Cinquante nuances de vert pour l’économie circulaire

Les déchets au musée avec «Vies d’ordures», une exposition du Mucem à Marseille en avril 2017. © Carine Claude
Carine Claude
Les déchets au musée avec «Vies d’ordures», une exposition du Mucem à Marseille en avril 2017. © Carine Claude

En marche, mais sans se presser. Lundi 23 avril, le Premier ministre Edouard Philippe présentait « la feuille de route pour une économie 100% circulaire » fixée par le ministère de la Transition écologique et solidaire. Au total, cinquante mesures plus incitatives que contraignantes encouragent producteurs, consommateurs et collectivités à adopter des pratiques plus vertes et plus vertueuses. Mais sans budget dédié.

Sur le fond, la feuille de route du ministère de Nicolas Hulot s’aligne sur les grands principes de la loi pour une croissance verte adoptée en 2015 qui érigeait la transition vers une économie circulaire comme un objectif national et prévoyait déjà d’atteindre un seuil de 65% de recyclage des déchets en 2025. Elle pousse le curseur un peu plus loin avec un objectif « 100% plastiques recyclés » en 2025, la réduction de 50% des déchets mis en décharge (grâce au recyclage) et la baisse de 30% de consommation des ressources par rapport au PIB d’ici à 2030.

Le gouvernement prévoit la création d’un indice de réparabilité des produits, dont l’affichage sera rendu obligatoire à partir du 1er janvier 2020, la mise en place d’un système de consigne solidaire dans les collectivités, le lancement d’un « pass économie circulaire » pour stimuler l’investissement dans la collecte et la valorisation des biodéchets, la diminution de la TVA pour le recyclage et l’augmentation de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) pour la mise en décharge et l’incinération, une mesure déjà critiquée par les collectivités locales.

300.000 nouveaux emplois

A terme, l’ensemble de ces dispositifs devrait créer 300.000 emplois supplémentaires dans l’économie circulaire, leur nombre actuel étant évalué à 800.000. Déjà annoncé lors de la présentation du livre blanc Numérique et environnement le 19 mars, l’appui aux filières de la réparation et du réemploi devrait « créer davantage de nouveaux métiers ou recréer des métiers en voie de disparition comme celui de réparateur », selon Brune Poirson, secrétaire d’Etat à la Transition écologique.

Les administrations seront également mises à contribution via l’utilisation de 50% de papier recyclé, de téléphones issus du réemploi ou encore de pneus rechappés pour leurs flottes de véhicules. Même les machines à café sont dans le collimateur : elles devront désormais afficher le prix des boissons… avec ou sans gobelet.

Sans budget dédié, la feuille de route s’en tient cependant à des recommandations de soutien à l’investissement. Et les mesures anti-obsolescence programmée, pourtant annoncées tambour battant, se réduisent à des mesurettes destinées à l’information du consommateur « pour recréer chez [lui] le réflexe de la réparation plutôt que de jeter un bien et d’en racheter un nouveau ». Pas de quoi faire trembler Apple.

Consultez la feuille de route pour une économie 100% circulaire

Open Insulin, la bataille du diabète DiY

Anthony Di Franco, ingénieur, biohacker et diabétique, à l'origine du projet Open Insulin. © Cherise Fong

Bien avant que les fous du biohack s’injectent leurs formules bricolées, les diabétiques contrôlaient leurs doses d’insuline. Aux Counter Culture Labs en Californie, Anthony Di Franco est à l’origine du projet Open Insulin. Rencontre.

Cherise Fong

Oakland, envoyée spéciale

Le diabète de type 1 est une maladie malencontreuse. Souvent assimilée à tort au diabète de type 2, qui a la mauvaise réputation d’atteindre les personnes obèses, elle est mal comprise, sinon méprisée du grand public. Elle touche principalement les enfants, mais affecte aussi les adultes. Elle est imprévisible et incurable. Il n’y a qu’un seul traitement : des doses injectées, calculées et quotidiennes, très précises et très chères, d’insuline. Sans les injections parfaitement dosées de cette hormone pancréatique, c’est la mort assurée en quelques heures.

Fonctionnement des cellules bêta productrices d’insuline du pancréas. © CC-by-SA 4.0

Or, l’accès à l’insuline est un problème mondial. Selon l’association T1International, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent avec le diabète de type 1, soit 5 à 10% des diabétiques. Une majorité habite des pays où l’éducation et l’assurance santé sont insuffisantes. En Afrique subsahélienne, l’espérance de vie d’un enfant diabétique est de un an.

Aux Etats-Unis, où trois grandes entreprises pharmaceutiques (Eli Lilly, Novo Nordisk et Sanofi) dominent le marché de l’insuline, et où leur couverture par les assurances est négociée par trois principaux intermédiaires pharmaceutiques (Express Scripts, CVS Health, OptumRx) qui profitent des prix élevés, le coût d’une vie diabétique peut être accablant pour le patient, même couvert par une assurance santé. Certains ont recours au système D pour faire des économies en insuline… au risque de compromettre leur santé. D’autres en meurent.

Le diabète de type 1 en données chiffrées par l’association T1International:

Anthony Di Franco, ingénieur informatique, diabétique de type 1 depuis 2005 et l’un des fondateurs des Counter Culture Labs à Oakland en Californie, ce berceau du biohack, a lancé en 2015 le projet Open Insulin, grâce à une campagne de financement participatif qui a levé plus de 16.000$ (13.085€). Son but ? Fabriquer de l’insuline synthétique pure en laboratoire, puis en partager la recette. Son initiative est née de son « scepticisme » croissant vis-à-vis du secteur pharmaceutique américain et son système capitaliste à outrance.

Contrairement à la vaste majorité des médicaments prescrits aux Etats-Unis, il n’existe toujours pas d’insuline générique. Si l’insuline a été découverte et développée à l’université de Toronto au début des années 1920, les trois géants de la pharmacie maintiennent l’oligopole de l’insuline jusqu’à ce jour, d’abord en modifiant légèrement et régulièrement leurs produits afin de prolonger la vie des brevets, et probablement en payant les nouveaux acteurs qui voudraient investir le marché. Résultat : en une décennie, le prix de l’insuline a été multiplié par cinq. T1International estime que les Américains dépensent actuellement en moyenne plus de 500$ par mois (410€) pour traiter le diabète. Au Brésil ou en Inde, les coûts peuvent représenter jusqu’à 80% du revenu mensuel d’une personne diabétique. D’où le hashtag #insulin4all.

"I was testing my blood sugar everyday, but now I have to buy the strips to do it, so I no longer test it everyday. Now, I only do it every month…'' https://t.co/81E15l6PTx #insulin4all pic.twitter.com/vJSvUbS1zU

— T1International (@t1international) April 23, 2018

Autour du projet Open Insulin collaborent aujourd’hui de manière informelle une douzaine de membres des Counter Culture Labs en Californie, ainsi que plusieurs bénévoles d’autres labs dans le monde, dont ReaGent à Gand (Belgique), BioFoundry à Sydney (Australie), Mboalab à Mvolyé (Cameroun), deux groupes au Sénégal et un au Zimbabwe. Des recherches parallèles se font aussi en Californie chez Fair Access Medicines.

« Lorsque j’ai lancé le projet en 2015, à ma connaissance, personne d’autre ne travaillait sur la fabrication de l’insuline, raconte Anthony Di Franco. Mais dès que j’ai commencé à communiquer sur ce que nous faisions, beaucoup ont voulu se joindre à nous, et nous étions heureux de les inclure. Nous avons toujours espéré qu’il y aurait un plus grand réseau et que nous pourrions partager des informations et les fruits de notre travail. Maintenant, c’est le cas. La plupart des groupes associés au projet se trouvent en Afrique, car c’est là-bas que les besoins en soins médicaux, y compris l’insuline, sont les plus urgents. Et puis, ils ont moins de régulations. J’attends beaucoup de cette collaboration, parce que leurs problèmes sont encore plus graves que ceux qui existent ici. Et il y a un tas de gens intelligents qui sont partants pour les aborder. »

Le coût d’une ampoule d’insuline par pays:

En Italie, en Autriche, en Inde, à Singapour, aux Etats-Unis, au Portugal, au Chili. © T1International

Déjà aux Etats-Unis, les diabétiques s’activent pour hacker la maladie. Car non seulement les prix ne baissent pas, mais la technologie traîne. La plupart des diabétiques de type 1 (ou leurs parents) doivent surveiller minutieusement leurs niveaux de glucose à longueur de journée, noter les écarts, calculer et s’injecter des doses d’insuline presque en permanence afin de stabiliser leur métabolisme, y compris durant la nuit.

Ben West, diabétique de type 1, est un des pionniers des codes open source pour connecter les différents appareils de contrôle et automatiser les doses d’insuline. Son travail a parrainé les projets ouverts NightScout, dont la fondation est portée par l’instigateur du mouvement #WeAreNotWaiting (nous n’attendons plus l’industrie pharmaceutique), et OpenAPS (Open Artificial Pancreas System) qui est devenu le DIYPS (Do-It-Yourself Pancreas System) porté par la diabétique Dana Lewis et son mari Scott Leibrand.

Permanent #Nightscout monitor above my iMac on a used $30 Amazon Kindle Fire. All my important stats at a glance. #Loop #WeAreNotWaiting #T1D #OpenAPS pic.twitter.com/zc0POJILTo

— Alexander Getty (@gettyalex) April 19, 2018

Anthony Di Franco, qui a étudié de près à l’université de Yale la théorie du contrôle et les systèmes dynamiques en boucle fermée, explique leur application dans le cadre du diabète : « Le système est votre métabolisme, l’entrée de contrôle est la quantité d’insuline que vous vous injectez avec la pompe et à quelle heure vous le faites, puis vous avez aussi des valeurs représentant la quantité de sucre dans le sang qui évoluent en permanence… Vous réunissez toutes ces données afin de décider combien et quand dispenser l’insuline. »

Ces systèmes dynamiques permettent de visionner les niveaux de glucose à tout moment sur un appareil mobile et connecté, puis de prévoir, calculer et injecter des doses d’insuline appropriées au fur et à mesure des activités du patient. En somme, un pancréas artificiel. Sauf que ce pancréas artificiel pose deux grands problèmes : il n’est pas approuvé par l’autorité sanitaire américaine, la FDA (Food and Drug Administration), et il reste inaccessible aux béotiens en informatique (il faut être un bricodeur dédié pour en fabriquer un). Depuis 2015 cependant, quelque 500 pancréas artificiels ont été fabriqués, y compris par des parents frustrés ainsi devenus biohackers.

L’accès à l’insuline est un droit de l’homme, affirme T1International. © T1International

Au nombre de ceux qui n’attendent pas, trois pères d’enfants diabétiques de type 1, Bryan Mazlish, Jeffrey Brewer et Lane Desborough, cofondateur de Nightscout, se sont réunis à San Francisco pour lancer la start-up Bigfoot Biomedical, autour d’un système de pancréas artificiel conçu par Mazlish. Fin 2017, ils ont levé 37 millions de dollars (30 millions d’euros) pour commercialiser leur pompe à insuline qui fonctionne avec le système de contrôle de glucose FreeStyle Libre. Les essais ont démarré pour un produit prévu pour le marché en 2020.

En parallèle, Beta Bionics, société à mission d’intérêt public (public benefit corporation) fondée dans le Massachusetts par Edward Damiano, lui aussi père d’enfant diabétique, travaille sur le développement d’iLet, son propre système de pancréas « bionique », pour un lancement commercial en collaboration avec Zealand Pharma, également prévu pour 2020.

Tous ces efforts DiY ont poussé l’industrie à se mettre aux systèmes dynamiques avec le Dexcom Share et le Medtronic 670G. Si les start-ups américaines estiment que la technologie du pancréas artificiel (le dosage automatisé de l’insuline) est plus ou moins au point, le prochain défi reste l’accessibilité générale à la grande communauté mondiale des diabétiques de type 1.

Failles de sécurité

Anthony Di Franco s’enthousiasme lui aussi pour toutes ces initiatives de diabète DiY. Mais l’ironie de tout ce biohacking diabétique, c’est que ce sont précisément des failles de sécurité dans les pompes à insuline qui ont éveillé sa méfiance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique, dédaigneuse de ce problème potentiellement fatal pour le patient. Selon Anthony, beaucoup de diabétiques, même parmi ceux qui ont fabriqué de systèmes de pancréas DiY, utilisent encore ces vieilles pompes non patchées.

« Maintenant, j’utilise une pompe différente, dit Anthony Di Franco. Etant donné l’état général des logiciels, rien ne garantit que celle-ci soit meilleure. La communauté diabétique devrait fabriquer sa propre pompe. En fait, c’est un appareil assez simple, un piston qui pousse une seringue d’une quantité précise à un moment précis. Il existe même quelques projets de logiciels open source pour contrôler très précisément la pompe à insuline, portés par un consortium de groupes académiques et commerciaux. Je devrais sans doute m’y mettre aussi, c’est une bonne idée. Mais ma barque est déjà bien chargée. »

Manipulation de pro-insuline pour le projet Open Insulin aux Counter Culture Labs. © Cherise Fong

L’équipe californienne du projet Open Insulin a réussi à produire de la pro-insuline à partir d’une culture de bactéries E. coli. Désormais, elle travaille sur une culture de levure qui pourrait produire de l’insuline mature. Une fois cette insuline produite, il faudra encore la purifier. « L’intégration de la production et la purification constitueront la base de la fabrication de l’insuline, explique Anthony Di Franco. Nous partagerons ensuite ces informations, nous essaierons peut-être de fabriquer du matériel pour automatiser ce processus, ou du moins rendre accessible ce matériel au plus grand nombre, le partager, permettre aux autres de dupliquer notre travail. »

Open Insulin a d’autres projets sur la table, comme l’ouverture de coopératives de santé pour de la médecine à bas coût. Une manière de permettre aux diabétiques de développer leurs outils de diagnostic et de soin et « de partager plus largement les coûts et les efforts associés aux essais », ajoute Anthony Di Franco, qui conclut : « Nous sommes enfin arrivés au point où ce qui est derrière nous représente beaucoup plus que ce qui est devant nous. Ça fait du bien. »

Retrouvez notre reportage aux Counter Culture Labs

Comment on a monté une borne d’arcade en cinq heures avec trois ados

Une arcade DiY faite par et pour de jeunes joueurs à Agen. © DR

Fabriquer une borne d’arcade à partir d’un microcontrôleur et d’une Recalbox en cinq heures d’atelier avec des ados, c’est le défi relevé par le Florida, à Agen. Récit.

Pierre-Mary Gimenez-Guillem

A Noël, on recevait un mail de Pierre-Mary Gimenez-Guillem, « animateur bidouilleur » à Agen, dans le Lot-et-Garonne, qui nous proposait de tenir le journal d’un atelier en cinq séances pour monter une borne d’arcade avec des adolescents au Florida, cet espace militant pour la diffusion des musiques actuelles et l’accès à la culture via le numérique. Comme on n’a pas si souvent l’occasion de prendre l’air (pas qu’on voudrait pas se balader d’un fablab breton à un tiers-lieux gascon, hein…), on a dit banco ! Voici, au terme de quelques allers-retours, le récit de la conception et de l’assemblage d’une vraie borne à l’ancienne par des moins de 16 ans.

Pour bien commencer l’année 2018, le Studio 5 du Florida et le Point Jeunes d’Agen se sont fixés comme objectif de concevoir et d’assembler une borne d’arcade en cinq heures avec des ados. Le Florida, géré par l’Adem (association pour le développement de l’expression musicale), premier lieu labellisé musiques actuelles de France et basé à Agen, est réputé au national pour son activité liée aux pratiques musicales et numériques depuis déjà vingt-cinq ans. A l’aide de son Studio 5 et ses deux animateurs multimédias (dont moi !), il s’adresse à des centaines de Lot-et-Garonnais (de 2 à 77 ans) pour pratiquer les cultures numériques et électroniques.

Jour 1. C’est quoi le plan?

C’est la première rencontre avec les jeunes. Je leur présente le projet et sa mise en œuvre ainsi que les plans de menuiserie et électronique de la borne. J’explique chaque élément qui la compose : une Raspberry Pi 3 sur laquelle sera installée Recalbox, utilisée pour la partie logicielle ; les boutons et joysticks seront câblés directement sur le GPIO (General Purpose Input/Output, les ports entrée-sortie) de la Raspberry. Sur les trois jeunes présents, deux connaissent déjà le micro-ordinateur et la Recalbox, une console de vieux jeux vidéo, on gagne donc un peu de temps ! Je lance aussi l’idée de ressourcer notre projet. J’explique donc en quoi cela consiste et comment le faire.

Jour 2. Rétrojouons

Je parle des ROMs que nos ados vont pouvoir installer sur la borne d’arcade. J’explique comment les cartouches de jeux ont pu tomber dans le domaine public. Ils en sélectionnent quelques-unes pour les installer sur la Recalbox. Puis on les teste avec des joysticks, parce qu’on est quand même un peu là pour s’amuser !

La Recalbox permet d’émuler presque toutes les consoles de jeux, de la Vectrex à la Playstation, des systèmes Atari à la Nintendo 64. © Studio 5

Jour 3. Premiers brasages

Les choses sérieuses commencent. Après une rapide formation au brasage à l’étain, ils se lancent dans les premières soudures de la borne. Il faut fabriquer des câbles spéciaux, connectique de prototypage femelle d’un côté et connexion rapide pour bouton d’arcade de l’autre. Pas facile d’appréhender le brasage en quelques minutes et de réaliser des pièces solides. On s’y reprend à plusieurs reprises sur certains câbles. On ajoute une étiquette sur chaque fil pour l’identifier facilement en cas de panne.

Apprendre à souder, c’est pas si simple! © Studio 5

Jour 4. Le gymkhana du câblage

Certains continuent le brasage qui n’avait pas été terminé lors de la séance précédente. « Le brasage, raconte Gauvain, c’est très énervant parce que difficile. J’ai failli me brûler plusieurs fois avec le fer. » La séance est dédiée au câblage des boutons. Avec les plans et les indications sur les câbles, c’est assez simple.

Un jeu de couleurs pour ne pas se tromper dans le câblage. © Studio 5

Jour 5. La forme finale

On prend le minibus pour aller au Creuset 47, une association d’insertion sociale et professionnelle qui propose des services aux entreprises privées mais aussi des chantiers accompagnés, comme par exemple l’élaboration et la fabrication du meuble en bois qui accueillera la borne. En une heure et demie, on arrive à assembler une grande partie des éléments du meuble. « Voir la forme finale de la borne, se souvient Gauvain, ça a été mon moment préféré ! »

Et voilà la borne (enfin, son cadre en bois)! © Studio 5

Malheureusement, on est obligés de partir avant d’avoir fini. Je laisse à l’équipe du Creuset la tâche de fixer l’écran et les enceintes.

Épilogue

Après ces cinq heures passées avec les jeunes, la borne d’arcade est assemblée. Pour protéger la partie électronique, j’ai dû décâbler les boutons de la Raspberry lors du montage. Je suis alors retourné au Point Jeunes pour refaire les branchements ainsi que quelques soudures qui n’avaient pas tenu, et pour percer une ouverture où faire passer la prise électrique. Et comme il restait toute la partie décoration à réaliser, c’est Charlène de l’Accueil jeunesse qui s’en est chargée avec les adhérents.

Finalisée, décorée, customisée (en dehors des cinq heures de montage). © Studio 5
Elle n’est pas que montée et assemblée, elle marche! © Studio 5

Finalement, ce sont encore presque cinq heures de plus qui ont été nécessaires pour arriver à un objet abouti et entièrement fonctionnel. Le conseil de Gauvain à ceux qui voudraient faire de même : « Attentions aux ROMS ! Pensez jeux libres. »

En savoir plus sur le Studio 5 du Florida à Agen

Airpocalypse now: la journée de la Terre vue de Londres

Dômes géodésiques de dégustation de pollution pour la journée de la Terre à Somerset House. © Elsa Ferreira

Dégustation de pollution et commercialisation de l’air. A Londres, la journée de la Terre le 22 avril a rappelé à force d’installations artistiques et activistes que la planète bleue suffoque.

Elsa Ferreira

Londres, de notre correspondante

Dimanche 22 avril, midi sonnante. Au-dessus du bâtiment de Somerset House, on hisse un drapeau du Royaume-Uni dont l’intensité des couleurs change en fonction du niveau de pollution de la ville, une création du studio d’art et de science The Unseen. La journée de la Terre est déclarée ouverte.

Keep your 👁 on the skyline this morning for our new #SomersetHouseFlag commission T H E U N S E E E N: Choropleth. Turning the invisible visible, what appears to be a familiar Union Flag 🇬🇧 turns black in response to levels of UV pollution 😷 in London. Positioned on one of Europe's most polluted streets, The Strand, the flag aims to raise awareness of the continuing challenge we face to cut emissions and tackle air pollution in the city 🌫

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Pour célébrer la planète bleue, les visiteurs, nombreux, s’adonnent à une dégustation de l’air urbain comme on goûterait des vins. L’œuvre est signée Michael Pinsky, artiste britannique qu’on avait déjà croisé lors de la COP21 avec L’eau qui dort, une installation dans laquelle il avait sorti des objets du canal Saint-Martin (vélibs, caddies, frigos…) pour les faire trôner au-dessus de l’eau.

L’air est dense et les yeux piquent

Dans la cour de l’institution culturelle londonienne, baignée ce jour-là d’un soleil radieux, il a construit Pollution Pods, cinq dômes géodésiques qui encapsulent une restitution de l’atmosphère de cinq villes du monde : Tautra en Norvège et son air pur, Londres, Sao Paulo au Brésil et Pékin en Chine, toutes trois en pollution modérée ce jour-là, et New Delhi en Inde, en situation d’« Airpocalypse ». Si l’ersatz de pollution est inoffensif (les nanoparticules générées par le diesel, par exemple, sont absentes du mélange diffusé dans les dômes), on respire mal, l’air est dense et les yeux piquent. « Ce n’est même pas un mauvais jour » pour la capitale indienne, nous apprend Michael Pinsky en nous montrant des photos du semi-marathon de la ville en 2017, alors que l’indice de qualité de l’air atteignait environ trente fois les limites recommandées par l’Organisation mondiale de la santé, donnant à l’événement sportif des airs de cataclysme.

L’air de New Delhi recréé par Michael Pinsky pour «Pollution Pods» à Londres. © Elsa Ferreira

« J’essaie de ne pas être trop didactique, de ne pas faire de la propagande mais bien de l’art », explique l’artiste. Pas question de montrer du doigt, donc : chaque ville a été choisie pour son type de pollution bien identifiable, plutôt que pour son niveau global, précise-t-il. Dans le dôme Pékin, on sentira donc l’odeur du charbon, tandis que Sao Paulo a des effluves d’alcool et de vinaigre – référence à l’éthanol, principale source d’énergie de la plus grande ville du Brésil. L’air de New Delhi est rendu irrespirable par les odeurs de brûlé, l’une des principales sources de pollution étant la culture sur brûlis, cette technique par laquelle les fermiers défrichent les champs par le feu pour préparer les terres.

Trouver refuge dans les caves

Si l’expérience de l’asphyxie urbaine est un brin angoissante, elle prend une nouvelle dimension avec le travail de Ayesha Tan-Jones, artiste pluridisciplinaire et activiste qui présente ce jour-là son court métrage Indigo Zoom: The Awakening, une « dystopie optimiste » à l’esthétique vaporwave et hautement DiY. Dans un futur proche ou une réalité alternative, l’air est devenu toxique et irrespirable – selon, en tout cas, le discours officiel du gouvernement du pays dénommé United Thingdom, qui, associé à l’entreprise Yonivel Cosmetix, privatise l’air et le revend aux citoyens. Le film suit un groupe de hackers d’hydrogène, Indigo Zoom, en mission pour trouver une source d’air pur. Un commentaire sur « le capitalisme et la commercialisation des besoins de base », explique Tan-Jones. En parallèle, elle anime un atelier pour créer des purificateurs d’air à partir d’aiguilles de pin, de sauge, de romarin, de rose ou d’écorces d’orange, infusés dans de l’alcool et dilués dans de l’eau à vaporiser.

«Indigo Zoom: The Awakening», Ayesha Tan-Jones, 2018 (en anglais):

Et si la solution à un futur dystopique était l’utopie d’un circuit ultracourt ? Depuis un mois, la coopérative Edible Utopia a installé dans les anciennes caves à charbon de Somerset House une ferme à champignons, alimentée notamment par le marc de café issu du restaurant de l’institution. Ils y ont également installé une ferme à vers pour faire du lombricompostage, cette technique de compost qui repose sur des vers pour digérer les déchets – eux aussi fournis par le restaurant.

Le compost sera ensuite utilisé pour nourrir les rhubarbes plantées par Edible Utopia avec les résidents de Somerset, légumes qui seront servis dans les cuisines de Somerset. « Pour boucler la boucle, ne reste plus qu’à faire pousser du café », réfléchit tout haut Tim Mitchell, l’un des quatre fondateurs de la coopérative. Il manque pour ça quelques degrés à Albion. Et on aimerait que ça dure.

Atelier de fabrication de boîtes à lombricompost pour la ferme à vers de Somerset House. © Elsa Ferreira

En savoir plus sur la journée de la Terre à Somerset House où l’installation «Pollution Pods» est à voir jusqu’au 25 avril

«Considérez-vous comme une planète»

L'absurdité du sable à Singapour sous l'œil de l'artiste explorateur Charles Lim. © Charles Lim

Derniers jours pour l’exposition «After the End of the World» au Centre de culture contemporaine de Barcelone. L’occasion de spéculer sur le changement climatique, la fin de l’humain… et notre devenir méduse.

Rob La Frenais

Barcelone, envoyé spécial

Peu d’expositions donnent l’impression d’être commissionnées par un philosophe et auteur de science-fiction célèbre. C’est le cas de After the End of the World (Après la fin du monde), à voir jusqu’au 1er mai au Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB). Entre deux installations immersives, des clones du philosophe Timothy Morton, connu pour son roman écofuturiste Dark Ecology, commentent, en tant que « ministre du futur » de l’exposition, l’étape finale de l’humanité à l’ère post-anthropocène (donc après que l’humain a durablement modifié, voire bousillé, l’écosystème terrestre).

Mangerons-nous des renards «After the End of the World» comme le suggère l’affiche de l’exposition réalisée par Fito Conesa? © CCCB 2017

D’ailleurs, After the End of the World (Després de la fi del món, en catalan) n’a rien d’une exposition au sens classique du terme mais propose plutôt une série d’expérimentations et de propositions spéculatives. Le spectateur est introduit dans l’espace par des « prologues » mis en scène par l’auteur de science-fiction Kim Stanley Robinson : « Considérez-vous comme une planète. 50% de l’ADN de votre corps n’est pas de l’ADN humain. Songez à ce que cela implique. Cela veut dire que vous êtes un écosystème complexe, comme une forêt ou un marécage. Vous existez comme les méduses dans l’océan : la Terre vous infuse de son va-et-vient à chaque fois que vous respirez. Alors quand vous parlez de votre planète, vous parlez de votre corps. Et souvenez-vous : une fièvre peut vous tuer. »

«Les méduses sont en train de gagner»

En parlant de méduses, la spécialiste mondiale des méduses Lisa-ann Gershwin (qui a notamment écrit Stung! On Jellyfish Blooms and the Future of the Ocean) a inspiré l’installation Win-Win du collectif berlinois Rimini Protokoll avec cette déclaration : « La situation est incroyable, inédite et complètement folle : nous voilà en compétition avec les méduses et ce sont les méduses qui sont en train de gagner. » Dans le théâtre participatif de Rimini Protokoll, les spectateurs (humains) sont placés face à un énorme aquarium rempli de méduses. Tandis que celui-ci se transforme en miroir, on leur demande qui a la meilleure chance de survie sur la planète – les méduses ou les humains. Evidemment, ce sont les méduses. Le petit truc ultime, c’est quand les spectateurs sont invités à faire un geste d’adieu : est-ce vraiment aux autres spectateurs ou à la race humaine qu’ils disent adieu ?

«Win-Win», présentation de l’installation de Rimini Protokoll à Barcelone (en anglais et espagnol):

La survie urbaine des humains est au cœur de l’installation Mitigation of Shock de Superflux, qui simule l’appartement d’un futur proche dont les habitants, soumis à des pénuries alimentaires massives, doivent fabriquer leur propre nourriture, via l’hydroponie et autres techniques diverses ainsi que via la chasse aux renards urbains et l’élevage de vers de farine… Anab Jain, cofondatrice avec Jon Ardern du collectif, explique : « Nous avons voulu faire allusion à ce brillant futur que nous prédisent les grandes sociétés de technologie. La réalité vécue sera quelque part entre les deux. »

Comment survivre en ville à l’ère post-anthropocène: l’appartement témoin «Mitigation of Shock». © Superflux

L’appartement intrigue par ses détails : des cuves bouillonnantes fluorescentes de « nourriture », ses gadgets devenus obsolètes, tel un frigo qui informe qu’il ne reste plus de lait – mais le lait a disparu –, ou encore la radio qui ne fait qu’évoquer des catastrophes climatiques dans le monde.

Le commissaire de l’exposition José Luis de Vicente fait remarquer dans le catalogue que « tout ceci a déjà eu lieu à l’ère de l’anthropocène » (comme par exemple, la montée du niveau des océans qui s’établit chaque année à plus de 3 millimètres à cause de la fonte des pôles et de l’expansion des eaux suite au réchauffement climatique) et énumère ce qui devrait être fait selon l’accord de Paris sur le climat.

La bataille du sable contre l’eau

C’est cette montée des eaux que Charles Lim superpose à la montée de la valeur des terres dans des environnements d’habitation dense comme Singapour. Dans Sea State 9 – Proclamation, l’artiste et navigateur originaire de Singapour s’intéresse aux achats et mouvements massifs de sable dans les projets d’agrandissement territorial et de lutte contre la submersion marine à Singapour. Car cet archipel d’une soixantaine d’îles en Asie du Sud-Est est le premier importateur mondial de sable. Du sable que cette cité-Etat paie au prix fort, au point que certains pays lui en ont interdit la vente – c’est la « guerre du sable ». Lim souligne l’ironie de cette bataille expansionniste et capitalistique alors que la montée des océans devrait balayer cet espace reconquis sur la mer dans les cinquante prochaines années. Des déclarations du gouvernement sont accompagnées d’impressionnantes vidéos prises par drone d’immenses barges maritimes qui « terraforment » l’espace. Sur un écran intégré à l’installation, les spectateurs sont encouragés à déposer leurs offres pour leur propre sable sur alibaba.com.

«Sea State 9 – Proclamation», Charles Lim:

Le futurologue Timothy Morton compare la condition humaine à l’attente sur des quais de trains : « Cela va désormais bien au-delà du quai pour les humains. Il y a un quai pour la biosphère. Il y a un quai pour l’ours polaire, un quai pour le microbiome bactérien. Il y a le quai du bouclier magnétique terrestre qui protège les formes de vie des rayons solaires. Il y a le quai de ce lézard qui rampe sur mon plancher. »

Partout dans l’expo, ses avatars infiltrent chaque œuvre de ses pensées provocatrices sur une bande-son au volume élevé. Certes intéressantes, mais ces interventions commentarisantes sont aussi une source de distraction pour les œuvres plus subtiles comme celle de Charles Lim. De même pour la scénographie de l’exposition, qui oblige le spectateur à circuler comme s’il était dans un musée de découverte scientifique ou un parc d’attractions.

Dans le cadre de «City Station», la rencontre de science citoyenne «Following the rhythms of nature». © CCCB 2017 Claudia PM Santibanez

L’artiste-ingénieure Natalie Jeremijenko tente d’altérer le cours de l’histoire en guérissant à sa façon la fièvre à laquelle fait référence Robinson avec son Environmental Health Clinic (la clinique de la santé de l’environnement) et la plateforme en ligne City Station, qui identifie des initiatives locales de science citoyenne. « C’est dans les villes qu’ont lieu les changements les plus importants au niveau mondial, dit l’artiste. Et vous, en tant que citoyen, en êtes responsable. L’avenir de tout ce qui vous entoure dépend de vos actions. Vous êtes tout à fait un agent du changement. Vous ne savez pas où commencer ? On vous donne les outils pour le faire. »

L’omniprésente Jeremijenko a également animé l’expo de nombre de provocations, par exemple en se proclamant « ex-Reine » de la Catalogne durant la période de la déclaration d’indépendance et en initiant un mouvement pour fermer les deux réacteurs nucléaires de la ville.

Sous les jupes des filles… la réalité de l’industrie textile mondialisée dans «Unravelled». © Unknown Fields Division

Le duo Unknown Fields Division (Kate Davies et Liam Young), connu pour ses expéditions de recherche dans des lieux emblématiques de l’ère de l’anthropocène comme Tchernobyl ou Baïkonur, présente l’ambitieuse performance Unravelled, tournée au Bangladesh. Pour montrer l’envers du décor des défilés et l’extrême mondialisation de l’industrie textile, leur film présente le lent défilé d’un mannequin de mode à travers des usines de confection, drapé dans un habit à fil d’or fabriqué sur place. Ironie de l’affaire, s’ils ont réussi à obtenir l’autorisation de filmer, c’est en affirmant qu’ils tournaient un clip de mode – ce à quoi la vidéo ressemble.

S’élever au-dessus d’un monde déserté

Enfin, Tomás Saraceno présente Aerocene, son projet au long cours pour habiter l’atmosphère, en l’occurrence un film tourné dans le désert des White Sands en 2015. Il s’agit de l’un des épisodes de son projet artistique (dont je suis le commissaire) du tout premier ballon aérosolaire zéro carbone (Makery vous en parlait ici), depuis une base de missiles restreinte (avant l’élection de Donald Trump). Le film montre aussi les images de l’équipe de Saraceno en pleine expérimentation du cerf-volant DiY « Aerocene Explorer », tournées en Super-8 à l’aube dans le désert, non loin de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique et le site nucléaire Trinity – un lieu unique dans le paysage post-anthropocène des souvenirs américains de la guerre froide.

«After the End of the World», exposition jusqu’au 1er mai au Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB)

Chronique d’une makeuse en matériaux (28)

Rencontre et échange avec des cotonculteurs au sujet de leur gestion des tiges de cotonnier. © Caroline Grellier
Caroline Grellier

Pour valoriser les sous-produits de la filière coton au Bénin, notre makeuse visite les usines, les cotonculteurs, se familiarise avec les machines, expérimente au labo… Et mise sur la cocréation.

Cotonou, correspondance (texte et images)

Au Bénin, chaleur, chaleur et dur labeur ! Bientôt deux mois que je suis arrivée au Pôle technologique de promotion des matériaux locaux (Potemat), laboratoire de recherche sur le campus de l’université d’Abomey-Calavi. J’y effectue un stage sous la direction de l’enseignant Chakirou Akanho Toukourou, pour valider un master design innovation société à l’université de Nîmes. Ma mission ici consiste à appuyer un projet de valorisation des sous-produits de la filière coton en matériaux locaux.

De Cotonou à Parakou, enquête de terrain

Dans les starting-blocks, plongée dans la filière coton ! Au menu de la phase 1 du projet : des tartines de textes et d’articles scientifiques à lire sous un ventilateur, pour tout comprendre de la filière, de ses enjeux, de son histoire, localiser les sous-produits peu, pas ou mal valorisés et identifier des opportunités de projet.

Ce gros boulot d’analyse, je l’ai reformulé graphiquement sous forme de posters de synthèse, compréhensibles par tous. Trois croquis d’usine et une mise en forme des différentes étapes permettent d’avoir une vision plus claire sur les sous-produits en question.

Schéma pour illustrer la filière et localiser ses quatorze sous-produits identifiés.

Et pour vérifier les données et mieux saisir les problématiques de la filière, rien de tel que des visites de terrain, à la rencontre de l’ensemble des acteurs, du champ de coton jusqu’aux usines de transformation. De quoi assouvir ma curiosité pour les machines…

Sur la route, des camions de coton et encore et encore, un vrai défilé!

Après quelques entretiens à Cotonou, dans les bureaux des organismes en charge d’accompagner le développement de la filière et d’appuyer les cotonculteurs, direction Lokossa pour visiter la Compagnie béninoise de textile (CBT), la dernière usine textile du pays.

Cap sur le Bénin ! Caroline, notre makeuse en matériaux, visite la Compagnie béninoise de textile, la dernière usine textile du pays à Lokossa. Retrouvez très vite sa chronique sur makery.info #makeuse #maker #materiaux #coton #textile #Afrique #Benin @_carogrellier

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En discutant avec le chef de production, j’ai complété mon schéma et découvert de nouvelles matières non valorisées dans la filière : les bouts de fil encollés par exemple, ou encore les cartons, c’est-à-dire les zones exposées des balles de coton qui deviennent dures au contact de l’humidité et de l’air extérieur.

J’ai assisté à toutes les étapes qui permettent la fabrication d’un fil de coton : battage, cardage, étirage, banc à broche et bobinage, puis ourdissage, encollage et tissage des écrus de coton. Du coton brut, jusqu’aux écrus acheminés en Côte d’Ivoire pour l’impression des fameux tissus wax, à la cote internationale.

Tissage des écrus de coton à la CBT, dernière usine textile du Bénin.

Seconde étape à Bohicon auprès d’une usine de trituration qui produit des tourteaux (des résidus de l’extraction de l’huile) et de l’huile de coton. Casque de chantier sur la tête, j’ai parcouru les différentes zones de transformation, depuis l’arrivée des graines de coton jusqu’à leur traitement.

A l’usine de trituration de Bohicon, les sous-produits sont jetés puis brûlés.

Là encore, des sous-produits sont jetés, considérés comme des déchets, alors que le potentiel est certain. Les déchets de fibre, les coques, les cendres de coque et les terres de filtration feront l’objet d’une exploration matériau. Et hop, dans le coffre de la voiture !

Troisième étape plus au nord du pays, à sept heures de route de Cotonou, dans les environs de Parakou, pour aller échanger avec les cotonculteurs dans leurs champs et recueillir leurs éventuels besoins en matériaux, leurs difficultés de gestion des tiges de cotonnier, leurs pratiques, comprendre leurs journées.

Avec mon accent français et mon débit de parole, pas toujours évident de se faire comprendre mais on finit toujours par y arriver. Valoriser les tiges de coton ? Le sujet qui divise ! Les agronomes militent pour un retour à la terre mais le broyage-enfouissage, indispensable pour éviter l’apparition de parasites, n’est pas à la portée des cotonculteurs, faute de matériel. De plus, d’autres études en Inde et aux Etats-Unis ont montré la pertinence économique de la valorisation des tiges de coton en panneaux de particules. Un projet a d’ailleurs été lancé en 2015 dans la sous-région ouest-africaine, mais est visiblement à l’arrêt. Enquête en cours…

Une matinée dans les champs de coton, où les tiges ont été coupées puis mises en tas pour être brûlées.

Enfin, étape clé de la filière : l’usine d’égrenage. Où il s’agit de séparer la graine des fibres de coton. Avec le brouhaha des machines, on se crie dans les oreilles pour tenter de poser des questions. Ici aussi, à chaque nettoyage des fibres de coton, des résidus sont déversés dehors.

A l’usine d’égrenage, les camions se déchargent, se chargent, se déchargent, etc.
Premier nettoyage du coton graine.

Je suis donc rentrée à Cotonou chargée de sacs d’échantillons et des idées plein la tête. Une étude efficace : avant d’aller sur le terrain, trois sous-produits avaient été identifiés. Après la mission, on en compte quatorze.

La suite ? Des ateliers de cocréation pour construire à plusieurs cerveaux les protocoles d’expérimentation des sous-produits en matériaux, en fonction des problèmes relevés sur le terrain.

Makers de machines

En parallèle, avec trois étudiants en génie mécanique de Cotonou, on réfléchit à transformer une presse à tuile en thermopresse, à adapter un broyeur pour les tiges de cotonnier, et à concevoir une défibreuse low-cost afin de nettoyer et étirer nos déchets de fibres.

Emboutisseuse pour fabriquer des tuiles… Une future thermopresse? A tenter en tous cas!

Après avoir fait l’inventaire des équipements et matériels de transformation agro-alimentaire présents dans l’atelier de l’école polytechnique d’Abomey-Calavi (Epac), nous avons réfléchi et finalisons les plans de conception cette semaine ! Tournevis et marteaux seront donc au rendez-vous de la prochaine chronique.

Retrouvez les précédentes chroniques d’une makeuse en matériaux

On a suivi Africa OSH en ligne

Workshop tout terrain au premier Africa Open Science Hardware Summit, au Ghana. © Africa OSH

Le premier sommet africain sur la science et le matériel ouverts s’est tenu au Ghana du 13 au 15 avril. Makery n’a pas fait le déplacement mais a suivi Africa OSH via les réseaux sociaux.

Pauline Comte

Le premier Africa Open Science Hardware Summit a eu lieu du 13 au 15 avril à Kumasi au Ghana. L’idée ? Tirer parti du mouvement maker, de l’open science, de l’open hardware et les transposer aux réalités africaines. Conférences, brainstorming et workshops ont rythmé les trois jours de festivités. Des participants issus du monde entier avaient fait le déplacement. Retour sur l’événement à travers le prisme des réseaux sociaux.

Jour 1: c’est quoi l’open science?

C’est l’incubateur et makerspace Kumasi Hive qui accueillait le premier rendez-vous Africa Open Science Hardware, dont les enjeux étaient présentés en amont dans Makery par Thomas Hervé Mboa Nkoudou, coorganisateur et président de l’Association pour la promotion de la science ouverte en Haïti et en Afrique (Apsoha).

So we're at @KumasiHive and ready to roll. It's Africa Open Science and Hardware Summit happening live! #AfricaOSH pic.twitter.com/Fx3OvAJuFk

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 13, 2018

Checking out @kumasihive 's awesome #Makerspace! Great tools! Well organized and full of awesome projects! I hope my lab can be this cool one day! #lasercutter #3Dprinter #welder #drillpress #copperetching #screenprinting #bandsaw #tablesaw #more! #africaosh

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Certains participants viennent de loin, comme Andrew Quitmeyer (HikingHack) de l’émission TV Hacking the Wild :

Yay!! Finally made it to @kumasihive who is hosting #africaosh . Super nice people already! Medasi!

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Ou Thomas Landrain, ex-président de la Paillasse et porteur de JoGL (Just One Giant Lab) :

Africa Gathering for Open Science and Hardware!! ❤️🚀🔬⚗️🔭💉💊🌡💫

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« Nous ne faisons pas cela juste pour le plaisir, nous le faisons pour soutenir notre développement », a lancé Jorge Appiah, cofondateur de Kumasi Hive, à l’ouverture de l’événement.

“We aren’t doing this just for fun, we’re doing this to support our development” @JorgeAppiah from @KumasiHive starting off the first @AfricaOSH #AfricaOSH #GOSHcommunity pic.twitter.com/oH3bVh8mhU

— Shannon Dosemagen (@sdosemagen) April 13, 2018

Calepin, crayons et Post-it. Avant de passer aux discussions, place au brainstorming : c’est quoi l’open science ?

Quick brainstorming session on what Open Science is all about 🤔 #AfricaOSH @KumasiHive pic.twitter.com/0wEHrrV4oY

— Kumasi Hive (@KumasiHive) April 13, 2018

C’est parti pour les sessions de présentation, lancées par Thomas Hervé Mboa Nkoudou, coorganisateur de l’événement.

Lead organiser @Mboathomas introducing the presentation sessions #AfricaOSH pic.twitter.com/ZUEzUybfsh

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 13, 2018

En tant que représentantes de la communauté Gosh, Shannon Dosemagen, directrice de l’association américaine Public Lab, et Jenny Molloy, directrice de Biomakespace à Cambridge, ont présenté Gosh et sa roadmap pour la science ouverte.

Introduction to @GOSHCommunity and the Roadmap for Open Science Hardware #OScH #AfricaOSH pic.twitter.com/o51gIpNDUm

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 13, 2018

Les interventions ont concerné les technologies open source, les défis liés à la santé en Afrique, les problèmes environnementaux ou encore la biologie de terrain. Les labs africains comme GreenLab Microfactory (Nigeria) et Ecoteclab (Togo) étaient de la partie pour discuter de l’impact de la fabrication numérique en Afrique.

Next up we have Babasile Daniel, of GreenLab Micro-Factory, presenting on the impact of fabrication in Africa @GOSHCommunity @AfricaOSH @KumasiHive @MESTAfrica @KumasiHive @ImpactHubAccra @GLabNetwork @JorgeAppiah @PLOS @weareGIG @overleaf #AfricaOSH pic.twitter.com/8eYJfexa0w

— Kumasi Hive (@KumasiHive) April 13, 2018

En fin de journée, à la découverte de Kumasi :

🤟🏿The African way 🤟🏿

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Jour 2: travaux pratiques

Développement durable, matériel ouvert pour la science, biotechnologies et éducation étaient au programme de la deuxième journée.

It's Day 2 of #AfricaOSH. Today we will touch on sustainable development applications, entrepreneurship, education and scholarly communication. The workshops & conferences will include DNA detection, GOSH roadmap, sensor data, human centred design, & access to enzymes

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 14, 2018

Thomas Landrain a présenté sa vision d’une science ouverte comme un nouveau moyen d’éducation.

Thomas Landrain giving a presentation on Open Science as a new medium for impactful education. #AfricaOSH @AfricaOSH @KumasiHive @JorgeAppiah @ghBritish @Barcampkumasi @Barcampghana pic.twitter.com/LMSTk4KCv2

— Kumasi Hive (@KumasiHive) April 14, 2018

Côté ateliers, un kit de détection ADN open source a été mis au point.

Workshops and conferences ongoing at #AfricaOSH include: GOSH Roadmap, data logging with Arduino, human centred design, and Open DNA kit. pic.twitter.com/mmWeSHPyfi

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 14, 2018

C’est aussi l’occasion de se frotter au terrain. Jenny Molloy (Gosh) a visité Klaks 3D, une entreprise d’imprimantes 3D (fièrement) fabriquées au Ghana :

Great to meet @klaks3d building 3D printers @KumasiHive. Offering training, printing services & more especially working with students to prototype projects and learn about additive manufacturing #AfricaOSH pic.twitter.com/FfN102C1Br

— Jenny Molloy (@jenny_molloy) April 14, 2018

Et Thomas Landrain, le makerspace de Kumasi :

Great people and projects at the Makerspace of Kumasi Hive.

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Après l’effort, le réconfort. Vus du ciel, les participants quittent les salles de conférences et d’ateliers, bien décidés à faire la fête.

Participants of #africaosh headed home (well actually headed out to party) after day 2!

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Jour 3: en pleine nature

Direction le jardin botanique de l’université Knust pour un workshop dédié à la biologie de terrain.

We're at the field biology & digital arts session led by the amazing @HikingHack himself! #AfricaOSH pic.twitter.com/KLEJGW6Xrd

— Africa Open Science & Hardware (@AfricaOSH) April 15, 2018

Setting up wearable african jungle lab! Design against guano rain is not something I anticipated! #africaosh #wearablestudio

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#AfricaOSH in KNUST Botanical Garden

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Vidéo 360° du «jungle lab» au jardin botanique d’Africa OSH, par Andrew Quitmeyer:

On se prend en photo pour immortaliser l’événement.

Some serious legends so cool as anything. #AfricaOSH

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Des organisateurs heureux (à gauche, Connie Chow de The Exploratory, à droite, Jorge Appiah de Kumasi Hive) :

Some strong open science and hardware activists in Ghana.#AfricaOSH pic.twitter.com/DGXP6etU7K

— Hail_Harry (@harryakligoh) April 14, 2018

Et maintenant?

Comment soutenir l’open hardware en Afrique ? Comment agir ? Ce sont les questions posées par Jorge Appiah lors de la clôture du premier Africa OSH. Une restitution de l’événement est prévue. En attendant, l’équipe organisatrice rêve déjà d’un rendez-vous 2019 dans un autre pays d’Afrique.

Creamsicle sunset peppered with the nightly flying fox migration over the final party at the end of #africaosh

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En savoir plus sur le premier Africa OSH

Un kit frugal représentera la France au Biodesign Challenge

Biodesign Challenge, l'étape parisienne à la Gaîté lyrique. © Makery

La finale française du Biodesign Challenge a eu lieu les 13 et 14 avril à Paris. Ce concours international de design, éthique et biotech a été créé en 2005 à New York par le biolab Genspace et le MoMA.

Ewen Chardronnet

Faut-il être superstitieux pour présenter son projet devant un jury un vendredi 13 ? L’idée a bien dû traverser la tête des cinq équipes étudiantes de l’école Boulle engagées depuis plusieurs mois dans une collaboration avec des équipes scientifiques du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) pour proposer le projet qui représentera le meilleur du biodesign français au Museum of Modern Art de New York en juin prochain.

Les 21 et 22 juin 2018, l’équipe française sélectionnée devra en effet affronter 26 autres équipes d’étudiantes et étudiants d’universités du monde entier. Le Biodesign Challenge a été imaginé en 2005 par Daniel Grushkin, le cofondateur et directeur de Genspace, le biolab communautaire pionnier en science citoyenne et biotechnologies de New York. Il accueille pour son édition 2018 des projets d’écoles et universités américaines (dont Chicago, Los Angeles, Phoenix, Sacramento, Philadelphie…) et du monde entier (Montréal, Edimbourg, Tolède, Gand, Sydney, Bogota, Tokyo et Paris).

Le concours organisé en deux phases (sélection nationale le week-end dernier et finale internationale en juin) met en lien des étudiants d’écoles de design avec des étudiants en cursus scientifique pour travailler autour des questions sociales, éthiques, économiques, politiques et esthétiques que posent les biotechnologies. Six prix seront ainsi décernés en juin, dont le grand prix symbolisé par le Glass Microbe, une œuvre de l’artiste britannique Luke Jerram.

Le «Glass Microbe» de Luke Jerram, trophée du Biodesign Challenge. © DR

Pendant six mois, les équipes étudiantes parisiennes ont été coordonnées par Marguerite Benony, doctorante de l’université Paris Diderot en design et anthropologie des laboratoires de biologie, et Jake Wintermute, chercheur et enseignant en biologie synthétique au CRI et animateur du Mooc Synthetic Biology One. A la Gaîté lyrique vendredi 13 avril, le jury qui devait sélectionner l’équipe finaliste française était composé de la designeuse et biologiste Marie-Sarah Adenis, l’artiste et physicienne Dominique Peysson, et de Helene Steiner et Thomas Meany, cofondateurs du laboratoire Cell Free Tech installé à Cork en Irlande.

Le jury écoute attentivement les présentations des projets à la Gaîté lyrique. © Makery

Tactile, textile ou frugal

Les cinq projets présentés au plateau média de la Gaîté lyrique portaient cette année sur des expérimentations autour de la question du vivant à l’échelle microscopique, à partir d’un kit d’ADN open source, simple et à bas coût, développé par l’unité de recherche génétique moléculaire évolutive et médicale de l’Inserm à Cochin.

Tactical Micro Landscape proposait un kit pédagogique permettant d’expérimenter au toucher les séquences ADN, et, à travers la lecture tactile de différentes textures, de décoder les formes comme un exercice logique.

Knot offrait, à travers une série d’expériences textiles ludiques et manuelles, de montrer la construction et le fonctionnement de l’ADN et d’illustrer la tendance contemporaine qui encourage à sortir de la double hélice pour le voir comme un matériau de construction à manipuler.

Minima proposait un équipement frugal d’extraction d’ADN de la nourriture, voulant ainsi fournir au plus grand nombre un outil simple d’usage et conçu à partir de céramique, verre, métal et bougie, pour tester les aliments de consommation courante.

Knot tisse quatre fils de couleurs pour les quatre bases d’ADN: adénine (A), thymine (T), cytosine (C) et guanine (G). © Makery
L’extracteur d’ADN de l’équipe Minima est fait de céramique et chauffe à la bougie. © Makery

L’équipe d’Indico souhaitait questionner l’impact environnemental de l’industrie textile à travers l’expérimentation d’une gamme d’interactions possibles entre des bactéries productrices de couleur, des colorants naturels et du textile, ouvrant la porte aux possibilités de développement de nouveaux processus et outils de production. Elle a choisi la production de couleur indigo à partir de bactéries E-Coli et mené différents tests pour les imprimer sur le textile et les guider pour créer des motifs.

Enfin, le projet Clock proposait une horloge algale conçue à partir de micro-algues chlamydomonas, un modèle biologique au génome atypique étudié aussi bien dans la recherche sur la photosynthèse que pour la production de biocarburants. Inspiré notamment par l’horloge florale de Carl von Linné, le projet encourage à méditer sur les biorythmes du vivant.

Indico établit différentes impressions indigo sur textile à partir de bactéries «E-coli». © DR

Et le gagnant est…

En fin de journée vendredi, le jury a décerné deux récompenses. Coup de cœur au projet Tactical Micro Landscape, le jury tenant à souligner son originalité et son inventivité. Mais pour représenter Paris au MoMA à New York en juin, son choix s’est porté sur Minima, un projet intelligent et représentatif de l’actuelle tendance à la science frugale. Compte tenu des coûts des thermocycleurs PCR (à partir de 2.000€), la communauté DiYbio encourage les projets à bas coût démocratisant l’accès des outils d’extraction et d’analyse ADN. Identifier et mieux comprendre les modifications génétiques est également un enjeu de ce type d’outil. Le jury a par ailleurs récompensé les échanges fructueux entre les équipes de l’école Boulle et du CRI. On ne peut que constater la proximité avec le travail de Guy Aidelberg du CRI et son kit portatif de détection d’OGM qu’il présentait lors de l’événement Open Source Body en janvier. A quand un kit Minima dans sa cuisine pour vérifier en quelques minutes si ses aliments contiennent des OGM ?

Une partie de l’équipe Minima, gagnante du Biodesign Challenge parisien. © Makery
Le jury (Dominique Peysson au micro) explique ses choix. © Makery

Pour le jury, Pauline Jourdan, Esther Bapsalle et Naiane Ribeiro Rios se sont emparées avec intelligence et élégance de possibilités prometteuses, produisant un outil accompagné d’éléments de contexte de bonne tenue et présenté avec clarté et pourraient avoir leurs chances à New York lors de la finale du Biodesign Challenge !

La journée du samedi s’est poursuivie à la Paillasse par une Biodesign Night Science organisée (toute la journée !) par le CRI dans le cadre du programme Doing It Together Science. Le public a pu assister aux présentations de projets portés par la BioHack Academy de la Waag Society à Amsterdam et de projets français soutenus par le CRI et la Paillasse.

A suivre, le Biodesign Challenge Summit à New York les 21 et 22 juin

Mais où sont passées les abeilles?

«Miel loca», photogramme de la vidéo de Joan Bennàssar (2018). © DR
Rob La Frenais

Longtemps bannies des villes espagnoles, les abeilles réapparaissent à Barcelone dans l’exposition «Beehave», présentée à la Fondation Joan Miró et en différents lieux de la capitale catalane.

Barcelone, correspondance

C’est un fait méconnu que l’apiculture est encore interdite dans la totalité des villes espagnoles. La loi de 1975 sur le travail agricole a rangé l’apiculture dans la catégorie élevage. Dans un effort du régime, encore franquiste à cette date, pour « moderniser » l’Espagne, la même loi avait interdit les vaquerias, ces crèmeries de centre-ville proposant du lait frais directement tiré du pis de la vache. En 2002, un décret royal a durci la règle, stipulant que toute ruche devait être située à au moins 400 mètres hors de la ville. Cette loi est encore en vigueur de nos jours. L’apiculture urbaine, courante dans un grand nombre de villes occidentales (Paris, Berlin, Londres, New York…), est presque impossible à pratiquer en Espagne.

Pour Beehave, une exposition qui réunit des œuvres d’artistes, des projets de scientifiques et de laboratoires de recherche sur les abeilles, la commissaire Martina Millà a dû remplir une paperasserie considérable avant de pouvoir installer une ruche sur le toit de la Fondation Joan Miró à Barcelone. Elle évoque « la prise de conscience croissante que les abeilles, ces pollinisatrices extraordinaires, aussi méconnues que redoutées, souffrent d’une crise de survie sévère ». L’exposition déborde du musée avec une série d’interventions urbaines qui reflètent cette exclusion officielle des abeilles et de l’apiculture des villes.

«A Walk on the Other Side», installation au cimetière de Poblenou de Ulla Taipale. © Ulla Taipale

J’ai moi aussi vécu une expérience intéressante avec les abeilles en tant que commissaire d’expo, qui fait curieusement écho au Brexit. En 1990, je présentais l’artiste américain Mark Thompson et Immersion, une vidéo réputée des années 1970 dans laquelle il marche lentement, la tête littéralement recouverte d’un essaim d’abeilles. Mon travail de commissaire dévoué consistait à transporter dans ma voiture, depuis l’Allemagne jusqu’au Royaume-Uni, sa ruche complète, avec cire et abeilles mortes (espérais-je), pour des expositions à Londres, Newcastle et Glasgow. Le Royaume-Uni venait tout juste d’intégrer (enfin !) le marché commun, un vrai soulagement pour tous ceux d’entre nous qui travaillaient dans les arts, et qui à chaque traversée de la Manche étaient obligés de remplir d’interminables formulaires et autres garanties financières d’import-export pour du matériel et autres étranges œuvres d’art. Même si les formulaires n’étaient plus nécessaires, j’ai quand même pris la file rouge, persuadé que j’allais être arrêté à la douane pour transport d’une énorme construction de miel dégoulinant qui rentrait à peine à l’arrière de ma voiture. « Qu’est-ce que c’est ? » m’a demandé le douanier. Moi : « C’est une ruche mais aussi une installation artistique. Voulez-vous l’inspecter ? » Le douanier : « Dégagez ce truc d’ici ! Je ne veux pas me faire piquer. »

Image tirée d’«Immersion», performance filmée de Mark Thompson (1976). © Mark Thompson

La peur des abeilles est d’autant plus intéressante comme première réaction que, d’après les apiculteurs, les essaims perçoivent les émotions des humains proches d’eux. Mark Thompson, qui a consacré sa vie artistique aux abeilles et à l’apiculture, évoque son œuvre séminale dans cette interview au musée d’art de San Francisco (SFMOMA) et raconte à Howard Fried de New Observations : « En tant que sculpteur, Immersion était pour moi une façon d’explorer visuellement les qualités spatiales uniques des abeilles en vol, ce champ d’énergie et cet espace de particules fondamental qui se forment lorsque des milliers d’abeilles s’entremêlent dans le ciel. Les moments les plus choquants du film interviennent quand ma tête est immergée dans cet espace de particules et que l’essaim de quelque 40.000 abeilles recouvre lentement mes contours, en obscurcissant mon visage en 50mn. Puis le film se termine par une nature morte. »

Mark Thompson en conversation avec le critique David Pagel (2009, en anglais):

L’artiste française Luce Moreau, dont Makery vous parlait ici, s’inscrit dans les pas de Mark Thompson, sculptant elle aussi avec les abeilles, et construisant des palaces de cire dans une réflexion sur les utopies sociales.

A Barcelone, l’exposition mélange habilement points de vue artistiques et scientifiques. Par exemple, Anne Marie Maes du laboratoire bruxellois Urban Bee Lab a développé une série de ruches « intelligentes » à travers la ville : « Avec des ingénieurs et scientifiques, on a créé des dispositifs expérimentaux autour de ruches durables augmentées de capteurs et d’algorithmes qui traitent ces données sensorielles pour analyser l’état de la colonie, la qualité du pollen et de la propolis, ainsi que le comportement des abeilles. » Ces « ruches intelligentes » sont reliées progressivement à un réseau européen, et les données sont disponibles ici.

Alex Muñoz et Xavi Manzanares ont installé une ruche sur le toit de la Fondation Miró, qu’on peut suivre en ligne. © Pep Herrero-Fondation Joan Miró, Barcelone

L’œuvre d’Alex Muñoz et Xavi Manzanares, sur le toit, est connectée au site de surveillance abeillère Eixams. Pour suivre en direct le vol et les datas des abeilles.

En temps réel, on peut suivre le comportement des abeilles barcelonaises (capture écran). © DR

Le collectif Melliferopolis (Christina Stadlbauer et Ulla Taipale), dans Hommage to Pomona, fait remarquer qu’environ les trois quarts de la production des fruits et légumes comestibles sont en danger, en raison de l’extinction des insectes pollinisateurs. « Les pollinisateurs en disparition nous forcent, nous humains, à féconder à la main les dernières cultures agricoles en fleurs. Les amandes fleurissent, il faut qu’elles soient fécondées, c’est précieux ! De nos mains gantées nous brandissons des pinceaux pour suivre les rituels anciens des insectes, en nous rappelant le goût délicieux des cerises fraîches… »

Ulla Taipale prolonge ce travail au-delà de la galerie avec A Walk on the Other Side dans le cimetière de Poblenou. Selon la mythologie classique, les abeilles ont le pouvoir de voyager entre les royaumes des vivants et des morts. Une application mobile permet aux participants de suivre leur itinéraire et d’écouter des extraits d’écrits de différentes périodes qui contiennent des références à ces insectes.

Au cimetière de Poblenou, Ulla Taipale propose une application mobile pour écouter la voix des abeilles. © Ulla Taipale

Plusieurs de ces projets sont visibles dans la ville en tant qu’interventions. Par exemple, la vidéo Miel loca (miel fou) de Joan Bennàssar montre les hallucinations d’un apiculteur mexicain après l’ingestion de miel toxique.

«Miel loca» (miel fou), Joan Bennàssar:

« Au Mexique, les abeilles produisent du miel vénéneux à cause de son contenu élevé en produits chimiques agricoles. Dans ces hallucinations kaléidoscopiques, on voit la transformation des matériaux plastique utilisés dans l’architecture expérimentale des années 1950 jusqu’à la fantasmagorie de la chimie agricole d’aujourd’hui. »

En visitant ces différentes interventions dans une ville où l’apiculture est interdite, on se rappelle les écrits du penseur italien du XIIIème siècle Brunetto Latini : « Malgré le fait que chaque abeille s’efforce de faire de son mieux selon ses capacités, il n’y a ni jalousie ni haine entre elles… Elles piquent très fort avec leur dard, mais ne font de mal à personne, sinon pour se venger ou de crainte qu’on leur vole leur miel. »

Voir la liste complète de tous les événements et installations de «Beehave», jusqu’au 17 juin à Barcelone

Vive le Coca libre!

La série Sour Brexit, produite pendant la campagne du Brexit en Grande-Bertagne. © Company Drinks

Moins de sucre et de conservateurs, plus de transparence et une démarche militante… Makery a suivi un atelier pour fabriquer sa boisson gazeuse.

Elsa Ferreira

Londres, de notre correspondante

Les bulles de votre soda peuvent-elles être politiques ? Oui, pensent le collectif d’art Arts Catalyst et Company Drinks, entreprise de sodas made in London fondée en 2014 et menée en communauté, qui organisaient ce jeudi 12 avril un atelier pour faire sa boisson pétillante. Avec des produits locaux si possible, et sans conservateur.

L’atelier organisé par Arts Catalyst et Company Drinks à Londres. © Elsa Ferreira

Aux commandes de l’atelier, Cam Jarvis et Oribi Davies, de Company Drinks. Ils organisent régulièrement des ateliers et sorties avec les communautés de Barking et Dagenham, un quartier populaire de l’est de Londres, notamment des écoliers et des personnes âgées. Des sessions de cueillette urbaine, du ramassage de fruits dans la région du Kent, écho à une tradition de travail saisonnier pour les plus anciens, et même du glanage, pratique ancestrale de récupération des fruits laissés par les machines après les récoltes.

Cette introduction-mise en bouche est l’occasion d’évoquer les ressources accessibles et la composition des sodas. « Notre cycle de production est transparent, explique Cam Jarvis, et les gens peuvent s’impliquer à chaque étape. » Après la cueillette vient la recette, puis le design des étiquettes, pensé par les jeunes en atelier, puis affiné par Square Root London, une entreprise elle aussi basée dans l’est de Londres.

Autour de la table de l’atelier du jour, la moyenne d’âge est plus proche de la trentaine bien tassée. Une dizaine de personnes tantôt attirées par le projet de Company Drinks, tantôt par la cueillette urbaine, la musicalité des bulles ou tout simplement par une autoproclamée « addiction aux sodas », explique l’un des participants qui souhaite en savoir plus sur les ingrédients secrets de sa boisson préféré et prendre, espère-t-il, des décisions plus éclairées.

Jour de cueillette dans le Kent, 2017: 

In the late 1950s, #raspberries were brought down from Scotland to London on a steam train known as the Raspberry Special. #facts

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Coca open source

Des ingrédients secrets, il en sera question avec l’épineux défi de reproduire la recette originale du Coca, sans, semble-t-il, jamais vraiment l’égaler. Pour tenter de contrer le géant américain, une recette libre de cola est disponible et distribuée sous licence GNU. La bière open source, elle, est encore plus générique. Le projet danois Free Beer, porté par le collectif d’artistes Superflex et des étudiants en informatique de Copenhague, a lancé le mouvement en 2004. En 2016, pour soutenir la tendance à brasser sa bière à la maison, la brasserie écossaise Brew Dog a partagé ses deux-cents recettes de bières, expliquait alors son cofondateur James Watt.

La boisson gazeuse peut prendre des aspects encore plus politiques. Company Drinks évoque ces régulations européennes qui l’empêchent de commercialiser son soda à la renouée du Japon, une plante qui n’appartient pas à la classe alimentaire en Europe. Or, précise Cam, « pour vendre en quantité, un produit doit être classifié comme alimentaire ». Cette boisson signature, ils en sont pourtant particulièrement fiers, la plante étant habituellement plus connue pour son caractère invasif que pour son goût sucré.

La discussion dérive sur Genuino Clandestino, réseau d’associations, collectifs et individus qui militent en faveur d’une agriculture locale, paysanne et responsable, créé après que l’Italie a adopté une série de normes d’hygiène tellement strictes qu’un grand nombre de producteurs paysans se sont trouvés dans l’illégalité. Dans cette agriculture qui revalorise les déchets, joue des dates de péremption ou travaille sur les matériaux biosourcés, rappelle Oribi Davies, les normes européennes sont faites pour protéger les consommateurs. Mais, ajoute aussitôt Cam Jarvis, « pour les entreprises qui travaillent avec les déchets, c’est très compliqué et c’est frustrant : certaines compagnies pourraient vraiment bénéficier d’un assouplissement de ces règles. »

Le Bad Cola, cola version Company Drinks. © Company Drinks

Un avenir pas si lointain, rigolent-ils (jaune). Au pays du Brexit, Company Drinks avait élaboré pendant la campagne du référendum un soda Sour Brexit « pour ouvrir la discussion ». Déjà dans les campagnes anglaises, les saisonniers, souvent des travailleurs européens, ont déserté les récoltes avec une baisse de 29% des effectifs en septembre dernier, laissant les fruits pourrir dans les champs.

Company Drinks s’apprête à lancer une série de déjeuners-débats, les « digesting politics » durant lesquels les participants discuteront de la politique de la nourriture et de pourquoi on mange ce qu’on mange… « On peut vraiment repousser les limites lorsqu’on utilise la nourriture comme point de départ », pense Cam. A vous de jouer, donc.

Ingrédients

– Du citron ;
– Des fruits au choix ;
– Du sucre ;
– De l’eau gazeuse : vous pouvez acheter directement de l’eau pétillante ou bien ajouter les bulles à l’eau du robinet avec votre fontaine à soda.

Vous trouverez également des recettes de soda maison avec du bicarbonate de soude (environ 2 cuillères à café par litre d’eau).

Étapes

1/ La technique. Autant vous prévenir, on triche un peu. La fabrication du soda est complexe, s’élabore à base de levures et de boissons pasteurisées. Les bulles affectent le goût, explique Cam Jervis, qui reconnaît laisser la production « aux mains expertes de Square Roots qui savent extraire et mélanger nos ingrédients parfois inhabituels. » Pour commencer par un soda « simple », on préfèrera donc faire un sirop auquel on ajoutera de l’eau pétillante.

2/ Les arômes. Le mieux est d’aller cueillir vous-même vos fruits et autres ingrédients. Au pire, un tour au magasin fera l’affaire. N’hésitez pas à ajouter des épices, des herbes et à être inventif dans le choix des arômes.

3/ Le sirop. Une fois les fruits choisis, on en fait un sirop. Les étapes (notamment la quantité de sucre) dépendent des fruits choisis mais Internet regorge de recettes. Ici par exemple pour un sirop de fruits (agrumes, pommes, raisins…), de menthe ou de fleurs, ou pour la recette de l’OpenCola.

4/ Le mélange. Le sirop et la limonade n’ont plus qu’à être mélangés. Ajustez le goût. Vous pouvez ajouter du colorant alimentaire (assurez-vous qu’il est fait à partir d’ingrédients naturels) pour que la couleur du soda corresponde aux arômes choisis.

Parlez politique. Buvez !

Le soda ne vous suffit pas? Retrouvez notre BiY pour brasser sa bière!

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