Le Grand Prix de l’urbanisme 2019 décerné à Patrick Bouchain

Repas collectif à la MetaVilla, Pavillon Français de la Biennale d'Architecture de Venise, 2006 © Exyzt et Patrick Bouchain
la rédaction
Repas collectif à la MetaVilla, Pavillon Français de la Biennale d’Architecture de Venise, 2006 © Exyzt et Patrick Bouchain

Réuni le 8 avril à l’initiative du ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, le jury du Grand Prix de l’urbanisme 2019 a décerné le Grand Prix à Patrick Bouchain, architecte et scénographe.

Dans le milieu des collectifs d’architectes et des makers on connaît bien Patrick Bouchain. Il a inspiré plusieurs générations de constructeurs et a impulsé et soutenu de nombreux collectifs (voir à ce sujet notre chronologie à l’occasion des 50 ans de mai 1968). En témoigne le projet « Metavilla » qu’il avait conçu pour la Biennale d’architecture de Venise en 2006 et pour lequel il avait invité le jeune collectif Exyzt. Une première expérience qui avait profondément inspiré Julien Choppin et Nicola Delon de Encore Heureux, et qui firent revivre cet esprit pour le programme du pavillon français de la Biennale en 2018, en célébrant les valeurs de coconception, l’acte même de construire, « l’activation » du chantier comme une fête ouverte aux publics et aux habitants. Une pratique collaborative et pédagogique, à « Haute Qualité Humaine », que Patrick Bouchain a défendu au fil des années avec l’agence Construire (Nicole Concordet et Loïc Julienne).

Le prix salue « une personnalité forte de l’architecture et de l’urbanisme » et présente Patrick Bouchain comme une « figure de proue de la transformation de friches industrielles en lieux culturels et pionnier de la valorisation des lieux urbains délaissés ». Il aura ainsi marqué nos villes avec par exemple la transformation des anciennes usines LU en Lieu Unique (Nantes, 2000), la Condition publique à Roubaix (2003), ou le Channel, scène nationale de Calais (2005).

Le Prix souligne aussi la revendication par Patrick Bouchain d’un droit à l’expérimentation, relevant son « permis de faire » introduit par la loi relative à la liberté de création, architecture et patrimoine, et sa démarche expérimentale d’urbanisme et d’architecture intitulée « la preuve par 7 » qui propose un travail avec sept territoires d’échelles différentes (du bourg au département) afin de faire émerger des opérations sur mesure avec les acteurs de ces sites.

Le Prix rappelle enfin le travail mené dans les années 1980 par Patrick Bouchain en étroite collaboration avec Jack Lang, Ministre de la Culture de l’époque et maire de Blois, qui mènera à la création de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle-Les Ateliers, à la réhabilitation du jardin des Tuileries, ou à la mise en place d’un atelier public d’architecture et ­d’urbanisme à Blois. Ainsi qu’à un « atelier de production d’idées » sur les relations entre ville, friches et forêt, qui aboutira à la proposition dite La Forêt des délaissés (2000). Leur livre Le Pouvoir de faire, revenait d’ailleurs récemment sur cette époque. Une inspiration pour les générations nouvelles.

Le communiqué du Grand Prix de l’urbanisme 2019.

De la mini-FM au radio-art, les bonnes ondes de Tetsuo Kogawa

Tetsuo Kogawa © Tetsuo Kogawa / UV éditions

Le 25 avril, la Gaîté lyrique accueillera Pali Meursault et les éditions UV pour une présentation de leur nouvel opus, l’anthologie « Radio-art » du pionnier de la création mini-FM, Tetsuo Kogawa.

la rédaction

Précurseur des radios libres de la « mini-FM » japonaise dans les années 1980, théoricien et activiste, créateur de circuits électroniques partagés dans le monde entier, Tetsuo Kogawa est aussi l’inventeur du « radio-art » : une pratique performative qui se détourne de la question des contenus radiophoniques pour s’intéresser au phénomène électromagnétique des ondes, à la possibilité de les sculpter, de les rendre tangibles. Beaucoup ont profité des fruits de ses recherches et parfois sans le savoir : ses créations électroniques et ses textes ont tant été partagés, repris ou commentés qu’ils ont contribué à alimenter la culture commune de la génération actuelle des expérimentateurs sonores et des hackers, des penseurs de la radio, des médias et des mondes numériques.

Lors de la rencontre organisée le 25 avril à la Gaité lyrique, Pali Meursault, coordinateur de l’édition, et Anne Zeitz, maître de conférences à l’Université Rennes 2, reviendront sur cette histoire radiophonique et la manière dont elle peut nourrir la réflexion actuelle sur les médias Do-It-Yourself et la création sonore. Les discussions seront suivies d’une performance de Tetsuo Kogawa streamée depuis Tokyo, puis d’un concert de Nicolas Montgermont et Pali Meursault, construit à partir de signaux radiophoniques captés dans la Gaîté lyrique.

© Tetsuo Kogawa / UV éditions

Le cœur de l’édition anthologique Radio-art accueille le récit autobiographique Akiba, la dernière publication de Kogawa dans laquelle il revient sur son itinéraire d’enfant passionné d’électronique dans le Tokyo de l’après-guerre, sur le mouvement des radios libres japonaises et l’invention d’un nouvel art des ondes électromagnétiques. Autour de ce récit personnel, Pali Meursault propose les manifestes les plus importants écrits par Tetsuo Kogawa, un entretien inédit avec Félix Guattari, et des contributions originales de J. Duncan et Elisabeth Zimmermann. Morceaux choisis.

«Passage vers l’oubli», p. 57

« Dans les années 1980, je me suis trouvé être l’un des créateurs du mouvement mini-FM. Le transmetteur que nous utilisions avait à peine plus de portée qu’un micro sans fil. J’avais malgré tout dû le fabriquer par moi-même, parce qu’il s’avérait impossible de couvrir les 4 ou 500 mètres autorisés par la loi avec le matériel disponible dans le commerce. Je suis donc retourné à Akiba. Puis j’y suis retourné un nombre incalculable de fois, on me demandait même d’y trouver de quoi fabriquer des antennes (alors que les antennes FM manufacturées, elles, marchaient très bien). En retrouvant Akiba, je réalisai à quel point les changements s’étaient amplifiés au cours de la décennie précédente.

« La multiplication des magasins d’informatique sautait désormais aux yeux. Malgré tout, on y trouvait aussi, plus discrètes, de nouvelles boutiques de matériel en vrac, offrant quantité de circuits imprimés ou de modules hybrides pour une centaine de yens. Ces composants, qui permettaient nombre d’applications spécifiques, étaient abandonnés au second marché par les fabricants en cas de sur-stock ou de mise à jour de leurs modèles. Certains portaient la mention « banni à l’export par le COCOM ». Puis les mentions disparurent avec l’effondrement du mur de Berlin. C’est en traînant dans l’une de ces boutiques que j’eus l’inspiration d’une sorte d’art high-tech. Le moment était venu que mon goût passé pour la radio Do-It-Yourself rejoigne mes aspirations culturelles plus récentes. En travaillant sur la mini-FM pendant plusieurs années, j’avais progressé dans ma maîtrise des conceptions techniques et je finis par initier des « conférences-performances », faisant la démonstration du processus complet de fabrication de transmetteurs. Akiba continua d’être le lieu incontournable où me mettre à l’affût de nouveau matériel et de nouvelles idées. »

«Performance au fer à souder», p.92

« La fabrication ou l’utilisation d’un transmetteur peut être une forme d’art, à condition de ne pas le considérer comme un outil de communication, mais comme quelque chose qui canalise l’expression et l’émotion. Et de la même manière, pourquoi ne pas considérer la soudure comme une forme d’art elle aussi ?

« C’est au début des années 1980 que j’ai eu l’idée d’un « soldering-art », en assistant à une performance dans laquelle étaient utilisés des capteurs de lumière et de chaleur. Je me dis que je pouvais moi aussi proposer quelque chose de performatif et improvisé, en réalisant la fabrication d’un émetteur en public plutôt que d’en utiliser un déjà monté. Le résultat dépassa mes espérances. Les retours furent très positifs et cette première performance conduisit à de nombreuses découvertes. Je reçus notamment des compliments de la part de gens qui n’avaient jamais vu de travail au fer à souder. Je soudais depuis longtemps, mais je n’étais pas vraiment un virtuose, loin des véritables maîtres qu’étaient les ingénieurs radio pendant la période des lampes. À cette époque, toutes les étapes se faisaient avec de la pâte à souder, qui faisait « shhhhaaahhh » lorsqu’on la faisait fondre, j’aimais beaucoup ce son. De plus, l’étain faisait alors une fumée beaucoup plus épaisse, qui a disparu avec les produits décapants insérés dans les fils d’étain d’aujourd’hui. La soudure était donc déjà devenue moins spectaculaire, mais pour qui ne l’avait jamais vu, regarder l’assemblage se faire sous la ligne de fumée blanche du fer pouvait être captivant. »

Junk shop © Tetsuo Kogawa / UV éditions

«Junk-shop», p. 99

« Des boutiques comme Kokusai Musen, qui ne prenaient jamais la peine de nettoyer les composants usagés avant de les mettre en rayon, constituent selon moi l’archétype du junk-shop. Mais on peut dire que Akizuki Densyo en était un aussi, alors qu’on n’y trouvait pas de produit d’occasion. En somme, tous les magasins d’électronique d’Akiba qui gardaient un soupçon de l’atmosphère du marché aux puces pouvaient être qualifiés de junk-shops, y compris les magasins d’informatique qui vendaient des vieilleries à côté des produits neufs.

« Avec la croissance économique et le changement d’orientation d’Akiba, les bazars de la première génération ont rapidement disparu. Ils furent remplacés par des détaillants de produits manufacturés en masse, au service d’une clientèle nouvelle à Akiba, qui n’avait aucun intérêt pour l’électronique DIY. Pour un temps, Akiba s’éloigna de ses origines, et pris pour fer de lance l’électronique grand public. Le quartier se fit plus propre, l’obscurité et le mystère qui lui tenaient lieu d’entrailles semblaient bel et bien avoir disparu. Heureusement, le boom informatique fit renouer Akiba avec son atmosphère d’origine. Beaucoup de ces boutiques de PC avaient ce même air louche. Un de ces magasins ouvrit au dernier étage d’un immeuble. Il fallait grimper de longs escaliers étroits et traverser un labyrinthe de couloirs et d’étages pour y parvenir. Les ordinateurs et les périphériques s’installèrent aussi dans des arrières-cours miteuses, en comparaison desquelles les rayonnages impeccables des grands magasins d’électronique avaient l’air de décors en plastique. »

Workshop à Bruxelles en 1998. © Tetsuo Kogawa / UV éditions

«Où se retrouvent les ombres», p. 107

« Vers 1998, Akiba connut d’importantes transformations structurelles, d’une ampleur comparable aux changements induits par l’arrivée des détaillants d’électronique manufacturée, et tout aussi susceptibles de bouleverser les traditions uniques du quartier.

« Après la disparition rapide des magasins de composants radio, les boutiques de dõjinshi et les restaurants fleurirent dans les environs, au point qu’il sembla que le quartier électronique allait bel et bien dépérir. Lorsque l’on visitait le marché situé sous le pont de chemin de fer, à côté du Musée des Transports, l’avenir du quartier semblait effectivement ne faire aucun doute. Ce lieu, si vivant durant mon enfance avait possédé, jusque dans les années 1960, la plus grande sélection de composants électroniques haute-fréquence qu’on pouvait imaginer. Je ne manquais jamais de le visiter à chaque fois que je me rendais à Akiba. Puis les composants DIY disparurent des étagères, même dans les magasins de vrac.

« Je me rendis un jour à Akiba pour y acheter de ces petites bobines que j’utilisais pour les émetteurs. J’avais besoin de reconstituer mon stock en prévision d’un workshop à l’étranger. En arrivant, je découvris que les comptoirs DIY s’étaient réduits à pas grand-chose, quand ils n’avaient pas simplement disparu. Les boutiques qui offraient auparavant une grande sélection de pièces n’avaient plus que quelques restes en désordre au fond d’un tiroir poussiéreux. Il me sembla urgent d’accumuler des réserves de composants avant qu’ils ne soient totalement épuisés. Bien sûr, j’aurais pu me tourner vers Internet, mais ça n’aurait pas été la même chose. Tenir un composant en main et le vérifier avant de l’acheter c’est un peu comme choisir ses fruits et légumes frais au marché. »

© Tetsuo Kogawa / UV éditions

«Corps et machine», p. 125

« À l’époque où la construction de radios est devenue mon principal centre d’intérêt, les kits n’existaient pas encore. Les composants devaient être montés sur un châssis d’aluminium, à travers des trous qu’il fallait percer soi-même. Pour faire un trou large, je devais en percer un petit puis l’élargir à la lime. Lorsque tous les perçages étaient finis, les composants pouvaient être soudés. Cela demandait beaucoup plus de concentration que pour monter un PC. Cette dernière activité s’apparente davantage à jouer avec des briques Lego, en utilisant un tournevis classique pour assembler quelques blocs préparés. Au début de ma dernière année d’école primaire, ma chambre ressemblait à un atelier. Par la suite, je me suis davantage intéressé à transmettre des ondes plutôt qu’à les recevoir, et ma chambre est devenue une cabine de transmission. Il ne s’y trouvait qu’une poignée de livres et de magazines – tous consacrés à la communication sans fil – et je suppose que mon attachement émotionnel aux machines trouve là ses racines. Je trouvais beaucoup plus facile de lire des diagrammes électroniques que de la littérature. Je n’étais pas bon en maths, mais je savais calculer le nombre de spires d’une bobine. Je ne m’intéressais pas vraiment aux matières scolaires, mais j’avais une motivation sans borne pour progresser dans mon propre domaine.

« Si j’avais été plus jeune d’une ou deux générations, on m’aurait appelé un hikikomori – le terme pour qualifier les individus qui renoncent à la vie sociale. Heureusement pour moi, ce « syndrome » n’existait pas encore, et mon caractère anti-social, le fait que je passais la majeure partie de mon temps dans ma chambre, ne suscitait pas tellement de critiques. Aucun de mes camarades de classe ne partageait mes préoccupations, je passais donc davantage de temps avec des adultes dans des boutiques radios. »

© Tetsuo Kogawa / UV éditions

«Avec les mains», p. 137

« À l’époque des radios libres, et avant que des émetteurs mini-FM ne deviennent disponibles dans le commerce, on m’a beaucoup sollicité pour en fabriquer ou organiser des ateliers de pratique. J’avais construit des radios depuis l’enfance, mais dans ma trentaine et ayant choisi les arts comme principal sujet d’étude, il m’a fallu un temps d’adaptation avant de me remettre à l’ingénierie radiophonique. J’ai dû m’efforcer d’affûter mes compétences avant de me sentir suffisamment en confiance pour transmettre cette pratique. Reprendre l’électronique a été un choix salutaire : en 1992, ce fût la raison de mon invitation au Banff Center for the Arts au Canada. Depuis 1984, j’avais déjà créé diverses performances qui impliquaient la fabrication d’équipement électronique, mais elles reposaient toujours largement sur le fait d’aboutir à l’utilisation de signaux. Dans mon esprit, la fabrication n’était qu’un moyen en vue d’une fin. L’idée de travailler sur le processus de fabrication lui-même était un peu déstabilisant, mais au fond c’était exactement ce que je souhaitais. »

La couverture de « Radio-art » © A. Woodward/Arika/UVéditions

Radio-art, de Tetsuo Kogawa, ed. Pali Meursault, 312 pages / 110 illustrations, éditions UV, avril 2019.

Présentation de Radio-art, de Tetsuo Kogawa, le 25 avril à la Gaîté lyrique.

A Eindhoven, le festival STRP questionne la phobie du futur

"Atlas", entre monde réel et monde virtuel © Yann Deval & Marie-G. Losseau.

Du 30 mars au 7 avril, le festival STRP d’art&technologie investissait une ancienne usine Philips à Eindhoven. Retour sur l’édition 2019, consacrée à l’exploration de scénarios pour un futur positif.

Marie Albert

Nous sommes au cœur de Strijp, ce quartier que l’on appelait entre 1920 et 2004 « la ville interdite », lorsqu’il était occupé par les usines Philips. Seules les personnes munies d’un badge d’accès pouvaient pénétrer dans cet espace de 27 hectares entièrement dédié aux activités de la multinationale hollandaise. En 2004, Philips quitte Strijp et le quartier refleurit aujourd’hui sous le signe de la créativité, tirant parti de son patrimoine industriel transformé en fablabs, skatepark ou cafés cool. L’un de ses emblématiques bâtiments, le Klokgebouw est ainsi devenu le quartier général du festival STRP dédié aux croisements entre art et technologies.

Les quartiers généraux du festival STRP, dans une ancienne usine Philips. © Marie Albert
L’intérieur de l’ancienne usine investie par le STRP © Hanneke Wetzer

Entre utopie et dystopie

Cette histoire, c’est le collectif Uninvited Guests qui nous la raconte lors de l’ Augmented Reality Billenium Tour, une des expériences proposées par STRP, réalisée en collaboration avec l’artiste sonore Duncan Speakman. Durant cette visite prospective, le public est amené à découvrir les mutations du quartier à l’horizon 2094, où utopie et dystopie se dessinent tour à tour, grâce aux smartphones qui superposent au paysage actuel des scénarios en réalité augmentée.

« Augmented Reality Billenium Tour » par Uninvited Guests & Duncan Speakman. © Juliette Bibasse
« Augmented Reality Billenium Tour » par Uninvited Guests & Duncan Speakman. © Marie Albert

Cette proposition artistique reflète bien la ligne directrice du festival, qui, ces dernières années, a déplacé le curseur de sa programmation de l’exposition vers l’expérience. Gieske Bienert, co-directrice, nous explique cette évolution : « Pendant un temps, nous avons produit de grosses installations, des projets autour de la robotique avec beaucoup de hardware, des projections monumentales. Aujourd’hui, la technologie est plus proche de nous, de notre corps, et c’est à travers une expérience plus humaine et la connexion à notre propre imaginaire que quelque chose d’intéressant peut apparaître ».

C’est aussi le point de vue de Juliette Bibasse, curatrice indépendante invitée de cette édition 2019 : « Le côté tech des installations n’impressionne plus les gens, et ne peut plus être le cœur du projet artistique. Le parti pris que j’ai choisi d’explorer, et qui est une des lignes fortes du festival, est ce côté sensible et poétique, où l’on privilégie des formats à échelle humaine et où chaque visiteur va vivre une expérience personnelle et unique. ».

«Proposer des scénarios alternatifs aux scénarios-catastrophe»

Cette dimension expérientielle s’impose dès que l’on pénètre dans l’espace d’exposition, avec l’installation Between Mind and Matter de Salvador Breed et Nick Verstand. Le visiteur est plongé dans l’obscurité, avec pour seul éclairage un laser, connecté à une installation sonore en 4D, créant dans l’espace une architecture mouvante et un environnement audiovisuel enveloppant, en constante évolution.

« Between Mind and Matter » par Salvador Breed & Nick Verstand. © Hanneke Wetzer

Les œuvres se déploient ensuite au sein de deux espaces, mixant installations visuelles ou sonores avec des propositions plus interactives. Cette édition 2019 est une invitation à explorer des futurs désirables, en réaction à une vision dystopique de l’influence des technologies sur nos vies. Comme l’explique Juliette Bibasse, « Nous amenons une approche résolument plus positive, tout en ayant un regard critique. L’idée est de proposer des scénarios alternatifs aux scénarios-catastrophe que l’on entend un peu partout, de permettre aux gens de s’en emparer et de sortir d’une certaine forme de passivité face aux technologies ».

C’est le cas de l’installation Waking Agents de l’artiste américaine Lauren McCarthy qui nous invite à engager la conversation avec un oreiller intelligent, le temps d’une sieste. Selon le moment et les interactions amenées par l’utilisateur, l’expérience peut prendre la forme d’un dialogue avec un mauvais chatbot ou d’un échange plus ou moins intime, drôle et profond. Lauren McCarthy travaille sur le détournement et la critique des objets connectés, comme dans son projet Lauren, où elle incarne une version humaine de l’assistant personnel intelligent Alexa d’Amazon, ou encore avec Someone, où le public est invité à surveiller et contrôler les appareils d’une maison « intelligente », et à répondre aux besoins de ses occupants. Ainsi avec Waking Agents, le doute s’installe rapidement : l’intelligence artificielle qui nous parle l’est-elle vraiment ?

« Waking Agents » de Lauren McCarthy. © Juliette Bibasse

Un festival en immersion

Le festival STRP fait aussi la part belle aux technologies immersives avec deux projets s’appuyant sur les techniques de réalités virtuelle, augmentée et mixte.

Eternal Return réunit les compétences du duo suédois Lundahl & Seitl, reconnu pour ses installations immersives où se mêlent danse, technologie, philosophie et arts plastiques, et celles du studio créatif ScanLab, spécialisé dans le scan 3D à grande échelle. Muni d’un casque de réalité virtuelle et accompagné d’un « guide », le spectateur est invité à vivre différents récits, basés sur le roman de science fiction The Memor, de l’architecte et chercheuse Malin Zimm. En ajoutant à une expérience de réalité virtuelle des éléments comme du son spatialisé, des parfums, une trame narrative, les créateurs nous proposent une expérience totale, faisant appel à nos sens physiques, nos émotions, notre imagination, notre rapport à l’espace…

« Eternal Return » de Lundahl & Seitl and ScanLab. © Hanneke Wetzer

Un peu plus loin, l’expérience Atlas conçue par les artistes Yann Deval et Marie-G. Losseau invite le spectateur à parcourir une scénographie qui se déploie à la fois dans le monde réel, sous la forme de maquettes en bois, et en réalité virtuelle. Equipés de lunettes de réalité mixte, d’un casque de réalité virtuelle ou d’une tablette, les spectateurs déambulent dans ce monde imaginaire et sont invités à créer eux-mêmes de nouveaux habitats, en « lançant des graines ». Chaque graine fait pousser une maison en réalité virtuelle, qui se construit de manière organique et s’adapte à son environnement physique. Cette œuvre a été conçue dans le cadre du programme STARTS de la Commission Européenne, qui vise à favoriser les collaborations entre artistes, scientifique et ingénieurs sur des projets d’innovation technologique. Ainsi le développement de la partie en réalité mixte a été réalisé en collaboration avec des chercheurs de l’Université d’Oxford Brookes, dans le cadre d’une résidence art-technologie.

« Atlas » de Yann Deval & Marie-G. Losseau. © Juliette Bibasse
« Atlas » de Yann Deval & Marie-G. Losseau. © Boudewijn Bollmann

Quelle vision du futur ?

A la sortie du festival, on ne repart pourtant pas avec une vision aussi positive du futur que ce que nous promettait cette édition 2019. Il semblerait que ce soit aussi le cas des bernard l’hermite de l’installation Why not hand over a shelter to hermit crabs de l’artiste japonaise Aki Anomata, qui ont fini par bouder leurs coquilles de verre imprimées en 3D (par ailleurs sublimes et d’une finesse impressionnante) pour retrouver leur refuge naturel.

« Why not hand over a shelter to hermit crabs » de Aki Anomata. © Hanneke Wetzer

Le fait qu’un grand nombre des installations soit à explorer seul nous interroge aussi sur le rapport aux technologies qui est privilégié ici, mettant finalement peu en avant la façon dont celles-ci peuvent également connecter et rapprocher les individus.

« Pollution Explorers » avec Ling Tan. © Louise Enjalbert

On retrouvera de l’espoir en suivant l’artiste Ling Tan dans la performance participative Pollution Explorers. Nous équipant d’un imperméable connecté muni de capteurs mesurant la qualité de l’air, elle propose de nous réapproprier, de façon collective, les données liées à la pollution dans nos villes. Une façon de replacer l’humain et les grands enjeux de société au centre de nos futurs souhaitables.

Le site du festival STRP.

Derniers jours pour «La Fabrique du vivant» au Centre Pompidou

Vue de l'exposition "La Fabrique du vivant" © Ewen Chardronnet

L’exposition «La Fabrique du vivant» est encore visible jusqu’au 15 avril au Centre Pompidou. Une exposition qui valorise le vivant comme matière à design. Focus sur quelques œuvres et travaux.

Ewen Chardronnet

Troisième volet de la série Mutations/Créations, après « Imprimer le monde » en 2017 et « Coder le monde » en 2018, l’exposition « La Fabrique du vivant » vient explorer le monde de la programmation du vivant dans le champ du design, de l’architecture et de l’art contemporain. Comme à chaque fois, le cycle était accompagné du Forum Vertigo, un cycle annuel de rencontres internationales entre scientifiques et artistes, designers, ingénieurs et penseurs.

L’exposition présentée dans la Galerie 4 du Centre Pompidou est à saluer pour son ambition, elle tente de retracer les liens entre recherche biologique, biofabrication et biocomputation, avec de fortes inclinaisons vers le biomimétisme et l’artificialisation du vivant. Plus de cent œuvres sont ainsi rassemblées dans cette exposition aux allures de foire ou de biennale, mais déployées dans un espace qui semble cependant trop réduit en regard des velléités du projet. Les travaux sont parfois très, bien trop, rapprochés les uns des autres, à tel point que bien des œuvres vivantes semblent respirer difficilement. On remarquera cependant que certaines des pièces, connotées chimériques « Frankenstein », comme le Regenerative Reliquary de Amy Karle, bénéficient elles de la place nécessaire pour être « instagramées », alors que c’est sans doute un portique en briques de mycélium proposé à l’entrée de l’exposition qui nous aura davantage interrogé par ses odeurs sur les risques allergènes et sanitaires.

« Regenerative Reliquary » de Amy Karle © Ewen Chardronnet
L’exposition fait la part belle au design bio-inspiré. © Ewen Chardronnet
Vue de l’exposition © Ewen Chardronnet

On se perd aussi quelque peu dans la volonté des commissaires de vouloir tout englober, unifier un domaine qui par nature ne peut se résoudre à une vision unitaire. L’introduction au catalogue qui accompagne l’exposition, finit en ce sens par nous noyer dans les références, les mots clés et le jargon scientifique confus, laissant transparaître malgré tout des erreurs non maitrisées à force de vouloir à tout prix tout couvrir. Le reste du catalogue n’aborde d’ailleurs finalement qu’une part théorique de l’ensemble des champs couverts. C’est la prospective industrielle du département Design du Centre Pompidou qui trace ici sa perspective, perspective déployée en une chronologie qui finit par donner l’impression d’une prophétie auto-réalisatrice.

Et de fait, plus on plonge dans cette exposition et cette timeline qui semblent vouloir épuiser le domaine, plus on finit, paradoxalement, par y entrevoir des manques. On regrettera le trop peu d’artistes français, et l’absence incompréhensible de Art Orienté Objet, pionniers français du bioart. Ou encore celle de Joe Davis, autre pionnier du domaine, lauréat en 2012 du prestigieux Prix Ars Electronica dans la catégorie Hybrid Art, comme Art Orienté Objet l’année précédente.

Une chronologie aborde le vivant et la techno-science depuis l’invention de la microscopie © Ewen Chardronnet

Des erreurs et manques dans la timeline viennent aussi laisser un sentiment brouillon : non, le lapin vert d’Eduardo Kac n’est pas phosphorescent, mais fluorescent ; non, la chercheuse Audrey Dussutour n’a pas « découvert » le Physarum polycephalum. Et peu de place en effet pour les cultures vernaculaires en bioart open source et DIY, peu de travaux critiques, peu de mises en débat éthique. On cherche encore l’affaire d’inculpation pour bioterrorisme de l’artiste Steve Kurtz du collectif Critical Art Ensemble en 2004, ou les travaux de Paul Vanouse sur l’invention de la PCR (amplification en chaîne par polymérase), l’ADN et la construction scientifique de l’identité.

Il semblerait finalement que ce soit la philosophie libertarienne et entrepreneuriale de Josiah Zayner de The Odin (dont nous sommes amenés à parler régulièrement dans Makery) qui donne le ton, dans la mesure où celui-ci clôt la frise chronologique de l’exposition avec son kit d’édition génétique CRISPR/Cas9, l’exposition faisant même de ce kit l’objet d’un « ready made ». Sans pour autant évoquer les controverses associées, comme on avait pu s’y attarder dans Makery.

Le kit CRISPR/Cas9 de the Odin façon « ready-made » © Ewen Chardronnet

Mais cessons là de chercher des perspectives critiques dans une exposition qui reste une proposition du département Design. C’est le design bio-inspiré qui a la part belle ici et donne la lecture de l’exposition.

On appréciera par exemple d’y voir des explorations qui ont inspiré Makery ces dernières années : les recherches issues de l’environnement de La Paillasse comme ceux de Marie-Sarah Adenis ou Lia Giraud ; les relations hormonales humains-plantes de Špela Petrič et ses « monstres prometteurs » ; ou encore la rétro-ingénierie de fleurs OGM de Georg Tremmel et Shiho Fukuhara du BioClub de Tokyo. Mais puisque cette exposition, qui reste absolument à voir pour se faire son avis, rassemble plus de cent œuvres et travaux, on ne pourra s’attarder ici que sur quelques propositions intrigantes.

Pili, co-fondé par Marie-Sarah Adenis, produit des colorants écologiques par la fermentation de micro-organismes. © Ewen Chardronnet
L’œillet Moondust bleu-mauve, première fleur génétiquement modifiée et commercialisée à grande échelle au Japon, revisité par Georg Tremmel et Shiho Fukuhara © Ewen Chardronnet

« Resurrecting the Sublime », par Alexandra Daisy Ginsberg, Christina Agapakis, Sissel Tolaas

Avec cette recherche olfactive réalisée en collaboration avec l’entreprise en biotech Ginkgo Bioworks de Boston, les trois artistes ressuscitent les odeurs perdues de trois fleurs disparues au 19ème siècle. La Hibiscadelphus wilderianus de l’île de Maui à Hawaï, la Leucadendron grandiflorum du Cap en Afrique du Sud, et la Orbexilum stipulatum du Kentucky. Au Centre Pompidou c’est l’odeur de l’Hibiscadelphus wilderianus qui est présentée au public. L’Hibiscadelphus wilderianus se trouvait dans les anciens champs de lave du versant sud du mont Haleakala à Maui avant que son habitat forestier soit décimé par l’élevage de bovins. Le dernier arbre vivant a été recensé en 1912.

L’installation « Resurrecting the Sublime » au Centre Pompidou © Ginsberg + Agapakis + Tolaas

C’est à l’aide d’ADN extrait de spécimens de fleurs éteintes et conservées dans l’herbier de l’université de Harvard, que Ginkgo Bioworks a synthétisé des séquences de gènes susceptibles de donner naissance à des enzymes produisant des parfums. À partir de ce travail, Sissel Tolaas a reconstruit le parfum dans son laboratoire, en utilisant des molécules d’odeurs identiques ou comparables. A noter qu’il ne s’agit qu’un aperçu de la fleur disparue, il est en réalité impossible d’en connaître précisément leur parfum, la quantité de chaque molécule odorante a également disparu.

Ginsberg, Agapakis et Tolaas se nourrissent du débat sur la « désextinction » qui anime en ce moment la communauté des généticiens, avec le professeur de Harvard George Church en figure de génie controversé prônant l’idée de ramener à la vie mammouths et autres espèces disparues. Mais pour nos trois artistes, il ne s’agit pas d’inverser l’extinction, mais, à travers l’odorat, la roche volcanique du terrain d’origine et les paysages reconstitués numériquement, de révéler l’interaction d’une espèce et d’un lieu qui n’existent plus, d’évoquer un sublime disparu.

Paysage d’Hibiscadelphus wilderianus reconstitué en images numériques :

 

L’œuvre est également visible à la Biennale de Design de Saint-Etienne jusqu’au 22 avril.

« Lungs of the Earth 1 », par Elaine Whittaker

Lungs of the Earth est une série de boîtes de Pétri avec des feuilles d’érable décellularisées cultivées avec des cellules épithéliales de poumon humain. Cette pièce a été conçue et réalisée par la canadienne Elaine Whittaker avec Ryan Hickey et Andrew Pelling du Laboratoire Pelling de biologie augmentée de l’Université d’Ottawa, où Elaine Whittaker est actuellement artiste en résidence.

« Lungs of the Earth » © Elaine Whittaker

Pour cette œuvre, l’artiste de Toronto s’est inspirée de l’expérience de sa mère qui a contracté la tuberculose à l’âge de vingt ans et a passé deux années de soins dans un sanatorium du Québec. En tirant partie de la puissance pulmonaire humaine et des cellules de l’épithélium, ce « revêtement » de la surface des organes, ici les poumons, ces feuilles mortes d’érable retrouvent la vie et deviennent une parfaite évocation des « poumons de la Terre ».

« Spinach leaves for the heart », Worcester Polytechnic Institute

Des chercheurs du Worcester Polytechnic Institute (WPI), de l’Université de Wisconsin-Madison et de l’Université Arkansas State-Jonesboro ont utilisé en 2017 des feuilles d’épinard pour développer du tissu cardiaque.

© Worcester Polytechnic Institute

Profitant des similitudes dans la structure vasculaire des tissus végétaux et animaux, les chercheurs ont développé un tissu végétal décellularisé pour des applications en ingénierie tissulaire. Pour cela les chercheurs ont fait passer une solution dans les veines de feuilles d’épinard afin de les débarrasser des cellules végétales et de conserver la structure (transparente) qui maintient ces cellules en place. Les chercheurs ont ensuite rempli les veines d’épinards avec des cellules humaines qui tapissent les vaisseaux sanguins. Des cellules souches mésenchymateuses humaines et des cardiomyocytes dérivés de cellules souches pluripotentes humaines ont adhéré aux surfaces extérieures des structures du végétal et les capillaires ont transporté tout le sang et les nutriments nécessaires aux cardiomyocytes. Au bout de cinq jours à alimenter la feuille, les cardiomyocytes ont reçu suffisamment de nutriments et sont devenus suffisamment forts pour se contracter comme un muscle. Les cardiomyocytes ont démontré une capacité contractile et des capacités de traitement du calcium sur une période de 21 jours.

Vidéo du WPI expliquant la recherche (en anglais) :

« Growduce », par Guillian Graves et Aakriti Jain

Growduce est le croisement d’un biocomposteur avec une imprimante 3D, un dispositif de recyclage et de biofabrication domestique. Il est destiné à recycler nos déchets organiques en les transformant en des objets du quotidien.

« Growduce » par Guillian Graves © Big Bang Project

La partie inférieure de l’objet, faite de céramique, héberge une colonie de bactéries acetobacter qui vit en symbiose avec des levures. La partie supérieure de l’objet, une cloche de verre, permet à l’utilisateur d’y intégrer les déchets et d’y ajouter différents additifs naturels. Les déchets organiques qui y sont incorporés sont digérés par les micro-organismes via un processus de fermentation et de métabolisation. Ils sont ainsi transformés en une membrane à l’aspect caoutchouteux qui pousse à la surface du compost. Elle est une matière première que l’appareil utilise pour sculpter, à l’aide d’un système de moules interchangeables, des objets du quotidien répondant à différents usages. Les premières recettes et les premiers moules imaginés permettent à l’utilisateur de transformer localement ses bio-déchets en pansements aux propriétés cicatrisantes, en masques de beauté, en gants et autres vêtements, ou même en nouveaux types d’aliments.

«La Fabrique du vivant» jusqu’au 15 avril au Centre Pompidou.

Extinction Rebellion organise son premier «die-in» à Paris

Orchestre Debout © ClimateKeys

Le dimanche 24 mars, une rébellion internationale a été déclarée dans les rues de Paris. Une coalition informelle de scientifiques, de militants du climat, de coinvaincus, de militants anti-capitalistes et de makers s’est rassemblée symboliquement devant la Bourse de Paris.

Rob La Frenais

Les personnes rassemblées ont mis en avant les trois revendications du mouvement Extinction Rebellion : la reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet ; la réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée ; la création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable. Sur le site britannique XR, il n’est pas fait mention de l’industrie, omission intéressante en ce qui concerne l’argument anticapitaliste contre la croissance.

Avec le groupe France de Extinction Rebellion, une quatrième « exigence » a également été ajoutée, à savoir « l’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant ». Il serait peut-être utile que le mouvement britannique d’origine envisage d’adopter celui-ci également. Armelle, une architecte qui a voyagé 25 heures en train depuis la Norvège pour assister à cet événement (elle refuse de prendre l’avion) a interrogé son propre métier dans ce contexte : «Le capitalisme consiste à exploiter toutes les ressources dont nous disposons. Dans mon travail, on parle beaucoup d’utiliser des véhicules électriques, etc., pour transporter des matériaux de construction, mais en réalité, le besoin de terrains pour la construction sape fondamentalement la biodiversité. »

Le Musée national d’Histoire naturelle de Paris a également été le lieu d’un « die-in » aux allures dramatiques, mettant l’accent sur les animaux disparus, soulignant à nouveau que les humains n’étaient pas la seule espèce en voie de disparition. Sont intervenus Jean-Baptiste Fressoz (historien), Claire Lévy (océanographe et membre du GIEC), Susan George (activiste anti-mondialisation), Pablo Servigne (chercheur indépendant en « collapsologie ») et Corinne Morel-Darleux (militante éco-socialiste et Conseiller régional de la région Auvergne / Rhône-Alpes).

« Die-in » XR au Musée national d’Histoire naturelle © Extinction Rebellion France

Débats sur le succès de Extinction Rebellion et Greta Thunberg

Donc, étant donné que les vétérans de l’anti-capitalisme et de l’anti-mondialisme participent au mouvement, pourquoi certains trouvent-ils quelque chose de contrariant dans la croissance rapide du mouvement Extinction Rebellion ? Dans un récent débat sur les médias sociaux initié par le militant zadiste John Jordan, la croissance exponentielle de XR (fondée en octobre 2018 au Royaume-Uni et en novembre 2018 en France) a été critiquée pour avoir ignoré l’argument anticapitaliste contre la croissance, ne pas avoir tenu compte de l’expérience des camps action climat et klimacamps antécédents et plus sérieusement, à la lumière des événements en Nouvelle-Zélande, d’encourager l’éco-fascisme par une déclaration « d’urgence ». En outre, l’expansion rapide de la branche britannique de XR semble bénéficier d’un certain nombre de donateurs privés. D’où vient l’argent ?

D’autres ont fait valoir que la nouvelle approche de certains jeunes membres de XR, venant de tous les horizons, jouait avec inconséquence de la naïveté politique de certains membres, pas suffisamment conscients de la dureté des coups que peut prodiguer la police anti-émeute.

Graphisme dramatique © Extinction Rebellion France

A propos de son engagement, Marieva, une bibliothécaire, déclarait : «J’ai décidé de rejoindre XR parce que je faisais partie de la marche pour le climat, mais cela n’a pas été efficace. Notre mode de vie devra changer complètement si nous voulons vivre sur cette planète. Nous ne pouvons pas continuer avec l’État capitaliste, car il est basé sur la croissance. Nous ne devons produire que ce dont nous avons besoin, pas beaucoup d’autres choses. » Quant à l’éco-fascisme ? Armelle commente : « J’espère que cela ne va pas conduire à des choses dramatiques comme l’éco-fascisme, mais nous devons faire ce que nous devons faire. »

Des critiques ont également été émises à propos de la dimension marketing générée autour de la jeune adolescente Greta Thunberg, instigatrice des grèves dans les écoles, et qui a été récemment nominée pour le prix Nobel de la paix.

Atelier pancartes © ClimateKeys
Mots libérés © ClimateKeys

Atelier activiste spontané Place de la Bourse

Pendant ce temps, sur la Place de la Bourse, les nombreuses activités de cette coalition arc-en-ciel étaient florissantes, avec Orchestre Debout, un orchestre classique jouant le New World Symphony de Dvorak, des gens préparant des plats dans la rue, des fabricants improvisant des pancartes et des vêtements XR, le symbole du sablier XR déjà largement diffusé étant dessiné dans la rue (contrairement au symbole CND, les créateurs du symbole XR insistent pour qu’il ne soit pas commercialisé).

Vidéo de la répétition d’Orchestre Debout :

De nombreuses discussions stimulaient les personnes rassemblées au pied de la Bourse de Paris sur « combien il est urgent que les citoyens modifient volontairement notre mode de vie » disait Stefan, un infirmier parisien. O reconnaissant également que « c’est compliqué mais nous devons le faire et le faire ensemble » selon Silvan, organisateur XR. La police se cachait au coin de la rue, juste après avoir combattu les gilets jaunes la veille, mais refusait de dialoguer avec les militants non violents et de bonne humeur, du moins cette fois-ci, bien que j’aie entendu plus tard qu’il y avait eu quelques arrestations lors du « die-in ».

Recherche additionnelle par ClimateKeys.

Le site de Extinction Rebellion France.

Exoplanète Terre atterrit sur la planète Ile-de-France

La performance "Exoterritoires" par la Compagnie Le Clair Obscur le 22 mars dans les rues du 5ème arrondissement de Paris © Quentin Chevrier

«Envisager la Terre comme une planète à découvrir», tel est le slogan réunissant les partenaires de «Exoplanète Terre», une initiative née en Essonne et qui s’est donnée pour objectif d’examiner les relations entre technologie et environnement, entre arts et sciences.

Dare Pejić

Le 22 mars se tenait à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs (EnsAD) de Paris la présentation officielle des partenaires, événements, festivals et rencontres rassemblés autour du thème Exoplanète Terre en Région Ile-de-France pour les années 2019 et 2020. « Nous devons raconter des histoires », déclarait à cette occasion Jean-Marc Chomaz, artiste-physicien et co-directeur de la Chaire arts et sciences d’Ile-de-France aux côtés de Samuel Bianchini, artiste et professeur à l’EnsAD, l’organisation hôte de l’événement. Les mots choisis pour l’ouverture soulignaient l’importance pour les arts et les sciences de sortir de leurs cadres disciplinaires afin de contribuer à imaginer le futur d’une planète dont nous avons encore tellement à apprendre.

Julie Sauret et Jean-Marc Chomaz de la Chaire Arts et Sciences © Quentin Chevrier

« Les exoplanètes projettent leur ombre sur leur soleil, expliquait Jean-Marc Chomaz qui est également directeur de recherche au CNRS au sein du laboratoire LadHyX de l’Ecole polytechnique, et c’est la seule trace de leur existence à notre disposition. » Chomaz a comparé la mission du projet de découverte de l’exoplanète Terre à notre connaissance des cellules : « Nous connaissons les faits à propos de la cellule, mais nous ne savons pas pourquoi les cellules fonctionnent comme elles le font. » Exoplanète Terre interrogera donc notre interdépendance à l’environnement et aux technologies en entrelaçant fictions, explorations artistiques et savoirs scientifiques.

Selon Chomaz, cela signifie que le public doit également être prêt à changer ses habitudes : un artiste doit être prêt à porter la casquette du physicien, ou inversement, et de même pour tout autre type de rôle. Et pour les arts et les sciences, cela signifie qu’ils doivent penser un avenir où l’on doit nécessairement imaginer la coopération entre les deux. Une façon de poursuivre cette orientation consiste à imaginer la Terre comme une planète à découvrir. Et c’est exactement ce que nous avons fait lors de la soirée.

Céline Poulin du CAC Brétigny © Quentin Chevrier
Présentation de la Transversale des Réseaux Arts et Sciences (TRAS) © Quentin Chevrier

Une initiative régionale

L’initiative Exoplanète Terre regroupe des organisations clés de la région dans les domaines de l’art, des sciences et des technologies. Les activités ont été présentées par les représentants des organisations suivantes : Biennale Siana d’Évry, Chaire Arts et Sciences, Ecole Polytechnique, ENSAD, Biennale internationale de l’art numérique Némo au Centquatre à Paris, CAC Brétigny, Domaine départemental de Chamarande, Collectif Culture 91 et Université Paris-Saclay, ainsi que Makery et le réseau TRAS (Transversale des Réseaux Arts-Sciences).

Le vaste réseau de partenaires qui présentaient également leurs activités a mis en évidence un large éventail d’événements organisés pour 2019-2020. L’une des premières échéances approchant est le 19 mai 2019, à l’occasion de l’appel ouvert « Composer les savoirs » de la Fondation Carasso. L’appel ouvert de 2019 encourage la coopération entre artistes, chercheurs et citoyens afin de mieux comprendre les mutations entre l’art, les sciences sociales et les sciences humaines, caractéristiques de l’épistémologie en évolution des années à venir. Pour cette année, 600 000 euros au total seront alloués pour 10 à 12 projets en France.

Hervé Pérard pour la Biennale Siana © Quentin Chevrier

Dans le cadre du projet Exoplanète Terre, la 8ème édition de la Biennale Siana ouvrira le 28 mars à Évry et se poursuivra jusqu’au 4 mai. Nicolas Rosette, commissaire du festival, propose une exposition, des rencontres et des ateliers pour l’édition 2019 sous le titre Le principe de GlaDOS, et qui abordera le thème de l’intelligence artificielle dans l’art et qui comportera également des exemples de son utilisation dans la vie réelle.

Un autre festival, la Biennale internationale des arts numériques Némo, se déroulera du 3 octobre 2019 au 9 février 2020 dans son lieu habituel, à savoir Le Centquatre à Paris, et dans toute l’Ile-de-France. Selon les mots du directeur du festival, Gilles Alvarez, la biennale explore différents domaines artistiques et scientifiques : les anthropotechniques, l’écologie, les robots et les cyborgs, les conditions d’un post-anthropocène, du post-humain et l’archéologie de l’homo sapiens stupidus. La principale exposition de cette année, qui durera quatre mois, sera intitulée « Jusqu’ici tout va bien ? ». L’événement interrogera le regard du spectateur en tant que post-humain, suivant le principe d’un musée abandonné, dans un monde où l’homme a déjà cessé d’exister.

Gilles Alvarez présente la Biennale Némo © Quentin Chevrier

La Planète Terre, si lointaine, si proche

Le récit cognitif de l’exoplanète existe-t-il déjà ou avons-nous besoin de le construire ? Pour mieux comprendre l’Exoplanète Terre dans la pratique, un happening titré Exoterritoires, créé par la compagnie Le Clair Obscur, proposait à des volontaires de participer à une exploration planétaire audioguidée, en étant entièrement équipé en costumes de cosmonaute. Nous avons parcouru les rues du 5ème arrondissement de Paris, en suivant les instructions et en explorant la planète autour du Panthéon et en rassemblant toutes les informations nécessaires sur des traces laissées dans les environs par des créatures appelées humains. Jamais le contact avec eux n’a été aussi aliénant et attachant, si agréablement explorable. Ce qui pourrait être perçu comme un carnaval vu de l’extérieur sera peut-être un jour vu comme une tentative sérieuse qui visait à imaginer l’avenir des travaux des chercheurs de la planète Terre.

Exploration du 5ème arrondissement de Paris © Quentin Chevrier
Collecte d’échantillons de l’exoplanète Terre © Quentin Chevrier
L’Association des Astronautes Autonomes (AAA) au Panthéon © Quentin Chevrier

Le site de Exoplanète Terre.

De Lausanne à Hong Kong, 20 ans de Solar Sound System (2/2)

Solar Disco aux Grands Voisins à Paris en 2016 © 3S
Ewen Chardronnet

Déjà vingt ans de Solar Sound System, l’occasion pour Makery de revenir sur l’épopée du projet avec le fondateur Cédric Carles. Seconde partie de l’entretien.

A partir du 21 mars, avec un premier rendez-vous de 20 heures de stream sur la Radio 3S et une fête à la Station E à Montreuil, le Solar Sound System proposera cette année une série d’événements pour célébrer vingt années d’existence.

La semaine dernière, nous vous proposions la première partie d’un entretien réalisé avec Cédric Carles, le fondateur du Solar Sound System. Il revenait pour Makery sur les premières années du sound system à Lausanne, comme sur leur participation au programme européen EDEN (Education à l’Energie) entre la Suisse et la France qu’il coordonnait pour l’Ader au milieu des années 2000. Dans cette seconde partie, il évoque la multiplication des Solar Sound Systems de par le monde, la recherche qu’ils mènent avec l’association Atelier 21 et les aventures du Solar Sound System parisien des Grands Voisins à la Station E à Montreuil.

IRIS, your escape, Central Harbour Front Event Space, Hong Kong 2018 © HXEARTWORK
Marche pour le Climat, Gan Meir, Tel-Aviv 2018. Lior Bap
Solar Sound System Berlin © Rubens Ben

En tant que coordinateur tu deviens un peu la locomotive dans tout ça ?

C’est vrai, mais un sound system ce n’est pas l’affaire d’une personne, c’est une énergie, une dynamique collective, donc on s’encourage, on se serre les coudes avec les équipes impliquées, et puis ce sont les rencontres, qui ont fait que le projet a perduré et qu’il a aujourd’hui 20 ans. Avant les années du programme EDEN on avait exposé par exemple le projet à la Biennale du Design de Saint-Etienne, avec notamment un vrai piratage sonore imprévu dans la halle d’exposition avec Tony Light et l’équipe de la boutique Snug Shop. On va collaborer avec Matt Black de Cold Cut le fondateur de Ninja Tune, faire plusieurs fois la Techno Parade, les Nuits Sonores, etc.

Le Solar Sound System à la Techno Parade 2014 à Paris, avec Matt Black de Ninja Tune :

Le Solar Sound System c’est une vraie sérendipité. Par exemple vers 2011, je rencontre Rubens Ben, un dj, photographe, digital nomad, sur une date du Solar sur les bords de Loire, un petit festival de bateliers écologiques de Loire, vu qu’on aime bien amener aussi le system dans l’esprit guinguette. Ce sera Rubens qui va ensuite monter l’antenne de Tel-Aviv.

C’est aussi dans cette période qu’on monte un projet à Bangalore en Inde avec l’équipe de Vialka qui avait déjà travaillé avec nous à Lausanne et qui ont beaucoup activé de projets du Solar. Ce sera le projet « Rock the Sun » avec l’organisation Jaaga qui travaille à Bangalore sur l’inclusion et l’architecture temporaire et qui mélange locaux et hackers, makers, artistes, etc. On s’aperçoit là-bas qu’ils ont régulièrement des coupures électriques, ce qui pose problème aux geeks et codeurs locaux, et de ce fait on leur conçoit un système fonctionnant avec un onduleur UPS (Uninterruptible Power Supply), stocké chez Jaaga mais également déplaçable dans des caisses (sono, table, onduleur, etc.) à seulement deux personnes. C’est un projet qui tourne toujours (blog et vidéo making-of).

Cédric Carles en montage du Solar Sound System à Bangalore en 2012. © 3S

Et l’installation d’Atelier 21 à Paris ?

Quand je reviens de Bangalore, le Solar Sound System parisien est à l’époque hébergé à Choisy-le-Roy par Bilum, une entreprise qui recycle des bâches, des gilets de sauvetage, des voiles de bateaux, etc., pour concevoir des accessoires, une vrai démarche d’économie circulaire très chouette. C’est là que je rencontre Thomas Ortiz, qui a fait un double cursus art et ingénierie matériaux à Grenoble, qui fait de la musique avec son frère Lucas Ortiz sous le nom Les Frères. Lucas officie aujourd’hui dans le groupe Ovhal 44. Avec Thomas on va travailler sur le recyclage d’une bâche de 5mx5m que j’avais ramené de la tournée du Solar en Inde et on va sympathiser et continuer à travailler ensemble. On s’embarque sur la création de l’association Atelier 21 avec Thomas et Rubens, pour élargir les activités, on va travailler sur les programmes de recherche sur la précarité énergétique et puis sur les Smart Grids de la Cité du Design, développer le projet de recherche Paléo-Energétique, qui donnera naissance à un kit de réemploi de piles alcalines avec RegenBox qui est un ancien brevet tombé dans le domaine public.

Thomas Ortiz avec le Solar Sound System au Château de Chantilly en 2017.

Ces projets parallèles qui racontent des choses sur la précarité énergétique ont aussi été rendus possibles par le fait que depuis que le Solar s’est installé à Paris, on a décidé de rationaliser les activités, de leur donner une viabilité économique plus pérenne. On avait fini par prendre conscience que malgré toutes les demandes à l’étranger, il y a eu beaucoup de choses qui n’avaient pas fonctionné comme on l’espérait, au Cameroun, en Haïti, au Brésil, qui manquaient de suivi. On s’est dit qu’il fallait un système plus cadré, qui s’appuie sur un réseau d’antennes. Aujourd’hui il y a une antenne à Berlin, une autre au Pays Basque, il y a toujours l’antenne de Lausanne, il y a celle de Tel-Aviv, on en a monté récemment une à Hong-Kong, il y a de la demande pour Boston, Singapour, l’Afrique, la Nouvelle-Zélande…

Avec nos petits moyens on essaye de sponsoriser des itérations, de les aider à cofinancer et construire leur sound system local, et si cela rapporte de l’argent, on encourage les membres du réseau à reverser de l’argent pour entretenir la radio 3S et nos développements tech sur les solars, soutenir la recherche. La radio a été créée il y a trois ans et pour rester cohérent elle est bien sûr hébergée à l’énergie solaire. Le principe est qu’on partage l’accès entre toutes les antennes et que chacun peut y poster des mixs, des track-lists, prendre la main et streamer en direct, etc. C’est aussi vu comme une bonne promotion pour les labels qui veulent diffuser sur nos ondes transnationales mais potentiellement aussi sur les sound systems du réseau.

Le Solar Sound System du Pays Basque à San Sebastian, Espagne. © 3S
Solar Wellness Session, Hong Kong 2018 © 3SHK
Solar Sunset Session, Charles Chlore Park, Tel Aviv, photographe inconnu.

En 2015 vous débarquez aux Grands Voisins ?

On quitte en effet Bilum pour s’installer dans la première version du projet des Grands Voisins. Cela nous a donné plus de visibilité sur Paris, et en ce sens le développement des antennes a été aussi rendu possible par des sponsors qui ont pu nous croiser sur cette expérience. On est aujourd’hui soutenu par la Fondation Schneider Electric qui a soutenu l’installation du Solar Sound System à Hong-Kong, qui soutient la radio, qui expose régulièrement avec nous la grande histoire des innovations énergétiques du projet Paléo-Energétique. Enercoop va nous soutenir aussi avec par exemple les Solar Disco.

Il faut voir aussi que l’époque a changé, jusqu’à présent on voulait conserver notre fonctionnement autonome, mais depuis il y a eu Fukushima, la COP21, on voit bien que nous ne sommes plus catégorisés péjorativement comme des alterno-écolos pour qui tout va mal. Donc cela nous permet aujourd’hui d’assumer des propos, de trouver des partenaires intelligents qui nous comprennent, d’aller assez loin, de montrer des modes de vie soutenables, de faire de la recherche, tout en continuant de mobiliser les communautés et stimuler la rencontre des acteurs via le Sound System. En ce sens ces dernières années et le passage aux Grands Voisins ont été une belle expérience de transformations.

Solar Disco 6 aux Grands Voisins en 2017, avec Deviant Disco. © 3S

Aujourd’hui vous êtes installés à Montreuil avec le projet Station E

Quand on apprend que le projet Grands Voisins va se resserrer on répond à un appel à projets d’Est Ensemble d’occupation de friches. On postule sur une parcelle au 236 rue de Paris à Montreuil. Sur la parcelle il n’y a rien, pas d’électricité, pas d’évacuation d’eau. On propose d’y installer notre système solaire dans des containers, nos dynamos et vélos, une phytoépuration. On est choisi, et on nomme le site Station-E, E pour Energie, pour ironiser sur la start-up nation peut-être, ou peut-être pour le E d’Effondrement aussi.

Une année auparavant on avait imaginé poser le Solar Sound System de Berlin dans un container autonome nommé Energy Station à coté de l’aéroport de Tempelhof où on était off-the-grid. C’est à l’image de ce qui nous porte, car depuis qu’on s’est engagé dans le projet Paléo-Energétique on creuse inlassablement dans les anciens brevets. Il y a trop de choses oubliées, de systèmes énergétiques qui ont disparu, parce qu’ils n’étaient pas forcément assez rentables dans leur époque, ou pas « scalables » comme on dit, dans les après-guerres, au moment de la crise du pétrole, etc. C’est fou ce que l’on peut inventorier dans le domaine de la cogénération, de l’éolien, du solaire thermique, des véhicules électriques, hybrides, avec des pépites lowtech qui remontent parfois jusqu’au 18ème siècle. Le livre Rétrofutur qu’on a travaillé collectivement est l’illustration de cette recherche.

Le Solar Sound System à La Voie est libre à Montreuil en 2015 © Rubens Ben

Tout ce champ a ouvert un travail important sur des typologies de sujet de recherche. On a par exemple été soutenu par la Fondation Bouygues Telecom pour travailler sur le focus crucial du stockage des énergies renouvelables. Comme elles sont intermittentes, il faut pouvoir avoir des stocks tampons pour pouvoir les redistribuer quand on en a vraiment besoin. Et si on avait la puissance d’un institut on irait d’ailleurs chercher de manière plus systématique encore dans les archives. On interagit avec des écoles et un réseau de bénévoles, on publie aussi des missions pour les universitaires. On pense en ce sens qu’il faudrait enseigner l’énergie à l’école, comme une matière transdisciplinaire.

L’énergie c’est le sang de nos sociétés, et avec le Peak Oil qui pointe le bout de son nez, nos sociétés sont entrées en récession. Il faut apprendre à sortir ou à gérer nos dépendances aux énergies, à penser résilience. Il y a d’ailleurs certainement des pistes à trouver avec des addictologues, encore un nouveau chantier de recherche qu’on serait impatient d’explorer !

Thomas Ortiz (à g.) et Cédric Carles (à dr.) présentant RegenBox lors du festival Machines-Energie en octobre 2016 à Marseille. © Zinc

Et donc la Station E c’est un prototype de micro-système résilient ?

Oui, la Station-E est, mine de rien, un point dans la ville où l’on sait que l’on peut venir pour écouter de la musique, recharger son portable ou ses appareils électriques, apprendre sur l’énergie, avoir de la lumière, sur un système autosuffisant en cas de coupure et alimenté en électrons verts par Enercoop. En milieux urbains connectés au réseau ce serait une aberration de dire qu’il faut utiliser des batteries, ce serait une aberration énergétique. Par contre le container bleu autonome Energy Station est le prototype d’un système qu’on avait imaginé un temps après la catastrophe aux Philippines, puis pour Berlin et qui postulait un container sécurisé qui pourrait résister à des tempêtes très puissantes, avec un système UPS, avec du wifi, un peu de telecom, un lieu avec des enceintes pour diffuser de la musique, du matériel pédagogique, les messages d’urgence, les discours du village, en autonomie complète, dans le cas où le reste des infrastructures énergétiques se serait effondré. Comme un groupe de secours en cas de soucis, cela peut paraître exagéré par chez nous, mais il y a plein d’endroits où cela aurait une réelle pertinence.

La Station E, au 236 rue de Paris à Montreuil, propose de l’énergie verte avec Enercoop © Enercoop

Et comment vous allez célébrer les 20 ans ?

On va organiser plusieurs événements cette année à commencer par le 21 mars un stream de 20h sur la radio, en commençant par Hong-Kong, puis Tel-Aviv, Paris, etc. On ouvrira pour l’occasion la station ce jeudi 21 mars, dès 10h et jusqu’en soirée, de manière à annoncer aussi la saison qui arrive.

Le 18 mai on participera au festival de l’Observatoire du partage. On veut faire des choses autour du partage des savoirs, axé sur les besoins vitaux : eau, énergie, alimentation et on accueillera le projet de supermarché coopératif La Caravane, un bar à graines, ainsi qu’une série de rencontres autour du partage de savoir pour plus de résilience, de l’agriculture DiY. Et puis comme l’effondrement est un vrai sujet aujourd’hui, on fera des rencontres sur les solutions concrètes pour savoir comment y réagir. On organisera aussi une semaine estivale pour les vingt ans, avec les présences physiques des équipes de Lausanne, du Pays Basque, d’un maximum de ceux qui ont fait le réseau Solar. Il y a de l’énergie collective autour du Solar, on veut la partager et il y en a d’ailleurs jamais eu autant.

Retrouvez la première partie de cet entretien.

Le Livre Rétrofutur, une contre-histoire des innovations énergétiques (Buchet-Chastel, 2018).

Le site internet du Solar Sound System.

Le stream de 20 heures et l’Aequinoctium Party à la Station E, première série d’événements pour les 20 ans du Solar Sound System, le 21 mars.

Cet entretien est dédié à Yoshi Hitchcock (Deviant Disco).

Stig A. Nielsen: «utiliser les ressources énergétiques locales avec élégance»

© Kiteborne
Rob La Frenais

Les approches inhabituelles de l’artiste, architecte et maker danois Stig Anton Nielsen et son intérêt pour les systèmes d’énergie hors réseau le mènent aujourd’hui à lancer Kiteborne, une entreprise d’éoliennes aéroportées.

Lors de la COP 24 en Pologne en décembre dernier, plusieurs importants événements parallèles défendaient le droit des citoyens à produire leur électricité eux-mêmes. L’organisation Energy Cities déclarait alors : « La production énergétique communautaire en Europe a un potentiel énorme. Une étude récente a révélé que la moitié des citoyens de l’UE – y compris les communautés locales, les écoles et les hôpitaux – pourraient produire leur propre électricité renouvelable d’ici 2050, ce qui couvrirait 45% de leur demande en énergie. » Et Energy Cities relevait « l’amélioration de la législation européenne qui donne aujourd’hui aux communautés et aux individus le droit de générer, stocker, consommer et vendre leur propre énergie ».

Comment les artistes et les inventeurs répondent-ils à ce défi ? Je me suis récemment entretenu avec l’artiste et inventeur danois Stig Anton Nielsen dans son atelier-hangar à bateaux dans le port de Copenhague et lui ai demandé comment ses recherches sur la robotique autonome et la construction de bateaux l’avaient conduit à la création d’une nouvelle start-up d’éolienne aéroportée, “Kiteborne”, pour la production d’électricité.

A gauche, Stig Anton Nielsen

Stig Anton Nielsen explique l’émergence de son intérêt pour les éoliennes aéroportées :

« Mes recherches portent depuis longtemps sur les capteurs, leur application dans l’environnement construit et l’utilisation de l’apprentissage automatique pour produire du sens à partir des données de capteurs. Cela mène naturellement à la robotique, au-delà de mon intérêt de longue date pour la construction de machines de toutes sortes. Un autre intérêt dans ma vie a été la voile et le surf, et j’essayais déjà de savoir comment surfer sur des skis ou sur une planche tracté par des cerfs-volants avant qu’il n’existe quoi que ce soit du nom de kitesurf. Les deux intérêts se combinent naturellement bien dans un système utilisant l’énergie des cerfs-volants. »

Maker et artiste

Lorsqu’on lui demande s’il existe une philosophie sous-jacente à son travail, il explique : « J’aime construire des planeurs et j’aime naviguer à la voile, car les deux systèmes utilisent les ressources énergétiques locales avec élégance. Bien que simples, ils consistent en une interaction complexe entre des éléments en mouvement… mais, en réalité, il s’agit de solutions intelligentes en interaction, où chaque élément sert plus qu’une seule fonction. La quille dans un bateau sert à la fois de lest mais aussi de foil, cela crée la poussée vers l’avant en même temps que la voile. De nombreuses personnes ignorent les interactions entre les choses, ils observent le monde des choses et oublient leurs interrelations. »

Nielsen a fait partie du groupe de recherche REAL (Robotics, Evolution and Art Lab) de l’Université de Copenhague, dirigé conjointement par l’artiste Laura Beloff, et qui a pour vision « de faire de la recherche à la frontière entre la fiction et le fait, de créer de nouvelles scénarios pour la société de demain. » L’un de leurs projets, Flora Robotica, était « un système combiné de robots et de plantes qui interagissent et s’occupent les uns des autres… L’idée est de créer des synergies dans une société robots-plantes, en créant par exemple une extension mutuelle des capacités sensorielles mais également la croissance coordonnée en des formes désirées. » A propos du laboratoire REAL, Nielsen déclare : « Mon travail avec Flora Robotica consistait à concevoir une machine à tresser modulaire. C’est ce que vous voyez dans ces images. La modularité la rend très polyvalente, capable d’imprimer de nombreux types de tresses avec des bifurcations et des épissures tressées. La machine pourrait également imprimer des tiges de fibre de verre semi-rigides produisant des structures plutôt intéressantes. »

© flora robotica
© flora robotica
© Stig Anton Nielsen
© Stig Anton Nielsen

Prototypage rapide de kayaks

En collaboration avec Eric Berger, le directeur de la Bioart Society, et Laura Beloff, Nielsen a mis au point une méthode de prototypage rapide de kayaks, qu’ils ont démontrée lors d’un atelier en 2018. J’ai rencontré Berger peu de temps après l’atelier et il était très enthousiaste à l’idée de kayaks produits en un week-end et à usage immédiat. «Nous avons repris la tradition des kayaks « skin-on-frame » tels qu’ils les construisent au Groenland. Seulement cette fois, nous avons simplifié la conception pour pouvoir les construire en un week-end. »

© Stig Anton Nielsen
© Stig Anton Nielsen
© Stig Anton Nielsen
Stig Anton Nielsen

Avec son nouveau projet Kiteborne, Nielsen rejoint un large éventail d’artistes / inventeurs qui tentent de trouver des moyens inhabituels de contourner les combustibles fossiles, afin de sensibiliser le public à la question des urgences climatiques à travers l’art. On peut ainsi citer le projet Little Sun d’Olafur Elliasson, ou encore le mouvement Aerocene de Tomás Saraceno (dont on vous a déjà parlé) et qui utilise des méthodes sans combustibles fossiles pour atteindre les hautes altitudes, et possiblement l’espace, mettant en question la pollution atmosphérique causée par les lancements de fusées.

Des éoliennes aéroportées pour l’Afrique

Pour prouver l’intérêt de Kiteborne, Stig Anton Nielsen explique la situation énergétique en Afrique, et imagine la possibilité de « leapfrogging » (saut technologique viable) avec la distribution de ces éoliennes aéroportées. « En ce qui concerne les technologies liées aux infrastructures, le « leapfrogging » le plus pertinent en Afrique serait un approvisionnement en énergie distribuée. C’est une bonne solution pour plusieurs raisons, l’une d’entre elles étant les économies réalisées en évitant la construction d’infrastructures électriques lourdes. À Kiteborne, nous imaginons un système éolien aéroporté qui serait capable, grâce à des micro-réseaux, de couvrir les besoins énergétiques de base beaucoup plus rapidement qu’avec la construction d’une infrastructure classique d’électricité. Les systèmes d’énergie Kiteborne pourraient alimenter les villages locaux presque partout car ils sont très faciles à transporter et peuvent être installés sans utiliser de grues. Le coût des systèmes est également bien inférieur à celui d’éoliennes équivalentes, mais nous devons encore améliorer la durabilité et la robustesse. »

En quoi le système Kiteborne diffère-t-il des systèmes d’alimentation Makani à grande échelle ? « Là où Makani utilise l’ascension du cerf-volant pour transporter des génératrices connectées à une attache conductrice, Kiteborne est d’une construction plus simple. » La majeure partie de l’énergie d’une éolienne provient des derniers 10 à 15% du bout de l’aile. Kiteborne ne construit que cet embout et contrôle son vol à l’aide de capteurs et de microprocesseurs. Encordée, le bout de l’aile volante entraîne un générateur basé au sol pour produire de l’énergie électrique. « Cela réduit les coûts de construction et d’entretien, mais l’architecture requiert également certaines conditions locales de vent, heureusement des conditions que l’on retrouve dans le climat continental côtier. » Cela pourrait rendre le système énergétique Kiteborne hautement efficace pour produire une énergie renouvelable, car la réduction de l’utilisation de matériau réduit le coût de construction initial et fait progresser le point de rupture consommation/production de manière significative. Nielsen raconte que son invention unique utilise un système à trois points, avec poulie à entraînement autonome et alimenté par le mouvement réel du cerf-volant, qui diffère du système utilisé par Makani ou Enerkite, qui utilise le principe du yo-yo inversé.

La technologie Kiteborne sera expérimentée au Kenya et cherche à s’inscrire sur les traces d’initiatives similaires, comme Solar Aid, qui visent à atteindre l’objectif 7 du développement durable de l’ONU : une énergie propre et abordable pour tous d’ici 2030.

Stig Anton Nielsen and Kiteborne.

L’énergique Solar Sound System fête ses vingt ans (1/2)

Le camion ITEX de l'Ader, pour ITinérante EXposition. © ADER

Déjà vingt ans de Solar Sound System, l’occasion pour Makery de revenir sur l’épopée du projet avec le fondateur Cédric Carles.

Ewen Chardronnet

A partir du 21 mars avec un premier rendez-vous de 20 heures de stream sur la Radio 3S et une fête à la Station E à Montreuil, le Solar Sound System proposera cette année une série d’événements pour célébrer vingt années d’existence. Entretien fleuve en deux partie réalisé le 4 mars 2019.

Solar Sound System.
Cédric Carles sur la scène solaire du Festival Terre du Son à Tours en 2012. © Rubens Ben

L’aventure Solar Sound System a commencé à Lausanne, peux-tu nous raconter comment tu en es venu à fonder ce projet ?

« Je débarque pour la première fois à Lausanne en 1998, au départ dans des espaces plutôt alternatifs. A cette époque je suis en école de design à Orléans et je m’intéresse beaucoup à l’écologie, au recyclage de matériaux, aux changements de modes de vie. A tel point que je me mets à regarder beaucoup ce qu’il se passe en Afrique, à Dakar notamment, un contexte que je rencontre par une exposition de designers africains qui questionne l’économie de matériaux, le recyclage. Je suis à l’époque proche de gens de l’école comme le collectif La Cellule, qui amène déjà une réflexion critique sur les technologies et la consommation, cela malgré des enseignants qui ne nous comprennent pas toujours. Je m’intéresse aussi à l’obsolescence programmée, une expression qui commence à circuler, et c’est là que je rencontre des gens de Lausanne extrêmement actifs dans des lieux alternatifs, des squats reconnus par la ville, avec pignon sur rue, et qui sont déjà dans le solaire thermique sur le toit, le photovoltaïque, qui font de la récup’ alimentaire avec les maraichers, les industriels du pain voisins, qui sont déjà dans des circuits courts, dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie circulaire ou la fabcity. J’y fait plusieurs séjours et y trouve un mélange de personnes très activistes, de vegans et d’antispécistes qui parlent de l’impact écologique de l’alimentation, mais aussi d’universitaires, d’ingénieurs, d’associations de prototypistes qui sont plus âgés et qui apportent des réflexions vraiment intéressantes.

Le Solar Sound System en extra aux Nuits Sonores 2014 à Lyon © 3S
Solar Shelter / scène solaire au festival Rain Forest à Fontainebleau en 2016 © Rubens Ben

Comment se traduit ta formation de designer une fois là-bas ?

« Je sais qu’il faut que je continue à me former sur les questions écologiques et climatiques, sur l’énergie et dans les domaines techniques en lien avec l’écologie. J’ai soif de matière sur ces sujets. Je vais notamment participer à une formation continue de l’EPFL / Université de Lausanne sur le passage aux énergie renouvelables et qui propose aussi des modules introduisant la question des limites du système-Terre. Une rencontre importante à ce moment-là est celle d’Olivier Jolliet, un chercheur qui réalise des calculateurs d’écobilans en Suisse. Cela m’apporte énormément de nourriture intellectuelle et me reconnecte avec des questionnements de designer sur nos modes de vie non soutenables, notre consommation quotidienne, l’impact de l’énergie grise, celle qu’on ne voit pas, dont personne ne parle, alors qu’on peut agir de suite dessus en consommant plus intelligemment. A ce moment là, je vais aussi travailler dans la pose de panneaux solaires sur les toits pour comprendre comment cela fonctionne dans le concret. Je vais suivre des cours auprès de l’Ader (l’Association pour le Développement des Energies Renouvelables) pour savoir construire son propre régulateur d’énergie pour le solaire. Entre les panneaux et les batteries, il faut des régulateurs et je veux comprendre comment cela se construit en mode DiY. Je suis fasciné par le fait de pouvoir faire de l’électricité avec de la lumière, ce sont les prémices de la création du projet Solar Sound System.

L’atelier de l’Ader Sévelin dans les années 2000 à Lausanne. © ADER

Donc c’est l’écosystème militant écologique suisse qui va faire naitre le projet ?

« Il faut comprendre que Lausanne est très en avance sur ces questions, notamment à cause de l’accident nucléaire de la centrale de Lucens en 1969 qui se trouvait à une vingtaine de kilomètres de la ville. Un des lanceurs d’alerte important sur la question fut par exemple Pierre Lehmann, un ancien ingénieur nucléaire qui avait travaillé sur le chantier de la centrale au début des années 1960 avant de devenir extrêmement critique du projet. Après l’accident, Lehmann et deux de ses collègues vont créer en 1971 la SEDE, la Société d’Etude de l’Environnement, un peu pour mesurer l’impact de l’accident. Il va ensuite multiplier les études et recherches et devenir un grand promoteur de la décroissance et contribuer au développement de l’Ader. Pierre a notamment beaucoup travaillé avec l’Ader sur les questions de décentralisation des énergies et fait des scénarios sur l’autonomie énergétique communale pour la confédération.

« On peut signaler qu’une étude de 2012 sur Lucens a relevé la présence de strontium et que l’accident est considéré comme parmi les dix accidents nucléaires civils mondiaux les plus graves. Je me souviens que quand on en parlait à Lausanne les gens n’étaient pas au courant. Aujourd’hui une page Facebook « Remember Lucens » s’applique à faire en sorte qu’on oublie pas l’affaire et la caverne contaminée qui est toujours bien là. Il existe une interview vidéo que l’on a réalisé où il raconte tout cela.

« Les géologues avaient dit à l’époque que la caverne suinterait dans 50 ans, et bien 50 ans plus tard (l’accident à eu lieu le 21 janvier 1969, ndlr) on peut dire qu’ils ne se sont pas trompés.

La caverne de la centrale de Lucens.

Et donc comment prend forme concrètement la dynamique autour du Solar Sound System ?

« En Suisse il y a plusieurs fois par année des référendums d’initiative citoyenne et en 2000 les habitants sont sollicités sur un référendum « pour l’introduction d’un centime solaire », pour instaurer une nouvelle taxe indexée de 0,1 centime par kilowattheure à la consommation pour toutes les formes d’énergie non renouvelables, avec une redirection vers le renouvelable, dont la moitié pour le solaire. Pour le mouvement écologiste c’est une opportunité énorme et nous nous engageons pleinement dans la campagne pour le « 3 fois Oui ». À cette époque on fréquente beaucoup les rave parties, et je me mets à penser qu’un sound system alimenté en solaire de manière autonome est, en plus de pouvoir faire des raves, un bon moyen de faire la campagne pour le oui. On va recevoir pour cela un peu de soutien des verts suisses, du WWF, de Greenpeace avec qui on partage des locaux, mais plus particulièrement du fondateur de La Bonne combine, François Marthaler, qui dirige aussi le bureau d’ingénieurs en ressources et construction durable (le Bird). À l’époque Marthaler fait beaucoup de conférences sur l’obsolescence programmée, du fait qu’avec La Bonne combine c’est un pionnier du recyclage et de la réparation, de machines à laver, de grille-pains, etc., qui a imaginé un système qui remet des garanties sur les objets réparés. François Marthaler est un visionnaire et va nous sponsoriser les premiers équipements, les déplacements camion, etc. C’est lui qui va permettre d’accélérer le projet. On construit le Solar Sound System avec l’Ader et on va donc monter le sound system sur une charrette de postier et l’amener sur des stands de la campagne, à Neuchatel, Genève, Montreux, Lausanne, etc.

Et la conclusion de la campagne ?

« Malheureusement le centime solaire va être repoussé, mais dans notre milieu activiste et festif, des squats, etc., il y a beaucoup de gens qui aiment organiser des fêtes, les fabriquer, mixer dans des endroits de fou, et qui vont nous dire, « c’est cool ce truc, il faut que cela continue ». Au début on n’a pas vraiment d’étiquette, pas vraiment de nom, on ne cherche pas à être trop visible, jusqu’à qu’on commence à nous appeler pour faire Art Basel, des performances, des fêtes, en France aussi. De fait on sort de l’ombre et le système prend le nom de Solar Sound System. On se rend aussi bien compte à ce moment-là que le soleil c’est super, mais que cela ne marche pas tout le temps, donc pour avoir un système qui reste autonome H24, on installe également des vélos générateurs dessus. On est vers 2004, et à ce moment là on ouvre un MySpace, on pérennise des collaborations, comme avec Tony Light, un pionnier du chiptune et de la micromusique qui nous invite à Milan à jouer au Politecnico pendant le salon du design, puis au Synch Festival en Grèce, où on performe où on veut quand on veut dans Athènes et dans le festival. Tony Light est un mec du mythique collectif italien Otolab, un des concepteurs du LepLoop, une petite beatmachine qu’ils ont développé en DiY au fil des années (LEP pour Laboratorio Elettronico Popolare, ndlr) et qui connaît aujourd’hui un bon succès. On tourne beaucoup en Suisse aussi, à Zurich, à Berne, avec la scène genevoise, dans les montagnes, au Montreux Jazz Festival.

Fred 34m2 sur le Solar Sound System à Lausanne © 3S

Vous poursuivez votre engagement militant ?

« Oui, en parallèle des activités musicales, qui sont aussi une forme de démonstration concrète de l’autonomie, on devient très actif dans l’éducation à l’énergie. C’est impulsé par le fait qu’en 2001 on va récupérer l’exposition énergie et climat de l’EPFL, avec la volonté de la faire tourner un peu partout. C’est là que je rencontre Martine Rebetez, une experte du GIEC qui travaille à Lausanne et qui nous montre ce qui nous attend en terme de fréquence et d’accélérations d’évènements climatiques extrêmes. Je réalise à l’époque un truc qui fait l’effet d’un coup de marteau et qu’on appelle aujourd’hui effondrement ou collapsologie.

« De cette exposition, les posters, maquettes, etc., devaient partir à la poubelle, ce qui n’était pas logique en matière d’énergie grise, surtout que j’avais insisté pour créer un chapitre sur ce sujet. L’EPFL donne son accord et on montre d’abord l’exposition au Salon du Livre de Genève. On prend conscience avec cette première expérience que son déploiement pour une seule occasion est compliqué et trop couteux, ce qui nous pousse à imaginer une solution qui passe par la conception d’un camion itinérant, un peu façon « c’est pas sorcier ». L’Ader va une nouvelle fois nous soutenir, nous héberger dans ses locaux, nous donner du crédit et nous aider à trouver des financements grâce à leur réputation de 20 ans. On récupère un vieux Mercedes 509D en semi-remorque, une ancienne bétaillère tout aluminium et au toit transparent. On va le retaper, y compris la carrosserie. On y intègre des panneaux solaires souples, une installation solaire thermique, une éolienne, des maquettes de maisons solaires, le Solar Sound System, on fait de la cuisine solaire avec des paraboles, on diffuse la documentation de La Bonne combine, de la documentation sur l’énergie grise. Notre bus roule à l’huile récupérée de friture, on promeut les agro-carburants, on a aussi un module de biogaz, un module de co-génération gaz/électricité, des maquettes de maisons passives avec thermomètre, une caméra thermique… On intervient dans les écoles, on fait des dizaines de campagnes d’économies d’énergies, soutenues pas les Services industriels de Lausanne et de Genève qui sont les régies communales d’électricité et de gaz, comme il y en avait plein en France, avant la création d’ EDF à la sortie de la seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, pour l’anecdote, il y a aujourd’hui un mouvement mondial de remunicipalisation des services de l’énergie, c’est aussi ça la fabcity !

« En 2004, sur demande du réseau Sortir du nucléaire, qui apprend l’existence de nos prototypes, on fera un tour de France des centrales nucléaires.

L’exposition itinérante. © ADER

Là vous franchissez la frontière…

« Le projet va en effet intéresser la France, notamment Alter Alsace Energies, Ajena Energie et Environnement dans le Jura, Prioriterre dans le 74 vers Annecy, ce qui va nous amener à penser un programme transfrontalier européen Interreg entre la France et la Suisse. C’est le programme EDEN (EDucation à l’ENergie), que je me retrouve à coordonner et qui va rassembler différents acteurs de l’éducation et de l’énergie dans la période 2005-2007, avec pour but d’échanger sur les approches éducatives menées de part et d’autres de la frontière franco-suisse, mutualiser et créer des outils pédagogiques communs, brochures, documents webs, maquettes, etc., mais aussi de mettre la main sous le capot, toucher et voir de près des panneaux solaires, les dépecer, montrer directement l’effet des photons, fournir des démonstrations très concrètes, jusqu’à manger du popcorn cuit au solaire.

Popcorns cuits à la parabole solaire. © ADER
Module sur roulette de panneau solaire thermique de l’ITEX. © ADER
Festival de la Terre, avec Greenpeace à Lausanne en 2007. © Cédric Carles
Graphisme pour le Solar Sound System en 2008. Module sur roulette de panneau solaire thermique de l’ITEX. © 3S

La démarche était d’avoir de la ressource autant tangible que chiffrée. Et donc, en parallèle des fêtes, le Solar Sound System va se retrouver dans des tas d’endroits différents, une cour de lycée, une foire bio, un festival, un IUFM, etc. Le sound system propose une ambiance décontractée autour de la musique et on discute beaucoup avec les gens, on diffuse de l’information de confiance, pour que les gens puissent faire le tri du durable sérieux de ce qui relève de projets opportunistes. »

Retrouvez la seconde partie de cet entretien dans une semaine.

Le site internet du Solar Sound System.

Le stream de 20 heures et l’Aequinoctium Party à la Station E, première série d’événements pour les 20 ans du Solar Sound System, le 21 mars.

 

Lormes, un village du présent à la pointe du futur

Repair Café à La Recycl' le 3 mars 2019 © Frank Beau

Lormes, dans le Pays Nivernais-Morvan, est l’un des sites pilotes d’une opération nommée «Les villages du futur» et initiée en 2011 par Christian Paul, la Région Bourgogne et la 27e Région. Enquête (texte et photos).

Frank Beau

Je suis venu dans le village de Lormes au cœur du Morvan en 1997. J’ai le souvenir d’une grande rue menant à place de la mairie. Il y avait un café, une maison de la presse, une boulangerie et Katia coiffure. A ce moment Lormes pouvait incarner ce genre village appartenant, et sans doute pour toujours, au passé. Or c’était préjuger de son avenir, et à travers lui de l’avenir de nombre de nos campagnes.

L’église vue de la rue des Teuraux, Lormes, Nièvre, France. CC BY-SA 4.0
Devant la Recycl’. DR.

La mission numérique

En 2011, Christian Paul, la Région Bourgogne, la 27e Région, dédiée à l’innovation publique, initient le programme « Villages du futur ». Lormes devient un site pilote, opération que le Pays Nivernais-Morvan relance en 2015. Bien avant, Lormes faisait « Du village du futur sans le savoir » observe son maire Fabien Bazin. Il y a 16 ans, y est née la Mission numérique. Placée à l’entrée du village sur la route d’Avallon, ce site est composé d’un télécentre pour indépendants ou agents en télétravail, d’un fablab, un espace public numérique, une salle de visio-conférence à la pointe. Pourquoi cela ? La région Bourgogne-Franche-Comté est immense, sans axe ferroviaire transversal. Le parc du Morvan, les villes et agglomérations locales et la région ont besoin de lieux intermédiaires pour se retrouver. Cette salle de visio-conférence a ainsi permis d’économiser pas moins de 18000 kilomètres de déplacements en 2018.

Le Fab Lab lancé en 2014, est en réseau avec ceux de Luzy et de Clamecy, sous la houlette du département. Leur tarification est commune et les machines peuvent être partagées : imprimante et scanner 3D, fraiseuse numérique, découpeuse vinyle et à fil chaud, kit robotique, brodeuse numérique. Ludivine Girard est son animatrice. Elle assure des permanences le mercredi après-midi, y accueille les enfants des écoles, du centre social, pour leur apprendre les bases de la programmation robotique, monter une batterie, un moteur, un contrôleur, des capteurs d’action et de mouvement. Des grands-parents viennent faire tirer le portait en 3D de leurs petits enfants. Pour Ludivine l’enjeu est avant tout d’enseigner l’utilisation des logiciels 3D tels que Blender, Sketchup, comme cela a été le cas pour Word, Excel, Photoshop par le passé, et de transmettre la culture du « Faire par soi-même ». Elle constate que beaucoup de gens demandent encore que l’on fasse à leur place. Le fablab n’est pas non plus un lieu de fabrication de pièces de rechange tous azimuts et suppose un accompagnement. « Si une personne se crève un œil avec une débroussailleuse après avoir remplacé un pièce, c’est un problème » précise Ludivine.

Patrick Marmion le directeur de la Mission numérique estime qu’un fablab urbain regroupe des bidouilleurs et créatifs habitués et qu’un fablab rural a d’abord une mission pédagogique pour expliquer que tout un chacun peut inventer et créer. Avec l’accessibilité des machines au grand public, il va jusqu’à prédire que les fablabs sont voués à disparaître, prenant l’exemple des cyber-cafés supplantés par l’arrivée du haut-débit à la maison et des réseaux mobiles. « Les gens sont en train de créer de espaces équipés de machines à commandes numériques en dehors des lieux mis en place par les pouvoirs publics. Ils sont notamment dans les collèges, dans les associations de modélisme, dans les cabinets d’architectes…Bientôt,  un fablab en milieu rural sera donc davantage du réseau de matériel et de ressources, qu’un lieu identifié » explique t-il.

Patrick Marmion et son portrait 3D au Fab Lab

La Recycl’ de Lormes

La Recycl’ s’est installée en centre ville en 2015, à l’emplacement de l’ancien garage Desmergers. Elle a conservé les structures, des voitures des années quarante et des vélos d’époque. Les 2 et 3 mars, y avaient lieu un concert de Yves Nahon Quartet, au Jazz Club créé par la Recycl’, une dégustation de vin bio de Vezelay de Patrick Bringer, dans le cadre du « Café des bonnes nouvelles » et l’après-midi du dimanche un Repair’café. Georges, un habitant néerlandais a repris avec sa femme la Maison de la presse. C’est avec Martin l’un des bricoleurs habitués du Repair’café. Il s’affaire autour d’une ponceuse amenée par une habitante, parvient à l’ouvrir, à la mettre en route, lorsqu’elle se met subitement à fumer. Georges ne se laisse pas abattre et tentera de changer la pièce défectueuse.

La vitrine de la Recycl’
L’ancien garage de la Recycl’
La boutique de la Recycl’

Marilyn Belbenoit est la trésorière de la Recycl’ et organisatrice du Repair’café. Elle explique qu’il pourrait à l’avenir se tenir tous les premiers dimanche du mois, si les moyens humains le permettent. L’association entièrement constituée de bénévoles cherche à se structurer et participe à un réseau animé par le SIEEEN (le Syndicat Intercommunal d’Énergies d’Équipement et d’Environnement de la Nièvre), autour de la mise en réseau des recycleries de la Nièvre. Mathilde Musset animatrice « Territoire zéro déchet zéro gaspillage » à Nevers agglomération et membre du réseau nous dévoile quelques éléments de la charte en cours d’élaboration. Ce réseau rassemble les recycleries, Repairs cafés, fablabs, à l’échelle du département. Son objectif est de mettre en commun les compétences et connaissances de chacun, de mutualiser des ressources, créer et favoriser l’emploi local. Les tiers lieux sont désormais identifiés comme des leviers stratégiques de la réorganisation de la chaîne de recyclage, de réemploi et d’économie circulaire du territoire.

Le Repair’Café du 3 mars 2019.

Esprit local, l’audace à tous les âges

Un troisième lieu est emblématique de ce qu’il se passe dans ce village du futur. La boutique « Esprit local » a été créée il y a trois par deux retraités, Lucette et Françoise, autour de la mise valeur des créations artisanales locales. « J’ai eu cette idée et je me suis dit que j’étais un peu folle. Je pensais demander un local au maire, mais je me suis rappelé qu’il y avait cette ancienne agence d’assurance fermée depuis cinq ans. La propriétaire était très contente que ce lieu revive et a décidé de nous aider ». Lucette n’a pas de peine à rassembler une quinzaine de créateurs et d’artisans rencontrés sur les marchés de Noël. Cette « boutique éphémère » ne devait exister que durant l’été 2016. Elle se prolonge jusqu’au mois de décembre. Lorsque Lucette et Françoise pensent enfin arrêter, des habités leur disent : « Comment je vais acheter mes chocolats et cadeaux à Noël maintenant ? ». « C’est vrai qu’on avait fait un mois de décembre du tonnerre» ajoute Lucette Chapuis. Ainsi la boutique existe toujours et fonctionne selon un modèle des plus inhabituels car Lucette et Françoise assurent bénévolement et à tour de rôle les permanences de 10h à 18h. Les 16 créateurs partagent un loyer et des charges communes pour un total de 200 euros par mois. Chaque créateur fixe ses propres prix et l’association ne prend aucun bénéfice. On y trouve des professionnels et des amateurs en maroquinerie, poterie, bijoux, sabots, tricot, huile, vinaigre, chocolat, cosmétiques, tableaux, verrerie soufflée. L’expérience en a déjà inspiré d’autres, qui ont ouvert une boutique.

Lucette, dans la boutique Esprit local.

Un laboratoire de fabrication de la ville à ciel ouvert

Ce dimanche 3 mars, Fabien Bazin nous fait visiter différents sites du centre-bourg. Il évoque le chantier participatif « Lormes Ocrement », pris en charge par les habitants pour repeindre les volets de la rue Paul Barreau, montre les nombreuses fresques réalisées par l’artiste Bertrand Dios, une étrange femme-cyborg appelée « La sentinelle du futur » installée par le photographe Thierry Vasseur dans une cabine téléphonique au pied de la mairie, évoque le Wifi en accès libre sur la place de la Mairie, la fibre optique pour tous, les boîtes à don de la déchetterie, les boîtes à livres, la viande 100% circuit court de l’hôpital et le développement de ses services. Nombre de ces projets ont pour origine une volonté forcenée des élus et des habitants d’incarner cet adage local « soit on se plaint, soit on prend les choses en main ».

Les volets de Lormes Ocrement.
« La Sentinelle » d’Henri Vasseur.

Ainsi Lormes est devenu l’un des épicentres des 14 villages du futur animé par le Pays Nivernais Morvan. La démarche est unique en son genre et s’appuie sur l’intervention de designers chevronnés, une trentaine d’élus, une « Brigade » d’une douzaine d’agents formés pour prototyper en « quick and dirty », un sens du concret et de l’audace revendiqués. Christian Paul actuel président du Pays Nivernais Morvan préfère parler de « renaissance rurale » que de résilience. Georges le bricoleur, qui travaille pour la commission européenne, nous livre sa vision des choses : « Il ne faut plus dire village du futur, mais ville du futur, car la question est de dire où nous voulons être dans 20 ans et non pas où nous sommes aujourd’hui. Dans 20 ans nous voulons devenir une ville, pourquoi pas la ville centre du Morvan ».

Le site de Lormes, petite ville du futur.

Les villages du futur en Pays Nivernais-Morvan.