTzjU pic.twitter.com/hqDJGcZz7C

— Helen Leigh⚡ (@helenleigh) September 19, 2019

Les artistes doivent souvent combiner différentes sources de revenus telles que l’enseignement, les commissions, les ventes à des clients privés, des emplois à temps partiel à faible revenu, etc., pour joindre les deux bouts. Chez Catch, nous essayons d’identifier si certains éléments des modèles commerciaux classiques sont applicables, de manière à faire en sorte que la pratique artistique devienne une source fiable de revenus. Il est important de parler de ces choses si nous voulons apporter des changements. Alors peut-être pourrions-nous parler un peu de développement de carrière et d’argent – comment gagnez-vous votre vie aujourd’hui ?

Comme la plupart des gens que je connais dans la communauté artistique, l’argent pour payer mon loyer provient de nombreuses sources différentes. Je dirais que mes deux principales sources de revenus sont l’organisation d’ateliers ou de cours intensifs et l’écriture ou le tournage de guides pédagogiques axés sur la technologie. Je mène également un ou deux projets artistiques rémunérés par an, comme la résidence que je viens de terminer chez Catch. Je reçois également des droits d’auteur pour mon livre pour enfants, The Crafty Kid’s Guide to DIY Electronics. Avec cela je paye mon loyer et mes factures.

Je peux également me permettre une vie plus exaltante en postulant à des conférences ou à des ateliers lors d’événements qui couvriront les voyages et l’hébergement. Cela me permet de croire que je peux me permettre des vacances, même si je dois travailler pendant que je suis en voyage !

Crafty Kid’s Guide to DIY Electronics. DR.

Comment vous voyez vous gagner votre vie dans 2-3 ans – en combinant vos antécédents artistiques et technologiques ?

En ce qui concerne les choses que je veux faire, j’aimerais faire des installations pour les lieux publics et des sculptures à plus petite échelle en tant que commandes pour des musiciens qui voudraient jouer avec. L’éducation est une passion pour moi et j’aimerais concevoir des cours qui enseignent la technologie dans le contexte de la créativité et vice versa. 

Comment pensez-vous que vous y arriverez et quels pourraient être les obstacles ? 

Pendant ma résidence à Catch Art Tech, j’ai parlé avec de nombreux commissaires et artistes. Nous avons examiné mon travail existant et parlé de mes ambitions de faire du travail en espace public, puis exploré certaines des façons dont je peux commencer à adapter mes pratiques pour mieux répondre aux réalités des espaces publics. Je pense que la meilleure façon d’y arriver est de faire quelque chose, de l’essayer, puis de l’adapter. L’itération n’est pas seulement pour le design produit ! 

En ce qui concerne les sculptures à plus petite échelle, j’ai échangé avec quelques musiciens connus qui m’aideront à façonner quelque chose, puis à l’utiliser dans leur propre travail. Diffuser quelque chose dans le monde est nouveau pour moi mais, encore une fois, je ne vais apprendre qu’en le faisant, puis en m’améliorant. 

J’ai déjà commencé à concevoir des cours. Cette année, j’ai écrit et livré mon premier module de Master sur la musique et le hacking, et l’année dernière, j’ai conçu un cours pour la Cour royale d’Oman sur le hardware, le code et le design.

En plus de développer mes propres compétences et connaissances, je dois continuer à développer mon portfolio et mon image de personne capable de concevoir et de réaliser des projets qui s’inscrivent dans chacun de ces volets entrelacés. Les gens ne peuvent pas vous embaucher s’ils ne savent pas que vous existez, peu importe à quel point vous êtes bonne !

Tutoriel MINI.MU : comment réaliser son gant musical (en anglais) :

Pourquoi est-il important de partager les possibilités et les réflexions sur la façon de gagner sa vie en tant qu’artiste ?

Gagner sa vie en tant qu’artiste est précaire. Cela n’est pas aidé par notre propre incapacité à parler d’argent ou par notre réticence à valoriser notre temps correctement. L’idée romantique d’un artiste pauvre qui crée peu importe le contexte est dangereux, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour l’égalité des chances. L’art ne devrait pas être réservé à ceux qui en ont les moyens et peuvent se le permettre. À mon avis, c’est en fait une pratique féministe de dire combien nous sommes payées et par qui, à la fois dans le monde de l’art et de la technologie.

Nous devons exiger des opportunités de financement transparentes qui garantissent que les opportunités artistiques telles que les résidences sont suffisamment bien payées pour vivre une vie décente, suffisamment pour le loyer, l’assurance maladie, le transport, les matériaux et les coûts normaux d’un être humain adulte qui n’est plus étudiant.

Le Crafty Kid’s Guide to DIY Electronics, par Helen Leigh.

Le site de Catch.

Le programme de résidence de Catch fait partie du Feral Labs Network, un réseau cofinancé par le programme Europe Créative de l’Union Européenne. La coopération est menée par Projekt Atol à Ljubljana (Slovénie) et les autres partenaires #ferallabs sont la Bioart Society (Helsinki, Finlande), Catch (Helsingor, Danemark), Radiona (Zagreb, Croatie), Schmiede (Hallein, Autriche) et Art2M/Makery (France).

8 Fablab : La 3D céramique fait bonne impression dans la Drôme

Expo "3D - 3Terres" à la Maison de la Céramique de Dieulefit © Juan Robert

Retour avec Maryline Chasles sur l’exposition « 3D 3Terres » de céramiques en impression 3D proposée par le 8 Fablab de Crest en collaboration avec Cap Rural et ses partenaires. L’exposition est encore visible jusqu’au 22 décembre au Centre d’Art de Crest dans la Drôme.

Maxence Grugier

L’exposition 3D 3Terres, proposée par le 8 Fablab de Crest dans la Drôme est également l’occasion de découvrir une machine unique en Europe et un territoire motivé par la mutualisation d’idées, de compétences, de talents (et de moyens financiers), autour d’un projet qui lie tradition millénaire – l’art de la poterie – et nouvelles technologies de l’impression 3D céramique. Dialogue avec Maryline Chasles, directrice du lieu.

pièce de Juliette Vieban © Juan Robert
Expo « 3D – 3 Terres » à la Maison de la Céramique de Dieulefit. © Juan Robert

Makery : Pouvez-vous revenir sur l’historique de 8 Fablab ?

Maryline Chasles : 8 Fablab a été créé en 2014, suite à l’appel à projet de l’Etat paru en 2013 qui a permis de financer et de lancer 14 fablabs en France. Nous avons donc décroché cet appel à projet, certainement grâce à la spécificité du territoire, c’est à dire un milieu rural en demande de ce type d’espace. La particularité du 8 Fablab à l’époque était de se monter en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif). Par le biais de la SCIC, nous avons pu réunir au sein de notre capital, et parmi nos associés, aussi bien des entreprises, que des usagers du lab, des associations ou des collectivités territoriales. En 2014, il y avait 36 associés, et ils sont 75 aujourd’hui ! Nous souhaitions vraiment faire de ce lieu un projet de territoire en l’investissant avec toutes sortes d’énergies différentes. Et de fait, rassembler tous ces gens issus de milieux divers a été profitable au projet !

Au niveau de ses énergies justement, quels sont les croisements favorables qui ont permis de tisser ce réseau d’activité autour de 8 Fablab ?

A l’époque, tout cela se met en place sous l’impulsion de Bertrand Vignau-Lous, qui est notre président actuel, et qui est aussi designer, co-fondateur du Studio Entreautre. Il fait partie des fondateurs avec Carole Tourigny, notre ancienne directrice, et François Bouis, un entrepreneur qui possédait une fonderie d’art. Une société qui fabrique des sculptures en bronze pour des artistes. Il existe d’ailleurs des projets de développements intéressants entre le fablab et la fonderie, depuis toujours et historiquement. A cela il faut ajouter un réseau d’habitants, d’entrepreneurs, d’industriels, d’entreprises, qui sont arrivés via les relations amicales et professionnelles de ces fondateurs, sans oublier l’ex-Pôle Numérique, aujourd’hui Le Moulin Digital, une structure associative qui se trouve à Valence et qui rayonne sur l’ensemble du département de la Drôme. Une de ses missions est d’accompagner la transition numérique des entreprises, dont notamment l’acculturation aux outils de communication, ainsi que tout un tas d’autres thématiques liées à l’émergence d’entreprises et de start-up autour du numérique. C’est d’ailleurs autour d’une réponse conjointe à cet appel à projet de l’Etat, organisée ici sur Crest, avec Carole, François, Bertrand et le directeur du Moulin à l’époque, Frédéric Bise, que se sont mis en place les prémisses de la création du fablab.

Au 8 Fablab, nous avons aussi la particularité de travailler étroitement avec des designers, et d’être très concernés par les questions d’innovations qui partent des usages et des besoins des gens, des structures et des organisations pour penser des projets et les réaliser, au-delà de la mise à disposition de tout un tas d’outils techniques.

Votre département semble être un lieu de croisement entre artisanat, métiers d’art, et aujourd’hui, nouvelles technologies accessibles au public. A quoi cela tient-il ?

La Vallée de la Drôme compte beaucoup d’artistes, en spectacle vivant (théâtre, arts de rue), mais aussi beaucoup d’artisans et de métiers d’art en effet, avec une forte culture, dans notre région particulièrement, de la céramique. Nous avons Dieulefit avec la Maison de la Céramique pas très loin d’ici – qui propose d’ailleurs une formation certifiante BAC+2 en céramique qui bien identifiée au niveau national – ou encore des lieux de poterie comme Cliousclat. Un village de potiers qui a plus de 1000 ans. Plus haut au nord de la Drôme, on trouve des entreprises comme Revol, Fayol et Ceralep, qui fabriquent de nombreux objets du quotidien (fours à pain, etc.) en céramique également. Il existe donc une forte culture potière dans le département, et au-delà des échanges que l’on a pu avoir avec la chambre des métiers et des artisans nous entretenons ici à Crest un tissu basé sur une histoire industrielle qui fait partie du passé mais qui est la source de nombreuses activités actuelles. On y trouve des menuisiers, des artisans bijoutiers, des tapissiers et des représentants des métiers du textile, de la soie, du feutre et de la laine. Nous bénéficions donc de la présence d’un savoir-faire traditionnel qui se renouvelle et accède aujourd’hui à de nouvelles techniques et de nouveaux outils. Des personnes et des métiers qui font partie, au lab, de nos publics et des usagers. Notre public se compose d’ailleurs pour une moitié de professionnels et d’artisans d’art et pour une autre moitié du grand public.

Et ce vivier parvient à coopérer en synergie ?

Cela marche bien en effet, car nous nous sommes positionnés comme étant un outil au service des gens, qu’ils soient professionnels ou du public. Nous sommes également accompagnés par des structures comme Cap rural, qui est un centre de ressources pour le développement local Rhône-Alpes. Sa vocation est de donner aux acteurs du développement la capacité d’engager et de conduire des projets sur leur territoire. Ils nous suivent depuis le début et ont beaucoup participé à l’élaboration du projet par leurs conseils et leurs mises en relation avec les autres acteurs du département.

Exposition « 3D – 3Terres » à la Maison de la Céramique de Dieulefit. Au premier plan, pièces de Marie France Guarneri. © Juan Robert
Djamila Hanafi © Juan Robert
Dany Gilles © Juan Robert

Parlez-nous plus précisément de l’exposition 3D 3Terres, comment est-elle née ?

Le projet a émergé il y a un an et demi, et a débuté concrètement il y a un an avec l’organisation des premiers workshops avec des céramistes, en novembre, janvier, février 2018. Nous avons réuni trois groupes de 6/7 personnes qui sont venus tester la machine pendant une semaine, et au préalable se former aux logiciels de dessins 3D. Il y a eu un temps de découverte pour certains, et un premier travail sur l’outil informatique qui n’est pas habituel pour tous, même si toute une nouvelle génération d’artistes et d’artisans, céramistes ou plasticiens, sont déjà formés à ces techniques. Parmi celles-ci il faut préciser que nous avons par exemple des outils de réalité virtuelle qui permettent de modeler et de sculpter en 3D, et qui sont peut-être un peu plus intuitifs et simples à appréhender que certains logiciels 3D traditionnels.

L’intérêt de ces semaines de formation a aussi été de pratiquer un temps d’observation, pour nous, au lab. La plupart des participants ont par exemple témoigné de la découverte du travail en commun. Chose qu’ils pratiquent finalement peu, chacun de leur côté, seuls dans leurs ateliers. Pour beaucoup, ces modes collaboratifs – des modes de fonctionnement propre aux fablabs et aux tiers lieux en général – sont enrichissants parce qu’ils ont pu apprendre des autres, échanger leurs petits trucs, approcher de nouvelles techniques, etc. De notre côté nous nous sommes rendus compte qu’il y avait vraiment un intérêt à mêler des approches et des savoirs complémentaires, comme ceux des céramistes qui connaissent parfaitement le matériau terre, et ceux des designers par exemple, qui savent dessiner et concevoir des pièces rapidement avec l’outil informatique.

Bien sûr, l’enjeu de ces workshops était aussi de produire des pièces. Nous avons donc proposé de produire une exposition qui mette en lumière ces croisements. Nous avons donc finalement réussi à réunir 18 céramistes du département. Certains n’ont pas cette culture du numérique, leur travail se fait autrement, avec d’autres outils, d’autres techniques, d’autres approches, mais du coup 8 Fablab propose un vrai travail de sensibilisation, d’accompagnement, que nous réalisons en partie en partenariat avec d’autres acteurs du département.

Marie France Guarneri lors du workshop céramique au 8 Fablab. DR.
Julia Huteau, Gabrielle Conilh de Beyssac, Audrey Ballacchino, Dany Gilles, Djamila Hanafi et Bastien Pyon (fabmanager) observant l’impression d’une première pièce par l’imprimante 3D céramique lors du workshop céramique au 8 Fablab. DR.
Impression d’une pièce de Dany Gilles par la machine. DR.

La machine utilisée par les céramistes ici, est unique en Europe… racontez-nous comment vous l’avez acquise…

La machine a été conçue au Pays Bas par Olivier Van Herpt, un jeune designer d’Eindhoven dont certaines pièces appartiennent désormais aux collections du Centre Pompidou de Paris et du Metropolitan Museum of Art de New York. L’idée d’acquérir cette machine est initialement de Jérôme Delormas, de 369 éditions, aujourd’hui directeur de l’isdaT, l’institut supérieur des arts de Toulouse et du studio de design du président de l’association. Nous avons initié son achat en indivision avec 4 autres structures partenaires qui ont cofinancé l’achat de cette machine. En plus de la machine, il fallait aussi acheter un four et tout l’équipement pour la VR, et toute la partie logiciel. C’est une grosse acquisition. Nous sommes sur un investissement de 45 000 € qui a été rendu possible par ce principe d’indivision. L’avantage, c’est que les recettes qui proviennent de cette machine sont également partagées entre les investisseurs, en fonction de l’achat et la participation de chacun au départ. Une partie revient également au fablab qui en a la maintenance.

Comment fonctionne-t-elle ?

L’avantage avec cette machine c’est que l’on utilise la même terre présentée sous la même forme que les potiers traditionnels. Ce sont des pains de terre que l’on doit battre et travailler pour éliminer les éventuelles bulles d’air qui gêneraient pendant l’impression. Nous remplissons ensuite un gros cylindre qui se trouve à l’arrière de la machine et qui pousse la terre grâce à un piston (une visse sans fin) qui est envoyée dans un tube plus fin et dans un fil pour être imprimer. C’est le même fonctionnement qu’une imprimante dépôt de fil classique, à part que la terre, en tant que matériau vivant et malléable, l’opérateur peut intervenir dessus.

Quel est le propos de l’exposition 3D 3Terres ?

Avec cette exposition nous avions envie de montrer et d’observer comment une machine, et toutes ses technologies du 21ième siècle qui l’accompagnent, allait faire bouger les choses sur notre territoire. Nous ne voulions pas tout remettre en question, l’idée n’était pas là, mais nous souhaitions observer ce que cela changeait dans les pratiques des professionnels, et comment cela provoquait potentiellement une évolution du développement économique d’un certain secteur sur le territoire et notamment dans notre milieu rural. En gros, nous souhaitions interroger l’évolution de la céramique en tant qu’artisanat à la lumière des nouvelles technologies dans le champ des métiers d’art, ainsi que leur impact sur le développement local en milieu rural. Qu’est-ce que cela apporte de proposer l’utilisation d’une machine de ce type – un outil qui est assez révolutionnaire en ce qui concerne les techniques d’impression 3D céramique – et qu’est-ce que cela provoque ? Comment les usages changent ? Changent-ils d’ailleurs ? Et comment ?

Et alors, ont-ils changé ? Quelles évolutions avez-vous pu constater ?

On aurait pu craindre que l’utilisation d’une machine comme cette imprimante 3D céramique uniformise en quelque sorte le travail des artistes. Or, on se rend compte quand on découvre l’exposition que ce n’est pas le cas du tout. D’une part parce que les céramistes, dont c’était la première expérimentation avec ces techniques, ont eu tendance à reproduire ce qu’ils faisaient naturellement avec leurs mains et leurs outils, donc nous sommes peut-être pour l’instant dans une innovation moindre, mais cela permet aussi de se rendre compte de la diversité de pièces et de styles que cela permet de produire, tout à fait, finalement, comme si ces pièces avaient été créées entièrement à la main par des humains. Paradoxalement, certaines œuvres ont vraiment bénéficié de l’apport de la machine, et ont été rendues possible par elle, car elles auraient été très difficiles à réaliser à la main…

Damise Brault © Juan Robert
Sarah Clotuche © Juan Robert

Quelles sont les suites quant à son utilisation ?

La machine est utilisée en continu. Nous proposons des passeports machines pour les personnes intéressées par l’impression céramique, comme nous en proposons pour nos autres outils, imprimantes 3D, lasers ou autre. Nous avons d’ailleurs des designers qui l’utilisent souvent, dont notamment l’agence Bold Design de Julien Benayoun, qui est venu s’installer à Crest. Il y a également une céramiste qui vient du milieu des arts plastiques et de la photographie, qui a pour projet de se lancer dans de la sculpture et des œuvres céramiques, qui cherche à créer une ligne d’objets, qui l’utilise régulièrement. Des artistes viennent aussi s’en servir. C’est le cas de Gaëtan Gromer des Ensembles 2.2 à Strasbourg, ou de l’artiste Robert Stadler. Beaucoup d’étudiants s’y intéressent. L’école des Beaux-Arts de Lyon est venue pour un workshop avec le designer Guillaume Bardet. On espère continuer à accueillir des écoles parce que le travail que font les étudiants est souvent riche en matière de créations et d’expérimentations. Nous devons d’ailleurs collaborer sous peu avec une école d’architecture qui est intéressée par cette machine.

Et les suites du projet ?

En janvier nous pourrons faire le bilan de l’exposition et de son itinérance entre Cliousclat, Dieulefit et le Centre d’Art de Crest. Nous allons aussi essayer de repérer les besoins pour les professionnels. Je pense qu’ils ont besoin de formations complémentaires, parce qu’une semaine n’est pas suffisante pour la prise en main d’une telle technologie : la machine, ses paramètres, les logiciels qui permettent de l’utiliser, etc. Il y a aussi nécessité de faire de nouveaux tests (scan en 3D etc.) et d’établir les bases d’un de travail de recherche. Pour nous cette machine est aussi là comme outil d’expérimentation. Nous avons aussi pensé à nous équiper à nouveau. Nous aurions besoin d’une boudineuse – un outil qui permet de travailler la terre avant impression. Il y a également tout un travail à mener sur les objets (frigo africain). Des études à faire aussi sur les différentes pièces de cette machine, comme la nécessité d’une buse qui permettrait de faire des choses plus fines, par exemple. Pour cela nous pensons à des échanges avec les industriels de la région. Il faut imaginer de nouveaux marchés, voir comment tout cela peut apporter à la filière drômoise : comment cette technologie peut amener de la valeur ajoutée aux professionnels qui s’en servent, mais aussi au territoire en termes de visibilité, de renommée, de tourisme, de partenariats avec d’autres territoires, penser des échanges internationaux, etc. Et continuer à accueillir des étudiants, des artistes et des chercheurs. C’est un projet de longue haleine.

L’exposition 3D 3Terres se visite encore jusqu’au 22 décembre au Centre d’art de Crest dans la Drôme.

En savoir plus sur le 8 Fablab et Cap Rural.

Open Bee Lab : hacking et abeilles aux Rencontres Bandits Mages de Bourges

Pierre-Grangé Praderas lors de l'atelier OpenBeeLab au Château d'eau de Bourges. DR.

Makery a rencontré Pierre-Grangé Praderas, l’apiculteur hacker et artiste bordelais de l’OpenBeeLab, lors des dernières Rencontres Bandits-Mages de Bourges. Interview.

Ewen Chardronnet

Les Rencontres Bandits-Mages de Bourges se tenaient du 12 novembre au 8 décembre 2019 et avaient pris pour thème cette année « Pollinactions, pollinisation des savoirs et des techniques ». Les abeilles y étaient bien évidemment à l’honneur et les Rencontres avaient notamment invité Pierre-Grangé Praderas de l’OpenBeeLab.

Déménagement de l’apiscope de l’association « Abeilles etc. ». DR.
L’apiscope en place et ouvert à l’exposition « PollinACTIONS » des Rencontres Bandits-Mages. DR.

Pouvez-vous revenir sur l’historique du projet OpenBeeLab ?

L’OpenBeeLab est né aux alentours de 2009/2010. Lorsque j’étais étudiant à Bordeaux j’avais commencé à mettre des abeilles sur mon balcon en centre ville. Vu que j’étais issu de la campagne et un peu perdu en ville, ça me rappelait ma jeunesse quand j’aidais mon grand-père apiculteur. Ensuite, puisque j’avais sous mes yeux cette ruche, un ordi sous linux, un arduino, des capteurs, je ne pouvais pas ne pas essayer quelque chose. Mais comme je me considérais un peu trop léger en technique pour tout gérer, j’en ai parlé à des amis techniciens et ils ont répondu tout de suite à l’appel. La première étape a été de faire des balances de ruches automatisées et connectées.

Quelques années plus tard c’est d’abord Aquilenet, le FAI associatif local, qui va nous aider à connecter les ruches et en nous hébergeant un serveur. Puis c’est le CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, qui va nous accueillir et nous dégotter une aide d’une fondation pour qu’on puisse expérimenter librement. On finira par y faire aussi bien du son que de nouveaux modèles de balances qui seront ensuite produites en kits et en petite série par une partie de l’équipe. Aujourd’hui on est environ une douzaine de contributeurs, tous bénévoles, plus ou moins réguliers, et chacun y produit ou développe ce qu’il y veut. Software, hardware, sculptures, musique, installations…

Fonte de cire à l’atelier OpenBeeLab du Château d’eau de Bourges. DR.
Pierre-Grangé Praderas et les étudiants de l’atelier OpenBeeLab au Château d’eau de Bourges. DR.
Atelier fil à soie avec « CoSense » par Constanza Piña et Carolina Novella. DR.

Vous travaillez dans des fablabs ? Lesquels ? Comment le projet OpenBeeLab s’y articule ?

Quand je cherchais de l’aide au tout début, j’ai cherché un hackerspace sur Bordeaux et il n’y en avait pas, alors j’ai lancé l’appel et c’est devenu le « LaBx ». Aujourd’hui je suis artiste associé au fablab Coh@bit des IUT de Bordeaux. Le projet est bien accueilli dans ce fablab, comme pas mal de projets orientés écologie, ça nous permet de faire d’une pierre deux coups, du développement et de la pédagogie art et technologie par le faire, du niveau 3ème à Bac + 5 tous horizons mélangés.

Actuellement on essaye de voir si on peut installer un apiscope au fablab, une ruche d’observation inventée par Jean-Pierre Martin, enseignant de mesure physique à l’IUT de Bourges, et dont il équipe des classes de primaire avec son association « Abeilles etc… ». Globalement les abeilles sont un levier incroyable pour sensibiliser les gens à des questions aussi bien technologiques qu’artistiques et même auprès des publics les plus frileux puisqu’on accueille notamment des décrocheurs, des neets (pour Not in Education, Employment or Training, ni étudiant, ni employé, ni en formation, ndlr), des personnes en crise de confiance ou refroidies par leur mauvaises expériences avec le système scolaire.

Parlez-nous de l’école des Beaux-Hacks ?

Les Beaux-Hacks, ‘est un projet plus récent, c’est une sorte d’école sans murs, qui me sert à mener un enseignement artistique et technologique proche de ma culture hacker (au sens de Steven Levy). J’aide des artistes à passer aux logiciels libres, à reprendre le contrôle de leurs services, des fois à traverser un peu les censures numériques et surtout je les invite à développer des pratiques et des filtres de lecture artistiques liés à la révolution de l’information que nous sommes en train de vivre, plutôt que d’en être de simples consommateurs. C’est à prix libre, c’est ouvert à tous, pas qu’aux artistes et c’est environ une fois par mois.

Vous avez participé au programme d’ateliers et d’exposition Hall Noir des Rencontres Bandits-Mages de Bourges ? En quoi consiste Hall Noir ? Qu’avez-vous voulu mettre en place ?

Hall Noir est un moment d’expériences artistiques organisé par l’association Bandits-Mages et qui a lieu chaque années à Bourges. Ils m’ont invité à y mener un atelier dont le résultat a ensuite été exposé. J’ai eu la chance d’y encadrer une douzaine d’étudiants en art autour d’une magnifique ruche d’observation, l’apiscope prêté par l’association « Abeilles etc… ». Ça c’est passé à l’intérieur d’un château d’eau que l’on a partagé à trois groupes. C’est un moment très intense ou tout se mélange, le traitement de signal, la biologie des abeilles, des questions de grammaire, des essais de formes et de performances. Heureusement on a réussi à faire trace de tout ça à travers un fanzine, un wiki et une petite chaîne PeerTube.

Documentation des ateliers et du montage de l’exposition « PollinACTIONS » des Rencontres Bandits-Mages :

Des projets pour 2020 ?

Oui, réussir à remplacer les balances et autres capteurs de l’OpenBeeLab par des microphones, transformer notre expérience pédagogique au fablab en un diplôme universitaire, faire des expériences bizarres avec du son et des plantes pour la « linux audio conférence » qui aura lieu à Bordeaux, et j’espère une nouvelle messe transhumaniste au THSF.

En savoir plus sur l’OpenBeeLab et Bandits-Mages.

COP25 : avec The SeaCleaners, transformer son empreinte écologique et nettoyer les océans

Vue d'artiste du Manta, le futur bateau dépollueur de l'association The SeaCleaners. DR.

Alors que la COP25 à Madrid porte son regard sur les océans, l’association The SeaCleaners fondée par Yvan Bourgnon défend également son projet de voilier dépollueur au Salon Nautic de la Porte de Versailles à Paris. Focus sur l’association et sa web série «Empreinte positive» qui met chaque mois à l’honneur des initiatives qui visent à transformer positivement notre empreinte écologique.

Cécile Ravaux

Même si la COP25 se tient finalement à Madrid, le Chili avait voulu présenter la 25e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC) comme une « COP bleue » concernée par la protection et la dépollution des océans. Parmi les activistes très engagés en la matière on rencontre nombre d’anciens régatiers au long cours se consacrant désormais à la préservation de nos écosystèmes — on citera la Fondation Ellen MacArthur et son soutien à l’économie circulaire, ou encore le Fond de dotation Explore de Roland Jourdain et son soutien aux explorateurs des low-techs (retrouvez ici nos chroniques sur les aventures du Low-tech Lab et du Nomade des mers). Aujourd’hui, c’est la dépollution et l’association The SeaCleaners fondée en 2016 par Yvan Bourgnon que Makery a choisi de mettre en lumière, l’association défendant également son projet cette semaine au Salon Nautic 2019.

Chile’s ‘Blue Cop’ will push leaders to protect oceans to heal climate: Chile plans to use this year’s UN climate talks to focus attention on the world’s most important carbon sponge – the oceans. @ClimateHome ➡️https://t.co/Cm0pAogNIf #TimeForAction 💙🌎 pic.twitter.com/jH46PvQGBv

— COP25 (@COP25CL) April 27, 2019

Navigateur autour du monde

Tout commence par un tour du monde. Celui que réalise Yvan Bourgnon, à l’âge de 8 ans, avec sa famille. Une aventure qui va changer sa vie et sceller définitivement son histoire d’amour avec l’océan. Trente-cinq ans plus tard, devenu un aventurier et un skipper reconnu, détenteur de plusieurs records du monde, Yvan réalise le même tour du monde, parcourt les mêmes mers. Mais tout a changé : au large des îles Maldives, du Sri Lanka, de l’Indonésie, il navigue désormais dans des nappes de déchets plastiques, qui détruisent la faune et la flore marines et transforment ce patrimoine mondial de l’humanité qu’est l’océan en déchetterie à ciel ouvert. C’est l’électrochoc : de retour à terre, Yvan Bourgnon décide d’agir et se lance un nouveau défi environnemental, en développant une solution efficace et concrète pour lutter contre la pollution plastique océanique.

C’est ainsi que nait en 2016, l’association The SeaCleaners, dédiée à la préservation des océans. Reconnue aujourd’hui d’intérêt général, forte de 18 salariés et d’une centaine de bénévoles, l’association The SeaCleaners (et son équipage) contribue à la réduction de la pollution plastique et développe des actions à terre et en mer.

Membre Observateur de l’ONU Environnement et soutenu par la fondation Albert II de Monaco et la CCI France International, The SeaCleaners agit dans quatre domaines : la protection de l’environnement, avec la collecte des déchets flottants ; la promotion de l’économie circulaire, avec la mise en place de boucles de revalorisation des déchets collectés ; la connaissance scientifique, avec la mise à disposition du Manta comme plateforme de recherches et d’études ; la pédagogie, avec le développement d’actions de sensibilisation auprès des populations impactées et du grand public.

Le Manta

Projet emblématique de The SeaCleaners : la construction du Manta, un navire capable de collecter et traiter en masse les déchets océaniques flottants avant qu’ils se dégradent et soient absorbés par la faune marine ou qu’ils sombrent au fond de l’océan, polluant durablement l’environnement.

En 2020, The SeaCleaners va poursuivre son développement, avec la réalisation de nouvelles études techniques de conception pour le Manta, le choix du chantier naval qui fabriquera le bateau, le lancement des premières campagnes exploratoires en Asie du Sud-Est qui permettront de qualifier précisément les nappes de déchets plastiques dans cette région. Aussi, l’association mise sur l’expansion internationale de sa communication. Déjà enclenchée en Allemagne et en Suisse depuis peu, elle envisage dès 2020, de passer outre-Atlantique avec le lancement de ses réseaux sociaux en anglais.

Empreinte positive

Parce que le fléau de la pollution plastique est planétaire The SeaCleaners considère que la réduction de l’empreinte écologique est l’affaire de tous et qu’un effort conjugué de toutes les bonnes volontés, sur tous les fronts, est impératif. Pour l’association, modifier en profondeur nos habitudes de consommation fait partie des leviers les plus puissants pour y parvenir. Heureusement les bonnes idées ne manquent pas pour faire face à ce défi majeur. C’est pour contribuer à les faire connaître et les valoriser que The SeaCleaners a créé « Empreinte positive ». Chaque mois, la web série met à l’honneur des entreprises, des associations, des citoyens dont les initiatives transforment positivement notre empreinte écologique.

ComposiTIC

Les fêtes de fin d’année sont souvent synonymes d’un pic de consommation des huîtres. Une fois mangées, les coquilles terminent souvent à la poubelle… ou en cendrier. Aujourd’hui, il est possible d’en faire une ressource. La coquille d’huître est composée de carbonate de calcium qui une fois réduite en poudre est transformable en fil pour imprimante 3D, avec lequel il est possible de faire des objets sur mesure, résistants et éco-responsables. The SeaCleaners vous fait découvrir ce bio-matériau avec Yves-Marie Corre, ingénieur chez ComposiTIC.

Grain de Sail met le cap sur le bas carbone

Depuis 2010, la société Grain de Sail installée à Morlaix dans le Finistère commercialise des cafés et chocolats haut de gamme dont les matières premières seront bientôt transportées à la voile grâce à un voilier qui devrait prendre la mer début 2020. Avec « Empreinte positive », embarquez à bord d’un nouveau navire dans la flotte du transport maritime éco-responsable et équitable.

Réemploi : transformer les vieux bateaux en chambres d’hôtes

Didier Toqué qui nous présente Bathô, un chantier naval insolite qui se voit acteur de l’économie sociale et solidaire. Avez-vous déjà imaginé dormir sur un bateau sans avoir le mal de mer ? Bathô recycle les bateaux de plaisance en chambres d’hôtes.

Avec Glowee, s’éclairer grâce à la mer

Et si les bactéries marines éclairaient la ville de demain ? A l’occasion de la Fête des Lumières de Lyon, Empreinte positive a rencontré Sandra Ray, fondatrice de Glowee, qui explique comment à partir de simples bactéries marines il est possible de produire de la lumière. Tout comme le Manta, cette nouvelle technologie 100% biodégradable est inspirée du biomimétisme et transforme la mer comme ressource naturelle pour illuminer le monde.

L’association The SeaCleaners est présente jusqu’au 15 décembre au Salon Nautic 2019 de la Porte de Versailles à Paris.

Le site officiel de la COP25.

Altérités numériques au festival Gamerz d’Aix-en-Provence

"Zome", par ErikM & Stephane Cousot, au festival Gamerz 2019 © Luce Moreau

L’édition 2019 de Gamerz a été fidèle à l’ADN du festival : des ramifications croisées – artistes, chercheurs, équipe et bénévoles – avec l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence, une exposition phare dans les polygones de la Fondation Vasarely et des soirées de performances sonores et électroniques.

Guillaume Renoud Grappin

Aux fidélités de lieux et de collaborations il faut également ajouter à l’ADN d’un festival Gamerz qui fêtait sa quinzième édition – thématique après thématique, depuis Digital Défiance, Digital Animisme… – le choix de penser la technologie avant tout comme une relation, traversée de désirs ambigus.

La Fondation Vasarely (3D) © Lab Gamerz

Pas étonnant donc d’être accueilli à l’entrée de l’exposition par les Minitels de 3615 Love, une installation d’art télématique du PAMAL_Group (pour Preservation & Art – Media Archeology Lab), collectif qui crée à partir d’œuvres numériques endommagées ou disparues en raison de l’obsolescence de leurs anciens matériels-support. En l’espèce, 3615 Love fait revivre les Videotex Poems d’Edouardo Kac et un florilège d’œuvres télématiques de Marie Molins, Jacques-Elie Chabert et Camille Philibert.

« 3615 Love », PAMAL_Group © Luce Moreau

D’amour il est également question avec L’Intrigue de Fabrice Métais dont les dispositifs drolatiques illustrent à l’envie le thème choisi cette année : « Digital | Alter ». Soit la technique comme relation aux autres ou ce qu’il reste de l’altérité après avoir été (mal)-traité par la machine.

Artiste-chercheur en philosophie, Fabrice Métais s’amuse dans L’intrigue à reprendre le personnage de La science de l’amour là où Charles Cros l’avait laissé. Après s’être un temps prêtée à son « étude scientifique de l’amour » et soumise un temps à un appareillage de thermomètres, de compteurs de baiser et de cardiographes… sa douce Virginie l’avait finalement congédié : « Adieu mon petit savant. Un grand seigneur russe, moins sérieux et plus sensible que vous, m’emporte dans sa malle… »

Reprenant ce fil, Fabrice Métais multiplie les dispositifs arte povera – usant principalement de bois, de papiers collés et d’enregistrements low fi sur de petits écrans – et joue à épuiser la tendresse, les caresses, les pensées amoureuses adressées à Amandine… dans une série de protocoles de répétition mécanique ou poétique.

Fabrice Métais © Luce Moreau

Pour voir ce qu’il en reste… Ou pas.

Dans la veine malicieuse et pataphysique d’un Robert Filiou, il s’exerce avec un chronomètre à réduire le temps nécessaire à prononcer dix fois le nom de l’aimée, prend en stop des personnes aux arrêts de bus qui n’avaient rien demandé, ou géométrise des enfants dans l’espace en triangle, en carré ou selon les tracés de la Grande Ourse…

Moins poétique mais plus sadique, Jon Rafman détourne un logiciel de simulation des foules pour balancer dans le vide ou faire se percuter entre–elles des rangées infinies de figures humaines standardisées (Poor Magic), une animation en 3D entrecoupée par la vision dérangeante d’un avatar sinuant au milieu d’une coloscopie…

« Poor Magic », Jon Rafman © Luce Moreau

Tout comme Frédéric Métais, Olivier Morvan présente un assemblage hétéroclite et joueur. Un panneau de bois percé obstruant le passage donne au visiteur l’impression d’entrer par effraction – à l’envers ou par les coulisses – dans un petit théâtre symbolique vidé d’une présence que pourtant tout appelle : une forêt de micros – fait de déchets peint et montés sur un pied – semblent attendre une prise de parole, des menottes, et un téléphone attaqué par des clous de charpentier sont négligemment posés… Cet agencement de petits prétextes à fictions évoque là aussi la patte joueuse et les « ouvroirs d’esprit » imaginés par Robert Filiou.

Olivier Morvan © Luce Moreau

Passons plus rapidement sur la vidéo de Julius Von Bismarck, port altier et longue barbe au vent, promenant un cheval déguisé… dans un costume de cheval… On a connu ce fameux artiste plus inspiré (A race for Christmas).

Demain, les robots

Retrouvons plutôt France Cadet, troisième et dernière monographie de l’exposition, qui a déployé Demain les robots dans le plus vaste polygone de la Fondation, soit sa vision d’une Galerie de l’évolution Cyborg.

En usant d’une variété de dispositifs augmentés – projection holographique, torches à UV, loupes polarisantes, animations et impressions 3D – elle construit le récit didactique d’une fusion avec la machine sur fond d’anthropocène.

France Cadet © Luce Moreau

A l’entrée, les torches à UV révèlent un bestiaire d’espèces disparues : le Dodo, le Tigre de Tasmanie, l’Emeu noir… Disparitions documentées ironiquement par la mention des mutations en cours à l’encre UV sur une série de vieilles cartes scolaires de botanique et de zoologie.

En parallèle, une sculpture et une installation figurent l’apparition d’une nouvelle espèce : un bébé robot est en passe de franchir les différents stades de son évolution embryonnaire (Embryogénèse poly-gonades). En face de lui, les loupes polarisantes de l’installation vidéo révèlent derrière les écrans d’autres robots en gestation, recroquevillés dans leur matrice artificielle nourricière.

« Embryogénèse poly-gonades », France Cadet. DR.

Les autres dispositifs imaginés par France Cadet livrent sa vision contrastée de la relation homme-machine.

D’un côté, la montée historique de la puissance des algorythmes et de l’IA de Deep Blue à Eugène Gostman, chatbot russe qui aurait passé le test de Türing. De l’autre, une mise en scène ironique des limites des logiciels de reconnaissance faciale (que France Cadet s’amuse à dérouter en exagérant ses expressions dans le Facial Action Coding System Face ++) et des usages prédictifs de l’IA (tel le logiciel Compas – pour Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions – qui évalue les risques de récidives dans le système pénal US).

En guise de conclusion provisoire, France Cadet nous place devant un mur vidéo de créatures cyborgs, hyperréalistes en 3D, désirables et désirantes, effectuant des micro-mouvements faciaux et suscitant un léger malaise…

France Cadet © Luce Moreau

Le chant des machines

Pendant cette exposition, et comme à son habitude, Gamerz a invité ses publics découvrir de nouveaux projets sonores à l’école Supérieure d’Art – qui accueille en ses murs le laboratoire Locus Sonus.

Le laboratoire était évidemment mis à contribution, en la personne de Stéphane Cousot avec le projet Zome performé avec ERikM. Un jeu onirique avec les flux sonores et visuels du net perverti par les tensions électriques d’une table de LED qu’ils manipulent ensemble.

En ouverture de soirée, tous avait été inévitablement attiré par un beau globe oculaire transparent suspendu au milieu de la salle. Virgile Abela, dans cette étape de travail prélude à une installation, a joué avec son mouvement, le faisant osciller au centre du public.
comme un pendule sonore et électroacoustique.

Virgile Abela © Luce Moreau

Meredith Monk avait changé de sexe ce soir là, à tout le moins son influence était perceptible dans les vocalises et les onomatopées de François Parra, nettes et claquées. La confrontation avec le son granulaire et bruitiste du synthétiseur modulaire de Fabrice Cesario avec Le chant des machines a saisi la grange métallique de l ’Ecole d’Art.

En savoir plus sur le festival et le Lab Gamerz.