Les îles Galápagos survivront-elles à l’Anthropocène ?

Un iguane marin se réchauffe au soleil dans l'île Fernandina aux Galápagos. © Cherise Fong

Situées à 1000 km au large d’Ecuador, les îles Galápagos ont compté plusieurs centaines de millénaires d’évolution géologique et biologique en isolement pour devenir le fameux paradis de la préhistoire. Comment va la vie dans l’archipel depuis l’arrivée de l’espèce humaine ?

Cherise Fong

De notre envoyée spéciale aux Galápagos (texte et photos)

C’est dans l’île Fernandina que j’ai failli marcher sur un iguane marin. Il était allongé au sol, au bord de la colonie, la tête baissée et le corps étendu, immobile et camouflé sur les rochers de lave. Pendant un instant, j’imaginais le sort ironique de cette créature légendaire—le descendant de lézards émigrés du continent sud-américain sur un radeau végétal, qui ont su s’adapter aux rudes conditions de cette île volcanique en s’aventurant dans la mer pour se nourrir d’algues, modifiant et optimisant leur anatomie sur plusieurs centaines d’années, au cours de plusieurs générations—à se retrouver écrasée sans cérémonie par une touriste tellement éblouie par le paysage environnant qu’elle ne voyait pas le trésor qui se trouve à ses pieds.

Heureusement, je me suis redressée à temps. Imperturbable, le dragon préhistorique n’a pas fléchi d’un millimètre, s’est tout juste contenté d’expulser du sel à travers ses narines en absorbant les rayons du soleil équatorial. L’iguane marin est ici chez lui.

Un iguane marin se réchauffe au soleil dans l’île Fernandina.

La célébrité des îles Galápagos tient à ses espèces animales endémiques, évoluées à l’abri du contact humain, intrépides ou impassibles : les tortues géantes et centenaires qui ont inspiré le nom de l’archipel ; les iguanes majestueux et multicolores ; les fous aux pattes bleues et la danse enjouée ; les frégates et leur sac rouge gonflé à la gorge ; les otaries curieuses ; les pingouins espiègles ; les crabes rouge vif (les rapides « sally-pied-léger ») sur les rochers de lave ; les pinsons de Darwin, dont les multiples variétés de becs illustrent bien la radiation évolutive, ou l’évolution d’une espèce en plusieurs selon l’adaptation de chacune à survivre dans un environnement changeant.

Depuis le temps de Darwin, l’archipel des Galápagos a conservé 95% de ses espèces endémiques : selon la Galapagos Conservancy, environ 80% des oiseaux terrestres, 97% des reptiles et des mammifères terrestres, 30% des plantes et 20% des espèces marines des îles ne se retrouvent nulle part ailleurs au monde.

Le fameux fou aux pattes bleues, ici dans l’île North Seymour.
Plus rare, le fou aux pattes rouges dans l’île San Cristóbal.
Un frégate mâle se gonfle la gorge en essayant d’attirer l’oeil d’une femelle dans l’île North Seymour.

A la confluence du changement climatique

La grande biodiversité des Galápagos, liée à son climat subtropical exceptionnel, est due à sa situation géographique à la confluence de plusieurs grands courants marins : le courant de Humboldt froid venu du sud, le courant de Panama chaud venu du nord et le courant de Cromwell froid et profond à l’ouest, qui apporte une richesse de nutriments qui nourrissent des écosystèmes allant des récifs de corail jusqu’aux pingouins.

Périodiquement, le phénomène climatique et cyclique d’El Niño-La Niña vient réchauffer les eaux en apportant beaucoup de pluies, ce qui réduit de manière dramatique les provisions marines d’algues, de phytoplancton et de poissons—que mangent notamment les iguanes marins, les pingouins, les fous et les cormorans aptères—et déstabilisent les écosystèmes côtiers où nombre d’animaux, comme les flamants ou les tortues de mer, font leurs nids.

De rares cormorans aptères, de superbes plongeurs qui au cours des siècles ont perdu la capacité de voler, dans l’île Isabela.
Le pingouin endémique des Galápagos, la seule espèce de pingouin qui habite au nord de l’équateur, dans l’île Isabela.

En conséquence des El Niño particulièrement sévères de 1982 et 1997, des scientifiques ont observé certaines espèces d’oiseaux, en manque de nutrition et de ressources, cesser de se reproduire pendant plusieurs années de suite. Les flamants ne trouvaient plus assez à manger dans les lagons. Les iguanes marins seraient allés jusqu’à absorber leur propre masse osseuse afin de rétrécir leur corps et donc leur besoins en alimentation. Beaucoup des iguanes et otaries mâles dominants, déjà préoccupés à défendre leurs territoires respectifs, sont morts de faim pendant ces périodes. Plus récemment, les otaries se sont mises à la chasse collective de grands albacores. S’il existe des écosystèmes marins qui ont réussi à rebondir du choc, on ne sait pas encore si ce sera le cas des cycles à venir.

Le réchauffement climatique ne fait qu’exacerber les phénomènes El Niño. De plus, il augmente l’acidification des océans, ce qui mène au blanchiment des coraux, espèce clé des écosystèmes marins.

Tui de Roy, photographe et naturaliste renommée des Galápagos depuis une quarantaine d’années, se rappelle les grandes patates de corail, larges de plus de 4m et âgées de 500 ans : « Elles sont toutes mortes en ’82. Elles se trouvaient dans la baie de l’île Sante Fe, des patates de corail géantes. Il fallait faire attention de ne pas les heurter quand on s’y approchait en bateau. Aujourd’hui il n’y reste même plus les cadavres. Les gens ont un peu oublié que ces choses ont existé. »

En 1954, un mouvement de magma souterrain a provoqué le soulèvement presque instantané d’environ 1.5 km2 du récif dans la baie d’Urbina dans la jeune île volcanique Isabela. Aujourd’hui, on retrouve encore sur terre les restes des patates de corail blanchies.
Près des patates de corail blanchies, le crâne et la carapace d’une grande tortue de mer.

John McCosker, chercheur en biologie aquatique à la California Academy of Sciences spécialisé dans les îles Galápagos, se souvient de ses expéditions des années 1970, où lui et ses collègues voyaient en abondance une espèce de poisson-demoiselle de la taille d’un doigt humain. Depuis 1982, personne ne l’a revu. « Ce poisson a sûrement existé pendant des centaines de milliers d’années, et maintenant il est disparu, regrette-t-il. C’est un signe effrayant de l’avenir : chacune de ses espèces est affectée par le changement climatique, pas toujours une extinction, mais certainement une extinction locale ou une extinction écologique, où ils ne peuvent plus assurer leur fonction au sein d’un écosystème. »

Cependant, il rentre de sa dernière visite aux Galápagos fin janvier, excité par sa découverte de nouvelles espèces marines, en collaboration avec Salomé Buglass, une jeune biologiste marine de la Fondation Charles Darwin qui explore les écosystèmes des monts sous-marins à l’aide d’un véhicule télécommandé.

Mais comme beaucoup de scientifiques, McCosker n’est pas très optimiste pour le futur fragile de l’archipel face au réchauffement des océans : « Si vous étiez sur le continent d’Ecuador, il suffirait de vous déplacer en direction polaire, vers le nord ou vers le sud, pour trouver un habitat plus frais, et vous pourriez le tolérer. Mais dans les îles Galápagos c’est impossible, vous pouvez aller nulle part ailleurs. Beaucoup d’espèces terrestres peuvent se déplacer vers une plus haute altitude. Mais une fois que vous avez atteint le sommet de la montagne et vous ne pouvez plus monter, vous êtes coincé. Vous n’avez plus de possibilités d’habitat… La vie sur Terre doit faire face au changement climatique. »

Un bébé otarie, laissé seul sur la plage, attend le retour de sa mère pour le nourrir, dans l’île San Cristóbal.

L’invasion des espèces

Depuis la première visite documentée de Tomás de Berlanga en 1535, suivi de trois siècles de refuge temporaire pour les chasseurs de baleine, puis le fameux séjour de Charles Darwin à bord de la Beagle en 1835 et l’escale de Herman Melville qui a inspiré Les îles enchantées en 1854, jusqu’au milieu du 20ème siècle, le paysage des îles inhabitées des Galápagos aurait, semble-t-il, peu changé.

Un iguane marin partage le récif avec des crabes sally-pied-léger à la Punta Vicente Roca dans l’île Isabela.

Mais les animaux qui y habitaient vous diraient sûrement le contraire. Depuis l’arrivée des premiers explorateurs dans l’archipel, les hommes ont emmené avec eux des espèces étrangères qui se sont vite emparées des lieux—chèvres, cochons et poulets d’élevage, chats et chiens domestiques, fruits et plantes, ainsi que rats, insectes et autres pathogènes—avec des conséquences catastrophiques. Le bétail dévorait la végétation sans discrimination, les chats et les chiens devenus sauvages chassaient les oiseaux et les jeunes reptiles, les rats mangeaient les œufs, les insectes les parasitaient…

A l’ombre d’un cactus, un iguane terrestre se repose sur les rochers de lave dans l’île North Seymour.
Le cactus centenaire Opuntia, dont il existe 6 espèces endémiques aux les îles Galápagos, fournit de la nourriture et de l’abri à nombre d’oiseaux et de reptiles.

Aujourd’hui, selon la Galapagos Conservation Trust, on estime qu’il existe environ 1700 espèces introduites ou invasives à travers les îles. Parmi les plus néfastes : les chèvres (enfin éradiquées de manière agressive sur les îles de Pinta, Santiago et Isabela au bout de 10 ans en 2006), qui détruisent notamment l’habitat des tortues géantes ; la mouche parasite Philornis downsi, qui pond ses œufs dans les nids des oiseaux terrestres pour que ses larves se nourrissent du sang des oisillons jusqu’à les tuer ; les fourmis rouges ; la mûre (Rubus niveus), qui envahit les zones humides ; la quinine (Cinchona pubescens), qui éclipse la végétation indigène et transforme les habitats des hautes-terres de l’île Santa Cruz.

Une paruline jaune (Setophaga petechia) perche dans les mangroves de l’île Santiago.
Le tyran des Galápagos (Myiarchus magnirostris) est connu pour sa curiosité envers les humains.
Le moqueur des Galápagos (Mimus parvulus), une des quatre espèces de moqueurs endémiques de l’archipel, ici dans l’île Isabela.

Parmi les espèces endémiques les plus menacées : les pinsons de mangrove, premières victimes des mouches et assidûment protégés ; la moucherolle vermillon (que je n’ai vu pas du tout pendant mes six jours aux Galápagos) ; l’oiseau moqueur de l’île Floreana ; les forêts d’arbres Scalesia, d’abord décimées par la construction et l’agriculture puis achevées par les mûres ; et toujours, les tortues géantes iconiques, centenaires ou migratoires—parmi les premières espèces à débarquer sur les îles il y deux ou trois millions d’années—attaquées par les fourmis rouges, les chiens sauvages et d’autres espèces invasives, et dont les œufs ou les bébés sont également vulnérables.

Une tortue géante se promène dans une des dernières forêts de Scalesia-épiphytes, dans les hautes-terres humides de l’île Santa Cruz.
Une tortue géante se repose au frais dans la boue.

Déjà aux 18ème et 19ème siècles, les pirates et les chasseurs de baleine se ravitaillaient à chaque escale de dizaines de tortues géantes, bêtes « délicieuses » et plus tard sources d’huile qui pouvaient survivre des mois sans eau ni nourriture. On estime que plus de 100.000 tortues ont été enlevées des îles pendant cette période, provocant l’extinction de 4 des 16 espèces originales, dont le célèbre Georges le solitaire, dernière tortue de l’île Pinta et âgé de plus de 100 ans, décédé en juin 2012 et depuis préservé par taxidermie à la Station de Recherche Charles Darwin. La population actuelle de tortues géantes sauvages est estimée à environ 20 000, en plus de celles aux trois Centres d’élevage de tortues gérés par le Parc National Galápagos.

Des tortues géantes (Chelonoidis) issues de différentes îles sont protégées au Centre d’élevage de Puerto Ayora dans l’île Santa Cruz.
Des bébés tortues sont numérotés et suivis avant d’être réintroduits dans leur habitat naturel dans l’île Floreana.

Vecteurs plastiques

Dans la mer, une équipe internationale de scientifiques a déjà repéré sept espèces invasives : deux espèces d’algue, un crabe, une étoile de mer, plus deux autres espèces qui ressemblent à des fougères ou des mousses. Le plus souvent, ces espèces ont déjà voyagé de grandes distances, attachées au dessous des coques de bateaux qui arrivent dans la Réserve Marine Galápagos.

Plus récemment, les chercheurs sont en train d’examiner les grands plastiques (mesurant plus d’un micromètre) ramassés sur les plages des îles pour essayer de comprendre comment ils pourraient servir de vecteurs pour introduire de nouvelles espèces, potentiellement invasives, dans la réserve.

Dans l’île Rábida, un pélican brun (Pelecanus occidentalis) se pose sur la plage de sable rouge fait de lave à haute teneur en oxyde de fer.

Jusqu’à présent, selon Wilson Iñiguez, assistant de recherche sur ce projet dédié aux espèces marines invasives, ils ont identifié certains invertébrés comme l’anatife (Lepas anatifera) attachés à des bouts de plastique. « Non seulement les plastiques sont toxiques aux animaux qui les ingèrent, mais ils permettent à ces organismes attachés de voyager beaucoup plus loin qu’ils feraient normalement », ajoute-t-il.

Durant tout mon séjour aux Galápagos passé à marcher sur les plages et à plonger dans la mer, j’avoue que je n’ai pas vu de déchets, mais je sais qu’ils se trouvent en abondance sur les plages moins visitées des îles les plus habitées, autour de Santa Cruz et San Cristóbal.

Un bécasseau sanderling sur la plage de l’île San Cristóbal.

Comme tout le monde, Wilson déplore la présence toujours croissante du plastique dans l’environnement, mais il reste optimiste quant à l’éradication des plastiques aux Galápagos, ainsi qu’aux efforts répétés du gouvernement pour essayer de limiter la pollution locale en interdisant les plastiques à usage unique, et même les feux d’artifice depuis fin 2018.

« L’idée principale, explique-t-il, c’est de prouver que ça marche. Si ça marche ici aux Galápagos, ça peut marcher ailleurs dans le monde. C’est un processus lent, mais on y travaille. En fin de compte, il s’agit juste de trouver des nouvelles façons de faire. »

En parallèle, la vie marine est toujours menacée par la pêche excessive ou illégale, notamment de requins, victimes de braconnage pour leurs ailerons, ainsi que de concombres de mer (autre délice en Chine) et de homards. Les homards mangent les oursins qui mangent le corail ; sans les homards, les récifs de coraux souffrent aussi.

Il va sans dire que l’espèce la plus invasive de toutes, c’est Homo sapiens.

Tourisme terrestre et Galápageños

En 1950, les îles Galápagos comptaient 1349 habitants. Dans les années 1970, l’archipel accueillait environ 11 000 touristes chaque année, et sa population résidente a triplé. Actuellement, les îles Galápagos accueillent plus de 240 000 touristes par an, avec une population d’environ 30 000 habitants concentrés sur 3% du territoire, où presque tous travaillent de près ou de loin dans l’industrie du tourisme.

Si le gouvernement équatorien a essayé à plusieurs reprises d’imposer des limites à cet afflux d’humains, il a toujours du mal à les contrôler. Le développement des infrastructures touristiques terrestres, ainsi que la dépendance des îles avec le continent pour les matériaux, l’alimentation et autres provisions, apportent de nouveaux risques d’introduction d’espèces invasives.

A l’aéroport de Baltra, un chien cherche d’éventuelles espèces invasives dans les valises des visiteurs.

Le Parc National Galápagos a été établi en 1959, en même temps que la Fondation Charles Darwin, organisation internationale et indépendante à but non lucratif, pour fêter le centenaire de la publication du livre L’Origine des espèces. Le parc, qui couvre 7970 km2, soit 97% de la surface terrestre de l’archipel, a été déclaré un Site du patrimoine mondial de l’Unesco en 1978. Géré par le gouvernement de l’Equateur, il définit de strictes règles de conduite pour les visiteurs, qui doivent être accompagnés à tout moment par un guide naturaliste certifié par le parc, dans des groupes de 16 personnes au maximum. Aucune nourriture autorisée dans les îles, ne rien laisser, ne rien ramener, pas de flash, et surtout, ne jamais toucher aux animaux.

C’est en 2010 que pour la première fois, le nombre de touristes à base terrestre dans les hôtels et les restaurants a dépassé celui des touristes voyageant en bateaux de croisière (94 000 et 80 000 respectivement). Depuis, le nombre de touristes terrestres ne cesse d’augmenter, avec tout le développement d’infrastructure touristique qui les suit.

Mais s’il coûte plus cher de voyager en yacht, quelques compagnies de croisières de luxe, dont Lindblad, Quasar ou Ecoventura, fonctionnent de manière durable et soutiennent activement des projets de collaboration étroite avec le Parc National Galápagos, la Fondation Charles Darwin à Puerto Ayora et d’autres initiatives de conservation et d’éducation locales.

León Durmido, ou Kicker Rock, et le bateau de croisière Islander vus de l’île San Cristóbal.

Et chaque voyageur écotouriste aux Galápagos, qu’il soit terrestre ou marin, au bout de sa propre expérience vécue, repart un ambassadeur éveillé de ce lieu sans pareil à l’ère Anthropocène.

Bioblitz à Santa Cruz

José Guerrero, naturaliste équatorien certifié en 2008, autant passionné par la photographie que par l’éducation, rappelle qu’aux Galápagos, tout est lié : « Si on n’a pas les animaux, il nous faudrait tous retourner au continent. Les touristes ne viendront pas pour la plage. Ici, l’attraction touristique, c’est la biodiversité. Donc le plus important, c’est d’abord de préserver cette biodiversité. Il faut s’assurer que les animaux vont bien et se reproduisent bien, donc la science est importante. Mais parfois il y a trop de barrières entre les gens qui font la science, les gens qui prennent les décisions, les gens qui travaillent dans l’éducation, les gens qui travaillent dans le tourisme, le secteur privé… chacun tire de son côté. Il faut vraiment que les biologistes travaillent avec les responsables politiques et qu’on communique entre les différentes disciplines. »

La Station de Recherche Charles Darwin s’est ouverte comme le bras opérationnel de la Fondation Charles Darwin en 1964 à Puerto Ayora, lieu le plus peuplé de l’archipel. En plus de servir de base de travail pour les chercheurs scientifiques internationaux en visite aux Galápagos, elle comporte une bibliothèque, une salle d’exposition, un café, et accueille régulièrement des enfants pour des activités pédagogiques de découverte et de conservation.

Le 24 janvier 2019, à l’occasion de la visite de l’équipe de la California Academy of Sciences, dont les premières expéditions aux Galápagos datent de 1905, la Station de Recherche Charles Darwin a organisé le tout premier Bioblitz des Galápagos, dans l’île Santa Cruz. Pendant deux heures, équipés de l’application mobile iNaturalist sur leurs smartphones, 16 enfants et adolescents curieux et enthousiastes ont repéré 77 espèces différentes (pinsons, pélican, mousse, escargot, coccinelle, cactus, araignées, champignons, fleurs, sauterelle, guêpes, tortue, raie, iguane, poisson, bivalves…). Pour certains, c’était leur première visite aux Galápagos ; pour d’autres, c’était l’occasion de redécouvrir leur île d’un autre regard.

Un couple de sauterelles endémiques (Schistocerca melanocera) dans l’île Santiago.

Pour nous tous, l’ouverture d’esprit et l’engagement des enfants, c’est de l’espoir. Car les îles Galápagos nous présentent la rare opportunité d’apprendre, d’apprécier et d’agir, ici et maintenant, à la fois localement et à l’échelle de la coopération internationale, afin de reprendre en main notre environnement et d’y retrouver la nature.

Comme l’écrivait Jonathan Franzen : « Seulement une appréciation de la nature en tant que collection d’habitats menacés spécifiques, plutôt qu’une chose abstraite qui est en train de “mourir”, peut éviter de dénaturer complètement le monde. »

Pour commencer, prière de ne pas marcher sur les iguanes.

Le site du Parc National Galápagos

Télécharger l’Atlas de Galápagos : Especies Nativas e Invasadores (en espagnol), 2018, édité par la Fondation Charles Darwin

Une enquête pour inventorier les besoins en matériel ouvert pour la science

Andre Maia Chagas
Ewen Chardronnet
Andre Maia Chagas

André Maia Chagas, que Makery avait invité l’an dernier pour Open Source Body, est depuis l’été 2018 l’un des 25 « fellows » de la Fondation Mozilla sur la science ouverte et la politique des technologies, ainsi que de l’Open Science Fellows Program FreiesWissen en Allemagne. A travers cet engagement, il souhaite promouvoir la science ouverte en construisant du matériel scientifique à la fois économique, mais performant, en suivant le paradigme Open Hardware. Pour mener cela à bien, Chagas lance aujourd’hui une enquête en ligne en collaboration avec le laboratoire du professeur Baden à l’Université de Sussex, au Royaume-Uni, où ils ont déjà construit du matériel scientifique ouvert et enseigné à d’autres comment faire de même à travers l’initiative Trend in Africa.

Leur objectif est de comprendre les besoins actuels en outils pour la recherche scientifique auxquels les solutions alternatives de matériel ouvert ne répondent pas encore. L’enquête souhaite identifier quels types d’outils les scientifiques utiliseraient particulièrement s’il existait des solutions DIY à très bas coût. Il s‘agit bien évidemment de les construire ensuite.

La participation à l’enquête leur permettra de développer une série de tutoriels en ligne sur la construction d’équipements abordables. Cela les aidera également à identifier les opportunités pour la création d’équipements distribués sous des licences ouvertes / permissives. Sous ces types de licences, l’équipement créé peut être utilisé, modifié, copié et amélioré pour les nouveaux cas d’utilisation.

L’enquête est anonyme. Toutes les données personnelles collectées resteront confidentielles et ne seront pas transmises à des tiers. Une fois la collecte de données terminée, toutes les réponses ne permettant pas l’identification personnelle de ceux ayant répondu seront disponibles sur GitHub. André Maia Chagas pense que le partage de cette information est le meilleur moyen de responsabiliser le tout un chacun et de leur permettre de développer leurs outils dans l’intérêt du bien public.

Pour vous inciter à remplir ce sondage, un livre cadeau est offert entre deux titres liés au matériel Open Source.

Pour répondre à l’enquête, c’est ici (en anglais, espagnol, allemand ou portugais).

Re-Store : un nouvel espace pour le réemploi à Saint-Denis

Un lieu dédié au réemploi © WoMa

Géré par le fablab WoMa, l’espace Re-Store vient d’ouvrir ses portes à Saint-Denis. Une première rencontre publique se tenait le 7 février pour présenter les acteurs du projet et appeler d’autres à les rejoindre.

Ewen Chardronnet

Au bord du canal, non loin du Stade de France à Saint-Denis, l’ancien site des ateliers d’orfèvrerie Christofle vit une période de transition. Ouvert en 1876 et fermé en 2005, le site est classé à l’inventaire des Monuments historiques depuis 2007. Au pic de l’activité 1 200 salariés travaillaient dans des bâtiments qui s’étalaient sur près de 20 000 m². Le groupe Madar, qui reprend le site au moment du classement, se contente pendant 9 ans de gérer l’existant, sans procéder à des rénovations ambitieuses pour la vingtaine d’artisans, orfèvres, artistes et chefs d’entreprise occupant encore les lieux devenus vétustes.

La vue depuis l’entrée de Re-Store © Soukmachines
Re-Store s’installe sur l’ancien site Christofle situé au 112 rue Ambroise Croizat à Saint-Denis © Les Canaux

En 2016, le promoteur Quartus a un « coup de cœur » pour ces bâtiments en brique rouge couverts de lierre qui servent à l’occasion de décors de tournage de films. Il achète le site avec l’objectif de le rénover, se présentant comme une entreprise à l’écoute des habitants, des usagers, qui travaille selon une logique ascendante, afin de concevoir « de nouveaux scénarios d’occupation façonné par les usages » explique Alessia di Palma, la représentante de Quartus lors de la soirée de présentation de Re-Store. Quartus cherche à mettre en œuvre une transition en douceur et à trouver un équilibre entre anciennes et nouvelles activités. Pour ce faire, la restauration et la restructuration du site désormais nommé « L’Orfèvrerie » ont été confié aux architectes Reichen&Robert, et une période expérimentale de transition a été lancée entre septembre 2018 et août 2019 et confié à l’opérateur culturel Manifesto et au collectif Soukmachines pour préfigurer l’avenir du site. De nombreux artistes se sont installés cet automne sur le site au bord du canal.

Un aperçu des anciens ateliers Christofle à Saint-Denis © Soukmachines

Dans la continuité du Fab City Summit

Quartus était partenaire en juillet 2018 du Fab City Summit organisé à La Villette autour des démarches de relocalisation de la production, de ville fabricante, dont Makery vous a amplement parlé l’an dernier. « Le projet Re-Store est en quelque sorte une continuité locale des objectifs tracés lors du sommet Fab City » nous dit Minh Man Nguyen du fablab WoMa et également président de l’association Fab City Grand Paris.

En effet, suite au Fab City Summit, Quartus et WoMa ont voulu s’associer sur une expérimentation sur le réemploi et les déchets dans l’objectif de mener des projets de construction. Ils avaient ensemble un projet d’Usine Du Réemploi qu’ils avaient présenté à la manifestation d’intérêt « Inventons la métropole du Grand Paris », projet non sélectionné mais pas abandonné, qui reste un horizon et qui a trouvé à L’Orfèvrerie des locaux pour une premier étape qui explore le stockage intelligent avec de multiples partenaires réunis autour du programme Re-Store. Le projet répondait en effet aux ambitions de Quartus, qui s’était déjà engagé sur la friche culturelle Le 6b à Saint-Denis, et qui souhaite se donner une image qui les ferait passer du statut « de promoteur à celui d’urban maker », cela afin de se positionner comme acteur clé de « la valorisation des territoires et de leurs ressources, de l’urbanisme transitoire et de la transition écologique », explique Alessia di Palma.

Mais « Re-Store n’est pas qu’un projet soutenu par Quartus, il a pour objectif d’impliquer d’autres promoteurs, dont déjà REI Habitat qui est aussi embarqué dans le projet avec sa filière ReMake », précise Minh Man Nguyen. Installé désormais à L’Orfèvrerie sur 200 m² de bureaux, 200 m² d’ateliers et 1000 m² de stockage, Re-Store se fixe ainsi pour objectif de développer collectivement des outils et méthodes appliqués au réemploi pour changer d’échelle : stockage intelligent avec indexation et classement des matériaux ; revalorisation par la transformation de gisements en matériaux utilisables et fabrication de produits finis avec des designers et architectes ; développement d’outils numériques déployables et réplicables à grande échelle. Re-Store vise en particulier le réemploi de matériel de chantiers de construction et de délaissés d’événementiels.

Visite et présentation le 7 février © Ewen Chardronnet

Un projet collaboratif et ouvert

La soirée du 7 février qui rassemblait plus de soixante-dix participants, pour la plupart acteurs du réemploi de la région Ile-de-France, avait donc pour objectif de faire découvrir les locaux de Re-Store et d’inciter de nouvelles personnes à rejoindre l’initiative qui rassemble déjà une dizaine de partenaires. Parmi les structures engagées dans ce projet collaboratif piloté par WoMa figurent ainsi des acteurs situés à différents niveaux de la chaîne du réemploi.

REI Habitat, déjà investi dans l’emblématique projet Wiki Village Factory, est un spécialiste de l’habitat en bois. Avec sa cellule d’action et d’expérimentation ReMake, il s’engage dans Re-Store sur les questions de réemploi du bois, imaginant des mobiliers à partir des qualités premières des matériaux à recycler, plutôt que de designer des objets et d’aller ensuite chercher la matière. Le Rêv Café, café solidaire à Montreuil issu de la collaboration entre ReMake, Yes We Camp et Quatorze, s’implique également. L’équipe du Rêv Café intervient notamment avec du mobilier bois sur la Place de la République à Montreuil depuis juin 2018.

Autre acteur, cette fois dans le champ du conseil et de l’ingénierie du réemploi, l’agence R-USE, qui identifie les gisements, établit un diagnostic sur les ressources, pour ensuite envisager les solutions constructives et leur faisabilité.

Présentation de leur engagement par Aymeric Meunier de l’agence R-USE © Ewen Chardronnet

Les P’tits Clous, quant à eux, opèrent auprès des plus jeunes, qui à l’heure des tablettes et autres jeux sur la variété des supports numériques, se désintéressent du bricolage. L’objectif de la camionnette des P’tits Clous est ainsi d’aller au contact afin de (ré)apprendre aux enfants (et donc aux parents) à manipuler les outils et les matières.

Le Pavé est un projet de Sasminimum, dont l’objectif est de fabriquer des dalles plastiques 100 % recyclé et recyclable à partir de déchets plastiques collectés dans la nature. L’agence de design stratégique thr34d5 (pour threads) entend valoriser à Re-Store le matériau naturel kombucha pour sa valeur communautaire en démocratisant son ingénierie en open source. L’équipe de EMA Architectes s’implique également, en particulier sur le conseil environnemental et bioclimatique, la maîtrise d’œuvre avec dimension de réemploi et l’expérimentation de matériaux. Exemple cité lors du rendez-vous : la conception de briques à partir des drêches de la brasserie Gallia de Pantin, résidus issus du brassage du houblon.

L’équipe de WoMa , notamment l’agence d’architecture WAO, s’intéresse quant à elle à la conception d’une machine à indexer les planches dans une base de données, un dispositif de mesure automatique à partir de micro-contrôleurs, qui permettra de faciliter le rangement, de répertorier et de mieux gérer les stocks. Un premier prototype scanne déjà les volumes parallépipédiques. La version 2 analysera le poids pour en déduire la densité du matériau. Le projet sera partagé et open source. Matthieu Borssette du master Design by Data de l’Ecole des Ponts Paris Tech veut, lui, développer au Re-Store le « re-generative design », c’est-à-dire les approches génératives appliquées à la conception architecturale à partir de matériaux réemployés.

Les chutes des fablabs Volumes Coworking et WoMa réutilisées pour la décoration des lieux © WoMa
Des bureaux et salles de réunion permettent aux contributeurs du programme de travailler © WoMa
Un atelier de 200 m2 est mutualisé par et pour les membres de Re-Store © Ewen Chardronnet

Un projet qui s’inscrit dans une coopération européenne

Pour conclure la présentation des partenaires, Minh Man Nguyen insiste sur le fait que Re-Store est un collectif ouvert, et qui invite les projets intéressés à venir participer à la démarche collaborative en cours sur le site de l’Orfèvrerie. Et à Makery, il explique : « Nous espérons que l’expérience se poursuivra au-delà de l’expérimentation de 2019. Nous sommes plutôt confiant de l’intérêt de Quartus à prolonger l’aventure, mais il faut d’abord faire la preuve que Re-Store fonctionne. »

D’autant que la collaboration de Quartus avec WoMa et l’association Fab City Grand Paris va se poursuivre dans les deux années à venir autour du programme de coopération européenne H2020 « Reflow », auquel Quartus est associé aux côtés de la Ville de Paris, l’association Ars Longa, le co-working Volumes, Fab City Grand Paris et bien d’autres acteurs français et internationaux.

Reflow est l’acronyme pour « constRuctive mEtabolic processes For materiaL flOWs in urban and peri-urban environments across Europe », processus métaboliques de construction autour des flux de matières dans les environnements urbains et périurbains en Europe. La vision de Reflow est de « développer des villes circulaires et régénératives par le repositionnement de la production et la reconfiguration des flux de matières à différentes échelles ». Six villes pilotes sont notamment engagées dans le projet : Paris, mais également Amsterdam, Berlin, Milan, Vejle au Danemark et Cluj-Napoca en Roumanie. Plus spécifiquement, Reflow s’appuie sur les fablabs et les makerspaces comme catalyseurs d’un changement systémique des environnements urbains et périurbains. Reflow vise à œuvrer dans le champ de l’économie circulaire afin de « faciliter, visualiser et structurer une libre circulation des matériaux, des personnes, des connaissances (technologiques) et des biens communs, réduire la consommation de matériaux, maximiser l’utilisation multifonctionnelle des espaces publics et envisager des pratiques de régénération. » Une aventure à suivre.

Pour en savoir plus sur Re-Store.

À Montpellier, la Halle Tropisme s’ouvre avec le nombre

Veence Hanao en performance pour l'ouverture de la Halle Tropisme © Thomas Hugon

Le troisième week-end de janvier, 15 000 personnes se sont pressées dans l’ancienne halle de mécanique de l’École d’Application de l’Infanterie, à Montpellier. Pourquoi ? Pour « Tropisme est ouvert », le festival-crémaillère de ce tout nouveau lieu porté par la coopérative montpelliéraine Illusion et Macadam.

François Baraize

Cela fait plus de 10 ans qu’Illusion et Macadam, la coopérative spécialisée dans l’accompagnement de projets culturels, cherche l’endroit où poser un lieu de vie et de création, un creuset d’entrepreneuriat culturel et d’innovations artistiques. Mais à Montpellier, ville sans passé industriel, les friches sont rares. Le départ des écoles militaires, en 2009, va libérer de nombreuses emprises urbaines, dont la Caserne Guillaut, 12 hectares de bâtiments militaires datant de 1912, que l’aménageur de la métropole montpelliéraine, la Sa3M, veut transformer en cluster des industries créatives et innovantes.

Le public s’est pressé en nombre pour les trois jours du festival de lancement © Marielle Rossignol
Madmoizel en set/performance pour la soirée de lancement © Marielle Rossignol

Un quartier créatif

Dans ce futur quartier créatif, devraient cohabiter des entreprises (la métropole cherche encore l’entreprise leader qui tirera le cluster), de la formation (le groupe Icones a signé pour un campus regroupant les écoles d’arts, de photo et de graphisme ESMA et EPTA, et l’école de journalisme ESJ-Pro y est déjà implantée), des bureaux, des logements, et donc la Halle Tropisme, première à investir la friche.

La Halle Tropisme, avant travaux © Marielle Rossignol
Une exposition retrace l’histoire et les travaux de transformation de la halle de mécanique © Sabrina Ladygraph
Réparties autour des allées, les espaces de travail de la halle Tropisme © Marielle Rossignol

Son écrin ? 4 000 m2 d’ateliers en poutrelles métalliques, réhabilités par la Sa3M, et concédés sur un bail de 11 ans au terme desquels l’aménageur se sera vu rembourser les travaux via le loyer de la Halle. La coopérative a, elle, pris en charge l’aménagement intérieur, conçu comme un village avec ses maisons, ses allées traitées comme des rues et des places. « Le village Tropisme, c’est là où on a mis toutes nos envies de regrouper l’art et l’entrepreneuriat, l’art et la technologie, la création et la formation. On crée un village de 250 personnes, et en même temps un espace public, parce que le lieu de vie et le lieu de travail sont en prise directe, sans cloisonnement », explique Vincent Cavaroc, directeur artistique du lieu, et l’un des moteurs de l’aventure.

Côté travail, la Halle s’est remplie. S’y côtoient des graphistes, des compagnies de spectacle vivant, des architectes, des bureaux de production d’évènements, des photographes, des éditeurs, de l’impression 3D, des agences de communication, des créateurs audiovisuels, des designers d’espaces virtuels et réels, plusieurs coopératives (d’habitat participatif, de traduction en langues des signes ), une agence de médiation scientifique, la coopérative Illusion et Macadam, et un café-restaurant.

Le café Tropisme, pièce maîtresse du tiers-lieu © Sabrina Ladygraph
Dans le propulseur, le bus de médiation scientifique des résidents de Science Animation © Sabrina Ladygraph
« As We Are Blind« , installation interactive de Véronique Béland (production Bipolar) © Sabrina Ladygraph

Une ouverture artistique et festive

Côté lieux de vie, le festival Tropisme a permis d’avoir un aperçu des possibles. Sur les anciens ponts de mécanique reconvertis en scènes et en gradins se sont succédé concerts et performances. Dans la journée, de nombreux ateliers et workshops, pour les adultes autant que pour les enfants. Et des installations, sonores, numériques, visuelles, interactives.

Parmi ces installations, R.E.D., de Selma Lepart, est emblématique de ce qui se joue dans un creuset d’hybridation comme la halle Tropisme. R.E.D., comme Réponse Electro-Dermale, est une peau dont les écailles ondulent au double rythme de sa programmation initiale – une combinaison de plusieurs rythmes biologiques programmée par l’artiste – et de son interaction avec son environnement : le lieu, la lumière, et, bien sûr, le public. « Je tente de créer des œuvres qui évoluent dans leur environnement et dont l’auteur finit par s’effacer, comme un empire autonome ». Machine sensible, œuvre comportementale, R.E.D. est, comme sa créatrice, à la croisée des arts, des sciences, et des nouvelles questions de la production artistique.

« R.E.D. », l’œuvre épidermique de Selma Repart (production Bipolar) © Marielle Rossignol

Formée à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, Selma Lepart développe son projet au croisement de l’expérimentation scientifique et artistique dans le cadre d’un contrat CIFRE avec l’Agence Bipolar, installée à la Halle Tropisme, spécialisée dans la production d’œuvres qui font dialoguer sciences, arts et technologies. Avec l’intégration de la chercheuse-artiste, l’équipe de Bipolar veut pousser plus loin la confrontation arts, techniques et environnement, et s’engager dans un dialogue plus poussé avec ceux qui, parmi les scientifiques, s’interrogent de la même façon sur le sens de leurs innovations, et les développeurs numériques en quête de développement soutenable.

Martin Meissonnier mixe au milieu d’Ammonite, l’installation du collectif Scale © Marielle Rossignol
En interview : Vincent Cavaroc, directeur artistique de Tropisme et Jordi Castellano, dirigeant d’Illusion et Macadam © Sabrina Ladygraph

Dialogue, horizontalité, hybridation : les résidents de la halle Tropisme semblent prendre au sérieux l’idée d’une « great good place », d’un tiers-lieu qui ne soit pas le paravent d’une mutualisation des lieux de travail, mais un lieu de rencontre des savoirs et des cultures. « On ne se décrète par tiers-lieu, on fait tiers-lieu », dit Vincent Cavaroc. Le pari est lancé, et ses bases ont l’air aussi solides que les poutrelles métalliques de la halle.

En savoir plus sur la Halle Tropisme.

«Mondes Multiples», les bonnes feuilles de Flavien Théry pour Makery

Flavien Théry, "Jean-Pierre contemplant le trou noir (d’après : Apparence lointaine d’un trou noir sphérique entouré d’un disque d’accrétion, de Jean-Pierre Luminet, 1978.)", 2018 © Flavien Théry

Flavien Théry expose jusqu’au 31 mars au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains. À cette occasion paraît le catalogue «Mondes Multiples: Flavien Théry et l’holographie» qui rassemble sur 154 pages une série de textes en regard des œuvres de l’artiste. Extraits choisis pour Makery.

la rédaction

Flavien Théry est un artiste rennais qui inscrit son travail dans un intérêt particulier pour les relations entre art et science, la nature de la réalité, et plus particulièrement de la lumière. La perception visuelle devient ainsi la matière-même de son travail. Diplômé de l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, Flavien Théry a travaillé un temps dans le champ du design, avant de s’orienter vers un art relevant de l’art optique, de l’art électro-cinétique, des arts numériques et plastiques. Il a réalisé des œuvres dans des contextes variés, opérant jusque dans le champ de l’art et de la fabrication numérique ou de la 3D, comme dans la création récente Inverted Relief à partir d’une technique numérique de point d’Aubusson et qu’il met en expérience aujourd’hui avec les compositions du musicien Thomas Poli.

L’exposition de Flavien Théry présentée jusqu’au 31 mars 2019 à Enghien-les-Bains se place en regard d’une sélection d’hologrammes issue des collections du Musée de l’Holographie, un musée unique en son genre créé en 1980 par Anne-Marie Christakis pour promouvoir l’holographie, mais qui a fermé ses portes en décembre 2018 et cherche aujourd’hui repreneur.

A l’occasion de cette exposition croisée, le Centre des Arts publie un catalogue présentant le travail de Flavien Théry et menant une réflexion sur les liens de son œuvre avec l’holographie. La recherche développé dans l’ouvrage s’appuie sur la double théorie des mondes multiples (many worlds) et des observateurs multiples (many minds) qui fait cohabiter plusieurs réalités ensemble. Des textes de Flavien Théry, de Ewen Chardronnet (contributeur de Makery), de l’astrophysicien et musicien Jean-Pierre Luminet, du journaliste et écrivain Patrice Van Eersel, et de l’historien d’art Arnaud Maillet, viennent offrir sur près d’une centaine de pages plusieurs axes de spéculation autour de l’exposition à la croisée des sciences, de la littérature et de l’ésotérisme. Makery vous propose quelques morceaux choisis.

Flavien Théry, Le blanc n’existe pas, 2014 :

Flavien Théry, « Expériences perspectives », pp. 8-9

« L’invitation du Centre des Arts d’Enghien-Les-Bains à présenter mes recherches en regard des collections du Musée de l’Holographie est pour moi l’occasion de revenir sur un imaginaire particulier, au croisement de l’art, de la science et de la technique, qui s’est développé dans une époque fascinée par le progrès, dont l’an 2000 était l’horizon futuriste. Une forme d’utopie dont la critique par la science-fiction aura orienté la recherche que j’allais entreprendre, précisément à partir du passage dans le nouveau millénaire. C’est donc également l’occasion de revenir sur les origines de ce travail, dont un certain nombre d’implications résonnent fortement avec les questions soulevées par l’holographie.

« D’après Stephen Benton, inventeur en 1968 du procédé qui en permit une restitution en lumière blanche : l’hologramme est un miroir qui aurait une mémoire. Son support serait donc, à l’instar du miroir, la surface qui sépare le vrai de l’illusion. Pourtant, l’holographie est certainement le mode de production d’images qui, en jouant avec cette frontière, questionne le plus directement l’opposition classique entre réel et virtuel. Une opposition censée par ailleurs définir les domaines d’intervention respectifs de la science et de l’art. Or, il est certains artistes dont la recherche porte notamment sur la physique, au sens des lois qui président aux phénomènes qui se déroulent dans le monde réel, ainsi que sur ceux qui interviennent dans notre perception de cette réalité.

« Parmi les chocs fondateurs, esthétiques et conceptuels, il y eut tout d’abord la rencontre avec une œuvre de Piotr Kowalski, présentée dans la collection permanente Curios & Mirabilia, au Château d’Oiron. L’installation Identité 4 présente trois sphères métalliques de tailles différentes, disposées sur une épaisse dalle de granit, qui se reflètent dans des miroirs holographiques transparents, de sorte que les sphères reflétées par ces miroirs virtuels nous apparaissent de dimensions égales. Le choc fut pour moi de découvrir que ces hologrammes conservent les propriétés optiques des miroirs qu’ils reproduisent : Le premier (convexe) opère une réduction de l’image ; le second (plan) ne la modifie pas ; et le troisième (concave) en présente un agrandissement. Ces images holographiques de miroirs étaient donc capables de transformer optiquement les images des objets situés dans l’espace d’exposition. C’est à dire qu’elles étaient capables d’inclure le monde réel dans leur représentation… La rencontre avec cette oeuvre eut une profonde influence sur la recherche que j’allais développer par la suite, tentant par exemple d’inscrire dans l’espace réel des formes virtuelles en trois dimensions, résultant de l’interaction optique de plusieurs images planes, comme c’est le cas avec Dual, ou Vision Cones. »

Flavien Théry, Dual, 2014 :

Flavien Théry, Vision Cones, 2016 :

Flavien Théry, « Expériences perspectives », pp. 13-14

« J’avais quelques temps plus tôt parlé à Thomas Poli de mon projet Inverted relief (The Candor chasma’s flying carpet), alors en cours de production : Un tapis, réalisé par tissage numérique au point d’Aubusson, reproduisant une image satellite anaglyphe issue des collections de la NASA, qui montre un détail du sol de Mars, dont les reliefs perçus au travers de lunettes rouges et bleues peuvent soudain s’inverser, en fonction du point de vue adopté par l’observateur. Au moment où je prenais livraison de ce tissage fraîchement tombé du métier, je trouvais dans ma boîte aux lettres un disque comprenant une suite de huit pièces électroniques, composées sur un synthétiseur modulaire analogique et enregistrées en deux jours, directement sur bande, en pensant à ce voyage immobile vers Mars. D’une durée totale d’environ quarante minutes, ces pièces formaient un ensemble magnifique qui ne pouvait que donner lieu à l’édition d’un album, dont la pochette s’imposait. D’abord sorti en version numérique sur Impersonal Freedom, l’album Candor chasma est désormais édité en vinyle par Un je-ne-sais-quoi, qui s’occupe également d’en faire tourner une version live. Honoré de voir mon projet ainsi associé à la musique de Thomas Poli, je me retrouve invité à le présenter lors de concerts au sein de festivals de musique expérimentale. De cette forme spontanée de collaboration nait l’envie de développer de nouveaux projets hybrides, entre les formats de l’exposition et du concert, qui pourraient participer de la riche histoire des expérimentations visant à faire advenir une musique visuelle, ou une sculpture sonore… »

Thomas Poli (avec Flavien Théry), So long Earth, Un-je-ne-sais-quoi, 2018 :

Ewen Chardronnet, « Many lights, many spirits », p. 76

« En 1919, Claude Bragdon, qui commençait à appliquer ses principes à la scène dans le courant émergeant qui allait être identifié sous le nom de « New Stagecraft », s’associa à deux autres artistes férus de théosophie, le peintre Van Dearing Perrine et le musicien Thomas Wilfred, pour créer le groupe des Prometheans qui se consacrait à la création d’un art mobile des couleurs.

« Bragdon installa le groupe à Long Island dans un laboratoire expérimental et théâtre de lumière financé par l’un de ses mécènes, mais rapidement ce fut Thomas Wilfred qui prit l’ascendant sur les lieux. Wilfred, pour qui la mécanique et l’électricité n’avaient pas de secret, prit en main le dispositif théâtral en cyclorama que le groupe dédiait à la création d’un instrument de musique colorée. Bientôt il acheva la construction d’un instrument qu’il appela le Clavilux, projetant ce qu’il appelait des compositions lumia. Et à partir de 1921 il commença à sillonner l’Amérique pour faire la démonstration de son instrument qui ne connaissait pas d’équivalent. »

Ewen Chardronnet, « Many lights, many spirits », p. 77-78

« Bulat Galeyev raconte que le vieux Lev Theremin lui avait un jour dit que, quand il vivait à New York dans les années 1930, Albert Einstein était venu travailler de nombreuses journées dans son studio en compagnie de la jeune peintre et cinéaste expérimentale Mary Ellen Bute, en quête de correspondances entre figures géométriques et musique. Bute elle-même cherchait à l’époque à voir le son, seeing sound, en transformant électroniquement l’acoustique en signaux optiques. Elle avait également travaillé à la même époque pour Thomas Wilfred, intriguée par son Clavilux, mais cherchait quelque chose de plus maniable et se rapprocha de Theremin et de ses inventions. Plus tard, et après de nombreux films d’animation expérimentaux elle intègrera les oscilloscopes dans son art.

« Dans un entretien avec la musicologue Olivia Mattis réalisé lors d’une visite à Bourges en 1989 à l’invitation du GMEB (Groupe de Musique Expérimentale de Bourges), première sortie d’URSS de Lev Theremin depuis son rapatriement mystérieux en URSS en 1939, l’inventeur du Thérémine, le premier instrument de musique électronique, confirmera cette rencontre unique entre ces trois figures du siècle passé :

« ‘Il y avait un homme qui était intéressé par la couleur de la musique, le lien entre la lumière et la musique, et c’était Einstein. (…) Einstein était intéressé par le lien entre musique et figures géométriques : non seulement la couleur, mais surtout les triangles, les hexagones, les heptagones, différents types de figures géométriques. Il voulait les combiner en dessins. Il a demandé s’il pouvait avoir un laboratoire dans une petite pièce de ma grande maison où il pourrait dessiner. Alors je lui ai donné une étude, pas très grande. Je lui ai trouvé une assistante, une de mes collègues peintre, pour l’aider à dessiner ces esquisses, et il venait là faire son travail. Je l’ai vu plusieurs fois, il venait souvent. Ce n’était pas le domaine qui m’intéressait, ces figures géométriques. Je ne pouvais pas dire que de mon point de vue elles pouvaient avoir un effet psychologique sur les couleurs de la musique. (…) En tant que personne, Einstein était physicien et théoricien, mais je n’étais pas théoricien – j’étais inventeur – nous n’avions donc pas grand-chose en commun. J’avais beaucoup plus de liens de parenté avec quelqu’un comme Vladimir Ilitch [Lénine], qui s’intéressait à la création du monde. Einstein était un théoricien, il connaissait donc toutes les formules, etc. Je ne peux pas dire que je m’intéressais beaucoup à lui en tant que physicien.’ »

Flavien Théry, Les Contraires, 2009-2016 :

Jean-Pierre Luminet, « L’Univers holographique », pp. 85-86

« L’histoire de l’art, la littérature, la philosophie, l’histoire des sciences et celle des religions se penchent depuis longtemps sur la lumière et ses diverses manifestations. Chez de nombreux artistes et plasticiens, la lumière est même devenue matériau de création. Elle est aussi la matière première des astronomes. Apparemment si simple, si commune, la lumière transporte l’information à travers tout l’univers. Longtemps l’homme a cru déchiffrer à travers elle la réalité du monde. Or, l’analyse moderne et approfondie de la lumière, avec ses aspects multiples et contre-intuitifs révélés par la mécanique quantique, avec aussi ses innombrables jeux, illusions et mirages dévoilés par l’astrophysique et la cosmologie, ne conduit-elle pas plutôt à s’interroger sur l’unicité du réel ?

« En 1957, le physicien américain Hugh Everett publia un article qui le rendit célèbre pour son hypothèse des mondes multiples. Selon lui, la « fonction d’onde » de la mécanique quantique décrit toute la réalité d’un système, à savoir une superposition quasiment infinie d’états possibles qui ont chacun une réalité dans autant d’univers distincts. Il en découle que tout ce qui est physiquement permis par les équations de la mécanique quantique se réalise de front. Notre monde, comme tous les autres univers, est né du résultat des probabilités. Prenons le jeu de pile ou face. Juste avant qu’on lance la pièce, les deux probabilités qu’elle retombe sur pile ou sur face ont la même chance. Si la pièce retombe sur face, cela veut dire que la possibilité qu’elle tombe sur pile a échoué dans notre univers. Mais dans un autre univers tout aussi réel, la pièce est retombée sur pile, et les deux univers se sont séparés lors du jet de la pièce. Cet exemple est simplifié au maximum car en réalité, les multiplications de probabilités se produisent au niveau des particules élémentaires et engendrent une succession indéfinie d’univers parallèles où cohabitent plusieurs réalités. L’appellation courante « d’univers parallèles » est d’ailleurs impropre, puisque les univers d’Everett ont au moins un point commun dans leur passé. Il est plus correct de parler « d’univers divergents ».

« L’interprétation d’Everett anticipait le concept plus général de multivers, selon lequel notre univers ferait partie d’un ensemble gigantesque, voir infini, d’univers. Semblant découler naturellement de plusieurs modèles aujourd’hui utilisés dans différentes branches de la physique fondamentale, il a acquis une certaine crédibilité auprès d’une partie de la communauté scientifique, et a été popularisé dans de nombreux articles à sensation circulant sur les réseaux sociaux. Il existe plusieurs types de multivers, techniquement très différents ; outre celui découlant de l’hypothèse d’Everett, les multivers le plus souvent discutés sont le multivers des cosmologies inflationnaires, le multivers des cosmologies à rebond et le multivers de la théorie des cordes. Malgré leurs différences, tous les types de multivers confrontent l’observateur à des vérités multiples, et interrogent nos certitudes sur ce qu’il est d’usage d’appeler le réel.

« Loin de ces théories cosmologiques encore très abstraites et spéculatives, l’holographie fournit de manière très concrète un champ d’expérimentation mettant à l’épreuve notre perception du réel à travers la lumière. Un hologramme est une photographie d’un type particulier qui engendre une image tridimensionnelle lorsqu’on l’éclaire de façon appropriée. L’objet à photographier doit d’abord être baigné dans la lumière d’un rayon laser. Un deuxième rayon laser – qui peut être de même source – rebondit sur la lumière du premier reflétée par l’objet, et les motifs d’interférence qui en résultent, c’est-à-dire les secteurs où les deux rayons laser se mélangent, est capturé sur un film à deux dimensions. Le film développé montre une entrelacs sans signification apparente de zones claires et sombres. Mais aussitôt qu’il est éclairé par un autre rayon laser, une image tridimensionnelle de l’objet original apparaît. Autrement dit, toute l’information décrivant une scène en trois dimensions, censée donc occuper un volume de l’espace, peut en réalité être entièrement encodée sur un film à deux dimensions.

Cette technique, aujourd’hui largement utilisée dans la création artistique, l’industrie des loisirs, la publicité ou la scénographie, pose la question théorique du codage de l’information associée à un système physique donné, voire à l’univers tout entier. Le concept « d’univers holographique » a été proposé pour la première fois dans les années 1980 par David Bohm, mais dans un formalisme relevant davantage de la mystique « New Age » que de la physique quantique (dont Bohm était pourtant un praticien jusqu’alors réputé). Il a pris par la suite une certaine consistance scientifique dans le cadre élargi de la théorie des cordes, approche la plus connue tentant d’unifier l’ensemble des interactions fondamentales. »

Flavien Théry, Messenger, 2017 :

Arnaud Maillet, « Le Le miroir d’encre », pp. 122-123

« Le miroir d’encre est l’un des véhicules utilisés, parmi tant d’autres, pour pratiquer la mantique, mantike techné, l’art des prédictions. Pour être plus précis, il appartient à la catoptromancie, c’est-à-dire à la divination par les miroirs, et même, pour être plus précis encore, à la palamomancie : pour obtenir un miroir d’encre, soit on applique sur la paume de la main un mélange de suie et d’une substance liquide (telle que l’huile), soit on verse de l’encre dans le creux de la main de la personne que l’on soumet à la séance de divination.

« Son origine est fort ancienne puisqu’on en trouve des dérivés sous la forme de coupes et de vases remplis d’eau (lécanomancie), dans des textes chaldéens et assyriens. L’écrivain byzantin Michel Psellus attribue la divination dans un bassin aux Assyriens, et Strabon nous apprend qu’elle semblait en effet « très développée chez les Iraniens ». Pline l’Ancien lui attribue une origine égyptienne. La Bible la mentionne chez les Sémites puisqu’un ciboire d’argent permettait à Joseph, le Patriarche, aussi bien de boire que de deviner. Et malgré cela, Saint Augustin rappelle dans La Cité de Dieu que Varron donnait une origine perse à cette mantique, introduite à Rome par Numa Pompilius. Mais Saint Augustin condamne aussitôt cette hydromancie parce que les démons y faisaient voir à Numa leurs images. Toujours à la suite de Varron, l’évêque d’Hippone rapproche également l’hydromancie de la nécromancie car les deux techniques se servent « des morts pour connaître l’avenir ». Saint Augustin ajoute alors que c’est « par des pratiques de ce genre que Numa connut les mystères qu’il institua et dont il dissimula les causes, tant il avait peur lui-même de ce qu’il avait appris ».

« Vraisemblablement à la suite de ce texte de Saint Augustin, le miroir d’encre fut condamné sévèrement dès 1265 par le code pénal espagnol créé par Alphonse X de Castille, puisqu’il menaçait de mort les sorciers et certaines catégories de devins qui s’adonneraient notamment à cette pratique. Notons qu’une telle condamnation légale équivaut, en négatif, à une reconnaissance officielle de l’existence du miroir d’encre. »

La couverture du catalogue de Flavien Théry. DR.

« Mondes multiples : Flavien Théry et l’holographie », exposition au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains jusqu’au 31 mars 2019. Conférence et visite de l’exposition le 17 février 2019 avec Dominique Moulon, critique en art & média à partir de 15h15.

Catalogue de l’exposition, « Mondes multiples : Flavien Théry et l’holographie », CDA Enghien-les-Bains, collection « Ecritures numériques », 154 pages, 2019. ISBN: 978-2-916639-49-9 ; prix : 20€.

Human Tech Days à Bourges : fabriquer un futur plus désirable

L'atelier makers, médiation et arts numériques aux Human Tech Days © Frank Beau

Le 26 janvier se tenait à Bourges la dernière journée des Human Tech Days organisés par la Région Centre. Après une matinée dédiée à des rencontres professionnelles, l’événement ouvrait ses portes au public avant de s’achever par une clôture festive.

Frank Beau

La première édition de cette semaine du numérique en région Centre-Val de Loire rassemble une cinquantaine d’événements autour de quatre journées phares entre le 21 janvier et le 26 janvier. L’histoire commence avec la création par la Région en novembre 2017 du CR’Num (Conseil Régional du Numérique), réunissant des start up, fablabs, écoles d’ingénieur, associations spécialisées. Les travaux de cette instance débouchent vite sur l’idée de construire un événement nouveau pour fédérer l’écosystème numérique régional. Cette dernière journée a été organisée à la friche l’Antre-Peaux par la Labomedia d’Orléans (avec Benjamin Cadon, membre du CR’Num) et accueillie par l’équipe d’Emmetrop et de Bandits-Mages (avec Isabelle Carlier, membre du CR’Num). Pour Catherine Lenoble membre du CR’Num, responsable du FunLAB de Tours et co-organisatrice de la journée du 26 janvier : « Chaque membre du CR’Num a construit un bout de l’événement. Cela permet au passage de mettre en lumière des initiatives que la Région ne connaissait pas encore comme les ateliers de recyclage Precious Plastic ou le fablab des Compagnons du Devoir ».

François Bonneau, le Président de la Région Centre-Val de Loire était présent à Bourges pour la clôture des Human Tech Days :

 

Samedi 26 janvier à Bourges, L’Antre-Peaux nous avait concocté un human tech day créatif et qui bouscule Porter un nouveau regard sur le monde…quand on sait que nous sommes tous acteurs de son changement ! www.humantechdays www.vivadavinci2019 #RCVL @PresseRcvl #HTD2019 pic.twitter.com/Yr8hVsahU2

— François Bonneau (@fbonneau) January 28, 2019

L’événement accompagne le 5e centenaire de la mort de Léonard de Vinci au Château du Clos Clucé. Pour Agnès Singulier-Bigot, Vice-présidente Culture de la Région « Ce n’est pas un hasard si les Human Tech Days ont lieu aujourd’hui. Léonard de Vinci mélangeait l’art, la technologie et la science. S’il était là, avec le numérique, il serait peut être ravi que ces domaines soient à nouveau reliés ». La journée du 26 janvier, dédiée à la valorisation des makers et structures régionales a ainsi pour mission de rassembler et de mieux faire connaître les acteurs régionaux du numérique et des Tiers lieux au grand public. Pour Catherine Lenoble, la narration de ce genre d’événement est essentielle. « Au-delà des Imprimantes 3D, montrer que la culture des fablabs et plus largement des acteurs réunis aujourd’hui repose davantage sur le fait de travailler en réseau, développer des collaborations, partager et s’entraider, faire des passerelles avec la création artistique ».

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Le travail de @diegomovilla à #htd2019 ici une fissure-pixel sur brique réalisée à la laser #laserengraving ⚡ et de l'impression 3D #3dprinting Mais son univers est tellement vaste que vous devez aller voir son profil ! — #art #diy #maker #fablab #HumanTechDays #humantechdays2019 #regioncentre #loirevalley #Bourges #Tours

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Rencontre des makers

Une cinquantaine de personnes participent à la rencontre régionale des makers. Il est question d’échanger sur les pratiques de fablabs, tiers lieux, Espaces publics numériques, arts numériques, actions d’institutions comme Les Promeneurs du net porté par la CAF. Les participants sont invités à proposer des sujets d’ateliers. En ressortent notamment : la diffusion du numérique en milieu rural, la jeunesse et le numérique, la question du lien social, la création d’un réseau régional des makers, les fablabs et les circuits courts, la médiation et les arts numériques.

Atelier mise en réseau des makers © Frank Beau
Thèmes des ateliers makers © Frank Beau

Dans l’atelier dédié au monde rural on note que le développement du numérique à travers la dématérialisation des services publics est devenu inéluctable. Or il y reste encore beaucoup de peurs dans les usages et des inégalités dans l’accès aux réseaux. Un participant remarque que « le numérique socialise et en même temps peut isoler. Certaines personnes peuvent très bien ne pas avoir envie de se connecter ». Le sujet provoque une discussion. On évoque l’importance des actions de sensibilisation, la formation, la valorisation des usages mais encore la dimension artistique pour palier à ces peurs et intéresser à ces usages.

Dans l’atelier sur la jeunesse et le numérique, les forces et faiblesses actuelles des smartphones, jeux vidéo et autres écrans sont évoquées. Pour certains les déviances actuelles ne sont pas nouvelles, pour d’autres l’impact global d’un cyber-harcèlement n’ont jamais existé auparavant. La pression sociale et commerciale sur la jeunesse d’aujourd’hui est aussi inédite et nécessite d’être pensée. Un animateur d’EPN (Espace Public Numérique) remarque que si les jeunes utilisent abondamment le numérique, ils ne connaissent pas nécessairement les applications traditionnelles, comme le traitement de texte et sont en général plus consommateurs que producteurs. Une question se pose alors : comment les inciter à être davantage des makers ?

Dans l’atelier dédié aux circuits courts des participants racontent comment et pourquoi ils préfèrent acheter une imprimante 3D sur le Bon coin, ou se contenter d’un PC recyclé qui tourne moins vite. La question écologique est au cœur de la culture des fablabs. L’atelier sur la médiation et les arts numériques permet enfin d’ouvrir une fenêtre sur l’avenir. Et si un fablab devenait tout autant un lieu de diffusion que de création à travers le développement de résidences artistiques notamment s’interrogent les participants.

L’équipe du fablab de Montargis avec ses imprimantes 3D et ses consoles d’arcade vintage © Frank Beau

La création numérique en Région Centre

Une trentaine de stands et d’installations sont proposés l’après-midi. Le public découvre peu à peu ce qui se cache derrière l’image actuelle des lieux trop souvent associés aux seules imprimantes 3D. Les Compagnons du devoir sont présents. Ils développent leur propre fablab en partenariat avec le FunLAB de Tours. Pour Romain Magne, formateur au CFA « L’objectif est de permettre aux jeunes en formation de s’initier aux NTIC pour les préparer au moment où la technologie sera intégrée à leur métier ». Il cite les apprentis boulangers s’initiant à l’imprimante à chocolat ou créant des pochoirs nominatifs pour signer leurs pâtisseries. Le couvreur de demain pourra modéliser un toit en 3D afin de montrer différentes options à ses clients comme le font aujourd’hui les architectes. Un plombier peut créer un raccord en PVC ou une pièce qui ne se fabrique plus. Stand après stand on comprend qu’une nouvelle culture de l’artisanat est en train d’émerger dans les fablabs.

L’après-midi s’ouvrait au public dans le centre d’art Transpalette de la friche © Frank Beau
Atelier découpage au premier étage du Transpalette © Frank Beau

Le parcours de Rémi Castillo jeune Luthier Guitare installé à Bourges est emblématique de cette nouvelle génération. Après 4 ans d’apprentissage à l’ITEMM ce grenoblois s’installe dans la région. Pour se lancer il s’appuie sur le fablab de Bourges qui dispose d’une fraiseuse numérique et d’une table d’usinage. Ces instruments ne se substituent pas à la défonceuse à main et aux outils d’ébénisterie traditionnels explique t-il, mais présentent clairement des avantages quand on se lance. « Pas besoin de faire des investissements et c’est un réel temps gagné pour les modèles en série ». Pour Rémi ce qui caractérise un fablab « C’est le fait de pouvoir échanger avec des gens qui ne sont pas du même domaine et vont trouver des solutions à un problème qu’ils ont rencontré ».

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Impressionnante techniquement, l'Abduction Sonore par Shoï EXTRASYSTOLE + Claude Samuel LÉVINE au #HumanTechDays #humantechdays2019 à Bourges #fablab #maker #art #ufo #diy #newtech

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C’est exactement ce dont témoignent Rebecca Fezard et Elodie Michaud de Hors Studio Tours, deux designeuses installées à Tours et travaillant sur la valorisation des déchets plastiques. L’œuvre Rivage créée pour l’occasion et Le 7e Continent mettent en lumière la question de la pollution des mers par le plastique. Elles sont conçues à partir d’acétate de cellulose récupéré sur des chutes de lunette. « Ce qu’on ne sait pas, c’est que lorsqu’on fabrique une paire de lunette, il y a 80% de déchets » explique Rebecca. L’objectif de cette revalorisation est d’ouvrir un nouveau champ de création et d’industrialisation.

Ce projet met en avant le rôle que peuvent jouer les fablabs dans la problématique de la valorisation des déchets industriels. Dans l’atelier de la matinée sur la mise en réseau des fablabs en Région la question du tri des déchets plastiques a clairement émergé. Pour Catherine Lenoble « Ce sujet peut être un des thèmes à explorer au sein d’un réseau des fablabs de la Région à constituer en lien avec les ressourceries par exemple qui disposent d’autres moyens ».

Deux salles sont dédiées aux jeux vidéo indépendants et jeux de société en Creative Commons avec l’initiative de ludothèque numérique Ludobox.net. Juan Rodriguez auteur du célèbre jeu de société Tic Tac Boum explique comment les outils du fablab lui ont permis de réaliser le prototype du jeu Décrocher la lune sorti en 2017 chez Bombyx et déjà vendu à 50.000 exemplaires. Des rééditions de jeux anciens et sous licence libre sont présentés. Senet joué par les Pharaons porte sur le rite de passage entre la vie et la mort et connaît une seconde jeunesse. Des jeux engagés indépendants à l’instar de Zone à défendre peuvent désormais exister.

Le jeu « Zone à défendre ».

Aliens in Green

A 17h, démarre la performance Aliens in Green. Vingt participants sont capturés par des scientifiques venus d’un autre monde. Ils cherchent à les alerter à propos d’une mutation que connaissent les terriens exposés aux perturbateurs endocriniens issus des industries « pétro, pharma et agro ». Pendant les 3h que dure la performance, les « abductés » auront à uriner dans une jarre, en extraire les hormones et xéno-hormones, s’initier à la diététique hormonale et cuisiner en accord, comprendre les mutations endocriniennes en cours, goûter un cocktail qu’ils décident de nommer « phéromonde », tout cela dans une ambiance ludique et sous le regard d’un public autorisé à les observer au travers de hublots. Soraya, participante, en retient par exemple « qu’il y a des associations à ne pas faire, que le céleri développe la production d’androstérone » et ressort plus ou moins bousculée par l’expérience.

Les « abductés » examinent la carte sur les « modulations hormonales des sexes » © François Robin

Le président de la Région François Bonneau, venu à la rencontre des artistes fait état au cours d’une discussion de cette information lui ayant été transmise lors d’un déplacement : « En 2030, 25% des hommes danois seront infertiles. Je suppose que l’impact doit être à peu près le même en France ». Les avertissements des Aliens in Green ne seront donc pas de trop.

Les Human Tech Days se terminaient par des performances sonores et DJs au Nadir © Frank Beau

En savoir plus sur les Human Tech Days.

Des étoiles filantes fabriquées sur Terre

Illustration of ALE’s artificial meteor shower above Shanghai, China. © ALE

À Tokyo, une petite start-up prépare un spectacle éblouissant d’étoiles filantes qui devraient être lancées au-dessus de l’ouest du Japon au printemps 2020. Makery a rendu visite à ALE quelques semaines avant le lancement de son premier satellite en orbite.

Cherise Fong

Tokyo, de notre correspondante

A 9h50 le 17 janvier 2019, la fusée Epsilon-4 décollera du centre spatial d’Uchinoura de la JAXA (Japan Aerospace Exploration Agency) à Kagoshima au Japon. Une fois dans l’espace, la fusée lancera un petit satellite construit par la start-up japonaise ALE (Astro Live Experiences). Le microsatellite descendra à une altitude d’environ 400 km, où il se stabilisera en orbite, survolant Hiroshima une fois tous les 9 jours. À l’été 2019, un deuxième microsatellite sera lancé, synchronisant son orbite avec le premier.

Ensuite, au printemps 2020, les deux microsatellites seront positionnés au-dessus de l’ouest du Japon et émettront des particules au design bien particulier, qui se déplaceront à environ 7 000 m / s avant d’entrer dans l’atmosphère et brûleront à environ 60 à 80 km au-dessus de la Terre. Ces particules offriront alors une chorégraphie spectaculaire d’étoiles filantes aux couleurs vives au-dessus de la mer intérieure de Setouchi, visible par quelque 6 millions de personnes sur une zone couvrant 200 km d’Iwakuni à Okayama… Et ce n’est que le début.

Vidéo promotionnelle de ALE (2017) :

L’idée est née en 2001, lors d’une nuit sous la pluie naturelle des météores des Léonides sur le Japon. Plusieurs étudiants en astronomie s’émerveillaient devant l’éblouissant spectacle des corps célestes dans le ciel nocturne. L’une d’entre elles, Lena Okajima, a été saisie par une inspiration : pourrions-nous créer des étoiles filantes artificielles pour le plaisir de tous ?

À l’époque, l’espace était encore une frontière décourageante, qui nécessitait l’implication de chercheurs et de grosses sommes d’argent. Mais vers la fin des années 2000, les universités ont commencé à créer des microsatellites pour une recherche scientifique plus ciblée, à la fois éconergétiques et économiques. La tendance à la démocratisation du « new space » se répandait dans le monde entier et Okajima a saisi cette occasion pour concrétiser son idée.

En septembre 2011, après avoir mené des études de faisabilité et obtenu un doctorat en astronomie à l’Université de Tokyo, Okajima a finalement créé l’entreprise de ses rêves afin de créer des étoiles filantes artificielles à la demande. Depuis lors, l’équipe ALE s’est élargie à 20 membres principaux, dont les antécédents et les contacts couvrent des centres technologiques d’Asie, d’Europe et des États-Unis, ainsi que des conseillers techniques et des collaborateurs scientifiques spécialisés de l’Université de Tohoku, de l’Université métropolitaine de Tokyo, de l’Institut de technologie de Kanagawa et de l’Université Nihon.

Lena Okajima, fondatrice et PDG d’ALE, montre une particule qui deviendra un jour une étoile filante. © Cherise Fong
Le Shooting Star Challenge d’ALE, dans l’ouest du Japon, est en passe de devenir le tout premier spectacle chorégraphié d’une pluie de météorites artificielles au printemps 2020. © ALE

Observer la Lune, Mars, l’orbite

« La mission d’ALE est de connecter la science à la société, de faire de l’espace une partie de notre culture générale », déclare Okajima. De manière plus terre-à-terre, tout commence par un spectacle universel – des étoiles filantes artificielles pouvant être déclenchées dans l’espace à la demande. Comme les Japonais contemplent traditionnellement les fleurs de cerisier au printemps, le monde regardera les étoiles.

« Le divertissement constitue une part importante de la vie sur Terre », explique Adrien Lemal, ingénieur français en recherche et développement chez ALE, spécialisé dans l’aérodynamique et la brillance des matériaux. « Nous faisons tout pour nous divertir : cinéma, manga, voitures, spectacles, gens, fêtes, etc. Jusqu’à présent, l’espace n’est pas un divertissement, c’est juste un moyen d’obtenir des données – météo, téléphone, Internet, etc. Puisque nous vivrons plus tard sur la Lune et sur Mars, nous devons continuer à divertir les gens. »

La vie dans l’espace peut en effet être une expérience sombre et solitaire. « Pour l’instant, nous développons des étoiles filantes pour le divertissement et la science sur Terre, mais nous pouvons adapter tous nos systèmes à d’autres planètes, à d’autres conditions, pour continuer de rendre les gens heureux », poursuit Lemal. « Ce n’est que le premier essai d’une vision beaucoup plus grande visant à divertir les gens au-delà de notre planète. »

Lena Okajima (CEO), Adrien Lemal (R&D) et Hiroki Kajihara (marketing) posent à côté d’un modèle grandeur nature du système ALE de libération microsatellite et mécatronique de 65 kg. © Cherise Fong

La science ouverte est un autre aspect de la mission d’ALE : « Notre objectif est d’encourager et d’accompagner les gens à se familiariser avec les sciences afin de créer de superbes divertissements et de grandes technologies ayant un impact positif sur la société », ajoute Lemal. Depuis son arrivée dans l’entreprise en février 2018, l’ingénieur reste en contact étroit avec des établissements d’enseignement tels que l’ISAE-Supaéro et l’Ecole Centrale Supelec en France, l’Université de Stanford, l’Université du Minnesota et des agences spatiales comme la NASA aux Etats-Unis et l’ESTEC de l’ESA aux Pays-Bas.

Pendant les deux années au cours desquelles le microsat dédié de ALE restera en orbite, il collectera également des données de recherche scientifique sur l’atmosphère (telles que des profils de température et de densité) et sur les réactions des matériaux (thermiques, mécaniques, spectrales, etc.). Ces données peuvent être particulièrement utiles pour l’ingénierie aérospatiale des aéronefs de nouvelle génération, les études météorologiques de la haute atmosphère dans le contexte de changement climatique, ainsi que pour le suivi du comportement et de la distribution des débris spatiaux.

Etoiles filantes à la demande

Depuis 2015, ALE commercialise sa technologie d’étoile filante artificielle, conjointement avec son système de déclenchement dédié microsatellite et mécatronique. Les étoiles filantes naturelles sont le résultat de particules de poussière infimes qui pénètrent dans l’atmosphère terrestre et se consument avant l’émission de plasma. Les particules artificielles d’étoiles filantes d’ALE sont constituées de divers matériaux (confidentiels mais entièrement sûrs), conçus pour brûler avec une luminosité prédéterminée, dans une couleur désignée (bleu, vert, orange, rouge…) pendant une durée déterminée (3 à 10 secondes). Ces matériaux peuvent également être modifiés pour s’adapter à d’autres planètes, par exemple à l’atmosphère de dioxyde de carbone de Mars ou à l’absence d’atmosphère sur la Lune.

Jusqu’à présent, ALE a testé une centaine de matériaux pour une palette de dix couleurs, le tout dans des expériences soigneusement contrôlées et des simulations de haute résolution dans son laboratoire à Tokyo. Une fois que la composition d’un matériau a été minutieusement testée, mesurée et analysée en laboratoire, ALE combine son expertise interne et sa collaboration avec des fabricants japonais pour concevoir la particule et garantir sa sécurité pour les personnes et l’environnement.

Le spectacle réel ressemblera à un feu d’artifice, mais en beaucoup plus spectaculaire. « Nous contrôlons entièrement la trajectoire des particules grâce au positionnement précis de nos satellites, ainsi que le moment de leur libération par commande du satellite depuis le sol », assure Lemal. « Nous contrôlons donc également pleinement leur sécurité, car nous savons exactement quand chacune de nos étoiles filantes sera la plus brillante et quand elle se dissoudra complètement dans l’atmosphère. »

Particules prototypes d’étoiles filantes d’ALE. © Cherise Fong

ALE souligne que sa mission est autant liée au divertissement qu’à la science. « Notre vision est de rapprocher les gens de la science, de rendre les choses à la fois belles et utiles », répète Lemal. « Notre satellite est très petit, à taille humaine, mais la technologie est à la pointe du progrès. Certaines de nos technologies resteront protégées, d’autres seront brevetées, mais certains systèmes peuvent facilement être enseignés aux étudiants à l’aide de mathématiques ou de physique simples. Nous voulons que les gens se rendent compte qu’ils peuvent créer de belles choses avec de petits systèmes et que tout le monde peut le faire. »

Plus d’information sur ALE (Astro Live Experiences)

Un symposium vise la cible mouvante de l’intelligence artificielle

Cédric Villani parle d'intelligence artificielle pour l’humanité au symposium IA à Tokyo. © DWIH

A Tokyo, les 21 et 22 novembre 2018 a eu lieu le premier symposium franco-nippo-allemand sur la recherche, les applications et les enjeux de l’intelligence artificielle.

Cherise Fong

De notre correspondante à Tokyo

« C’est important de parler de l’intelligence artificielle aussi pour la dédramatiser » avance Cédric Villani, le charismatique mathématicien et politicien français, la fameuse araignée argentée épinglée à sa veste, dans sa présentation « Intelligence artificielle pour l’humanité ». « Le mot “intelligence” fait peur, contrairement à “optimisation” ou “corrélation”… C’est moins effrayant, mais c’est moins sexy aussi. »

C’est un thème récurrent de ces deux jours de discours et de discussions à l’occasion du premier symposium trilateral et multidisciplinaire sur l’intelligence artificielle (IA), organisé par le Centre allemand de recherche et d’innovation (DWIH) Tokyo en partenariat avec l’ambassade de France au Japon : Comment mettre l’IA au service des humains pour améliorer notre qualité de vie et celle de la société toute entière ?

Experts en intelligence artificielle, ainsi que chercheurs en sciences technologiques et sociales issus d’institutions japonaises, allemandes et françaises se sont réunis en novembre dernier aux Toranomon Hills de Tokyo pour essayer de déblayer ce champ d’étude aussi mal compris que polarisateur.

Junichi Tsujii de l’AIST intervient au début du symposium. © Cherise Fong

En introduction du deuxième jour, Wolfram Burgard, chef du laboratoire de recherche en systèmes IA à l’université de Fribourg, cite quelques scénarios idylliques bénéficiant de la contribution de l’intelligence artificielle : réduction d’accidents de la route, des services de santé optimisés et accessibles à tous, une agriculture durable pour nourrir toute la planète… et d’autres solutions sociétales à l’échelle mondiale. En contrepartie, Villani fait remarquer que les scénarios possibles varient de « l’extraordinairement beau à l’extraordinairement laid » : la faillite, la guerre… l’indicible.

C’est justement peut-être ce qui effraie dans le mot « intelligence ». D’où l’importance de comprendre plus précisément ce qu’est l’intelligence artificielle (même si actuellement, selon Joseph Reger, CTO de Fujitsu, on parlerait plutôt d’intelligence amplifiée).

IA cible mouvante

Daniel Andler, ancien mathématicien devenu spécialiste des sciences cognitives à l’École normale supérieure et à l’université de Paris IV, est intervenu dans la séance plénière sous l’intitulé « L’importance cruciale de comprendre l’intelligence artificielle ». Il souligne que l’IA est une cible mouvante, un projet d’ingénierie où personne n’est d’accord, ni sur sa définition, ni sur son orientation. Si l’intelligence artificielle est un ersatz de l’intelligence humaine, vaut-il mieux l’orienter vers des outils spécifiques à des tâches localisées ou la rendre plus flexible et universelle pour s’adapter à des contextes illimités ? Pour approfondir les recherches en IA, avec tous ses enjeux pragmatiques et éthiques, il serait indispensable de se former à la discipline des sciences cognitives, ainsi qu’aux sciences sociales comme la sociologie et l’anthropologie.

Villani, auteur d’un rapport sur la vision et les stratégies françaises de l’IA commissionné par le gouvernement français, réitère que, d’un point de vue scientifique, l’intelligence artificielle est un sujet en évolution constante. Depuis une décennie que la question de l’IA est devenu incontournable dans presque tous les domaines, les mathématiques ont gagné une nouvelle pertinence. Selon Villani, les algorithmes existaient déjà dans les années 1980, la différence est que maintenant l’apprentissage statistique et automatique est devenu beaucoup plus efficace.

Le mathématicien précise trois conditions nécessaires à l’efficacité de l’IA : de grandes bases de données, une grande puissance de calcul et des gens qui comprennent sa programmation. Il cite l’exemple de Google, qui aurait commencé avec les trois. Si les entreprises sont déjà motivées par la concurrence économique, l’éducation nationale devrait proposer plus de formations en IA : « Pour comprendre en profondeur les algorithmes, il faut comprendre pourquoi et quand ils convergent, savoir réduire une situation complexe à un petit nombre de paramètres. »

Problématiques et mathématiques

Andreas Dengel, du Centre allemand de recherche en intelligence artificielle, rappelle que les réseaux de neurones profonds restent une boîte noire. Par exemple, la reconnaissance d’image par l’IA est facilement trompée si on introduit stratégiquement un peu de bruit dans le visuel, si bien que le système identifie une photo de chien comme étant une autruche.

D’un point de vue technologique, selon Wolfram Burgard, président de la Société de robotique et d’automatisation de l’IEEE, « tout revient à une question de mathématiques ». D’après lui, il n’existerait qu’environ 3000 personnes au monde capables de programmer une voiture autonome. Et en terme de positionnement, ajoute-t-il, le logiciel est en avance sur le matériel.

Mais si les Etats-Unis ont les GAFA, la Chine a la big data, l’Allemagne a l’Industrie 4.0 et le Japon a la Société 5.0, quelle place existe pour la France ? En terme de géopolitique, Villani le politicien évoque aussi la fuite possible des cerveaux. En parallèle à la concurrence, on bénéficierait autant de la coopération et de la collaboration internationales. En attendant, il n’est jamais trop tôt pour communiquer sur les projets IA auxquels tout le monde peut participer, comme une approche multidisciplinaire apporte une diversité de perspectives.

Bonheur et cobotique

En revenant aux applications primaires de l’IA—optimisation et efficacité—Kazuo Yano de l’entreprise japonaise Hitachi défend la corrélation entre bonheur et productivité, telle qu’elle serait mise en évidence par les analyses de mouvement sur le temps. A savoir que : plus les gens sont intentionnellement et physiquement actifs, plus ils sont heureux, et plus ils sont productifs.

Sa présentation ouvre avec un robot qui apprend à jouer de la balançoire et progressivement à maîtriser des mouvements gymnastiques. Son apprentissage autonome par le processus d’essai et d’erreur s’avère aussi émouvant que s’il s’agissait de la réussite d’une enfant au bout d’une épreuve de sueur et de larmes. Dans l’absence de règles, seul le résultat compte. « L’ultime objectif de l’apprentissage, conclut Yano, c’est le bonheur. »

« Tapisseries de vie » de quatre personnes dont le mouvement a été enregistré au cours d’une année (capture d’écran). © Hitachi

Mais qu’en est-il de la « Singularité », ce scénario où l’intelligence des machines fusionne avec, voire dépasse, l’intelligence humaine ? Dans la séance plénière sur le thème du nouvel environnement de travail avec IA, les interventions évoquent moins la convergence que la coexistence pacifique et la collaboration « symbiotique » entre les humains et la technologie qui les sert.

Matthias Peissner, de l’Institut Fraunhofer pour l’ingénierie industrielle IAO, insiste que le travail est une question de participation sociale. En citant la théorie de l’auto-détermination, ou la motivation humaine, il souligne l’importance de conserver les sentiments humains de compétence, d’autonomie et de relations interpersonnelles, en faisant apprendre et évoluer ensemble, en symbiose, les gens et les machines (cobotique).

Villes intelligentes, inclusives, durables

D’un point de vue social, on parle souvent d’IA dans le contexte de la 4ème révolution industrielle, où l’optimisation de la productivité et de la mobilité urbaine dans l’Internet des objets est facilement réduite à la tendance de la « smart city ».

Et pourtant, remarque Yuichiro Anzai, président de la Japan Society for the Promotion of Science, cet emploi du mot « smart » évoque davantage la science-fiction des années 1960 et 1970. Selon lui, la ville intelligente d’aujourd’hui et de demain ne serait pas forcément définie par l’automatisation totale, mais désignerait plutôt une ville durable et inclusive.

L’inclusivité, notion bien noble qui aurait été plus convaincante si appliquée en amont… Ne serait-ce que pour la parité femme-homme, lorsqu’Anzai affiche fièrement le groupe de direction de l’innovation stratégique du gouvernement japonais : 12 sur 12 directeurs sont du sexe masculin. Statistique regrettable que l’on retrouve dans l’organisation de ce symposium, où 12 sur 12 des experts en IA invités à intervenir sur la grande scène, y compris les deux modérateurs, sont des hommes.

Les 12 directeurs du programme d’innovation stratégique du gouvernement japonais (capture d’écran). © DR

Si dans les pays en voie de développement l’intelligence artificielle est plus orientée vers l’accessibilité au plus grand nombre (comme dans le cas des soins médicaux), dans les pays plus riches, les notions de l’analyse IA de la big data, de surcroît associée à la ville intelligente, se heurtent rapidement aux problèmes de sécurité et de vie privée.

Lors de la séance d’après-midi dédiée à la smart city, un participant anthropologue fait remarquer que la définition de « smart » varie entre les présentations : comment mesurer l’« intelligence » d’une ville ?

La réponse de la modératrice Amélie Cordier, Chief Scientific Officer de Hoomano et fondatrice du collectif LYON-iS-Ai : « par son impact sur le climat ». Hideaki Takagi, du bureau d’affaires économiques de la ville de Yokohama, ajoute à la qualité écologique d’une ville intelligente la qualité de vie de ses résidents : l’inclusion de multiples styles de vie, l’accession au bonheur individuel. Ce qu’il faut mettre en valeur dans la ville intelligente, dit-il, c’est justement une valeur claire pour tous ses citoyens. Par exemple, l’absence de crime… mais au prix de la vie privée ?

Ethique et émotion

D’un point de vue presque philosophique, une des séances parallèles discute des aspects éthiques et légaux de l’IA. Selon Arisa Ema, chercheuse en politiques alternatives à l’université de Tokyo, l’intelligence artificielle est un miroir de notre société ; les chercheurs en IA ont une responsabilité sociale à assurer la bonne conduite éthique et sans préjugés des algorithmes et des bots. « C’est une investigation conceptuelle, dit-elle, qui bénéficierait particulièrement de la coopération internationale et interdisciplinaire. »

Déjà en 2017 et 2018, la Société japonaise pour l’intelligence artificielle a élaboré lors d’une conférence des directives éthiques pour la recherche et développement et les principes d’utilisation de l’IA. On y retrouve la collaboration, la transparence, la sécurité, la qualité des données, le respect de la vie privée, mais aussi la responsabilité sociale, la dignité humaine et la contribution à l’humanité.

Akemi Yokota, professeur en sciences sociales à l’université de Chiba, parle des directives éthiques pour l’intelligence artificielle. © DWIH

La question éthique se complique lorsqu’on considère le statut légal des agents dotés d’intelligence artificielle. Lorsque les machines intelligentes sont devenues également émotives et autonomes, peuvent-elles effectivement être considérées comme des personnes à part entière ?

Laurence Devilliers, chercheuse en IA à la Sorbonne et au CNRS, montre plusieurs exemples de l’informatique affective chez les robots, en citant la roue de Plutchik qui permet de catégoriser les principales émotions humaines. Mais des robots comme Nao, qui est capable d’analyser les émotions dans la voix humaine, ainsi que d’autres chatbots et emobots désincarnés, ne donnent que l’illusion d’intelligence humaine, rappelle-t-elle.

Même un robot glorifié à travers le monde comme Sophia recrache des dialogues scriptés en avance avec des expressions de visage mimétiques pour séduire les masses ; c’est une marionnette bien dressée sur laquelle on projette nos fantasmes. Devilliers déplore la désinformation autour de l’IA, en faisant remarquer en passant que la vaste majorité des robots « émotifs » ont des corps de femme, et sont conçus par des hommes. « L’empathie est impossible chez les robots, conclut-elle, ils ne possèdent aucune intelligence émotionnelle. »

Le robot humanoïde Sophia filmé par «Elle» Brésil (capture écran). © DR

Christoph von des Malsburg, de l’Institut de Francfort pour les études avancées, n’est pas d’accord avec ce constat. D’un point de vue comportemental, affirme-t-il, les machines du futur auront bien des émotions. On initialiserait l’IA avec un répertoire comportemental, de façon à infuser la machine avec la capacité mentale d’une enfant de 3 ans, par exemple. Ensuite, il serait question de limiter le champ de comportement et de définir un code éthique.

Jan-Erik Schirmer, chercheur à l’université Humboldt de Berlin et auteur d’une étude sur l’IA et personnalité légale, propose de considérer les agents artificiels non pas en fonction de leur capacité ou de leur comportement, mais de la perspective des sciences sociales. Si Sophia est de facto une citoyenne saoudienne et Paro le robot-phoque original est inscrit comme membre du registre familial de son créateur japonais, les nouveaux agents mériteraient un statut à part, de façon à éviter le piège moral de les humaniser face à la loi.

Schirmer introduit le terme allemand de Teilrechtsfähigkeit, ou capacité légale partielle, qui désigne un statut particulier entre objet et sujet. Cette solution « bauhaus », où la forme suit la fonction, consisterait à reconstruire une version limitée du statut de sujet selon les besoins de la situation (comme le statut d’un bébé avant sa naissance). Reste à voir si cette stratégie légale pragmatique saura évoluer à la vitesse de sa cible mouvante…

Plus d’informations sur le symposium IA organisé par DWIH

Lancement de la Fondation Fab City à Tallinn en Estonie

Lancement de la Fondation Fab City à Tallinn. © Fab City

S’institutionnaliser, c’est aussi expérimenter. Retour sur le lancement le 12 décembre de la Fondation Fab City et l’expérience e-Residency à Tallinn par Vincent Guimas de l’association Fab City Grand Paris.

Vincent Guimas

Tallinn, correspondance

En 2014, Fab City Global Initiative dessinait une feuille de route pour que les villes du monde redéveloppent une capacité à devenir plus fabricantes et responsables de leur empreinte écologique. Quatre ans après, 28 villes et territoires ont rejoint le mouvement. Tout va très vite. Certains d’entre nous s’amusent à comparer le mouvement à un avion que nous construisons tout en le pilotant. Finalement une idée simple qui consiste à penser par le faire, à prototyper la ville avec tous ses acteurs.

2018 est l’année du passage à l’échelle. A Paris, le Fab City Summit rassemblait au mois de juillet plus de 1000 personnes de 80 pays pour explorer les potentiels de la Fab City durant dix jours. La présence des maires de Paris et Barcelone pour ouvrir le rendez-vous est le signe manifeste d’une prise de conscience collective au plus haut niveau. 2018 est aussi la sortie de notre livre Fab City et de la signature du manifeste.

Mercredi 12 décembre 2018, une vingtaine de membres du Fab City Collective (dont Francesco Cingolani et Vincent Guimas de Fab City Grand Paris, ndlr) s’est retrouvée dans le bâtiment de Mektory, au cœur du campus TalTech (Tallinn University of Technology) pour lancer la Fondation Fab City. L’idée est née il y a deux ans de trouver une forme capable d’accompagner la diversité des initiatives tout en garantissant les promesses énoncées à Barcelone en 2014, lors de FAB10.

Le Fab City Collective se retrouve à Tallinn © Vincent Guimas
Le lancement de la Fondation Fab City était accueilli à Mektory à Tallinn © Vincent Guimas

Le programme e-Resident à Tallinn

Quatre ans après le lancement officiel de la Fab City Global Initiative, l’idée de constituer une fondation en Estonie, pays balte de 1,3 millions d’habitants en pointe dans l’expérimentation des transitions numériques est rapidement devenue une évidence. L’institutionnalisation du projet à Tallinn est un passage à l’acte assumé. Nous expérimentons.

Beaucoup de choses se sont passées depuis 1991, année de proclamation de l’indépendance de l’Estonie, et 2004, année de son entrée dans l’Union Européenne. Aujourd’hui la nation balte se construit comme un laboratoire d’expérimentations numériques pour s’ouvrir au monde, différemment. Le 1er décembre 2014 son gouvernement lançait le projet e-Resident. Cette nationalité en ligne – accessible à tous où 99 % des services du pays se trouvent sur Internet – permet de retirer une ordonnance médicale, payer ses impôts, voter, correspondre avec les enseignants d’une école, créer une entreprise, etc. Le système blockchain estonien nommé X-Road permet ces transferts de données décentralisés et sécurisés. Les données de santé et les informations fiscales ne sont jamais détenues dans un seul et même endroit et les citoyens estoniens comme les e-citoyens ont la possibilité de chiffrer leurs données afin de les rendre invisibles auprès de certaines administrations.

Pour que cette proposition bénéficie à toute la société, un nouveau développement du programme e-Residency est en cours d’élaboration : les crypto-jetons estoniens en ICO (Initial Coin Offering). Une nouvelle méthode de financement et d’investissement dans les politiques publiques. Ce financement basé sur la cryptomonnaie et le crowdfunding permettra des levées de plusieurs millions sans passer par les marchés, tout en bénéficiant des vérifications du ministère de l’Intérieur, donc totalement sécurisé. Cette idée de fond capital-risque participatif via lequel des participants peuvent voter pour les projets qu’ils veulent soutenir est actuellement discutée avec la Fondation Ethereum, la banque centrale européenne ainsi que des ONG onusiennes.

Discussion sur les enjeux à venir de la nouvelle fondation. © Fab City
Vincent Guimas de l’association Fab City Grand Paris. © Fab City
Signature formelle des statuts de la fondation. © Fab City

Bientôt une Fab Chain

L’un des premiers chantiers de la Fab City Foundation sera l’accompagnement et le développement de la Fab Chain, une blockchain (chaîne de blocs) imaginée pour le monde de la fabrication en petite série, du designer à la PME, de l’artisanat à la fabrication distribuée. Un outil qui se dessine dans les mailles souples des différents projets du mouvement, comme DDMP (Distributed Design Market Platform), WikiFactory (Social Design and Production Platform) ou plus récemment « Reflow », un programme européen H2020 qui démarre. Concevoir, fabriquer, distribuer, redéfinir des équilibres subtiles qui constituent et déplient la valeur d’un produit, d’un service ou d’un commun. C’est derrière cet exercice de la blockchain que l’e-Residency et la Fab City Foundation se retrouvent à partager une intuition.

La Fondation se réunira officiellement au début de l’année prochaine pour définir des objectifs de travail. Les priorités à ce jour comprennent l’établissement de paramètres permettant de mesurer les progrès ; la construction de la colonne vertébrale technologique pour la production locale de nourriture, d’énergie et de matériaux ; et développer les outils nécessaires pour soutenir le développement local de stratégies.

En savoir plus sur la Fab City Foundation.

COP24: comment les artistes s’engagent pour le climat

Ice Watch, Tate Modern de Londres © Olafur Eliasson

Est-ce que regarder de la glace fondre nous aide à parler de l’urgence climatique ? Retour critique depuis Londres sur l’engagement des artistes à la clôture de la COP24.

Rob La Frenais

Londres, correspondance

Je suis depuis longtemps sceptique quant à la tactique consistant à envoyer des artistes célèbres, des musiciens et des écrivains en Arctique afin de regarder des pans de banquise s’effondrer en mer comme un moyen spectaculaire de dramatiser le changement climatique. Les expéditions de Cape Farewell entre 2003 et 2010 (soigneusement parodiées par l’une des célébrités impliquées, Ian McEwan dans Solar) ont particulièrement illustré ce type de démarche. Mais son extrême le plus grotesque, promu par Greenpeace, fut sans doute atteint lorsque le pianiste italien Ludovico Einaudi fut envoyé en Arctique en 2015 avec son piano à queue pour jouer une Elégie à l’Arctique sur un morceau de banquise flottant.

Ludovico Einaudi, Elegy for the Arctic :

De l’eau d’iceberg dans votre verre

Tout cela fait penser à la tactique des entreprises de boissons qui promeuvent leur vodka et leur gin comme contenant de l’eau douce récoltée dans les glaces de l’Arctique. La fin de la COP24 à Katowice (Pologne), déjà éclipsée par la nouvelle situation d’urgence climatique décrite dans le rapport du GIEC sur les 1,5 degrés, a vu débarqué l’initiative spectaculaire Ice Watch de l’artiste Olafur Eliasson et du géologue Minik Rosing, qui consistait à faire déposer des blocs de glace en train de fondre à Katowice et Londres, et où ils fondent encore publiquement. Comment l’artiste peut-il justifier l’impact carbone de cette action ?

Eliasson déclare dans un communiqué de presse : « Il est clair que nous n’avons que peu de temps pour limiter les effets extrêmes du changement climatique. En permettant aux gens de vivre et de toucher les blocs de glace de ce projet, j’espère que nous connecterons les gens à leur environnement de manière plus profonde et inspirerons un changement radical. Nous devons reconnaître qu’ensemble nous avons le pouvoir de prendre des mesures individuelles et de faire progresser un changement systémique. Transformons la connaissance du climat en action pour le climat. »

Ice Watch de Olafur Eliasson à la Tate Modern de Londres © Olafur Eliasson

Tout cela est formidable, mais la fin justifie-t-elle les moyens ? J’ai contacté son studio et leur ai demandé de justifier l’empreinte carbone de Ice Watch. Emilie Engbirk, une porte-parole, a répondu au nom d’Eliasson : « C’est une question à laquelle Olafur a répondu à plusieurs reprises et nous sommes très heureux d’en parler. Ice Watch est motivé par le désir de donner aux gens une expérience directe de la fonte des glaces qu’ils pourraient avoir du mal à imaginer à distance. La recherche a montré que les gens sont plus convaincus quand ils font l’expérience de quelque chose directement que s’ils le découvrent de manière abstraite, par le biais de données ou même de films ou de photographies. L’empreinte carbone estimée de la présence d’un bloc de glace à Londres pour Ice Watch équivaut à peu près au déplacement d’une personne de Londres en Arctique aller-retour, afin de constater par elle-même les effets du changement climatique. Ainsi, l’empreinte carbone de l’installation de la Tate Modern équivaut à peu près au vol aller-retour d’une classe de 24 écoliers au Groenland pour observer la fonte de la calotte glaciaire. En comparaison, Ice Watch touchera un nombre beaucoup plus important de personnes grâce à l’installation sur site à Londres, sans parler des personnes qui la verront à travers les médias et sur Internet. »

La société qui produit le projet, l’organisation en arts et développement durable Julie’s Bicycle de Londres, a également été interrogée lors d’une récente conférence de presse sur l’empreinte carbone de Ice Watch. Ils expliquent sur leur blog qu’ils publieront les chiffres exacts de l’empreinte carbone sur leur site web à la fin du projet.

Souvenirs en charbon

J’ai demandé à un délégué ayant quitté la COP24 avant la fin, Stuart Capstick, du Tyndall Centre for Climate Research et du Climate Communication Project – qui y est allé et en est revenu par train, ce que certains climatologues insistent aujourd’hui de faire – comment cela s’est passé. « Il y avait une atmosphère assez sombre – bien que, bien évidemment, la plupart des négociations se déroulent à huis clos. » Il a souligné certaines anomalies étranges, telles que le stand de Katowice, vendant des souvenirs et des bijoux fait de charbon.

Manifestation pour la justice climatique à la COP24 (en anglais) :

Que pense-t-il de gestes comme celui d’Eliasson et de la glace en train de fondre ? « Si l’interprétation ne fait qu’accroître le sentiment de catastrophe, il y a un risque que ce type d’art attire uniquement l’attention sur les dystopies. » Cependant, il est globalement d’accord avec l’approche du nouveau mouvement activiste Extinction Rebellion. « Ils sont conscients de l’ampleur et de la magnitude de l’urgence climatique et apportent une puissance brute et directe à la situation. Je suis en désaccord avec certaines choses dans leur rhétorique, mais en général je suis avec eux. »

Des artistes de plus en plus connus s’impliquent également dans Extinction Rebellion. Gavin Turk, l’un des YBA (« Young British Artists », jeunes artistes britanniques) des années 1980, a été arrêté lors du récent blocus des ponts à Londres et le duo de renommée internationale Heather Ackroyd et Dan Harvey ont réalisé l’une de leurs célèbres sculptures en herbe prenant la forme du symbole du mouvement Extinction Rebellion. On s’attend à ce que les artistes soient de nouveau présents à la prochaine action très médiatisée de la rébellion, « Reclaim the BBC », à Broadcasting House. « Pendant trop longtemps, la BBC a, soit ignoré, soit minimisé l’importance de l’urgence climatique. Reprenons notre BBC pour dire la vérité sur le changement climatique », dit la communication de l’événement.

Logo Extinction Rebellion par Ackroyd & Harvey.

Merry Climatemas

L’action coïncide avec le solstice d’hiver et une autre organisation suggère de célébrer « Climatemas » au lieu de Christmas (le jeu de mot sur Noël ne fonctionne pas en français, ndlr). L’organisateur, Bridget McKenzie, m’a confié : « Climatemas fait partie du plan d’un Climate Museum UK, un musée mobile, expérimental et numérique destiné à stimuler de manière créative une réponse à l’urgence climatique (et aux menaces liées à la biosphère). Le projet consiste en un musée éphémère – une collection d’éléments en vrac… Il encourage les gens de tous les horizons (qui vont vivre prochainement le solstice d’hiver, donc de l’hémisphère nord) à faire preuve de créativité pour sensibiliser le public au changement climatique, à rassembler costumes, art et spectacles et à partager leurs activités. »

Lucy Neal, artiste et activiste chez Encounters Arts – créatrice de Walking Forest – est également revenue dans le long voyage en train depuis la COP24, après y avoir apporté, avec Shelley Castle, la graine d’un arbre bien particulier. Elle m’a déclaré : « Une COP est une affaire humaine intense, compliquée, et même extrêmement complexe. Plus de 20 000 personnes se rassemblent pour changer le récit dominant chaque moment de la vie sur Terre : les humains sont dépassés et sont responsables collectivement pour avoir provoqué la 6ème extinction de masse des espèces, le réchauffement climatique et un ensemble d’injustices sociaux et écologiques. Nous avons voyagé en train pendant deux jours et demi, dans un but simple et singulier : offrir aux remarquables personnes rencontrées une graine d’un arbre planté il y a plus de 100 ans par une suffragette, Rose Lamartine Yates, au Suffragette Arboretum de Batheaston. »

Walking Forest s’inspire de l’activisme des sufragettes (en anglais) :

« L’intention de Rose de planter l’arbre – elle a été emprisonnée à la prison de Holloway pour ses actions de suffragette, laissant son fils âgé de 8 mois à son mari – était de provoquer un changement dans la façon dont les femmes étaient représentées dans le système politique. Notre objectif pour Walking Forest est de changer la manière dont le monde naturel est représenté dans nos systèmes politiques et juridiques… La graine est toute petite, mais ses possibilités sont immenses. Nous ne pouvons renouveler le réel que par l’imaginaire. »

Peut-être que de petits gestes comme celui-ci sont finalement plus puissants que de spectaculaires blocs de glace en train de fondre. Pendant ce temps, derrière les portes closes de la COP24, la fin n’a pas été concluante, si l’on garde à l’esprit les signes persistants de l’urgence climatique, les conditions météorologiques extrêmes et les incendies de forêt de l’année qui vient de passer, ainsi que les avertissements les plus stricts jamais lancés par les scientifiques sur la nécessité de se rapprocher d’un taux zéro d’émissions, et pas seulement des 2% convenus à Paris. Il est probable que des mesures drastiques s’imposent désormais pour mener les gouvernements et les industries à écouter.