Je gaspille, ils gaspillent, nous récupérons

L’activiste Tristram Stuart à Lima (Pérou) mange un tangelo d'une décharge de fruits. © Feedback

Du supermarché poubelle aux frigos partagés en passant par la tech antigaspi, les initiatives se multiplient contre le gâchis alimentaire. Enquête autour du monde, depuis Copenhague jusqu’en Inde.

Cherise Fong

De passage à Copenhague, je décide de visiter le quartier de Nørrebrogade, où se trouve le fameux supermarché de récup’ Wefood, non loin d’une friperie et d’une boutique de la Croix-Rouge. A l’intérieur, la boutique n’a rien d’une déchetterie : elle est propre, bien éclairée et bien rangée, même si tous les produits qu’on y trouve sont invendables dans les supermarchés commerciaux « classiques », la faute aux dates de péremption imminentes, à des imperfections dans le packaging ou la présentation, à de la gestion de stock un peu trop serrée.

Ce jour-là, le frigo est plein de conserves à prix réduits, des caisses de boîtes de lait de soja sont empilées dans un coin, des légumes verts légèrement fanés sont étalés sur une table. Par terre, une cagette contenant des bananes noircies et des fraises pourrissantes affiche leur prix du jour : gratuit.

Dans un grand panier à l’entrée, des petits paquets de Granola, « à consommer de préférence avant » la semaine prochaine, se vendent à 1 couronne (environ 13 centimes d’euro) les deux paquets. J’en prends quatre. Sur le comptoir à côté de la caisse, une étagère expose des livres d’occasion. « Servez-vous », me dit simplement la caissière. Je choisis un roman en anglais d’un auteur que j’aime bien, lui donne une pièce de 2 couronnes pour les Granola que je range dans mon sac à dos, et m’en vais contente.

Deux supermarchés Wefood ont ouvert au Danemark (ici celui d’Amagerbrogade). © DanChurchAid

Wefood Nørrebrogade est le deuxième supermarché de récup’ de Copenhague, après celui de Amagerbrogade, ouvert en février 2016 par DanChurchAid (Folkekirkens Nødhjælp), une association caritative danoise qui lutte contre la famine depuis 1922. Wefood récupère toute son alimentation du surplus commercial, fonctionne grâce à des bénévoles, et utilise les revenus des ventes pour nourrir ceux qui ont faim dans les pays comme le Soudan du Sud, l’Ethiopie et le Bangladesh.

Mais cette initiative de grande surface « poubelle » fait aussi partie d’un projet gouvernemental pour réduire le gaspillage alimentaire au Danemark, suite à la rencontre entre l’association, le ministre danois de l’Agriculture et de l’alimentation et un représentant en charge de la responsabilité sociale et environnementale d’un grand supermarché danois. Il faut dire que ce petit pays a la chance de compter sur l’activiste russo-danoise Selina Juul, dont la campagne nationale Stop Wasting Food (Stop Spild Af Mad), lancée en 2008, a permis de réduire le gâchis alimentaire danois de 25% depuis 2010 !

Stop Wasting Food, Selina Juul à TEDxCopenhague (2012, en anglais):

Mais le gaspillage alimentaire ne concerne pas que le Danemark. Au niveau mondial, l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime qu’environ un tiers de notre alimentation est perdu ou gaspillé « entre la fourche et la fourchette ». Dans les pays en développement, la perte a surtout lieu au début de la chaîne d’approvisionnement, avec le gâchis des récoltes et les dégâts dans les transports. Dans les pays riches, le gaspillage se passe davantage en fin de route, au niveau de la vente au détail et chez les consommateurs eux-mêmes. Parallèlement, quelque 900 millions de personnes ont faim. Le problème, ce n’est pas le manque de ravitaillement, mais l’accès à la nourriture.

La récup’ pas que pour les pauvres

Dans les pays qui peuvent se permettre de jeter le prêt-à-manger à la poubelle, le mouvement antigaspi cherche à intercepter, récupérer et redistribuer cette alimentation perdue avant sa détérioration, et surtout, avant la décharge. Si les banques alimentaires et autres Restos du Cœur fonctionnent sur ce principe depuis plus de trente ans, une nouvelle tendance consiste à emprunter les voies familières de l’approvisionnement pour donner accès à ce surplus d’alimentation, cette fois à tout le monde, pour réduire le gaspillage.

Pertes et gaspillage estimés par l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2012. © FAO

Cet activisme écologique s’adresse d’abord aux supermarchés, en première ligne de mire de la redoutable machine capitaliste, qui spéculent sur la demande, poussent les consommateurs à acheter toujours plus, marchent au rythme des dates limites de consommation souvent arbitraires, et privilégient la perfection des produits sur le marché, à commencer par les fruits et légumes. Le plus souvent, les pertes sont pour les agriculteurs des pays pauvres.

En Australie, OzHarvest, une association de récupération alimentaire créée en 2004, s’est directement inspirée de Wefood pour ouvrir en avril 2017 le premier OzHarvest Market à Sydney, sous le slogan « Prenez ce dont vous avez besoin, donnez si vous pouvez » (Take what you need, give if you can). Les contributions permettent de payer des repas aux Australiens qui ont faim.

OzHarvest présente son «super new market» (en anglais):

En Allemagne, l’activiste Nicole Klaski a ouvert en février 2017 le supermarché de récup’ The Good Food à Cologne qui fonctionne sur le même principe de contributions et de sensibilisation du grand public.

Aux Etats-Unis, depuis juin 2015, le supermarché à but non lucratif Daily Table à Boston non seulement vend des produits alimentaires récupérés à prix réduits, mais propose aussi des plats préparés et cuisinés à emporter, et même des cours de cuisine gratuits. Son responsable, Ismail Samad, a cofondé The Gleanery, un restaurant communautaire dans le Vermont spécialisé en cuisine de surplus agricoles, pendant que son fondateur et président, Doug Rauch, est l’ancien président des supermarchés bio américains Trader Joe’s et l’actuel PDG de l’association Conscious Capitalism.

En France, la loi de lutte contre le gaspillage alimentaire de février 2016 oblige la grande distribution à donner les invendus alimentaires à des associations agréées. C’est notamment grâce à la pétition lancée par Arash Derambarsh, conseiller municipal de Courbevoie qui avait recueilli 210000 signatures. Plus d’un an après, plusieurs centaines de nouvelles associations agréées pour redistribuer la nourriture ont été créées et la mesure a inspiré d’autres gouvernements, comme au Pérou, en Finlande, en Allemagne ou en Italie. Et la lutte continue, au niveau européen, au niveau mondial.

Arash Derambarsh contre le gaspillage alimentaire, par l’association OneHeart (2015):

Dommage cependant que le conseiller de Courbevoie n’ait pas davantage discuté avec les associations de lutte antigaspillage (dont les Restos du Cœur), qui s’opposent à cette loi qui déculpabilise les supermarchés en leur permettant de passer le relais aux associations. Et elles ne sont pas les seules à affirmer que cette « solution » touche à peine le fond du problème. A la place, les associations réclament une révolution du système plus en amont.

Les technologistes de Zéro-Gâchis (2011) travaillent directement avec les grandes surfaces comme Carrefour et Auchan pour faciliter l’accès local aux consommateurs à une zone de produits frais proches de leur date limite de consommation et vendus à prix réduits, grâce à leur site web.

Les anarchistes lyonnais des Gars’pilleurs (2013) proposent de faire les poubelles des supermarchés et autres commerces à la tombée de la nuit pour récupérer les produits alimentaires jetés et les redistribuer gratuitement sur la voie publique, car « faire les poubelles de supermarché doit être un mode de consommation de transition » en sensibilisant le grand public aux excès du gaspillage alimentaire.

Les bons conseils des Gars’pilleurs pour récupérer les produits alimentaires des poubelles. © DR

Les activistes parisiens de Disco Soupe (2012) se coordonnent avec leurs collègues glaneurs nantais de Re-Bon (2014) pour recueillir les fruits et légumes non récoltés des fermes en plus des invendus des commerces pour faire la fête en musique tout en cuisinant des soupes, des salades ou des smoothies.

La tech antigaspi

Côté techno, il existe aussi nombre d’applications mobiles dédiées à la réduction du gaspillage alimentaire dans les commerces. Quelques-unes, comme Yo No Desperdicio en Espagne et Olio en Grande-Bretagne, s’attaquent au gaspillage dans les foyers en mettant directement en rapport les consommateurs voisins. L’appli expérimentale néerlandaise Cheetah aide les camionneurs du Ghana qui transportent les produits alimentaires à trouver la route la plus efficace.

Présentation de l’appli mobile Cheetah (sous-titrée en anglais):

Le Frigo Jaune, un projet conçu par la Française Laurence Kerjean, est un réfrigérateur connecté (online et par chatbot) qui a émergé d’un hackathon en novembre 2016 pour lutter contre le gaspillage alimentaire en entreprise.

Ce mouvement de la tech antigaspi est né en Allemagne en 2013, avec la plateforme en ligne entièrement bénévole Foodsharing.de. Ce réseau en ligne met en relation les consommateurs entre eux et avec les managers des commerces pour donner et avoir accès aux surplus alimentaires. Mais Foodsharing a également déployé quelque 300 réfrigérateurs en libre-service dans toutes les grandes villes allemandes, où n’importe qui peut déposer et/ou se servir de la nourriture gratuitement.

Depuis, des « frigos solidaires » s’installent petit à petit dans les villes, comme à Brixton (The People’s Fridge), Marseille (Emmaüs Pointe Rouge), Paris (Secours Populaire et à La Cantine du 18), dans la petite communauté de Galdakao au Pays Basque (Nevera Solidaria)…

Activisme alimentaire

Côté politique, l’association américaine Food Not Bombs a distribué pour la première fois à Boston en 1981 des plats végétariens cuisinés à partir de fruits et légumes en surplus dans une manifestation contre l’armement nucléaire. Depuis, Food Not Bombs a des branches autonomes à travers le monde, militant toutes pour le changement social dans la non-violence sous la bannière « la nourriture n’est pas un privilège mais un droit » (food is a right, not a privilege).

Côté désobéissance civile, nombre d’associations se chargent de récupérer, transporter et redistribuer indépendamment le surplus alimentaire des commerces à ceux qui ont faim, souvent en exploitant les zones grises de la loi. C’est le cas de la Robin Hood Army indienne, qui s’est inspirée de Re-Food (2011) au Portugal. Depuis son lancement en août 2014 avec six « Robin » à New Delhi, « l’armée » compte aujourd’hui quelque 8870 Robin bénévoles qui ont servi plus de 2 millions de personnes dans 41 villes de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est.

Autre enragé du système quasi institutionnel de gaspillage alimentaire au niveau de la distribution, l’ancien chef britannique à succès international Adam Smith a créé en décembre 2013 The Real Junk Food Project dans sa ville natale de Leeds pour s’attaquer à l’urgence du problème. A partir de son propre réseau professionnel dans l’industrie de la restauration, il intercepte la nourriture dans des circuits d’approvisionnement moins grand public que les supermarchés (restaurants, photographes alimentaires, grossistes…) pour la rendre accessible sous forme de repas cuisinés dans ses cafés Pay As You Feel. L’idée, c’est que chaque personne qui a mangé au café propose quelque chose en échange, selon la valeur qu’elle donne à sa nourriture : son temps et énergie pour aider au fonctionnement du café, ses compétences particulières pour son aménagement, ou tout simplement une contribution financière.

The Real Junk Food Project, Adam Smith à TEDxWarwick (2015, en anglais):

The Real Junk Food Project compte maintenant plus d’une cinquantaine de cafés en Grande-Bretagne, en Europe et en Australie. Fin 2015, le projet est entré dans les écoles avec l’initiative Fuel for School. Fin 2016, le premier supermarché Pay As You Feel a ouvert ses portes à Pudsey près de Leeds. But ultime de Real Junk Food Project ? Mettre fin au gaspillage alimentaire… et se retirer des affaires.

Figure emblématique de la lutte mondiale contre la perte et le gaspillage alimentaires à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement, l’activiste britannique Tristram Stuart a compris mieux que personne que le problème relève à la fois de l’économie et de l’écologie : la nourriture en décomposition produit de grandes quantités de méthane et contribue de manière significative au réchauffement climatique. Si le gaspillage alimentaire mondial était un pays, selon la FAO, il serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre avec 3,3 milliards de tonnes, juste après la Chine et les Etats-Unis.

«Why Are We Wasting So Much Food?», Tristram Stuart (2015, en anglais):

Depuis la publication de son livre Waste: Uncovering the Global Food Scandal en 2009, son association Feedback n’a cessé de militer contre le gâchis de la nourriture. D’abord avec les grandes manifestations Feeding the 5000 (Londres, Paris, Dublin, Milan, Athènes, New York, Sydney, Amsterdam, Bruxelles…) où 5000 personnes dégustent un repas gourmet cuisiné exclusivement à partir de surplus alimentaire. Ensuite avec le Gleaning Network (2012), le réseau de glanage qui a d’ailleurs inspiré les Re-Bon nantais, et The Pig Idea (2013), une campagne pour défier la loi européenne post-fièvre aphteuse qui interdit l’alimentation des porcs avec les surplus de la restauration. Car le commerce de l’alimentation porcine fait monter les prix du blé, du maïs et du soja, tandis que la culture du soja se fait au détriment de la forêt tropicale en Amazonie. Sans oublier que la méthanisation, cette méthode de compost industriel, produit environ vingt fois plus d’émissions de carbone que le fait de donner nos restes alimentaires aux cochons.

Tristram Stuart et son équipe de Feedback poursuivent leurs recherches pour trouver des alternatives au gaspillage à court terme et une solution holistique au système dysfonctionnel d’approvisionnement alimentaire à long terme.

Nouveau modèle d’approvisionnement alimentaire circulaire et durable proposé par Feedback. © Feedback

La révolution globale de notre système d’approvisionnement n’est certes pas simple, contrairement au message unique porté par tous les projets et associations qui la réclament : stop au gaspillage alimentaire !

Réinventer l’info au futur Tank Media, première étape

© DR
Guillaume Ribault
A la réunion de lancement de concertation du futur Tank Media. © DR

On était à la première session du Tank à Paris le 27 juillet pour imaginer la future « maison des médias » d’une nouvelle génération de l’info en ligne. La soirée à l’ambiance très design thinking était organisée par l’espace de coworking parisien qui prévoit de dédier un nouvel espace de 1800m2 près de Bastille « qui rassemble, fédère, énergise, connecte, facilite l’entraide de cette nouvelle génération qui a soif de créer les médias d’aujourd’hui ».

A l’initiative, une poignée d’entrepreneurs et représentants de l’économie numérique, dont Nicolas Vanbremeersch, fondateur du Tank et président de Spintank, qui s’est fait connaître à l’ère des blogueurs politiques sous le pseudo de Versac, et Mathieu Maire du Poset, qui passa par Ulule et Marianne versant numérique.

Près de 80 personnes, habitués du Tank ou curieux, ont participé à cette mise en bouche d’un lieu qui proposera à partir du printemps 2018 un incubateur, un espace de coworking pour 150 à 200 personnes, des bootcamps « pour tester ses idées, accélérer ses projets », du matériel partagé, des conférences ainsi que des formations.

1er Atelier de co-création et de réflexion autour du projet #LeTankMedia Ça bosse ! pic.twitter.com/PUML4Rq768

— MMDP (@MMDP) July 27, 2017

Après la présentation du projet, tout le monde s’est réparti en cinq tables rondes pour réfléchir à la programmation du lieu, la formation, l’incubation, les équipements et la façon de construire la communauté. Le tout avec Post-it et petites fiches disposées sur les tables en guise de support pour la réflexion collective. Ça discute, ça se contredit, ça se complète jusqu’à la présentation des contributions de chaque groupe.

À l’heure des fake news, de l’infobésité, d’une défiance accrue envers les grands groupes de presse et de choix de modèles économiques contestables pour une partie de ces derniers, bien des choses sont à réinventer dans le monde de l’information… D’autres « apéros sessions » sont prévues d’ici l’ouverture pour répondre à tous ces défis.

En savoir plus en lisant le bilan de ce premier atelier et rejoindre le groupe Facebook des «amis du Tank Media»

Peter Frase: «On ne peut pas tout résoudre par des bricolages technos»

Peter Frase défend une vision d'une société post-capitaliste, post-travail et écosocialiste. © DR

Peter Frase est l’auteur de «Four Futures: Life After Capitalism» et contribue au magazine de la gauche américaine «Jacobin». On a profité de sa présence au festival néerlandais Border Sessions fin juin pour l’interviewer.

Ewen Chardronnet

La Haye, envoyé spécial

Dans Four Futures: Life After Capitalism (Quatre futurs: la vie après le capitalisme), publié à l’automne 2016, l’intellectuel américain Peter Frase soutient que le développement de l’automatisation et de la robotisation, associé à une pénurie croissante des ressources dans un contexte de changement climatique, va tout bouleverser. En imaginant à quoi ce monde post-capitaliste pourrait ressembler, il déploie les outils de la science sociale et de la fiction spéculative pour explorer selon deux axes, raréfaction des ressources et hiérarchie des pouvoirs, les quatre scénarios d’un futur plus ou moins pessimiste.

Peter Frase en conversation avec Peter Wu lors du festival Border Sessions à La Haye le 30 juin 2017. © Ewen Chardronnet

Le premier scénario, optimiste, intitulé « socialisme », tient compte des ressources raréfiées et de l’impératif du changement climatique et planifie la conversion écologique des marchés et l’introduction d’un revenu universel.

Le second scénario imagine une société qui aurait trouvé une source d’énergie propre illimitée permettant un « communisme » de l’automatisation généralisée, une société post-travail, post-raréfaction, post-carbone.

Le troisième scénario, dit « de la rente », envisage un modèle social-libéral d’une société rentière. L’énergie propre existe en abondance mais les techniques pour la produire sont « monopolisées par les élites ». En dehors d’une oligarchie possédante, la vaste majorité de la population paie des loyers (appartement, voiture, fournisseur d’accès internet, téléphone, etc.). L’automatisation crée du chômage et le revenu universel ne peut apporter seul la solution.

Enfin, son dernier scénario, l’« exterminisme », est le plus inquiétant. Les riches se barricadent dans une société où les robots font tout pour eux, pendant que les pauvres sont relégués derrière un mur, dans des prisons ou des camps de réfugiés, quand ils ne sont tout simplement pas laissés pour morts dans un climat de plus en plus invivable. L’élite nie à dessein le changement climatique, allant jusqu’à considérer qu’il existe une population surplus de l’humanité dont il faut se débarrasser.

Peter Frase a abordé ses passionnants scénarios lors de la conférence de clôture du festival Border Sessions à La Haye fin juin. L’occasion pour Makery d’une rencontre avec ce représentant de la gauche américaine.

Vous situez-vous dans la lignée de «l’accélérationnisme de gauche» et son désir d’un communisme rendu possible par l’automatisation intégrale?

Je suis critique sur certaines parties. Certaines personnes me considèrent comme une sorte d’accélérationniste modéré, dans le sens où je travaille effectivement sur les possibilités de changement technique et d’automatisation et ce qui s’en rapproche, comme un terrain possible pour parvenir à une société émancipée. Mais une grande part du discours accélérationniste tend à évacuer la politique et la lutte des classes de manière inadéquate. Ce discours considère en quelque sorte le capitalisme comme une sorte de machine à pilotage automatique qui nous conduit vers des niveaux techniques toujours meilleurs et sous-entend qu’il suffirait de demander un revenu universel ou quelque chose du genre pour que nous puissions parvenir à un futur communiste totalement automatisé.

J’ai par ailleurs tendance à insister sur l’importance d’une politique syndicale bien organisée qui pousse à améliorer la productivité via le développement des technologies tout en évitant que celles-ci se retrouvent impliquées dans des processus de contrôle et de déshumanisation.

Manifestation réclamant un «communisme totalement et luxueusement automatisé» (Grande-Bretagne, 2014):

"Fully automated luxury communism" – now there's a demand pic.twitter.com/e4XUUCbUro

— Andy Fugard (@inductivestep) November 19, 2014

En France, lors de la présidentielle de mai 2017, le candidat socialiste a gagné les primaires de gauche avec sa proposition de revenu universel pour lutter contre l’automatisation entraînant la raréfaction des emplois. Vous qualifiez dans votre livre ce scénario pour le futur de «socialiste». Est-ce le même?

J’utilise le mot socialisme dans son acception plus générale et ancienne qui remonte au XIXème siècle. Le livre considère ces questions d’automatisation et les politiques de classes correspondantes mais intègre à la discussion la question du climat et de la crise écologique. Quand j’utilise le terme “socialisme” en opposition au terme “communisme”, je parle de ce que peut être le rôle de l’Etat dans une société post-capitaliste. Je ne m’y intéresse pas de la façon dont on a considéré le socialisme au XXème siècle, où il a beaucoup été question de la gestion du travail, d’un Etat qui possède les usines et décide de ce qui est produit. J’espère que nous parviendrons à dépasser cela technologiquement. Nous en avons besoin. Mais une question demeure : comment transformer à la fois nos systèmes énergétiques et atténuer les effets du changement climatique déjà en cours, ce qui requiert un système centralisé et démocratiquement responsable. C’est ce que j’essaie d’imaginer, un écosocialisme pour le XXIème siècle.

L’ironie en France est que le parti socialiste qui était passé d’une position sociale-démocrate à un centrisme de droite a été pris par sa gauche durant les primaires, avec cette double idée d’un revenu universel et de la conversion écologique. Et du fait de ses contradictions internes, le PS a perdu sa position de leader au profit de la gauche radicale de la France insoumise.

Oui, et ce n’est visiblement pas seulement en France. Nous voyons cela partout en Europe. Les vieux partis sociaux-démocrates qui penchent vers la droite, en particulier depuis le blairisme, s’effondrent.

Que pensez-vous des défenseurs d’une vision plus positive de l’anthropocène, cette ère de l’impact irréversible du genre humain sur l’environnement, qui s’appuient sur un solutionnisme technologique et défendent le nucléaire?

Je n’aborde pas la question nucléaire dans le livre, mais je ne suis pas pro-nucléaire. Certains des concepts du “bon anthropocène” n’ont pas leur place dans notre manière de voir les choses. Il y a par exemple un débat à gauche entre ceux qui utilisent le concept de l’anthropocène en disant qu’on devrait plutôt parler de “capitalocène” dans la mesure où la responsabilité incombe au capitalisme comme mode de production plutôt qu’aux humains en général. Ce qui est vrai. Mais j’aime l’anthropocène comme concept dans la mesure où il souligne que même si c’est essentiellement le capitalisme qui a créé ce monde manipulé par les humains, la situation persistera dans n’importe quel autre système social.

Il ne suffit donc pas de penser en termes de réduction de notre empreinte carbone afin de protéger la nature et en termes de sortie des énergies fossiles, cela va au-delà. Il est retors de ne penser l’anthropocène qu’en termes négatifs, car cela peut conduire à la démotivation et à la dépression. Si l’on comprend la véritable échelle de la crise, il devient très facile de désespérer et de penser que nous sommes totalement foutus.

A l’ère de l’anthropocène, une plage d’Hawaï. © NOAA Marine Debris Program – CC by SA 2.0

En parlant de désespoir, que pensez-vous de ceux qui, comme Isabelle Stengers, nous demandent d’apprendre à vivre dans les ruines, de ralentir, ou défendent une forme de décélérationnisme? Est-ce ce genre de «folklore» que l’accélérationnisme de gauche veut dépasser?

Oui, c’est exactement cela ! Qu’est-ce que ces discours politiques veulent dire concrètement pour les gens qui vivent sur la planète ? Quel modèle serait moins catastrophique pour les gens qu’une quelconque tentative de gérer le “bon anthropocène” ? Personnellement, je ne regarde pas ces choses en termes solutionnistes. Il est très important de dire que cela doit faire partie d’un programme politique, d’une vision politique. Cela ne se fera pas sur la base de quelconques solutions magiques venant d’entrepreneurs individuels. Il s’agit de définir la dimension écologique d’un programme socialiste plus large, qui implique de changer ceux qui exercent actuellement le pouvoir politique.

Qui paie les coûts et qui récolte les bénéfices des changements économique et climatique ? Aujourd’hui, au lieu de se débarrasser de ceux qui exercent le pouvoir, on continue de croire qu’une bande de scientifiques malins finira par trouver les bonnes idées pour résoudre nos problèmes. De cette façon, nous n’avons pas trop à nous inquiéter des effets sur le climat.

«Devenir Graine», performance de Cédric Pigot et Magali Daniaux devant la banque à graines du Svalbard, 2012. La fonte du permafrost a depuis inondé le site. © Cédric Pigot-Magali Daniaux

Que pensez-vous de l’idée de McKenzie Wark, qui propose dans «Molecular Red» de faire revivre la «tectologie» du leader bolchevique Alexandre Bogdanov, une forme de gestion cybernétique de la planification scientifique?

L’expérience Cybersyn de Salvador Allende au Chili est également allée dans cette direction. Repenser ces expériences à la lumière des techniques et des technologies d’aujourd’hui est très utile. Je suis content de voir que certains travaux sont menés dans ce sens, quand bien même il faut revenir à Bogdanov. Jusqu’ici nous n’avons parlé que d’une vision positive, pleine d’espoir, de la gauche. Il y a l’autre côté de la pièce : comment les changements technologiques et comment la crise écologique interviennent dans une société de classes ? J’essaie de casser cette tendance à penser qu’on peut tout résoudre par quelques bricolages technologiques indépendamment de la politique et de la distribution des richesses et à voir des potentiels dans à peu près tout, de l’impression 3D à l’Internet, où tout serait réductible à des questions de propriété intellectuelle.

Le livre présente le solde de tout compte de chacun des quatre scénarios. Que pourraient apporter ces technologies dans une société égalitaire versus ce que à quoi ressembleraient les formes de propriété, de richesse et de pouvoir auxquelles nous sommes habitués. Et même chose pour la question écologique. Ce que la plupart des histoires dystopiques nous disent, c’est que l’on aura beau remplacer le travail, nous aurons toujours les limites matérielles imposées par la Terre. On peut déjà observer ces riches qui se cachent et se protègent des masses qui ne sont plus nécessaires, qui utilisent des sortes de Robocops. Comme dans le film Elysium de Neil Blomkamp où les nantis vivent dans une grande station spatiale et la Terre n’est plus qu’un vaste bidonville gardé par des robots. J’utilise dans mon livre la fiction spéculative en débutant chaque chapitre par une histoire différente. Elysium en fait partie.

«Elysium», réal. Neil Blomkamp, bande-annonce (2013):

Dans «Land of the Dead» de George Romero, les Blancs riches et puissants vivent dans un gratte-ciel luxueux et le reste de la population, des Mexicains pour la plupart, survivent dans des conditions sordides autour de la tour, mais sont protégés des zombies par des clôtures électrifiées…

D’une certaine manière, on peut voir les zombies selon la perspective du riche qui exprime sa peur de la masse obsolète des travailleurs. Si nous avons tant de films de zombies aujourd’hui, c’est parce que l’histoire horrifique qui nous parle n’est plus la métaphore du vampire où le capitaliste suce le sang du travailleur, mais celle du capitalisme parvenu à un stade zombie, essentiellement, politiquement, économiquement et écologiquement. Le zombie est vu par le riche comme le surplus de main-d’œuvre, les travailleurs mis au chômage par les changements technologiques et les décisions politiques sont les zombies dont ils doivent se protéger. C’est la direction que nous prenons.

Selon la sociologue néerlando-américaine Saskia Sassen, les «smart cities» ne seront pas intelligentes du tout et demanderont beaucoup d’emplois juridiques et sociaux pour gérer les problèmes qu’elles créeront. Qu’en pensez-vous?

Je ne suis pas un expert de la smart city mais cela dépend du régime dans laquelle elle sera implémentée. Tant que persiste le modèle néo-libéral de développement, ce ne sera qu’une autre manière de produire de la gentrification et d’augmenter la ségrégation et l’exclusion. Quel sens cela a-t-il de se préoccuper uniquement des solutions techniques plutôt que des objectifs sociaux fondamentaux que nous cherchons à atteindre ? Pour qui mettons-nous cela en place en vérité ? C’est également la question que la notion écologique du “bon anthropocène” soulève : nous pouvons proposer quelque chose de malin qui résoudra les problèmes de l’Europe et de l’Amérique du Nord, mais nous moquer des conséquences pour le Bangladesh et l’Afrique centrale.

Donc, d’un côté, nous avons les robots des «smart factories» et de l’autre les «turkers» d’Amazon et les fermes à clics au Bangladesh…

Exactement. Mais quand nous parlons d’automatisation et d’emplois, ce qui inquiète la majorité, c’est que les travailleurs vont être remplacés par des robots – bien sûr, si vous perdez votre emploi à cause de l’automatisation c’est un problème pour vous. Mais il y a un autre problème : lorsque les travailleurs sont très mal payés et très faibles comme dans certaines parties du Sud global, ils peuvent être traités comme des machines, être déshumanisés et exploités jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Nous pouvons aussi constater ce phénomène dans les pays riches. Les conditions de travail dans les entrepôts d’Amazon sont horribles. Il nous faut donc séparer cette question du besoin des personnes de gagner leur vie suffisamment bien, d’avoir ce dont ils ont besoin, de l’idée de protéger les emplois. En effet, si les travailleurs pouvaient bénéficier d’une meilleure paie, travailler dans de meilleures conditions, travailler moins d’heures, alors les propriétaires d’usine seraient encore plus enclins à les remplacer par des robots. Nous sommes face à une dialectique constante ici.

Je veux que les travailleurs soient plus solides, qu’ils soient capables de réclamer de meilleurs emplois. Il faut se préparer à ce que la droite se mette à dire que si nous réclamons plus de droits sociaux, nos emplois seront remplacés par les robots. C’est pourquoi nous avons besoin de systèmes de distribution plus larges et que nous devons aider les personnes qui vont être déplacées.

En attendant que les robots remplacent les humains… «The Cardboard Robot Rumble», une armée de robots en carton défile dans la Silicon Valley en 2007. © Jere Keys CC-by-SA 2.0

Que pensez-vous des différences entre les discours de la gauche de conversion écologique et ceux de la nouvelle économie libérale des green techs, dans la mesure où tous disent qu’ils vont créer des emplois?

Eh bien, pour le moment aux Etats-Unis, on fait plutôt marche arrière. La gauche libérale parle d’un “Green New Deal”, d’investissements massifs dans les infrastructures qui créeront des emplois et répareront notre grille de l’énergie et notre système de transports, de financements nécessaires au processus de conversion. La droite néo-libérale encourage l’entreprenariat, les exemptions de taxes pour l’énergie solaire et ce genre de choses. Mais une partie de la droite pense que le changement climatique n’est pas réel. Et là, c’est une situation un peu différente.

Il existe cependant une division fondamentale entre le projet social et démocratique d’investissement gouvernemental dans les infrastructures créant de l’emploi et le modèle néo-libéral de décentralisation et d’incitation des marchés et des acteurs privés. Ce n’est pas ainsi que les projets à grande échelle ont pu voir le jour. Je ne vois pas en quoi cela serait plus réaliste aujourd’hui. Par ailleurs, cela permet surtout de continuer à éviter de s’attaquer au fait que la solution réelle à la crise écologique requiert des changements majeurs dans la distribution des richesses et du pouvoir dans mon pays, ici, et dans le monde. Il est donc facile pour les élites de venir raconter toutes sortes d’histoires de manière à ne pas se confronter au problème.

Peter Frase, membre du comité éditorial du magazine «Jacobin», a publié «Four Futures: Life After Capitalism», chez Verso Books en octobre 2016

Marko Peljhan: «Les pôles sont les capteurs de notre planète» (2/2)

Embouchure de la rivière Ikpik en Terre de Baffin, orthophotographie aérienne prise en 2009. © Projekt Atol

Seconde partie en zones polaires de notre entretien fleuve avec Marko Peljhan, l’artiste slovène à l’origine du Makrolab, à l’occasion des vingt ans de cette architecture techno-écologique utopique.

Benjamin Pothier

Après avoir évoqué la première décennie nomade du Makrolab, ce medialab mobile, utopique et autosuffisant qu’il porte depuis vingt ans, l’artiste slovène Marko Peljhan poursuit dans cet entretien avec l’artiste-chercheur Benjamin Pothier les ambitions polaires du projet. Depuis sa création pour la documenta 10 de Kassel en 1997, le Makrolab s’est posé un peu partout dans le monde en accueillant à son bord des scientifiques, des artistes, des hackers ou des philosophes. Marko Peljhan, qui présentait le 6 juin à la galerie Kapelica de Ljubljana Somnium, une installation cosignée avec Danny Bazo et Karl Yerkes à partir des données du télescope spatial Kepler, raconte les aventures antarctiques et arctiques du Makrolab.

Pourquoi, après une décennie d’expériences en climats tempérés, le Makrolab s’est-il tourné vers les pôles?

En 2006, avec l’artiste sud-africain Thomas Mulcaire, nous avons travaillé vraiment dur pour concevoir la future station polaire du Makrolab, la Base Antarctique Ladomir, avec deux autres architectes de Slovénie, Jan et Nejc Trošt. Le projet a été présenté à l’Ars Electronica en 2007, alors que j’étais l’un des artistes distingués par le festival autrichien des arts numériques dans une exposition au Lentos Museum. Le cœur de notre projet consistait à construire l’équivalent du standard d’équipement pour la station spatiale internationale (ISS), l’International Standard Payload Rack (ISPR ou armoire pour charge utile au standard international), mais en Antarctique. On peut le voir comme une sorte de mission analogue de l’ISS sur Terre. Je trouve ça assez amusant de voir qu’aujourd’hui l’Agence spatiale européenne (ESA) finance ce type de projets, essentiellement des simulations de Mars. Quand nous en discutions à l’époque, les représentants de l’Agence nous regardaient avec de gros yeux, se demandant “qui sont ces gens ?”. Ils ne comprenaient visiblement pas que nous leur proposions une opportunité fantastique de construire un tel module à peu de frais.

Vue d’architecte du Makrolab Mark VII, la Base Antarctique Ladomir. © Projekt Atol
Stratégie d’isolation par blocs connectables sur la future base Ladomir. © Projekt Atol

Aujourd’hui, ils auraient une station antarctique équipée ISPR opérationnelle depuis dix ans… Mais nous n’avons pas pu le faire à l’époque. J’ai cependant travaillé en parallèle avec nombre de personnes en Slovénie pour pouvoir entrer dans l’ESA. Ce que nous avons fini par faire… en 2017.

Notre première proposition en tant qu’artistes à la communauté scientifique slovène a été présentée par Primož Pislak, Dragan Živadinov et moi-même en 2001. Ils nous ont ri au nez. Certains nous ont même chahutés… Mais seize ans et un tas de documents plus tard, nous sommes finalement membres de l’ESA.

Malgré tout, nous sommes parvenus à emmener un ISPR que nous avons construit et installé en 2007 en Antarctique. La proposition que nous avons envoyée à l’Année polaire internationale (API) 2007-2009 a été retenue. Nous avons formé pour l’occasion une nouvelle entité appelée I-TASC, pour Interpolar Transnational Art Science Constellation. Le projet 417 de l’API était le seul de ce genre. Alors que nous le présentions à la conférence scientifique de Hobart, en Australie, le directeur de l’Institut Alfred Wegener (un centre de recherches polaires et marines allemand, ndlr) se montra très intéressé mais nous dit ne pas pouvoir s’engager dans un projet de coopération d’artistes de Slovénie, d’Afrique du Sud, de Nouvelle-Zélande, des Etats-Unis, du Swaziland et du Brésil. Pas de chance ! En quelque sorte, nous étions un peu trop en avance sur notre temps… Car aujourd’hui, le même Institut Alfred Wegener soutient le consortium qui construit Eden-ISS Greenhouse, dont fait partie ma chère collègue Barbara Imhof de Liquifer Systems Group en Autriche. Son design est très similaire à ce que avions conçu en 2006 lorsque nous en parlions avec l’Institut. C’est ainsi que vont les choses…

La station météo de la «Constellation interpolaire art science transnationale» (I-TASC) en Antarctique en 2007. © Projekt Atol
Les pavillons de l’équipe I-TASC flottent en Antarctique (2007). © Projekt Atol
La base South African National Antarctic Expedition (SANAE IV) en Terre de la Reine-Maud en 2008. © CC BY-SA 3.0
Mission I-TASC 2007. Adam Hyde de Floss Manuals sur la base antarctique SANAE. © Projekt Atol

Ma thèse est donc : les projets nés dans un contexte artistique et une espèce de zone d’extrême liberté de pensée sont à réfléchir à très long terme. On s’y habitue… Je ne suis pas déçu, je suis plutôt fier en réalité et heureux de voir que quelque chose allant dans ce sens finit par arriver, c’est gratifiant.

N’avez-vous pas réussi à mener davantage de travaux en Antarctique?

Si ! Notre dernier projet antarctique date de 2010. Nous avons participé à une expédition pour la base antarctique Novolazarevskaya en Terre de la Reine-Maud, avec des financements privés de l’artiste Nasser Azam, complétée d’une exposition de travaux construits en Antarctique et présentés là-bas (sept ans avant la biennale de l’Antarctique de cette année…).

A la même époque, nous avons commencé à travailler en Arctique. Parce que notre projet de “Constellation interpolaire art science transnationale” ne concerne pas seulement l’Antarctique !

Mon premier voyage en Arctique, c’était à Igloulik au Nunavut, avec le commissaire d’exposition canadien Stephen Kovats, qui a cofondé avec Inke Arns le festival numérique allemand Ostranenie au Bauhaus Dessau en 1995. Je l’avais rencontré à Ljubljana au début des années 1990 et nous étions restés en contact. Il avait visité le Makrolab d’abord à la documenta en 1997, puis en Ecosse en 2002. Il voulait le faire venir dans le nord canadien, au Nunavut, où il avait des contacts avec Igloolik Isuma Productions, les producteurs du film Atanarjuat de Zacharias Kunuk (Caméra d’or à Cannes en 2001, ndlr). Nous sommes donc allés là-haut, nous avons présenté les idées du projet à Zach, Paul Quassa et Pauloosie Qulitatik et rencontré les anciens, les chasseurs, les jeunes…

Marko Peljhan (à droite) présente l’API à la Hunters and Trappers Organization (HTO) à Mitimatilik en 2010. © API
Formation au montage vidéo open source par August Black à Igloulik, dans le Nunavut, dans le cadre de l’Arctic Perspective Initiative en 2010. © API

Ce voyage a changé ma vie. Lorsqu’on vous dit que vous allez en Arctique, vous vous faites ces projections typiques des gens du Sud, qu’ils soient artistes ou scientifiques, peu importe en fait. Qui sont très différentes de la réalité de l’Arctique. Là-bas, nous avons appris à connaître le “Peuple” et la “Terre”, et avons appris à vivre “sur” la Terre.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à beaucoup travailler avec Matthew Biederman, un artiste installé à Montréal qui avait été membre de l’équipe Makrolab en 2002 en Ecosse. Nous avons créé l’Arctic Perspective Initiative (API). Nous savions déjà que ce ne serait pas un projet ponctuel, mais que cela allait durer de nombreuses années. C’est une “initiative”, on ne peut pas l’appeler juste un projet, c’est un engagement à long terme.

Archives vidéo collectées par l’Arctic Perspective Initiative (2013-2017), montage Matthew Bierderman, son Pierce Warnecke (2017):

Que faites-vous aujourd’hui en Arctique?

Cette année, nous travaillons avec un groupe inuit du Nunavut qui utilise des UAV (Unmanned Aerial Vehicles, aéronefs sans humain à bord). Déjà en 2009, nous avions embarqué un UAV en Arctique, il s’agissait d’un avion télécommandé équipé de capteurs de télédétection. Mais c’était avant ce que l’on appelle la révolution “drone”, les gens ne comprenaient pas alors le potentiel transformatif de cette technologie. C’était difficile de la promouvoir.

Huit ans plus tard, c’est une tout autre affaire : ils s’y sont mis. Ce qui est vraiment sympa, c’est que ce groupe inuit qui avait commencé à utiliser des drones a contacté C-Astral, l’entreprise de construction d’UAV que j’ai cofondée avec Nejc Trošt et Samo Stopar, en disant qu’ils voulaient travailler avec nous. Nous démarrons une campagne de vols, d’observations à la fois topographique et écologique sur 2017 et 2018. C’est très excitant. Mais ces choses prennent du temps.

Drone C-Astral Bramor UAS, Terre de la Reine-Maud, Antarctique, 2010. © Projekt Atol
Campement de l’Arctic Perspective Initiative à Ipkik, île de Baffin, Nunavut, août 2009, construit à partir d’éléments récupérés de la station radar Foxe-2 Dew Line. © API
Hack de connexion internet satellite avec les équipes de l’API et de Isuma TV, île de Manitok, Nunavut, août 2009. © API

Quel est votre point de vue sur la géopolitique arctique?

Au travers de l’API, Matthew et moi menons aussi un travail qui consiste à réagir à des problèmes géopolitiques très complexes. Comme cette lettre publiée par le Financial Times après la parution d’un article sur l’Arctique russe. Nous y exprimions notre désaccord sur la manière dont ils parlaient de l’Arctique en Russie en particulier. La moitié de l’Arctique est en Russie. La Russie mène une politique arctique très particulière qui n’est pas vraiment amicale avec les populations indigènes. Ce n’est pas que les autres le sont tant que ça… mais certains le sont plus que d’autres. Et les choses évoluent. Le Nunavut est par exemple une région autonome du Canada. En Europe, il y a les parlements Saami (en Finlande, Suède et Norvège, ndlr). Aux Etats-Unis comme ailleurs, il y a une histoire brutale de la colonisation de l’Arctique, mais un processus lent de dévolution démocratique est en cours. Et bien sûr, les industries sont très présentes, le pétrole, l’exploitation minière. L’Arctique est complexe…

J’ai toujours vu l’Arctique et l’Antarctique comme les capteurs de notre planète. C’est là que les changements à échelle planétaire sont les plus visibles et les plus rapides. J’ai aussi un rapport très intime à la vision de l’Arctique depuis le ciel à cause de ma propre vie… Je contribue au réchauffement climatique avec mes voyages trop fréquents entre l’Europe et la côte ouest américaine où j’enseigne… Il faut être conscient de toutes ces choses complexes. C’est vraiment de cela que parle notre travail. Elever le niveau de conscience, pas seulement la sensibilité aux changements écologiques, mais plutôt une sorte de conscience cardinale de l’humanité. Certainement, l’artiste a un rôle et une responsabilité à jouer.

Un ancien d’Igloulik, Herve Paniaq, dit « the Computer », cherche des trous dans la glace dans le Bassin de Foxe, Nunavut, territoire autonome depuis 1999. © API
Le Kallitaq, vision d’un mobile media lab de l’architecte Nejc Trošt en collaboration avec Marko Peljhan et Matthew Biederman, inspirée du qamutik, traîneau traditionnel inuit. Maquette 1:1 réalisée en 2010. © API
Partage des prises de vue orthophotographiques aériennes de l’embouchure de la rivière Ikpik, 2009. © API

Quel est le futur du Makrolab?

Nous y travaillons toujours, sur le type d’engagement que nous pourrions avoir en Antarctique et sur l’installation de l’ancienne structure du Makrolab en tant qu’équipement art-science et média tactique permanent en Slovénie. On nous a proposé l’an dernier de faire quelque chose avec la Station Princesse Elisabeth mais il n’y avait pas de financement. Et il est encore très dangereux de travailler avec des artistes. Héhé… Nous verrons, c’est un projet à long terme… Vous-même, vous savez avec votre propre travail que quand nous parlons de ces environnements extrêmes sur Terre, il existe une connexion immédiate avec l’espace. Le Makrolab a toujours intégré cette relation. Nous devions par exemple réaliser des tâches quotidiennes obligatoires, un peu comme les Daily Tasking Orders (DTO) de l’ISS, pour organiser le temps de travail. Le Makrolab intégrait aussi l’idée d’architecture de capsule, qui, avec du recul, rappelle le mouvement Archigram. Ces similitudes, nous les avons découvertes plus tard, c’était assez beau.

Ces projets sont toujours bien vivants, nous espérons toujours les réaliser un de ces jours. Peut-être avec mon énergie, peut-être avec celle d’artistes plus jeunes, qui sait. Une tâche importante pour nous est de tout archiver. Nous n’avons jamais publié la documentation de manière systématique, d’un côté en raison des moyens limités de l’organisation que j’ai fondée, Projekt Atol, qui mobilise seulement quelques personnes, de l’autre, parce qu’il était difficile de comprendre en temps réel la vision composite de l’ensemble des niveaux que ce travail créait. Je ne m’en plains pas, c’est juste un fait (rires). Nous progressons !

Retrouver la première partie de cet entretien

En savoir plus sur Marko Peljhan, Projekt Atol, C-Astral et l’Arctic Perspective Initiative

Le collectif Bastille prend place

© Makery
Guillaume Ribault
Depuis le toit du collectif chargé de réaménager en concertation la future place de la Bastille, en partie piétonnisée. © Makery

Lundi 24 juillet après-midi, atelier de création graphique place de la Bastille. Depuis quelques mois, le collectif Bastille, en charge de la transformation collaborative de la place, organise des après-midis de coconception. Il pleut. Des barrières entourent les deux containers et la structure toiture en bois qui sert de local au collectif, côté port de l’Arsenal. De quoi décourager les bonnes volontés… S’il n’y a pas foule, l’ambiance est néanmoins au travail parmi la dizaine de participants.

Formé à l’occasion de Réinventons nos places, le projet de la Ville de Paris pour réaménager sept grandes places parisiennes, le collectif Bastille, composé de designers, urbanistes, architectes, graphistes et sociologues, « cherche à valoriser une autre façon d’envisager la ville, le paysage, la place publique et le vivre ensemble », nous explique Frédéric Keiff, l’architecte en charge de la construction.

Atelier graphique et conception de pochoirs le 24 juillet. © Makery
Fabrication de lettres en bois au nom du collectif… © Makery
…et opération déplacement de tonnelles. © Makery

Le prototypage sur place est de mise. Une quarantaine de bancs ont été fabriqués en juin avec l’aide d’une cinquantaine de volontaires des Compagnons Bâtisseurs. L’appropriation fonctionne : à peine mis à disposition, ils ont été utilisés, déplacés, groupés voire détournés de leur fonction initiale. Cet espace de vie en construction servira de lieu de médiation pour préparer la conversion d’une partie des espaces routiers en espaces piétons.

Sur l’esplanade du port de l’Arsenal, les bancs du collectif Bastille sont utilisés entre deux averses. © Makery

D’ici trois ans, les places de la Bastille, des Fêtes, Gambetta, d’Italie, de la Madeleine, de la Nation (on vous en parlait ici) et du Panthéon à Paris vont être réaménagées par des collectifs, dans l’objectif de réduire drastiquement la circulation routière.

S’informer sur les prochains ateliers de coconception du collectif Bastille

Fabriquer un rocket stove, le poêle qui ne consomme presque rien

Le rocket stove permet une combustion parfaite, sans fumée et avec très peu de cendres. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

On l’a testé pour vous à l’IndieCamp de Névez. Le rocket stove est un poêle écolo économe, idéal pour cuire ou se chauffer, à la maison comme en camping. Tuto.

Victor Didelot

A l’IndieCamp de Névez, un camp pour makers où le but était de développer un mode de vie quasiment 100% autonome, nous avions amélioré notre rocket stove, ce poêle d’une simplicité et d’une efficacité redoutable, qui permet de cuisiner et de faire chauffer de l’eau avec très peu de bois (même du bois vert, des brindilles, des feuilles mortes, etc.).

Le rocket stove (poêle fusée) est ainsi appelé à cause du son qu’il produit en fonctionnant, semblable à celui d’une tuyère de fusée. Ses points forts ? Il est écologique, économique et possède un rendement thermique exceptionnel (impossible à atteindre avec un foyer traditionnel). En effet, il consomme très peu de bois pour atteindre rapidement sa température nominale (jusqu’à plus de 1000°C), il ne dégage pas ou très peu de fumée grâce à une combustion dite complète et stocke très bien l’énergie thermique qu’il produit.

Il peut également alimenter un four et se révèle le complément idéal d’un cuiseur solaire. Voici comment fabriquer le vôtre, dans une version pour cuisiner, à partir du tuto de Darrinmcl sur Instructables.

Matériel

– Une boîte de conserve n°10 et son couvercle (la taille standard des restaurants, demandez et vous l’aurez sûrement gratuitement) ;
– Quatre boîtes de conserve « normales » ;
– Du matériau d’isolation (sable, terre, laine de verre, etc.) ;
– Une paire de cisailles ;
– Un marteau et un clou ;
– Une lime ;
– Un marqueur ;
– Des gants (attention, ça coupe !).

Conception

1) Sur la boîte de conserve n°10, reportez au marqueur le diamètre d’une petite conserve. A l’aide du marteau et d’un clou, percez quelques trous sur le tracé pour servir de guide lorsque vous découperez la conserve.

Optez pour le marqueur indélébile, toujours plus utile sur de la ferraille. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

Petit conseil : découpez le cercle un iota plus petit que le marquage afin d’avoir une marge d’erreur et d’avoir un emboîtement assez serré. Une fois la conserve découpée, utilisez la lime pour adoucir les bords coupants.

Faites de même sur une petite boîte de conserve qui servira de coude entre le chambre de combustion et la cheminée. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

2) Sur une autre boîte de conserve, découpez le fond afin d’en faire un tube et montez le tout comme sur l’image ci-dessous.

Vous pouvez aussi découper le surplus mais veillez à ce que les conserves s’emboîtent bien. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

3) Pour la cheminée, prenez une autre boîte de conserve et découpez le fond. Pour qu’elle puisse bien s’emboîter avec la conserve « coude », découpez une bande d’environ 5mm dans la longueur, il suffira alors de la glisser dans la conserve « coude » et elle tiendra en place.

Hop! Pas besoin de colle ni de soudures. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

4) Au centre du couvercle de la grosse boîte de conserve, reportez au marqueur le diamètre de la conserve « cheminée » et découpez le trou. Il fera office de couvercle, au-dessus du matériau d’isolation.

Le couvercle a aussi une fonction pratique et esthétique. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

5) Enfin, remplissez la grosse boîte de conserve avec le matériau d’isolation choisi. Cela peut être du sable, de l’argile, de l’isolant en mousse, de la cendre, bref tout matériau qui a de bonnes propriétés isolantes. Remplissez lentement la conserve, en essayant de compacter le tout, jusqu’à environ 2cm du bord.

Coupez alors ces 2cm restant en huit languettes comme sur la photo ci-dessous, glissez le couvercle sur la cheminée et repliez quatre des languettes pour sécuriser le couvercle.

Les languettes non repliées permettent de poser un plat. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

6) Dernière étape, et l’une des plus importantes : l’appel d’air. Découpez la dernière conserve en forme de T. La tige du T doit être aussi large que le diamètre de la conserve tube. Une image vaut mille mots, voyez donc ci-dessous :

Cette découpe permet de faire un appel d’air et de nettoyer les cendres. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5
Il n’y a plus qu’à poser le bois sur le T pour lancer le poêle. © Darrinmcl CC-by-SA 2.5

Et voilà, votre rocket stove est prêt à charbonner ! Un peu de journal, quelques brindilles et c’est parti pour déguster vos plats préférés en camping. Le rocket stove peut se décliner en un nombre incalculable de designs, comme dans cet autre tuto qui n’utilise que du sable et un peu d’eau.

Le tuto du rocket stove de Darrinmcl sur Instructables (en anglais)

Makesound par Jean-Philippe Renoult: le tableau électrique de la CNC

Un hydrophone pour capter les sons du tableau électrique de la CNC. © Jean-Philippe Renoult

Aux Arts Codés, à Pantin, Jean-Philippe Renoult a ausculté le tableau électrique de la CNC, en enregistrant les basses fréquences de la machine à commande numérique. Ecoute au casque recommandée!

Jean-Philippe Renoult

Pour la 2ème saison de sa chronique en binaural pour Makery, Jean-Philippe Renoult ajoute davantage encore sa touche au son de la machine. La machine à commande numérique des Arts Codés, espace coopératif à Pantin, est ici vue et entendue depuis ses circuits et électroniques internes grâce à l’apposition d’hydrophones sur la matière. Ils agissent là comme des micros de contact mais dopés en basses fréquences. « Je construis ainsi des kicks (la base rythmique, le « boum ») et des flux de basses auxquels répond parfois le moteur de la CNC lui-même, explique-t-il. Je joue de la CNC avec ou sans aspiration, ou encore avec l’aspiration seule… »

Ce qui lui permet d’aller chercher du côté de l’image une autre interprétation du son de la machine : « Cette méthode crée, entre autres, la formation de petites œuvres de poussière que je me plais à photographier au format carré 1:1. Les sons en eux-mêmes sont accélérés ou décélérés naturellement en actionnant à volonté le moteur. »

Poussières d’aspiration de la CNC. © Jean-Philippe Renoult

Un grand merci aux Arts Codés et notamment à son responsable Vincent Guimas

Retrouvez les précédentes chroniques Makesound

Marko Peljhan: «L’utopie matérialisée du Makrolab» (1/2)

Marko Peljhan à bord du Makrolab sur l'île de Rottnest (Australie) en 2000. © Projekt Atol

Entretien avec l’artiste slovène Marko Peljhan, à l’origine du Makrolab, ce medialab du futur, qui, depuis 1997, se pose partout dans le monde et accueille artistes, hackers, scientifiques. Première partie en climats tempérés.

Benjamin Pothier

Ljubljana, correspondance

Le 6 juin 2017, à Ljubljana, la galerie Kapelica accueillait la conférence internationale Earth Without Humans et présentait Somnium. Cette installation basée sur les datas du télescope spatial Kepler à la recherche d’exoplanètes est signée Danny Bazo, Karl Yerkes et Marko Peljhan. L’occasion pour l’artiste-chercheur Benjamin Pothier, qui nous avait raconté sa mission « martienne » ce printemps, d’un grand entretien avec l’artiste slovène Marko Peljhan sur les vingt ans du Makrolab, une architecture techno-écologique utopique, un medialab mobile et autosuffisant.

Depuis sa création pour la documenta 10 de Kassel en 1997, le Makrolab a été posé en différents endroits dans le monde et ambitionne de devenir une base polaire pour artistes et scientifiques. Marko Peljhan évoque dans cette première partie de l’entretien la genèse du projet et sa première décennie avec des installations sur une île en Australie, les Alpes slovènes, les Highlands écossais et un îlot de la lagune de Venise. Dans la seconde partie, il reviendra sur la continuité antarctique et arctique du projet.

Marko Peljhan lors de la conférence Earth Without Humans à la galerie Kapelica de Ljubljana en juin 2017. © Miha Fras
Marko Peljhan et des étudiants de l’université de Californie à Santa Barbara à Venise en 2003. © Projekt Atol

Pouvez-vous nous raconter l’histoire du Makrolab?

Le Makrolab a vu le jour au début des années 1990 durant la guerre civile en ex-Yougoslavie. Je viens du théâtre et de la radio et je travaillais alors avec une amie chère qui est décédée cette année, Ivana Popović, une artiste pluridisciplinaire, costumière et performeuse de Zagreb. Nous cherchions à concevoir une performance en plein air sur l’île de Krk, en mer Adriatique. En cherchant un site sur l’île, nous avons entendu parler d’un lieu appelé Mjesec (“la Lune”). Nous nous sommes mis à rechercher cet endroit et avons trouvé près du cimetière qui domine la ville de Baška, un panneau indiquant Put na Mjesec, ce qui veut littéralement dire “le chemin pour la Lune”.

Nous avons trouvé ce paysage rocailleux magnifique et désolé, avec très peu de végétation, un peu comme un paysage lunaire, à cause des forts vents venant des montagnes du Velebit, un vent de nord-est nommé bora qui tombe des hauteurs de ces montagnes dans l’Adriatique. Et là, alors que nous marchions dans la zone de Mjesec, nous avons entendu quelque chose qui semblait être du tonnerre. Ce n’était pas le son de l’orage, mais celui d’explosions d’artillerie. Très loin de là, dans la région de Gorski Kotar et le nord-ouest de la Bosnie, près de Bihać, se trouvait à l’époque une ligne de front. Et nous pouvions en entendre les roulements de tambour. Ce fut une sorte de moment qui a changé ma vie si je remets cela en perspective… Ces choses prennent un autre sens avec un peu de recul dans le temps… Le projet Makrolab est né là. Il ne portait pas encore son nom, bien sûr, mais l’idée était là, le besoin d’une sorte d’autonomie intégrale dans une société en guerre.

«La Lune» sur l’île de Krk dans le nord de l’Adriatique. © Projekt Atol
Vue satellitaire du Makrolab au centre de l’îlot de Campalto dans la lagune de Venise en 2003. © Projekt Atol

C’était comment d’être artiste pendant la guerre en Yougoslavie?

Ces années-là, je me posais beaucoup de questions sur ce que cela peut signifier de s’engager dans l’art dans des temps de conflit et de dissensions. Quel est le rôle d’un artiste en temps de guerre ? Toutes ces questions qu’il est logique de se poser lorsque vous vous retrouvez au milieu d’une zone de guerre. Il faut à cet égard regarder ce qu’il s’est passé à Sarajevo lorsque nos collègues se sont mis à produire des travaux artistiques très forts. Il y a des manières assez évidentes de parler d’un conflit de l’extérieur, mais quand vous vous retrouvez à l’intérieur, c’est une histoire complètement différente.

Avec Jurij Krpan, l’actuel directeur artistique de la galerie Kapelica, un ami très proche, alors jeune architecte, j’ai parlé de mon idée d’espace et de machine autonome. Je lui ai demandé : “Qu’en dis-tu si nous pouvions construire une sorte de machine de scène qui serait complètement immunisée contre la guerre, qui pourrait être alimentée par les énergies solaires et éoliennes, qui pourrait être complètement autonome et survivre à toutes sortes de conditions sociétales difficiles ?” Jurij a pris quelques jours et est revenu avec des croquis d’étude, les premières esquisses architecturales. Elles sont en ce moment visibles au musée d’Art moderne de Ljubljana. Elles sont très abstraites, mais j’ai commencé à construire des schémas de ce que cette architecture pourrait contenir : un bloc pour le son et les communications, un bloc pour le transfert de chaleur, un bloc pour la lumière, un bloc d’écosystèmes de survie, de production de nourriture, de production d’énergie, de recyclage des eaux usées, etc., le tout intégré selon une logique métatextuelle. C’était vers 1993, 1994, je voulais vraiment le construire, ce n’était pas du tout une idée spéculative. C’est comme cela que tout a démarré.

Vue d’architecte du Makrolab. © Projekt Atol
Le Makrolab sur l’île de Rottnest en 2000. © Projekt Atol

Comment connaissiez-vous tous les aspects techniques requis?

J’ai un passé dans les technologies de communication et de radio amateur, ainsi que dans l’aviation et le spatial. Je m’y intéressais, depuis mes années d’étude, avec l’histoire des avant-gardes du XXème siècle et du Bauhaus… Je suivais le monde de l’industrie de près, je lisais des magazines comme Aviation Week & Space Technology. Quand j’étais plus jeune, je passais les étés aux Etats-Unis (ma sœur vivait à Chicago), j’allais à la bibliothèque, lisais tout l’été, je commandais des livres, etc.

Cet intérêt pour le spatial vient de mon père, collectionneur d’une série spatiale publiée en Italie au début de la conquête spatiale, L’Uomo e lo Spazio, qui suivait les développements spatiaux, dans les années 1960 et 1970. J’ai toujours cette collection, avec des enregistrements vinyle des premiers satellites, des communications spatiales, toutes ces choses que l’on trouve aujourd’hui facilement sur Internet. J’ai grandi en me documentant sur ces technologies, sur l’autonomie, le recyclage de l’eau, le recyclage des déchets humains, sur l’hydroponie, l’aquaponie, l’aéroponie. Et j’ai réalisé ensuite, en voulant trouver plus de documentation sur ces sujets, qu’il y avait en réalité peu de littérature disponible. Des articles scientifiques bien sûr, des manuels à la marge, mais aux premiers temps de l’Internet, il était encore difficile de trouver de l’information sur ce type de technologies. Et pour être franc, à cette époque je ne connaissais pas encore le Whole Earth Catalog, une somme de connaissances très “californienne”…

Cage à insectes et soudure au Makrolab en Ecosse en 2002. © Projekt Atol
Etudiants au travail à l’intérieur du Makrolab à Venise en 2003. © Projekt Atol

Comment avez-vous fait pour accéder à plus de documentation?

Il y avait Gopher à l’époque, mais pas Google. Du coup, je cherchais essentiellement des livres, des mots-clés, des magazines. On pouvait alors remplir des questionnaires à propos des technologies présentées dans ces magazines, et les entreprises vous contactaient. En 1994, j’ai créé une entreprise fictive nommée Projekt Atol Communication Technologies (Pact Systems), qui servait de vitrine pour collecter toutes ces données venant principalement de l’industrie de la défense. J’ai commencé à recevoir des lettres, des brochures. C’était la période post-soviétique, post-guerre froide et pré-11 Septembre, une époque d’expansion de la sphère économique occidentale en Europe et aux Etats-Unis où les entreprises étaient assez volontaires pour vous envoyer un tas d’informations. Elles les expédiaient en format imprimé, dans la mesure où l’Internet était encore dans son enfance, il était donc possible d’avoir accès à presque tout, parfois même des manuels d’interfaces de contrôle et des données techniques très détaillées. J’ai toujours une importante collection de documents de ces années.

Lâcher de ballon-sonde météo avec l’aide de l’armée de l’air italienne à Venise en 2003. © Projekt Atol

En étudiant ces documents, j’ai pris conscience qu’il y avait une connexion claire entre les systèmes technologiques militaires et les systèmes civils. On comprend bien cette transition de la technologie militaire vers le civil et vice versa quand on observe l’histoire de l’Internet. L’Internet a été fondé en s’inspirant de l’expérience de l’Arpanet, comme un moyen de mettre en relation la recherche et les initiatives universitaires, donc n’ayant rien à voir avec la technologie militaire, rien à voir avec le nucléaire. Les gens disent que l’Internet est d’origine militaire, mais c’est une sorte de mythe urbain, cela vient d’un processus de “conversion” mais pas d’un processus “top-down”. Lorsqu’on regarde de près cette histoire, on réalise à quel point les complexes scientifiques, industriels, militaires, spatiaux ou technologiques sont interconnectés. On réalise que le monde n’est pas noir ou blanc, mais qu’il existe de multiples nuances de gris, et beaucoup de projections et de visions scopiques.

Je me suis donc plongé dans cette complexité et j’ai commencé à penser comment créer et construire ce lab. L’idée était très utopiste, un lab où six à huit personnes pourraient vivre pendant trois à quatre mois. Le nom vient d’un projet que j’avais réalisé auparavant, Mikrolab, qui avait un objectif différent mais qui voulait aussi pousser les technologies à leurs limites, sous la forme de films en temps réel calculés par ordinateur qui faisaient partie d’une série de travaux nommée Ladomir-Faktura, Ladomir étant un poème du futuriste russe Velimir Khlebnikov et Faktura, un terme des avant-gardes russes qui décrivait, entre autres, les qualités tactiles du langage. Il existe de nombreux livres sur ce sujet, quelques lignes ne suffisent pas. Nous parlons de matériaux, de qualités physiques par lesquelles l’immatériel se manifeste. Faktura en peinture est une qualité tactile de la peinture, une démonstration visuelle des propriétés inhérentes aux matériaux, qui va donc au-delà des trois dimensions.

Le Makrolab dans les Highlands écossais en 2002. © Projekt Atol

Et comment le Makrolab est-il devenu une réalité?

Je travaillais sur l’idée initiale avec un autre architecte que Jurij Krpan m’avait suggéré, Bostjan Hvala, un jeune originaire de Nova Gorica, comme moi. Un jour, par totale coïncidence, Catherine David, la commissaire de la documenta 10 à l’époque, est passée à Ljubljana. On m’a présenté à elle comme une sorte de jeune artiste intéressant qui faisait quelque chose que personne ne comprenait. Mais elle a compris et dit “c’est intéressant, je veux construire ce projet”. J’ai dit “ok, vous voulez construire ce projet, génial !”. Et c’était parti ! Elle comprenait en quelque sorte l’utopie qui soutenait le projet, et l’utopie était très liée à son concept de commissariat pour la documenta 10. Pour vous dire la vérité, avant de la rencontrer, je connaissais peu de choses sur la documenta. Je connaissais les projets que Joseph Beuys y avait réalisés, je connaissais Harald Szeemann, je savais que c’était une exposition d’art importante, mais c’était à peu près tout ce que je savais. Et donc, soudainement, Makrolab n’était plus un rêve ni une vision, nous allions devoir le matérialiser.

Bien sûr, personne ne voulait sponsoriser cette structure utopique. Nous avions un soutien minimum de notre ministère de la Culture, mais à l’époque j’étais plutôt persona non grata, ils ne savaient pas dans quelle boîte me mettre. En termes de budget, nous cherchions quelque chose comme 50000 deutschemarks, environ 25000€ d’aujourd’hui. Ce qui à l’époque était beaucoup d’argent… J’ai fini par prendre un prêt bancaire à la branche slovène de ce qui est aujourd’hui la Société Générale, la seule banque qui localement s’est jamais intéressée aux artistes, et après d’incroyables histoires logistiques que je pourrais décrire dans un mémoire comme avertissement aux utopistes, le Makrolab a débuté sa vie à la documenta 10 en 1997. Nous avons trouvé un site, à environ 20km de Kassel, au sommet de la colline de Lutterberg.

J’ai toujours cherché des sites chargés de questions historiques non résolues et Makrolab ne faisait pas exception. Cette colline particulière et la région de Kassel étaient à la frontière du bloc de l’Est, de l’Allemagne de l’Est avant la réunification. Et de nombreux signes laissaient penser que l’on pouvait intercepter beaucoup de communications locales d’intelligence militaire autour de Kassel. La colline était une position idéale pour cela.

Le Makrolab à la documenta 10 de Kassel en 1997. © Projekt Atol

Le Makrolab se manifestait selon trois différents domaines d’intérêt et d’investigations : les télécommunications, les migrations et le climat. J’ai choisi ces trois champs parce qu’ils sont dynamiques, globaux, qu’il est très difficile de construire des modèles informatiques autour d’eux. Et c’est là que l’art peut apporter des réponses aux questions les plus difficiles les concernant.

Bien sûr, avec les grandes avancées de la modélisation informatique et le machine learning (apprentissage automatique, ndlr), il existe maintenant d’excellents modèles climatiques et technologies prédictives dans les télécommunications et toutes sortes de flux migratoires, du capital aux personnes et aux échanges commerciaux. Mais si vous voulez par exemple analyser le statut des réseaux de télécommunications aujourd’hui, personne ne peut vous donner une réponse très précise.

En laissant de côté l’économie, c’est du côté du climat qu’on s’approche le plus d’un modèle complet. C’est en quelque sorte assez beau : nous savons que nous construisons ces entités, les mettons en mouvement, et qu’elles nous formatent complètement, mais nous ne les comprenons toujours pas en totalité. C’est un peu la thèse que j’ai défendue dans la conférence à la galerie Kapelica : comment l’art et la philosophie peuvent apporter des réponses à des questions scientifiques impossibles.

La cuisine du Makrolab, la nuit à Venise en 2003. © Projekt Atol
Le Makrolab de nuit à Venise en 2003. © Projekt Atol

Et le Makrolab a ainsi commencé à avoir sa propre vie?

Oui, une vie pour et à lui tout seul… Nous l’avons placé dans différents lieux, nous avons été invités en Australie, sur l’île de Rottnest, près de Perth, en 2000. Puis nous l’avons installé en Slovénie pour deux courtes périodes, une sorte de phase expérimentale. Puis il y a eu l’Ecosse avec Arts Catalyst en 2002. Et ensuite la biennale de Venise en 2003. Mais cela a toujours été compliqué de financer ce monstre…

Le projet était censé durer dix ans avant d’être installé en Antarctique comme une station art-science permanente pour permettre aux artistes et aux scientifiques de travailler ensemble. Il n’est toujours pas en Antarctique… Quand nous avons commencé à travailler au projet, l’Antarctique n’était pas du tout un sujet à la mode, les artistes n’y allaient pas. Il y avait bien sûr quelques peintres ou écrivains, mais pas d’art nouveaux médias, rien de la sorte…

Retrouver la deuxième partie de cet entretien

Voir aussi un documentaire sur la première décennie de l’aventure Makrolab (sous-titré en anglais), les sites de Marko Peljhan et de Projekt Atol

A 500, on a construit une ville en terre au festival Bellastock

La ville des terres a été construite en moins de 48h à L'Ile-Saint-Denis. © Diane Barbier
Caroline Grellier

Bâtir une ville éphémère en terre crue en moins de 48h avec 500 paires de bras. Tel était le défi posé par l’association d’architecture expérimentale Bellastock pour son festival. 

L’association Bellastock organise et anime depuis 2006 chaque année en Ile-de-France un festival de construction collective pour explorer comme dans un labo à échelle réelle des problématiques liées au devenir de l’espace métropolitain. Pour l’édition 2017, du 13 au 16 juillet sur le thème de « La ville des terres », CRAterre, Amàco et Bellastock se sont associés afin d’engager une réflexion sur le réemploi des 50 millions de tonnes de terres de déblais produites par les chantiers du Grand Paris dans les années à venir.

Une façon de faire la démonstration des potentiels à fort impact socio-économique et écologique de la construction en terre crue et de sensibiliser au fait que cette terre n’est pas un déchet mais bel et bien un matériau de premier choix pour la construction. Ce béton environnemental peut répondre aux projets inscrits dans une démarche bas carbone. L’enjeu ? Prouver l’existence d’un marché économique pour la terre.

Le défi posé aux 500 inscrits (étudiants en archi, mais aussi amateurs de chantiers collectifs, designers, jeunes architectes…) consistait à construire et habiter une ville éphémère en deux jours, puis l’ouvrir au public et la détruire au quatrième et dernier jour. J’ai fait partie de l’une des cent équipes sur le terrain.

13 juillet. Construction de notre abri du soir

La sortie Saint-Denis du RER D prend soudainement des allures de colonie de vacances. Je retrouve mon équipe constituée de copains Boullistes (pas des joueurs de pétanque, mais des anciens de l’école Boulle) et d’un copain de copains : Jeanne Guyon, Diane Barbier, Capucine Blanchard et Alexandre Motto. Inutile de demander notre route, nous suivons les sacs à dos sur pattes devant nous, qui transportent pelles, seaux et attirail de camping.

Après 30mn de marche, je découvre le site, tout près de l’écoquartier fluvial de L’Ile-Saint-Denis. Un vaste terrain en cours de chantier, où 14000m3 de terre au total seront excavés. Le site accueille déjà Actlab, le labo manifeste d’expérimentation de Bellastock, qui cultive l’art du réemploi en Seine-Saint-Denis.

A peine arrivés, nous choisissons notre tas de terre et notre palette de 250 blocs de terre comprimé (BTC), ce qui détermine notre « territoire » de 9m2 à investir.

Chacune des 100 équipes s’active pour transformer son tas de terre. © Jeanne Guyon

Après un brief matériel, sécurité, organisation, top départ ! L’objectif de cette première journée est de construire notre abri pour y dormir le soir-même. A ce moment-là, je me retrouve avec mon équipe devant ce gros tas de terre, légèrement perplexe sur la faisabilité du chrono.

Qu’importe, sans trop réfléchir, nous assistons aux ateliers mis à disposition afin de nous former rapidement aux différentes techniques de transformation de la terre. Je me jette à l’eau dans la bauge. C’est le cas de le dire, puisqu’il s’agit de créer des boules d’un savant mélange terre + eau, que l’on vient ensuite projeter les unes contre les autres pour former des couches. Au séchage, le mur s’avère être du costaud.

Ah, la bauge! Une technique de boules de terre et eau pour bâtir des murs. On a testé, approuvé. © Capucine Blanchard
Ah, la bauge! C’est cool mais… ça n’avance pas vite. © Capucine Blanchard

Bon, au début c’était sympa, on s’amusait bien à battre la terre des pieds et à jeter nos boules, mais au bout de quelques heures, on décide de passer aux BTC. En quelques minutes, on choisit notre appareillage de briques et la façade de notre abri se monte en un rien de temps.

Et hop, un mur en terre! Le pisé consiste à tasser la terre couche par couche. © Diane Barbier

Remotivation ! Dans la foulée, on enchaîne avec l’expérimentation d’une autre technique : le pisé. De la terre tassée à l’aide d’un pisoir, que l’on vient déposer par étage dans des banches (en gros, quatre planches de bois qui donnent la forme du mur à créer). Place aux biceps. Deux heures plus tard, nous avons deux petits murs, délimitant ainsi notre maison.

Après l’effort, le réconfort : l’association Disco Soupe prépare l’ensemble de nos repas à partir de fruits et légumes invendus. Dont plus de 600kg de bananes, que nous avons mangées à toutes les sauces, merci !

De retour sur notre chantier, nous échappons à une catastrophe : nos voisins, en charge du mur mitoyen, ont réalisé un appareillage de BTC qui s’effondre sous nos yeux… chez nous. Etant donné que les briques sont empilées sans mortier, il est indispensable de réaliser des murs en angle et de veiller à bien les disposer.

Oups. Chute de blocs de terre comprimée (BTC). Aucun blessé à déclarer. © Caroline Grellier

Après ce petit coup de chaud, on s’attelle à la fabrication de notre toiture. Tasseaux de bois récupérés et tôles en polycarbonate sont à notre disposition. Pas de clous, ni vis, ni colle, il faut faire preuve d’imagination avec de la cordelette.

Vers 21h, on coupe les dernières ficelles : challenge relevé, dans la bonne humeur, sans blessé. Je lève les yeux et découvre avec étonnement notre ville, réalisée avec 500 paires de bras. Vue de haut, la ville des terres a des allures de bidonville. Dense, rafistolée mais créative. We did it !

De gauche à droite, de haut en bas: Diane Barbier, Capucine Blanchard, Jeanne Guyon et Alexandre Motto, équipe au top! © Caroline Grellier

La fatigue se fait sentir, les courbatures arrivent tranquillement. Après le dîner, dodo et pour cette nuit, vu la fraîcheur et le léger traumatisme de chute de BTC, ce sera en tente…

Le timelapse du 1er jour de Bellastock 2017, par Alexis Leclercq:c

14 Juillet. Aménagements collectifs

Réveil dans la bonne humeur grâce à TéléCharette, la radio du festival en charge de nous motiver du matin au soir, en musique et en blagues. Le vent a soulevé quelques toitures mais globalement, notre ville tient debout.

Aujourd’hui, place aux aménagements collectifs : murs, jardins, escaliers, voiries, place publique, on se coordonne avec nos voisins pour que notre quartier ressemble à quelque chose de visitable. En effet, demain samedi, le festival sera ouvert au public.

Ça n’a l’air de rien mais c’est un aménagement de voirie. © Alexandre Motto
Qu’est-ce qu’une ville sans terrain de pétanque? © Diane Barbier
Gros succès pour le jabouzzi qui n’a pas désempli. © Alexandre Motto

On rattaque, pelles et seaux à la main, pour un gros boulot de déblayage. L’équipe de bénévoles se lance dans la réalisation d’un jabouzzi, un bac de jacuzzi récupéré dans lequel on teste les bienfaits des bains de boue ; les étudiants en architecture de Marseille honorent leur réputation en construisant un terrain de pétanque, pendant que les Bretons (ou les Lillois, toujours pas compris !) nous régalent avec un stand de crêpes.

Avec mon équipe, on peaufine la construction de notre abri : on renforce notre toiture et on aménage l’intérieur d’une table et de bancs à l’aide de briques, bois et palettes.

15 juillet. Bienvenue à la ville des terres!

Les visiteurs arrivent, en famille, entre copains, étonnés de constater comment cette ville de terre est sortie de terre en moins de 48 heures. Il faut avouer que nous aussi, nous sommes les premiers surpris de cet effort collectif.

L’après-midi, une table ronde réunissant des élus et architectes pose la question de la construction collective de la ville justement.

Une heure de débat entre aménageurs, élus de Saint-Denis et représentants d’associations locales. © Caroline Grellier

Ce samedi étant placé sous le signe de la détente, je visite à mon tour notre ville, je me balade sur le site et observe les prouesses techniques déployées par chaque équipe.

Les BTC mis à disposition ont été fabriqués sur place grâce à une usine mobile et à des jeunes d’associations locales spécialement formés. © Caroline Grellier

En fin de journée, Bellastock prend des allures de festival plus que de chantier. Au programme : concerts et bière artisanale, le tout sous un pont de l’autoroute A86. Un décor improbable et une soirée aux allures de Woodstock, le ton un tantinet hippie est donné.

16 juillet. Démontage

Réveil douloureux : courbatures de trois jours intensifs de chantier ou bien contre-coup de la rumba congolaise de la veille au soir ? Je ne saurais dire. La radio du festival déploie des efforts d’imagination et d’humour pour nous sortir de nos duvets. Avec mon équipe, nous avons dormi chez nous, dans notre abri aux allures d’étable à cause de la paille au sol.

Un café et un coup de soleil plus tard, nous entamons la déconstruction de notre ville. Bon, ça va toujours plus vite dans ce sens-là…

La ville des terres disparaît en quelques heures. © Jeanne Guyon

Des chaînes humaines de plus de 50 personnes se forment dans les allées pour remettre sur palettes les BTC, qui, comme la terre, seront réutilisés. La radio me fait rire, avec ses commentaires sportifs sur nos performances de déconstruction façon Jeux olympiques : lancer de tasseau, porté de tôles, petites annonces, l’ambiance est vraiment chouette.

Au final, une organisation au top, beaucoup de connaissances emmagasinées grâce à la pratique, un cadre unique pour expérimenter et s’amuser. Les 500 petites fourmis que nous sommes achèvent leur mission avec sur toutes les bouches « je reviendrai ».

En savoir plus sur La ville des terres (site et Facebook)

«Science frugale» invente l’exposition exploration

Une exposition forum co-construite par le public dans l'Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes. © Makery
Guillaume Ribault

La prolongation de «Science frugale» à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes à Paris est l’occasion d’observer comment cette exposition conjugue esprit DiY et recherche scientifique.

Le phénomène est assez rare pour être souligné : Science Frugale, l’exposition participative et évolutive de l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes à l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI), s’est enrichie semaine après semaine depuis son ouverture en novembre 2016. Conçue à la manière d’une expérience scientifique collaborative, elle a impliqué le public dans sa construction. Evénements, ateliers, conférences et rencontres ont enrichi l’exposition qui applique les principes mêmes de la science frugale : une façon de répondre à des budgets réduits, au manque de ressources locales en mobilisant et en réveillant la « créativité expérimentale ».

La «paillasse Do it Together» permet d’entrer dans le sujet de l’exposition. © Makery

Workshop « autopsie d’un lecteur de disque », ateliers « Do it Yourself microscope », conférence expérimentale « La smartphonique : faire des sciences avec son smartphone » et autres initiations à l’Arduino ou à l’impression 3D figurent parmi les évènements liés à l’exposition et réalisés en son sein. Résultat : une exploration d’initiatives « frugales », depuis les sciences citoyennes et participatives jusqu’à la production d’instruments scientifiques low-tech et néanmoins performants, en passant par l’expérimentation de formats de médiation à base de « manips de coin de table ».

La galerie de projets expose des instruments scientifiques prototypés sur place avec quelques acteurs de la science frugale comme l’association Trend in Africa, qui réunit de jeunes chercheurs qui militent pour le déploiement d’équipements scientifiques low et hi-tech en Afrique ; l’initiative E-Fabrik qui associe jeunes et personnes handicapées pour chercher des solutions à une problématique vécue par la personne handicapée ou encore EchOpen, cette communauté de médecins, ingénieurs, physiciens et makers regroupés autour d’un projet d’écho-stéthoscope à bas coût (dont on vous parlait ici).

Expérimentation lumineuse à côté des recherches de E-Fabrik. © Makery
Le microscope FlyPi, simple à monter et complètement open source. © Makery

Totem de l’exposition, le MachinChose a été conçu lors d’un atelier proposé par Antanak, Electrocycle et la Petite Rockette à partir de déchets de la recyclerie. « Cette structure ne sert à rien ! », nous prévient Paul Boniface, médiateur scientifique présent sur place. « Mais il a fallu comprendre le fonctionnement des objets initiaux en les démontant pour ensuite les détourner de leur fonction de base », poursuit-il en montrant une partie du MachinChose, une voiture télécommandée réalisée à partir d’une souris d’ordinateur. De quoi susciter des vocations et ouvrir les esprits.

Le «MachinChose» réutilise des déchets électroniques comme levier pour comprendre leur fonctionnement et les détourner de leur fonction. © Makery

La compréhension par la fabrication d’outils sur mesure, à la fois simples, économes et reproductibles, se retrouve aussi dans un cadre purement scientifique, dans une logique d’interdisciplinarité. Une logique qui permet le partage des connaissances et favorise les échanges.

Compte-rendu des recherches entre labos façon DiY. © Makery

La désinauguration de l’exposition aura lieu le 7 septembre. Cette clôture festive et réflexive (s’y tiendra un séminaire sur l’idée de l’exposition exploration qui a valu à Science frugale le « Smart and simple award » du prix européen Mariano Gago Ecsite en juin 2017) marquera le lancement de l’exposition virtuelle sur le site PSL Explore et sera l’occasion de réfléchir à la question du réemploi ou du recyclage de l’exposition, pourquoi pas en itinérance.

«Science frugale» à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes,10 rue Vauquelin Paris 5ème, jusqu’au 29 juillet, fermeture en août, réouverture la première semaine de septembre, entrée libre, du mardi au samedi, de 14h à 17h