Le premier pont imprimé en 3D pour vélos aux Pays-Bas

Un cycliste traverse le pont de béton imprimé en 3D à Gemert (Pays-Bas). © Bart Maat/EPA
Cherise Fong
Un cycliste traverse le pont de béton imprimé en 3D à Gemert (Pays-Bas). © Bart Maat/EPA

De loin, il ressemble à un simple pont en béton armé reliant les deux rives d’un canal dans un village rural. De près, on aperçoit sa forme ondulée et sa texture striée. Car ce pont de 8m de long et de 3,50m de large est le premier projet d’infrastructure civile en béton précontraint imprimé en 3D pour vélos. Le tout premier pont imprimé en 3D était piétonnier et espagnol.

Le 17 octobre, après trois mois d’impression de quelque 800 couches de béton à l’université de technologie d’Eindhoven, la passerelle hi-tech s’est ouverte à la circulation cycliste du village de Gemert aux Pays-Bas. Testé sous un poids de 5 tonnes, le pont devrait facilement porter des centaines de cyclistes pour au moins les trois décennies à suivre.

Réalisé comme une preuve de concept, le pont fait partie d’un projet d’infrastructure plus large initié par la province du Brabant-Septentrional en collaboration avec l’entreprise BAM Infra. L’impression 3D présente plusieurs avantages sur la construction en béton : économie de matériel (seul le béton nécessaire à la structure est imprimé, contrairement à la méthode traditionnelle de moulage), donc élimination du coffrage et réduction d’émissions de CO2, liberté des formes, rapidité de la réalisation, transfert plus direct de la conception à l’implémentation concrète…

Un pont en 3D pour vélos fabriqué aux Pays-Bas (reportage CNews):

En parallèle, la start-up néerlandaise MX3D finalise l’impression en 3D du premier pont en acier inoxydable pour relier les deux côtés du canal Oudezijds Achterburgwal au centre d’Amsterdam. Sa mise en route est prévue pour juin 2018. Encore un pas vers la ville durable !

OctoberMake, le séminaire au vert du Réseau français des fablabs

La première AG du Réseau français des fablabs (RFFLabs), jeudi 5 mai. © Makery
Carine Claude
La 1ère AG du RFFLabs se tenait au Fabfest en 2016. © Makery

Le Réseau français des fablabs (RFFLabs) va tenir son premier « séminaire stratégique » du 25 au 29 octobre à Moulins, dans l’Allier. Baptisé OctoberMake, ce nouveau rassemblement annuel des fablabs leur permettra de se concerter au calme, loin de l’agitation du Fablab Festival. « Ce sera le rendez-vous des makers, mais sans machines, ni bidouille, ni public », explique Alexandre Rousselet de l’Atallier, le fablab de Moulins qui organise l’événement. Avec plus de 90 inscrits, la formule séduit déjà la communauté.

« Notre objectif est de travailler sur la construction du réseau à échelle nationale, mais aussi européenne », précise-t-il. La rencontre sera d’ailleurs découpée en deux temps : les ambassadeurs des fablabs européens du programme Vulca se rassembleront dès le 25 octobre. Ils seront rejoints deux jours plus tard par les makers français qui tiendront séminaire. Et pour incarner cette dimension européenne, le parrain de ce coup d’envoi sera Bart Bakker, cofondateur du réseau Fablab Benelux et figure bien connue des makers.

Bart Bakker, parrain d’OctoberMake avec son vélo-lab tout en un. © DR

FAB14, livre blanc et Nuit des fablabs

Dans la ligne de mire de cette première édition d’OctoberMake : la structuration du réseau et la préparation de FAB14, la conférence internationale des fablabs organisée en juillet 2018 en France par Artilect, Fab City Grand Paris et le RFFLabs. Récemment, Neil Gershenfeld, le père fondateur des fablabs au MIT, est d’ailleurs venu passer une tête à Toulouse pour faire le point sur l’expansion mondiale des fablabs et rappeler les fondamentaux des Fabconfs… Nul doute que la répartition des tâches entre les différents opérateurs sera au menu des discussions, notamment pour le volet « distribué » de FAB14 dans une dizaine de fablabs français prévu les 14 et 15 juillet, après le Fab City Summit de Paris les 12 et 13 juillet, et avant la Fabconf à Toulouse, à partir du 16.

D’autres projets seront à l’étude, comme l’élaboration d’un livre blanc et la coordination nationale de portes ouvertes en nocturne pour mieux faire connaître les fablabs au grand public. « Il existe bien une Nuit des musées, pourquoi pas une Nuit des fablabs ? », s’enthousiasme Alexandre Rousselet.

Plus d’infos sur OctoberMake

Le design génétiquement modifié selon Patrick Donaldson

Exemple d'évolution «génétique» pour un objet imprimé en 3D. © Baptiste Coulon et Raphaëlle Mueller

A la Haute école d’art et de design de Genève, Patrick Donaldson a développé un prototype de «design assisté par évolution». Pour libérer le design et le designer. Explications.

Laurent Catala

« I am God, and so are you. » Tel est le titre de la recherche conduite dans le cadre de son master à la Haute école d’art et de design (Head) de Genève par Patrick Donaldson. Pour nous transformer en « dieux » du design, le média designer de 25 ans a imaginé d’introduire des algorithmes génétiques dans le monde du design avec un prototype baptisé DAE, pour Design assisté par évolution.

Vue de l’installation de Patrick Donaldson à la Head de Genève. © Baptiste Coulon et Raphaëlle Mueller

Doit-on comprendre votre projet Design assisté par évolution (DAE) comme une application qui intégrerait dans le code des données comparables aux gènes d’un organisme vivant?

Dans le monde naturel, les organismes sont composés de deux parties distinctes qui s’influencent : le génotype, qui contient toute l’information génétique, et le phénotype, qui regroupe toutes les caractéristiques visuelles et comportementales d’un organisme. Ces organismes se retrouvent ensuite en compétition pour passer leurs gènes à la génération suivante. Au moment de ce passage, les gènes des parents sont recombinés et mutent de manière aléatoire. Cette nouvelle génération est à son tour mise à l’épreuve et ainsi de suite.

Dans mon projet, les contenus créatifs sont construits de la même manière : un génotype virtuel et un phénotype virtuel. Le génotype virtuel décrit des variables : dans le cas de la typographie, cela peut être une hauteur de x ou l’existence d’empattements et leur taille. Ces informations sont ensuite traitées par un algorithme défini par le designer pour générer le phénotype virtuel et prendre des formes multiples (typographie, sons, formes 3D, etc.). Contrairement au monde naturel où les phénotypes sont testés via leurs interactions avec d’autres organismes et l’environnement, les contenus générés sont notés par le designer, qui choisit quels phénotypes sont bons ou mauvais selon sa culture et ses préférences esthétiques. L’ordinateur prend en compte ce choix et donne naissance à la nouvelle génération. Le designer prend en quelque sorte le rôle de la nature, en dirigeant l’évolution de l’espèce virtuelle.

Comme dans tout processus biologique, il y a donc une place laissée à d’éventuelles mutations imprévisibles?

Oui, c’est là tout l’intérêt. Avec cette imprévisibilité, le designer finit par avoir un échange avec la machine où cette dernière, en proposant de nouvelles mutations, peut même inspirer l’utilisateur et donner de nouvelles idées. A chaque génération, les mutations peuvent prendre n’importe quelle direction. Mais en prenant en compte la sélection du designer à chaque étape, certaines mutations seront rejetées. Il est bien sûr aussi possible d’augmenter la probabilité de mutations dans les paramètres de l’évolution en cours.

Patrick Donaldson et une typographie génétique créée à partir de DAE. © Baptiste Coulon et Raphaëlle Mueller

Quels types de contenus cette application peut-elle traiter?

L’outil est en fait un moteur évolutionnaire. De la même manière que des logiciels tels que Unity ou Unreal (des moteurs de jeu 3D, ndlr) sont des moteurs de simulation physique, il sert simplement à changer aléatoirement des valeurs et à prendre en compte des choix pour ensuite gérer la population d’organismes virtuels. Il laisse donc le designer libre de choisir les variables à utiliser et dans quel but, que ce soit pour produire des typographies, des sons, des objets physiques…

L’avantage d’une telle approche est sa personnalisation. Un designer pourrait créer un logotype qui s’adapte à son contexte, tel que son support papier. Une peinture générée de cette manière évoluerait au cours du temps et ne proposerait jamais deux fois la même chose. Une telle approche assistée par la puissance informatique permet d’augmenter le designer afin qu’il puisse s’attaquer à des projets beaucoup plus vastes qui ne pourraient jamais être explorés manuellement. La seule limite est l’imagination du designer.

Avez-vous déjà réalisé des choses concrètes à partir de cet outil?

Oui, certains contenus ont déjà été créés avec l’application. Ce sont des explorations. Pour mon projet de master, j’ai mis en place trois exemples pour montrer le potentiel de l’outil. Un en typographie, un en sonorisation et un en objets physiques, réalisés avec une imprimante 3D. Mais en choisissant un autre projet, par exemple une lumière qui fonctionnerait avec des LEDs et serait dirigée par un Arduino, on pourrait imaginer un procédé d’évolution des variables envoyées à l’Arduino pour contrôler ces lumières. Il faudrait pousser un peu plus loin pour créer des bracelets, une chanson ou une fonte complète.

En introduction à votre recherche, vous écrivez avoir «naïvement pensé que vous trouveriez une méthode révolutionnaire qui changerait le processus du design pour toujours». Que pensez-vous des débats sur l’omnipotence de la machine dans le contexte de l’intelligence artificielle?

Personne n’avait encore essayé d’appliquer les algorithmes génétiques au monde du design. Et vu l’impact que cela avait eu en ingénierie, j’espérais créer des contenus qui perdurent sans l’intervention d’un designer. La machine – du moins pour l’instant – n’est pas en mesure de faire des choix esthétiques ou de savoir si tel ou tel design est meilleur qu’un autre. Les designs eux-mêmes ne peuvent donc pas évoluer sans l’intervention d’un designer.

Aller vers des outils plus actifs, et non pas passifs comme la plupart de ceux qui sont à disposition des designers aujourd’hui, reste pertinent. Comme je ne voulais pas quitter le champ des algorithmes génétiques, j’ai décidé de chercher le moyen d’encapsuler ce système dans un outil qui pourrait être mis à disposition du designer. Celui-ci propose des solutions et le designer fait évoluer son idée avec lui. Mais l’outil ne vise en aucun cas à remplacer le designer.

Aujourd’hui, quels sont vos projets?

Le Design assisté par évolution a été sélectionné pour concourir au prix de l’innovation de la HES-SO et le prix d’excellence de la fondation Hans Wilsdorf. Je reviens tout juste du Festival du nouveau cinéma de Montréal où Yoann Douillet, Vincent de Vevey, Laurent Monnet et moi avons été invités à présenter Ximoan, une expérience collaborative en réalité virtuelle inspirée de la mythologie aztèque. Et je développe aussi un jeu sérieux, Massive, a game of four forces, sur la subatomique et la physique des particules.

En savoir plus sur le projet DAE de Patrick Donaldson, qui dit envisager «pour le futur» de mettre à disposition son prototype sur GitHub

Intégrer la réalité augmentée sur le Web en dix lignes de code

Makery en réalité augmentée (capture écran). © Nicolas Barrial

Pas besoin d’attendre l’ARKit d’Apple pour s’initier à la réalité augmentée. Un navigateur web, un peu d’HTML et le tour est joué.

Nicolas Barrial

Au tour de la réalité augmentée de bénéficier d’un choc de simplification par le Web ! En avril, on vous expliquait comment intégrer de la réalité virtuelle (VR) sur une page web en quelques lignes de code, grâce au WebVR et la plateforme open source A-Frame. Pour la réalité augmentée, qui (rappelons-le) permet de faire apparaître des objets virtuels dans le réel à travers le prisme d’un écran, un navigateur web et quelques lignes de code suffisent également.

Et voici comment, grâce à la solution AR.js mise au point par Jérôme Etienne. Ce développeur français vivant à Dublin s’est donné pour mission de mettre l’AR à la portée du Web, en partant d’A-Frame, cette plateforme lancée fin 2015 par la fondation Mozilla qui permet d’intégrer des objets, des animations, etc. pour construire des scènes VR sur une page web. Pour suivre le tuto ci-dessous, il suffit de posséder un ordinateur équipé d’une caméra et une imprimante.

Jérôme Etienne fait la démo de son outil AR.js. © Jérôme Etienne

Etape 1: test du code

– Affichez la page Codepen de Jérôme Etienne, consacrée à AR.js. Codepen permet de tester des programmes en direct. Une des fenêtres affiche votre webcam, tandis qu’une autre affiche le code.

– Pour afficher un objet, on utilise un marqueur, soit un motif à télécharger et à imprimer. Présentez le marqueur devant la caméra de votre ordinateur et l’objet apparaît.

Sur Codepen, on vérifie que l’AR sur le Web en quelques lignes de code, ça marche (capture écran). © DR

Et ça fonctionne sur smartphone?

C’est le concept ! AR.js peut être copié dans une page HTML (le langage de programmation des pages web). Une fois ouverte avec un navigateur mobile compatible, la page fera office d’application d’AR. Pour tester, il suffit de charger cette page sur votre navigateur mobile.

Démo avec la dernière version de Safari et un iPhone 5. © Nicolas Barrial

Nous l’avons testé sous Android avec la dernière version de Chrome et sous IOS 11 avec Safari. Sur ce site, vous pourrez vérifier les dernières comptabilités.

Etape 2: modifier les paramètres de la scène

Lors du premier test, vous avez vu s’afficher un cube rudimentaire. Il s’agit d’un composant A-Frame. Pour fabriquer des scènes plus sophistiquées, il vous faut créer votre propre compte sur Codepen, c’est gratuit. Puis, rendez-vous à nouveau sur la page Codepen de Jérôme Etienne. « Forkez » (le terme générique des codeurs pour dire copier) le code AR.js sur votre page. Il y a un bouton pour ça.

– Dans les lignes de code, repérez celles qui concernent le contenu. On vous aide ci-dessous :

– Sur Codepen, remplacez par exemple <a-box par <a-sphere et vous obtiendrez… une sphère. Logique, non ?

– A vous de jouer ! En ajustant la transparence, en changeant la taille de l’objet, en ajoutant une couleur, une animation, etc. Voici quelques exemples pour vous inspirer.

Tutoriel pour fabriquer une planète Terre animée (en anglais):

– Enfin, si vous êtes hardi-e-s du code, vous pouvez utiliser la librairie Javascript Three.js. Jérôme Etienne a publié des exemples sur Codepen, ici et .

Etape 3: importer un modèle 3D

A-Frame autorise l’importation de modèles 3D. Donc, en principe, on devrait pouvoir afficher ses propres modèles AR avec AR.js. Nous avons essayé, avec succès.

Le logo Makery 3D entre dans la matrice! © Nicolas Barrial

– A-Frame recommande l’utilisation du format gltf, le jpg de la 3D. Vous pouvez chercher un modèle 3D sur Sketchfab qui propose la conversion des fichiers dans ce format. Vous pouvez créer vous-même un objet, sur Blender par exemple. Enregistrez-le sous .obj et convertissez-le en gltf sur ce site.

Attention, veillez à ce que toutes les options soient décochées (capture écran). © DR

– Puis vous devrez héberger votre fichier. Si vous n’avez pas de serveur à disposition, l’astuce consiste à utiliser un répertoire du site GitHub ! Créez un compte et suivez ce tutoriel vidéo qui vous explique pas à pas comment importer votre modèle et en récupérer l’adresse URL.

– Enfin, rendez-vous sur Codepen. Si vous voulez afficher le logo Makery, insérez le code ci-dessous. Si vous voulez utiliser votre propre modèle, suivez les indications entre <!– –>.

Etape 4: changer le look de votre marqueur

Vous avez la possibilité de personnaliser le marqueur :

– Rendez-vous sur le site Pattern Marker Training, importez votre motif et téléchargez votre nouveau marqueur.

– Enfin, même principe que précédemment, hébergez le fichier (jpg) sur GitHub, puis changez la ligne de code consacrée au marqueur dans le code AR.Js.

Voila, vous pouvez ajouter «développeur en réalité augmentée» à votre CV !

Le GitHub AR.js de Jérôme Etienne

La page consacrée à AR.js sur A-Frame

A Caen, le futur se conjugue au Turfu

Atelier vélo connecté au Turfu festival. © Carine Claude

On était au lancement du Turfu festival, à Caen, qui fêtait du 11 au 15 octobre la recherche participative et l’innovation ouverte au centre de sciences Le Dôme.

Carine Claude

Caen, envoyée spéciale

Le bâtiment en impose. Dominant la presqu’île de Caen du haut de ses 30m, le centre de culture scientifique Le Dôme organisait du 11 au 15 octobre la deuxième édition du Turfu festival. Cinq jours pour explorer gratuitement les pratiques de « la recherche participative et de l’innovation ouverte » dans le cadre de la Fête de la science

Le Dôme, centre de sciences Caen-Normandie, a été inauguré en avril 2016. © Carine Claude

Mobilité, handicap, open democracy, mais aussi bidouilles fun et protos en pagaille… La programmation en deux temps du festival, trois jours de workshops pour les étudiants et les pros, suivis d’un week-end grand public, mixe recherche appliquée à des sujets de société et démos d’objets futilitaires ou rétrofuturistes comme l’imprimante à cocktails et le Minitel à selfie.

Angèle, l’imprimante à cocktails, un projet du collectif Artishow. © Carine Claude

Hybridation des genres

« Il faut imaginer de nouvelles formes de médiation scientifique et culturelle, dit Bruno Dosseur, le directeur du Dôme, un établissement porté par l’association Relais d’sciences. Nous ne voulons pas faire des expos sur les objets connectés, mais faire des ateliers pour fabriquer des objets connectés en impliquant le grand public. C’est pourquoi, dès l’origine, nous avons voulu construire un bâtiment qui soit le plus modulaire possible. »

Car, fait exceptionnel pour un projet de cette ampleur, l’association est commanditaire et propriétaire de son lieu : un programme à 7 millions d’euros (dont 6 millions rien que pour la construction) financés dans le cadre d’Inmédiats, un consortium rassemblant plusieurs gros centres de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) comme la Casemate à Grenoble ou Cap Sciences à Bordeaux.

Sur 2.500m2, le bâtiment à cinq niveaux en duplex est dominé par une coupole. © Carine Claude

Ouvert aux particuliers et aux professionnels dont certains élisent résidence à l’année (les « habitants », comme on les appelle ici), le centre accueille près de 50.000 visiteurs par an, dont 5.000 rien que pour son fablab. Pourtant, il n’est ni incubateur, ni médiathèque scientifique. Plutôt un objet hybride à mi-chemin entre le centre de sciences et le tiers-lieu, au fonctionnement plus proche d’un living lab que de celui d’un classique CCSTI.

« En rendant la population actrice des enjeux de la transformation numérique, elle produit elle-même des valeurs et de la connaissance », dit Jérôme Caudrelier, directeur de Casus Belli, une agence de communication résidente du Dôme et coorganisatrice du festival.

Un atelier pour imaginer le rôle des cinémas d’art et d’essai dans les villes futures. © Carine Claude

Pour François Millet, manager du Dôme, le festival permet également de faire un point d’étape sur les projets en cours de développement tout au long de l’année. « Ici, on veut faire interagir le public avec les chercheurs et les professionnels dans une démarche de coconstruction. On ne raisonne pas en termes de fréquentation comme pour une manifestation classique. Avoir plus de 400 personnes qui participent à un atelier de trois heures, ce n’est pas pareil qu’avoir 5.000 personnes qui viennent faire un tour pendant 10mn… ». Avec plus de 440 inscrits dès le premier jour, les ateliers faisaient en effet déjà le plein. (édit : 2.000 visiteurs sont venus pendant les journées grand public).

Le patrimoine au fablab

En Normandie, difficile d’échapper à la tapisserie de Bayeux et aux exploits de Guillaume le Conquérant. Même le fablab du Dôme s’y est mis avec son workshop Surface textile pour reproduire deux piliers sculptés représentant la Reine Mathilde et le célèbre duc. « Les œuvres originales ont été réalisées par Charles-Emile Pinson pour la reconstruction de l’université de Caen après la guerre », raconte Jean-Marc Routoure, enseignant-chercheur délégué auprès de l’association Relais d’Sciences.

Jean-Marc Routure prend la pose à côté de la maquette du pilier de la Reine Mathilde. © Carine Claude

Dès le premier jour, les participants du workshop, principalement des étudiants, avaient déjà érigé les reproductions en bois grandeur nature. Ou presque. « Les originaux mesurent 6m de haut, mais on a dû les réduire à 5m parce que sinon ça ne passait pas », précise Jean-Marc Routoure en montrant du doigt les piliers frôlant les hauteurs sous plafond.

Pile, le personnage historique à la CNC. Face, sa biographie à la laser. © Carine Claude

Pour chaque pilier, les effigies monumentales ont d’abord été gravées à la fraiseuse. Chacune est accompagnée sur une autre face du pilier d’un texte gravé à la laser revenant sur les hauts faits des illustres personnages. Deuxième étape : la phase tricot, couture et yarn bombing pour les habiller. « Ensuite, on va ajouter de l’électronique pour les rendre communiquants. Plutôt que des capteurs de mouvement, on part plutôt sur des capteurs sonores », ajoute Jean-Marc Routoure.

#TurfuFestival | Dans le cadre du workshop Surface Textile @Citemomes & @ENSICAEN ont réussi à faire parler les colonnes de @Universite_Caen pic.twitter.com/UV89YoFwdc

— Le Dôme (@_LeDome) October 14, 2017

« Ils seront exposés pendant le festival et pendant les journées des arts et de la culture de l’enseignement supérieur organisées au printemps à l’université. Ensuite, on essaiera de trouver un lieu pour qu’ils soient exposés en permanence », précise Jean-Marc Routoure.

Cultiver son potager sans forcer

Non loin de là, le robot-fermier Farmbot s’active tranquillement dans son coin. Imaginé par des Californiens, ce robot agricole open source permet d’automatiser la production et l’entretien d’un petit potager.

En démo, le robot-fermier Farmbot cultive des carottes en plastique. © Carine Claude

Pour un coût d’environ 3.000€, il sème, arrose, mesure l’hygrométrie, surveille les sols, enterre les mauvaises herbes… « Au niveau du Dôme, l’objectif est de déployer une vingtaine de Farmbots à l’échelle du territoire normand d’ici fin 2018-début 2019 pour réimplanter des espaces de production agricole en zone urbaine », explique Matthieu Debar, fabmanager du Dôme, expliquant que des étudiants de l’université de Caen développent un prototype vertical, pour cultiver directement sur les façades d’immeubles entre voisins. « C’est aussi une manière de requestionner la place du jardin ouvrier dans nos cités », ajoute-t-il.

Matthieu Debar, fabmanager du fablab du Dôme. © Carine Claude

Portraiturer les muons

Pour le workshop art et science, c’est du côté des rayonnements cosmiques que ça se passe avec le projet Nova Stella des artistes Thibaut Bellière et Paul Duncombe, en résidence au Laboratoire de physique corpusculaire de Caen. Le duo scrute les explosions d’étoiles en supernova pour transformer leur rayonnement en interactions visuelles ou sonores. Dans la pénombre, leurs machines traquent les trajectoires de muons, des particules qui traversent la matière et l’espace. Malgré les dispositifs de visualisation et les chambres à brouillard, leurs mouvements infimes restent quasi indécelables.

L’une des machines pour détecter les trajectoires des muons. © Carine Claude

Le défi pour les participants ? Réussir à capter ou à photographier toutes ces imperceptibles variations en s’initiant au code créatif. « L’idée de l’atelier est de montrer comment des artistes s’emparent de données scientifiques pour produire une œuvre poétique et sensible », explique David Dronet, enseignant aux beaux-arts et directeur du festival Interstice, référent du workshop.

Open badges à la fête

Visiteurs comme participants ne repartiront pas des ateliers les mains vides : pour chaque activité, ils pourront recevoir un badge numérique, sorte de sticker électronique à coller sur un CV ou un profil attestant des compétences acquises. Expérimentés pour la première fois sur une manifestation de ce genre, les Open Badges, sortes de sésame open source, ont été lancés en 2011 par les fondations Mozilla et MacArthur pour combler un manque dans la reconnaissance des apprentissages informels. Avec une pointe de gamification.

« Les open badges ont été créés pour pallier ce qui n’existe pas dans les diplômes, c’est-à-dire la reconnaissance des compétences transversales, des acquis de l’expérience ou encore de l’engagement associatif », explique Philippe Petitqueux, l’un des initiateurs de Badgeons la Normandie, un programme rassemblant chambres consulaires, collectivités et universités et destiné à faire de la région un « territoire apprenant ».

Exemple d’open badge attestant d’une compétence en prototypage. © DR

Mais alors, un open badge, ça ressemble à quoi concrètement ? « Un open badge est une sorte d’image contenant des informations et des métadonnées attestant de réalisations, de compétences et de valeurs que l’on peut obtenir en suivant une formation en ligne, en contribuant à un projet ou en participant à un chantier, par exemple. Contrairement à un CV purement déclaratif, les données du badge font apparaître l’émetteur et le bénéficiaire, les critères pour l’obtenir, etc. » Cet outil souple et vérifiable, affirme-t-il, pourrait révolutionner les parcours d’apprentissage.

Le site du Turfu festival

Artisan’s Asylum, le berceau des robots géants à Boston

L'équipe MegaBots à la veille du «combat du siècle». © MegaBots

C’est au makerspace Artisan’s Asylum, l’un des plus grands ateliers partagés des Etats-Unis, qu’est né MegaBots, dont le mégarobot EaglePrime combat ce mardi son rival japonais Kuratas. Visite.

Ewen Chardronnet

Somerville, envoyé spécial

A 4h du matin, ce mardi, ils seront nombreux à regarder le combat d’EaglePrime contre Kuratas sur Twitch. Ces deux robots géants se sont affrontés dans une aciérie désaffectée cet été au Japon, l’un conçu par la start-up américaine MegaBots, l’autre par le Japonais Suidobashi Heavy Industry. Si MegaBots est depuis 2014 installée en Californie, l’aventure mécatronique ludique a commencé à Somerville, dans la banlieue de Boston, chez Artisan’s Asylum. A un mile à peine au nord-est de l’université de Harvard, ce makerspace géant est installé dans un ancien entrepôt industriel sans fenêtre, le long d’une voie ferrée, avec pour voisins l’espace communautaire des amateurs d’escalade Brooklyn Boulders Somerville et la brasserie Aeronaut Brewing Company.

Le robot EaglePrime de MegaBots (en anglais):

Un makerspace pour roboticiens et artisans

En 2010, Gui Cavalcanti, ingénieur robotique amateur de science-fiction et des jeux BattleTech et MechWarrior, travaille chez Boston Dynamics sur les robots LS3, Petman et BigDog. Il rêve d’un espace et d’outils pour développer des robots fantasmatiques. Avec son amie costumière Jenn Martinez, qui cherche à partager des machines textiles, ils cofondent alors Artisan’s Asylum (l’asile de l’artisan) à Somerville, afin de fédérer les makers et artisans chevronnés de la région.

Derek Seabury, actuel directeur exécutif, nous fait visiter cet espace de 3.700m2 initialement dédié à la robotique, mais qui s’est rapidement transformé en lieu de mise en commun de machines et savoir-faire.

Derek Seabury, le directeur exécutif d’Artisan’s Asylum à Somerville. © Ewen Chardronnet
Six stations de joaillerie sont à disposition des créateurs. © Artisan’s Asylum
L’arène des minirobots de combat MASSdestruction. © Artisan’s Asylum

«Tout se fait sur la confiance»

Sept ans plus tard, et après plusieurs agrandissements, le makerspace accueille douze « shops » : électronique, joaillerie, cycles, découpe bois, laser, métal, CNC, peinture, textile, travaux métalliques de précision et deux ateliers multi-usages. Il compte 400 adhérents et chaque membre peut y venir à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. « Ils sont ici chez eux », dit Derek.

Ce makerspace associatif propose des cours, de l’apprentissage, des microstudios personnels, de l’espace de stockage et de l’accompagnement de projets de fabrication. « Il n’y a pas de règles réellement édictées, tout se fait sur la confiance, explique Derek. Nous voulons que les personnes soient à l’écoute, qu’ils entendent le “hey, tu ne devrais pas faire comme ça, tu pourrais te blesser” ou “pourquoi tu ne ferais pas plutôt comme ça”. »

Il y a même un vélodrome dans les locaux d’Artisan’s Asylum… © Artisan’s Asylum
Artisan’s Asylum a développé la Asylasaur, sa propre version de la découpe laser Lasersaur. © Ewen Chardronnet
Maker’s Mondays au shop électronique. © Artisan’s Asylum

Lutter contre la gentrification

Les équipements et consommables sont souvent mutualisés. « L’idée était que chacun ramène ici le matériel qu’il ne veut pas jeter depuis des lustres, explique Derek. On se dit toujours que ça servira un jour, et on garde des trucs parfois des années sans s’en servir… » Dans l’atelier électronique, on trouve en effet tout ce qu’on veut. « Avec les frais de port, ça coûte quasiment la même chose d’acheter cent exemplaires que les vingt dont on va avoir besoin. Ici, on partage le surplus. Il suffit de fixer la ligne entre déchets électroniques et dons. » Derek affirme qu’Artisan’s Asylum est à l’opposé de l’esprit des fablabs dont la maison-mère se trouve non loin de là, au Center for Bits and Atoms du MIT à Cambridge : « Notre objectif n’est pas d’avoir la dernière machine hors de prix, mais plutôt de lutter contre la gentrification en offrant des cours, des formations et un lieu de travail mutualisé aux gens du quartier. »

Dès sa création, Artisan’s Asylum a ainsi accueilli une variété de fans de robots, de vieilles machines et d’adeptes de savoir-faire artistiques et artisanaux, de développeurs d’imprimantes 3D et autres CNC (comme l’équipe de Black Cat Labs), des bricoleurs « skunkadelics » (des skunks works de l’aéronautique) qui ont conçu de folles créations pour des événements comme le Hungry Tiger Festival de Somerville, les festivités du 4 Juillet, Burning Man ou encore des éditions répétées de la Maker Faire.

Les robots de récup Skunkadelia sont en vente chez Artisan’s Asylum. © Ewen Chardronnet
Canards géants pour naviguer sur la rivière Charles lors des festivités du 4 Juillet 2011. © Artisan’s Asylum
Têtes de clown en feu pour le festival Burning Man. © Artisan’s Asylum

De Artisan’s Asylum à MegaBots

En 2012, l’équipe de roboticiens d’Artisan’s Asylum lève 98.000$ sur Kickstarter pour développer Stompy, un robot hexapode géant (à six pattes) pouvant accueillir deux personnes. Ce qui permet notamment au makerspace de s’équiper d’une CNC industrielle Multicam, d’une ShopBot, d’une découpe jet d’eau et d’une découpe plasma, autrement dit du matériel nécessaire pour découper les éléments des jambes des robots et du châssis. L’aventure des robots mécatroniques géants est lancée.

En 2014, Gui Cavalcanti crée avec Matt Oehrlein l’entreprise MegaBots. Les deux hommes rêvent de lancer une ligue sportive internationale de combats de robots géants pilotés par des humains et parviennent l’année suivante à réaliser une levée de fonds de 2,4 millions de dollars ! Artisan’s Asylum devient trop petit pour MegaBots… et l’entreprise déménage en Californie.

En 2014, MegaBots quitte les locaux d’Artisan’s Asylum. © MegaBots

En 2016, MegaBots lance un défi à son rival japonais Suidobashi : un affrontement, sur le terrain de leur choix, entre EaglePrime, leur robot géant de 4,9m et 12t, et Kuratas, un poids plume de 4m pour 6,5t. « Construire quelque chose de gros et y coller des armes, c’est tellement américain, répond Kogoro Kurata, le fondateur de Suidobashi. Mais les robots géants font partie de la culture japonaise, on ne peut pas laisser un autre pays gagner ! » Les deux entreprises se donnent un an avant le grand combat. MegaBots réunit entretemps 500.000$ sur Kickstarter pour mettre à jour son robot. Le spectacle peut commencer…

Le défi lancé par MegaBots à Suidobashi (en anglais):

Les sites de Artisan’s Asylum et MegaBots

Voir le combat sur Twitch et, d’ici une semaine, sur la chaîne YouTube de MegaBots

Smart Cities Asia: la ville connectée de demain peut-elle être durable?

Vélos publics dans le quartier commercial de Bukit Bintang à Kuala Lumpur. © Cherise Fong

La ville intelligente doit-elle être le bac à sable de l’Internet des objets? La conférence Smart Cities Asia, à Kuala Lumpur les 2 et 3 octobre, a exploré les différentes manifestations de l’urbanisme connecté.

Cherise Fong

Kuala Lumpur (Malaisie), envoyée spéciale

Le Kuala Lumpur Convention Center (KLCC) se trouve au centre-ville de Kuala Lumpur, au pied des iconiques tours jumelles Petronas, connecté à un vaste centre commercial qui débouche directement dans le métro, au bord d’un joli parc traversé par des pistes de jogging, de grandes fontaines et des espaces pour enfants, le tout entouré de voies automobiles bruyantes. A l’intérieur, haute sécurité et clim à fond. Le lieu de contrastes typique d’un congrès sur la ville du futur.

Ce n’est pas un hasard si la 3ème édition de la conférence asiatique Smart Cities a partagé la scène du centre de congrès avec la 1ère édition de Next Big Tech, l’événement phare de la Big Data Week à Kuala Lumpur ce début octobre 2017. Côté tech, on avance que plus de 60% des gens préfèrent leur expérience et leur instinct plutôt que les datas pour prendre des décisions. Côté ville, des urbanistes rappellent que les gens « se noient dans les données mais sont affamés de sagesse ». La séance d’ouverture de la conférence Smart Cities a ainsi rappelé une évidence : la technologie n’est qu’un outil, le but reste la durabilité de la ville dans l’intérêt des citoyens.

Tous les intervenants n’étaient pas venus prêcher la big data. On a ainsi découvert l’engagement de Taipei (Taïwan) pour une économie circulaire du (zéro) déchet ou la restauration de la rivière Cheonggyecheon de Séoul (Corée), qui, grâce à l’initiative personnelle de l’universitaire Soo Hong Noh, depuis 2005, a transformé cette zone du centre-ville en destination verte de loisir et de culture. Résultat : plus d’espèces aux alentours, une circulation automobile apaisée, des transports publics améliorés, une demande immobilière et même des températures plus clémentes.

Un festival de musique sur la rivière Cheonggyecheon, près du marché Dongdaemun. © Schellack CC-by-SA 3.0

La quatrième révolution industrielle

Jong-Sung Hwang, chercheur en solutions urbaines intelligentes pour le gouvernement sud-coréen, propose un panorama de l’évolution de la ville hyperconnectée : la première génération est née avec l’intégration de l’Internet à la ville d’Amsterdam en 1994, la deuxième génération se caractérise par l’utilisation massive de l’Internet des objets (IoT, Internet of Things) et a donné naissance à la ville ubiquitaire (ubiquitous city ou u-city), comme on le voit dans les villes expérimentales de Songdo et Incheon depuis 2004. La troisième génération tient compte des big datas (en intégrant notamment les flux de circulation). Enfin, la quatrième génération intègre l’intelligence artificielle (avec notamment les voitures autonomes). Mais cette quatrième révolution industrielle sera-t-elle durable ?

L’open data et la participation citoyenne sont au cœur des enjeux de la ville intelligente. Hwang cite en exemple de la plateforme ouverte qu’est la ville coréenne l’application la plus utilisée, une appli sur les transports publics, qui a été développée par un lycéen il y a une dizaine d’années. A Helsinki, la capitale finlandaise qui a mis en ligne ses données dès 2005, berceau de Nokia et d’Angry Birds, les datas constituent le système d’exploitation de la ville, selon le chercheur urbaniste finlandais Roope Ritvos. Parmi de nombreux projets pilotes, il cite la Smart Kalasatama dont les autobus électriques autonomes traversent le quartier depuis 2016, le réseau d’API CitySDK harmonisés pour les villes et institutions de recherche européens, et Select For Cities, un concours pour développer une plateforme Internet of Everything (IoE) pour les villes d’Helsinki, Anvers et Copenhague.

Présentation de la «Smart Region Helsinki»:

Le spécialiste de la data en urbanisme Saibal Das Chowdhury présente Urbanetic, une plateforme de visualisation 3D qui intègre contextuellement les données de la ville avec des liens dynamiques de façon à voir immédiatement l’impact des différentes variables. Comme un Sim City des big datas ultraréaliste, Urbanetic permet de comparer les villes et de partager des solutions aux problèmes communs. Son approche collaborative de l’urbanisation incorpore un vote en ligne des citoyens pour choisir leur modèle préféré avant de le passer aux développeurs.

Démo d’Urbanetic à partir de la modélisation de Melbourne (Australie):

Les villes sont au cœur de la durabilité future de notre planète. Pichaya Limpivest d’Intel Asie, coorganisateur de la conférence avec le Knowledge Group malaisien, rappelle qu’en 2024, 58% de la population mondiale habitera dans les villes et qu’elles consomment 75% de l’énergie de la planète. Quand on sait que 90% des technologies du cloud tourne sur des puces Intel… il y a de quoi frissonner en imaginant l’apocalypse spectaculaire du tout numérique quelques décennies à peine après le spectre du bug de l’an 2000.

Hack à l’aquarium

Heureusement que les organisateurs ont eu la bonne idée de faire débattre sur scène des mérites et démérites de l’IoT à l’échelle de la ville : côté pour, Maksim Pecherskiy, responsable data de la ville de San Diego (Etats-Unis) ; côté contre, Vladimir Bataev, expert en villes intelligentes chez Zaz Ventures aux Pays-Bas. Si le Californien n’a pas manqué de souligner les avantages des capteurs omniprésents et des données en temps réel pour rendre le fonctionnement général de la ville plus efficace, son évangélisme n’a pas résisté à l’argumentation implacable de Vladimir.

En avocat du diable, celui-ci a cité de nombreux exemples d’abus de confiance et de pouvoir, du téléviseur de 1984 qui nous surveille en permanence au casino nord-américain hacké à travers son aquarium connecté… sans parler des problématiques de vie privée, des coûts exorbitants en énergie et en minéraux rares, de la notion de propriété (quand le consommateur possède le matériel, mais l’entreprise possède le logiciel)… avant de conclure qu’« une société qui sacrifie la liberté pour la sécurité ne mérite pas les deux ». Tout comme un avion est un ordinateur volant et une voiture sera bientôt un ordinateur roulant, « nous sommes essentiellement en train de créer une arme qui peut être utilisée contre nous », dit-il. Et contrairement au monde de Facebook, où il suffit de supprimer son compte si on n’en aime pas les règles du jeu, il est un peu plus compliqué de s’extraire de l’infrastructure urbaine. Bref, il réclame la responsabilité dans l’innovation, à la fois technologique et humaine, d’autant plus quand il s’agit d’une ville entière.

L’autosuffisance par la blockchain?

Le lendemain démarrait sur un ton plus optimiste avec Ruben Tan, cofondateur et directeur technique de la start-up malaisienne Neuroware, défenseur de la technologie particulièrement sécurisée et potentiellement révolutionnaire de la blockchain. Ce réseau distribué et décentralisé, sécurisé par une méthode historique de consensus, est selon lui la base idéale de microréseaux qui permettraient le commerce pair-à-pair (P2P). Des prototypes de marché d’énergie solaire sont déjà en place en Californie et à New York aux Etats-Unis.

En tant que plateforme ouverte, neutre et collaborative, la blockchain faciliterait aussi l’automatisation de tout ce qui se passe dans les coulisses d’une ville intelligente « à condition que chacun suive le protocole », en proposant comme exemple le frigo connecté qui commande un carton de lait tous les trois jours, lequel est livré à domicile par un drone, et le laitier payé automatiquement. Bien au-delà de la killer app du bitcoin, ce microréseau fonctionnerait également comme une communauté autosuffisante en cas de catastrophe. Selon Ruben, la blockchain n’a jamais été compromise depuis son lancement en 2009. Le seul risque qu’il reconnaît, c’est une éventuelle centralisation par certains mineurs devenus majoritaires.

Jouer avec les transports

Flux de circulation optimisés, voitures autonomes… la mobilité urbaine reste un enjeu capital de la ville intelligente. En termes d’embouteillage, Kuala Lumpur est mieux placée que Manille mais moins que Jakarta, selon Edward Ling, le très charismatique Malaisien venu parler de Waze, l’appli de navigation routière communautaire acquise par Google pour un milliard de dollars en 2014. Avec ses 5,4 millions d’utilisateurs actifs, Waze dépend de la participation des conducteurs pour signaler les obstacles sur les routes, pendant qu’elle traque chaque trajet en temps réel afin de toujours proposer la meilleure route à suivre grâce à ces données crowdsourcées.

Aux Etats-Unis, selon Edward, 63% des personnes qui appellent le numéro d’urgence 911 ne savent pas où ils se trouvent, alors que 70% des accidents de la route sont signalés dans Waze avant que le 911 ait été composé. Conséquence : le temps de réponse des secours a été réduit de 4 minutes. Quant aux utilisateurs, ils économiseraient en moyenne 5 minutes par jour, alors que le conducteur moyen passe environ 4,3 années de sa vie sur la route… Certes, avec la généralisation des véhicules autonomes, admet-il, la prochaine génération n’aura peut-être jamais besoin de conduire. En attendant, faciliter la circulation automobile ne revient-il pas à encourager les gens à rouler en voiture ?

A Singapour, le jeune Abhilash Murthy a développé un chatbot sur Facebook Messenger qui aide les gens dans leurs trajets de bus, en donnant notamment les temps d’attente en temps réel grâce aux données ouvertes du système de transport local. Depuis son lancement en octobre 2016, Bus Uncle a gagné plus de 20.000 utilisateurs qui discutent naturellement avec lui… en singlish. L’anglais singapourien est la façon exclusive de communiquer de Bus Uncle, qui réagit comme un vrai « oncle de rue » sarcastique et rassurant, racontant des blagues et évoluant en fonction des conversations avec ses fans. Espérons qu’il aura aussi une influence positive sur l’implémentation des premiers bus électriques à Singapour !

On attend le bus et on discute via le chatbot d’Uncle Bus. © DR
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Le top 10 des protos pour augmenter son vélo

Si les véhicules à moteur sont responsables de 60 à 70% des émissions de CO2 dans les villes, selon le Chilien Iván Páez Mora, fondateur de Kappo Bike, l’évangéliste du cyclisme urbain a très bien compris que la tendance à toujours plus de voitures en ville n’est pas du tout durable : « Changer la façon dont nous nous déplaçons est fondamental pour le bien-être de notre planète, pour le maintien de notre mode de vie actuel et pour éviter un effondrement global imminent. »

Son appli mobile ambitionne d’être à la fois le Pokémon Go et le Waze des vélos en ville (aussi bien électriques que mécaniques). Mais sans réalité augmentée ni carte intégrée à l’appli, son principal atout consiste à traquer les mouvements des cyclistes « joueurs » et à remonter ces données aux municipalités pour qu’elles améliorent l’infrastructure cycliste urbaine. L’obstacle numéro un à l’adoption généralisée du vélo comme moyen de transport urbain, c’est le manque d’infrastructures dédiées.

Lancée en 2014, l’appli Kappo revendique 50.000 utilisateurs actifs dans 50 pays. En attendant d’analyser les cartes des mouvements cyclistes dans le monde entier, on peut visualiser les données des neuf villes les plus actives (dont Paris) sur le site de Kappo.

Le flux des cyclistes à Paris selon Kappo (capture écran). © DR

Pour appuyer ce discours pro-vélo, Maimunah Mohd Sharif, maire de George Town, deuxième ville de Malaisie en nombre d’habitants et capitale de l’île de Penang, raconte comment elle a fait installer 179km de pistes cyclables pour améliorer le premier système de vélos partagés en Asie du Sud-Est sur ce site touristique du patrimoine mondial de l’Unesco. Et d’affirmer fièrement que 47% des habitants de Penang s’estiment « très heureux », au contraire des 49% « très stressés » dans l’agglomération de Kuala Lumpur. Selon elle, il faut « apprendre globalement, appliquer localement ».

Une station de vélos publics Link Bike à George Town, Penang, Malaisie. © Vnonymous CC-by-SA 4.0

Dehors, l’air est chaud et humide, les rues de Kuala Lumpur sont bruyantes, encombrées de véhicules et d’effluves de gaz d’échappement. Bien qu’étant une cycliste plutôt motivée, je ne le suis plus pour emprunter un des vélos publics oBike, pourtant pas chers et garés un peu partout en centre-ville. Durant mes quelques jours dans la capitale malaisienne, je n’en ai vu aucun en service… J’ai cependant eu la chance de tomber sur une rencontre de cyclistes by night à la mosquée Jamek.

Rohana, ma chauffeuse de taxi pour l’aéroport, me dit qu’aujourd’hui tous les taxis, quelques bus et des camions de Kuala Lumpur sont des véhicules au gaz naturel, qui paient beaucoup moins cher l’essence, même s’il en coûte 6.000 ringgits (1.200€) pour convertir le véhicule. Elle admet avoir perdu environ la moitié de ses clients depuis l’apparition d’Uber et Grab (que j’ai utilisés plusieurs fois durant mon séjour), malgré l’appli locale dédiée aux taxis malaisiens. Mais reste déterminée à conduire son taxi : « Lorsque tout sera robotisé, qu’est-ce qu’on va faire ? »

Le MIT Media Lab prend le leadership sur la communauté DiYbio

Selfie de groupe au Bio Summit avec Joi Ito et David Kong. © Scott Pownall

Le MIT Media Lab accueillait du 21 au 24 septembre le Bio Summit, plus grand rassemblement de biohackers à ce jour. Une étape fondatrice du mouvement des labs de biologie communautaire.

Ewen Chardronnet

Cambridge (Etats-Unis), envoyé spécial

Nous sommes le 21 septembre, à Cambridge, sur Massachusetts Avenue, non loin de la prestigieuse université d’Harvard. Le point de convergence des premiers arrivants du Global Community Bio Summit est l’EMW Bookstore – EMW pour East Meets West. Des biohackers s’y rejoignent, venus d’Indonésie, d’Allemagne, d’Inde, d’Argentine, d’Equateur, du Bangladesh, de Taïwan, etc. Ici, l’Est rencontre bien l’Ouest comme point de départ des visites de labs proposées par le premier sommet de la communauté bio. Au choix : le Community Exploration and Learning Lab (CELL) de Novartis, le community lab de Biogen, le makerspace Artisan’s Asylum (on y revient vite) et le Boslab (Boston Open Science Laboratory). Une première journée qui offre à ceux venus de loin l’occasion de faire connaissance et de découvrir le fonctionnement de quelques espaces de l’écosystème local.

Visite de participants du Bio Summit au Boslab à Sommerville… © Laura Olalde
Et au CELL de Novartis. © Laura Olalde

How To Grow (Almost) Anything

L’EMW Bookstore est un espace communautaire ouvert en 2015 dans une ancienne librairie de quartier par David Kong, étudiant diplômé du Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) devenu cette année le nouveau directeur de la Community Biotechnology Initiative du prestigieux Media Lab qui organise le Bio Summit. Conçu par Kong comme un espace au croisement de l’art, des technologies et de l’activisme, le lieu abrite une salle d’exposition et de rencontres, mais également un biolab de quartier et sa communauté Street Bio.

C’est d’ici que le célèbre généticien George Church donne depuis 2015 ses cours « How To Grow (Almost) Anything », dont l’organisation a été calquée sur les « How To Make (Almost) Anything » de Neil Gershenfeld, le directeur du Center For Bits and Atoms du MIT à l’origine du concept de fablab il y a maintenant une quinzaine d’années. Cette Bio Academy entre dans sa troisième promotion d’étudiants distribués et fait aujourd’hui partie de l’Academy of (almost) anything, ou Academany.

L’équipe Street Bio autour de George Church en 2016. A gauche, David Kong. © EMW Bookstore

George Church et David Kong sont des ardents défenseurs de la diffusion ouverte de la biologie synthétique vers le grand public. Pour ces deux scientifiques, comme pour l’équipe Street Bio réunie autour d’eux et bien des participants au Bio Summit, l’ingénierie biologique de conception d’organisme et d’assemblage d’ADN doit quitter les tours d’ivoire des laboratoires et des entreprises de biotechnologie pour entrer dans la vie quotidienne et devenir « accessible à la créativité des plus jeunes générations ».

Convaincus que les capacités de la biologie synthétique de réorganiser le vivant vont avoir des implications profondes sur la médecine, les matériaux et l’énergie, jusqu’à amener à l’augmentation de l’humanité elle-même, ils veulent être des acteurs de la bioéconomie en formation, quitte à « biotechnologiser » les imaginaires collectifs avec des scénarios à la Jurassic Park. George Church est en effet l’auteur en 2012 du best-seller controversé Regenesis, (« Re-genèse, où comment la biologie synthétique va réinventer la nature et nous-mêmes »), et a contribué à promouvoir l’idée de « désextinction » des espèces, lançant le buzz médiatique de la résurrection possible de l’homme de Néandertal et œuvrant pour celle du mammouth aujourd’hui. Il a déclaré récemment au New Scientist qu’il espérait pouvoir créer un embryon de mammouth d’ici deux ans, affirmant notamment que la réintroduction de l’espèce dans la toundra serait un moyen de lutter contre le réchauffement climatique. Un projet on ne peut plus sérieux, narré également dans Woolly, opus de Ben Mezrich, sorti cet été qui développe le futur « Pleistocene Park » de George Church… et dont l’adaptation pour l’écran est envisagée.

Le MIT s’engage dans la communauté DiYbio

C’est donc des locaux modestes du EMW Bookstore qu’a émergé l’idée du Bio Summit. Le 22 septembre, les 200 participants sont accueillis par David Kong et son équipe au sixième étage du bâtiment de verre du Media Lab. La vue sur le fleuve et Boston est imprenable. L’ambiance est à l’enthousiasme. Il s’agit du plus grand rendez-vous de biohackers jamais organisé. Joi Ito, directeur du Media Lab, entrepreneur de l’Internet et chairman de Creative Commons depuis 2006, donne le discours d’introduction. Les biohackers sont dans la continuité philosophique du mouvement hacker dans le domaine de l’informatique et des réseaux, dit-il. Aussi croit-il fermement à la nécessité pour le Media Lab de s’engager dans le soutien à la création d’une communauté internationale structurée, notamment en finançant les déplacements de biohackers de tous les continents grâce à la Community Biotechnology Initiative.

Joi Ito lors de sa conférence inaugurale. © Scott Pownall

David Kong et Joi Ito souhaitent élargir les formes de participation en biotechnologie, partant du constat que « la nouvelle génération d’innovateurs du secteur est en demande de plus d’interactions avec les domaines culturels, artistiques et socio-économiques ». Les objectifs de la Community Biotechnology Initiative vont du développement d’infrastructures de partage de savoir et de matériel à bas coût à la facilitation des rencontres entre art, design et biologie. David Kong, déjà engagé dans la science microfluidique, a initié ce printemps la base de données open source Metafluidics de design d’outils « lab-on-a-chip » (un lab sur une puce) comme premier geste de l’initiative, où inventeurs de tous horizons, ingénieurs, scientifiques, étudiants, amateurs et makers, peuvent déposer leurs projets. La microfluidique est un domaine en plein essor, dont l’ouverture de l’Institut Pierre-Gilles de Gennes à Paris en 2015 témoigne également.

Où l’on fait les présentations

Après les remarques introductives s’ouvrait la première session « Hello World! » où les participants ont une minute chacun pour se présenter à l’audience. Le Bio Summit qui brasse 200 participants donne aussi l’occasion à Makery de se présenter à cette communauté comme de rencontrer bon nombre des projets et acteurs auxquels nous avons ouvert nos colonnes : Bethan Wolfenden de Bento Lab, Jenny Molloy du mouvement Global Open Science Hardware (Gosh), Mary Maggic de Open Source Estrogen et DiYsect, Roland van Dierendonck et Günter Seyfried rencontrés à la DiY Human Enhancement Clinic du festival Border Sessions 2017 à La Haye, Li Yu de La Paillasse, et bien d’autres.

Session «Hello World!». Ici le Counter Culture Labs de Oakland. © Scott Pownall

Une médiatisation qui dérange

La première matinée du Bio Summit est essentiellement consacrée à la définition des cadres préliminaires de bonne conduite : sécurité biologique, éthique, diversité, définition du biohacker, éléments de narration. Les pionniers Todd Kuiken et Jason Bobe racontent pour mémoire l’émergence du mouvement DiYbio dans un pub de Boston en 2008 et les premières répercussions dans la presse comparant dès 2009 les biohackers à des savants fous de type Frankenstein. Josiah Zayner, le biohacker controversé depuis son transplant fécal DiY et la saisie dans une Allemagne très régulée de son kit DiY de « ciseaux génétiques » CRISPR expédié par son entreprise The Odin, est d’ailleurs dans les couloirs, intensivement suivi par des caméras. Une médiatisation qui n’est pas du goût de tout le monde, certains considérant que ses coups d’éclat nuisent au mouvement. Zayner aime raconter à qui veut l’entendre l’importance qu’il accorde au développement de scénarios polémiques qui plaisent aux médias dans son parcours de « biohacker hero ». Il vient d’ailleurs de commettre un nouveau coup médiatique, en annonçant qu’il a l’intention de modifier en DiY son propre code génétique. Un procédé très simple et rapide grâce à CRISPR, affirme-t-il. Des participants (souhaitant rester anonymes) se plaignent du caractère intentionnellement provocateur de ses démarches, qui ne visent selon eux qu’à promouvoir son entreprise.

Zayner mis à part, les animateurs de la plateforme DiYbio expliquent comment leur est apparue dès 2011 la nécessité d’établir des codes de bonne pratique. En organisant des congrès fondateurs, en Europe (La Paillasse à Paris avait accueilli le rassemblement européen fondateur) puis aux Etats-Unis. L’objectif était de définir des codes définissant les motivations, les pratiques éducatives et les limites à fixer. Kuiken et Bobe insistent pour dire qu’il faut remixer/redéfinir aujourd’hui ces codes pensés en 2011.

Gare à l’élitisme!

On note l’intervention de Thomas Hervé Mboa Nkoudou, seul représentant du continent africain après l’impossibilité des Ghanéens d’obtenir leurs visas, et qui interroge l’audience : est-ce que le mouvement du biohacking suit toujours la philosophie du hacking ? À savoir selon lui : anticapitalisme, subversion, biens communs ? Thomas Hervé Mboa Nkoudou, chercheur au Canada, souligne la différence des besoins de l’Afrique par rapport à l’Amérique du Nord, les problèmes de pérennité d’un hackerspace en Afrique, le manque de financement, les équipements difficiles à acquérir, l’irruption d’intérêts capitalistes plutôt que la construction d’une économie basée sur les communs, l’élitisme du biohacking, bien trop académique, trop masculin. Thomas défend la nécessité de former les universitaires à la science citoyenne et la convergence des biohackerspaces et des science shops, l’esprit Jugaad d’innovation frugale, la « débrouillardise » (en français dans le texte).

L’intervention de Stefanie Wuschitz de Mz Baltazar’s Laboratory, un hackerspace viennois dédié aux projets DiY à l’intersection des arts, de la technologie et du féminisme, est également remarquée. Par visioconférence, elle retrace les bases des mouvements écoféministe, cyberféministe et aujourd’hui xénoféministe. Le slogan xénoféministe « si la nature est injuste, changeons la nature ! » semblant ici plaire aux biohackeuses et biohackers.

Matériel DiYbio pour ateliers «hands-on»

Panel «kits et bots d’innovation dans les labs communautaires». © Scott Pownall

L’après-midi se divise en sous-groupes. Un panel sur le matériel à bas coût présente Amino Labs, Bento Lab et Opentrons, suivi par des workshops pratiques sur comment fabriquer un microscope pour 10$ avec une webcam ou sur les outils Amino Labs par les Canadiens Julie Legault et Justin Pahara, un projet issu du MIT Media Lab en 2015 et qui propose des machines accessibles dès l’âge de 12 ans pour jouer avec l’ADN de bactéries et fabriquer pigments et fragrances.

Atelier «comment fabriquer un microscope à 10$» avec Y. Shrike Zhang. © Bio Summit
Atelier «écrire du code pour mener des expérimentations avec Opentrons» et son robot à pipettes mené par Will Canine. © Adrianna Tan
Atelier «Fun Time Bio» avec Amino Labs. © Scott Pownall

Un autre panel réfléchit aux collaborations internationales et infrastructures dans le domaine de l’édition ou de la santé. Travis Rich du MIT présente des outils de publication collaborative pour des collaborations à grande échelle. Thomas Landrain, le pionnier français des biolabs, présente son projet de collaboration distribuée Just One Giant Lab (JOGL) et explique comment le programme français Epidemium d’ouverture des données du cancer lui en a inspiré l’idée. Thomas Landrain, qui a démissionné ce printemps de La Paillasse, partage désormais son temps entre son projet JOGL et une nouvelle mission de chargé de développement pour la compétition de biologie synthétique IGEM qui tiendra son prochain jamboree du 9 au 13 novembre à Boston (Landrain est lui-même un ancien participant IGEM en 2007, ce qui l’avait motivé à cofonder La Paillasse par la suite).

Autre Française intervenant sur ce panel, Eléonore Pauwels du Wilson Center, s’intéresse avec le Citizen Health Innovators Project à la démocratisation de l’innovation en santé, avec un intérêt particulier porté aux citoyens qui ont « hacké » leur chemin vers leur santé, comme ceux ayant pratiqué sur eux-mêmes des thérapies géniques en dehors de tout cadre légal.

La journée se terminait par la visite guidée de Ginkgo Bioworks, l’entreprise qui «conçoit des organismes» et vend des microbes customisés. © Scott Pownall

Bioart, design et environnement

La seconde journée s’ouvre sur une nouvelle série d’ateliers et des présentations en bio art et design. Le département « design fiction » du MIT Media Lab donne le ton avec les récentes diplômées Mary Maggic ou Ani Liu, cette dernière ayant été notamment remarquée cette année par son dispositif BCI (Brain Computer Interface) d’influence à distance sur le mouvement des spermatozoïdes en réaction aux propos phallocrates de Donald Trump, « grab them by the pussy ». « Woman of Steam grabs back » est sa réponse.

L’artiste trublion et provocateur Adam Zaretsky vient lui aussi tester les positionnements éthiques de l’audience entre biodesign et fiction en affichant sa volonté de donner naissance et d’élever un enfant transgénique. Zaretsky s’appuie sur les premiers tests d’édition génomique CRISPR sur embryon humain réalisés en Chine en 2015. Ultime scénario Frankenstein ? La plupart de l’audience semble ici connaître les provocations de Zaretsky qui fonctionnent certainement mieux anonymement dans des contextes plus généralistes ou corporatistes. Zaretsky met en évidence les troubles que pourrait provoquer cette question : cascade héréditaire, diffusion intergalactique, désir érotique transgénique et questions esthétiques, problèmes psychosociaux des enfants transgéniques, etc. Pour Zaretsky « la manipulation génétique à coup de pipettes est un acte sexuel et le regarder au microscope est de la pornographie ».

Présentation de Mary Maggic lors du panel «bio art et design». © Bio Summit
«Break-out session: les humains transgéniques en tant que bioart» avec Adam Zaretsky. © Laura Olalde

Après une première « break-out session » sur le bioart, la journée se poursuit par des présentations de projets environnementaux, comme le Amazon Floating Fablab (dont on vous a déjà parlé), ou l’initiative Citizen Salmon de Seattle qui identifie l’origine parfois douteuse des filets de saumons que l’on retrouve dans nos assiettes en identifiant leur origine génétique via un kit DiY accessible à tous. Ou encore le projet Beecosystem mené au biolab Genspace de Brooklyn à New York et lauréat du Bio Design Challenge dans la catégorie alimentation et agriculture. Beecosystem s’appuie sur le cercle vertueux de la fleur de houblon et de l’abeille, de la bière et du miel.

Cette seconde journée se conclut sur les questions organisationnelles des labs comme sur les problématiques d’éducation, des cours de la Bio Academy initiés à l’EMW Bookstore à la compétition IGEM, avec une intervention remarquée de Jake Wintermute, l’animateur du MOOC en biologie synthétique du CRI (Centre de recherche interdisciplinaire) à Paris.

Panel «Comment construire un biolab communautaire». © Bio Summit
Démonstration de hip-hop lors de la soirée 99 biohackers du Bio Summit. © Scott Pawnall

Priorité à la santé et aux données distribuées

Le dimanche et dernier jour était consacré à de multiples « unconferences » de travail mais surtout à la visite de George Church et Neil Gershenfeld. La journée démarrait en effet par une plénière de George Church. Selon le professeur de génétique à la Harvard Medical School, le Personal Genome Project de partages des données génomiques personnelles qu’il dirige est « un projet de science citoyenne qui vous encourage à connaître votre génome dans la mesure où cela pourrait véritablement vous aider vous et votre famille. » Et, s’adressant à l’audience, « si vous hackez, vous devriez savoir ce que vous hackez ». Church reconnaît que « si un nouveau pathogène émergeait, cette communauté DiYbio serait la plus à même de développer un outil diagnostic de détection à bas coût et adaptable facilement (scalable). »

George Church se présente comme un promoteur de la science citoyenne. © Scott Pownall

Sur la question des priorités à donner au mouvement, Church répond à l’audience que la communauté DiYbio doit se concentrer avant tout sur les questions de santé, de diagnostic à bas coût et et de données distribuées. Il dit ainsi avoir été impressionné par l’initiative Bio Weather Map de collecte planétaire de données de vie microbienne par séquençage ADN à bas coût à des fins de santé publique, de préservation de la biodiversité et de biosurveillance. « J’adorerais que chacun porte un séquenceur ou quelque chose d’équivalent que vous pouvez distribuer à vos amis et que cela fasse partie de l’Internet des objets, pour informer sur la qualité de la nourriture, de l’air, etc., en ayant cependant bien conscience des aspects négatifs de cela, des problèmes que cela pourrait poser en termes de contrôle. »

Sur la question du changement climatique, George Church explique que son projet mammouth est une façon de porter l’attention sur le problème de la fonte du permafrost et ses 1.400 gigatonnes de carbone. Il évoque la « Grande Oxydation » terrestre et le rôle des cyanobactéries dans la conversion CO2 vers O2 qui a rendu la Terre propice à la vie et leur intérêt possible pour penser une réversibilité carbone par la conception de biocarburants de nouvelles générations.

Questions à George Church. © Scott Pownall

George Church fait enfin remarquer la « remarquable diversité de la communauté DiYbio, quelque chose que l’on ne trouve pas dans les milieux académiques ». Et c’est vrai que c’est une des grandes réussites du Bio Summit. La unconference de la zone Asie soulignera néanmoins la nécessité de trouver des modèles différents, dans la mesure où leurs besoins ne sont pas les mêmes qu’en Amérique du Nord ou en Europe. Une scène exemplaire et vivante, plus proche des réseaux Hackteria d’accès au soin et à la science (auquel le Bio Summit rendait cependant hommage) que des objectifs des généticiens de Boston.

On s’interroge également sur l’alignement de la communauté sud-américaine sur la biologie synthétique nord-américaine, qui va jusqu’à s’appeler Syntechbio Network et est conseillée par les Américains de la Silicon Valley Biocurious et IndieBio SF. On ne peut dès lors qu’être décontenancé d’entendre le biolab d’une ville moyenne de l’Equateur dire qu’ils ont du mal à intéresser les populations locales à la biologie de synthèse… Il y a des applications biologiques plus immédiates que la recherche de pointe en génomique…

Dictature, fort leadership ou soft power?

On pourra regretter le manque de volonté de structuration démocratique et équitable du réseau international lors du Bio Summit, laissant de fait le leadership entre les mains des animateurs de la Community Biotechnology Initiative du MIT Media Lab, David Kong assénant l’audience de « awesome » et « amazing » jusqu’à la nausée d’une manière typiquement américano-centrée. Cette forme d’hégémonie occidentale s’est également ressentie dans la unconference de Neil Gershenfeld et George Church. Ce dernier est peu intervenu si ce n’est pour dire que la Community Biotechnology Initiative devrait s’inspirer de la manière dont le réseau des fablabs s’est construit.

Neil Gershenfeld et George Church lors de la «unconference» sur la structuration du mouvement. © Ewen Chardronnet

Neil Gershenfeld aura d’ailleurs surpris son audience en déclarant (pour la réveiller de manière provocante selon lui) : « N’importe quel projet communautaire open source a un dictateur. Il y a Mitchell Baker pour Mozilla, il y a Linus Torvalds pour Linux, Jimmy Wales pour Wikipedia. Il y a besoin d’un fort leadership pour construire un travail organisationnel distribué ». Ce qui n’a pas manqué de susciter des réactions. La bioartiste Carolyn Angleton de Sacramento demandait alors : « Pourquoi n’étiez-vous pas au panel sur la diversité, et pour le dire avec respect, pourquoi un fablab au Cameroun devrait-il être affilié au MIT ? Pourquoi devrions-nous nous définir comme un réseau avec un leadership contrôlant l’ensemble ? » Ellen Jorgensen de Biotech Without Borders d’ajouter : « Quelle est cette forme d’impérialisme culturel à la Coca-Cola que vous nous proposez d’exporter ? Pourquoi mettre à tout prix notre modèle en avant ? » Gershenfeld a répondu en arguant que le réseau des fablabs a complètement quitté le MIT aujourd’hui et que celui-ci ne contrôle donc pas ce réseau, évoquant la diversité de fablabs dans le monde et l’autonomie de leurs projets, citant (à nouveau) l’exemple du Amazon Floating Fablab et disant s’être inspiré du soft power des architectes de l’Internet et de la construction des communs du réseau.

Dictature, fort leadership ou soft power ? La présence d’anthropologues ou de sociologues politiques des sciences a semble-t-il manqué au Bio Summit.

La photo de famille finale. © David Kong

Retrouvez les captations vidéo et le site Internet du Global Community Bio Summit

Première mondiale en chirurgie robotique à Amiens

L'impression 3D, parfait pour s'entraîner. © CHU Amiens
Guillaume Ribault
La colonne vertébrale a été modélisée et imprimée en 3D pour que les chirurgiens s’entraînent. © CHU Amiens

Double première mondiale pour le CHU d’Amiens : un enfant de 6 ans souffrant d’une scoliose grave a été opéré avec succès grâce à une chirurgie robotisée, réalisée à partir d’exercices de simulation sur une colonne vertébrale imprimée en 3D.

La colonne du jeune Louis avait une courbure à 50% qui l’obligeait depuis six mois à rester en permanence allongé. Le 28 septembre, il a bénéficié d’une opération robotisée inédite dans le monde, a annoncé le CHU d’Amiens ce 10 octobre, la pose de vis ilio-sacrées reliées par des tiges cintrées pour redresser le dos. Cette pose de vis de 7mm de diamètre dans un couloir osseux de 8mm à proximité des racines nerveuses est rare et très complexe. Elle a pu être réalisée grâce à l’assistance d’un bras robotique, avec ordinateur et caméra. Le robot Rosa permet des incisions moins grandes, une meilleure précision et une diminution des douleurs post-opératoires.

Le bras robotisé Rosa, assistant des chirurgiens du CHU d’Amiens. © CHU Amiens

Les chirurgiens, pour préparer l’opération, ont répété leurs gestes pendant plusieurs mois au sein du SimUSanté, le plus grand centre européen de simulation médicale, rattaché au CHU d’Amiens. Ils se sont exercés à deux reprises sur un mannequin dont la colonne vertébrale, modélisée depuis le scan du dos du garçon, a été imprimée en 3D. Chaque exercice de simulation, réalisé dans des conditions semblables au bloc opératoire, a permis de réduire le temps de l’opération (qui a duré trois heures) et de mieux appréhender l’opération réelle.

1ère mondiale @CHUAmiens. La simulation aide à la conception d'1 geste chirurgical des vertèbres d'1 enfant avec robot #Rosa pic.twitter.com/uAUf0R7SS9

— SimUSanté (@cpasimusante) October 9, 2017

Le jeune garçon, en rééducation, se remet bien de l’opération, peut s’assoir et respire mieux, selon le CHU. Quatre autres enfants devraient pouvoir bénéficier dans les prochains mois de cette nouvelle technique opératoire, avec robot-assistance et simulation sur impression 3D.

Chronique d’une makeuse en matériaux (25)

Des matières à perte de vue, il y a de quoi faire avec la filière huile de palme au Togo. © Caroline Grellier
Caroline Grellier

Mise à jour de rentrée pour notre makeuse et son agence en matériaux biosourcés Termatière. Ou comment adapter sa stratégie pour concilier aspirations makers et entrepreneuriat social.

De retour en France, le calme estival m’a permis de me recentrer sur la stratégie de mon entreprise de création de matériaux biosourcés à cheval entre la France et l’Afrique de l’Ouest. Je vais pouvoir envisager la suite par rapport aux trois offres de Termatière : conseil, formation, R&D collaborative.

Côté conseil, les devis envoyés en Afrique n’ont finalement rien donné. Quant aux projets internes de R&D collaborative, ils rencontrent des points de blocage. Pourquoi ? Parce que j’ai cru m’entretenir avec de potentiels clients ou partenaires, qui en réalité se sont révélés non solvables.

L’offre, la demande et le financement

Pourtant, en cinq mois à sillonner le Togo, j’ai largement validé les besoins sur le terrain et la pertinence de ce que proposait Termatière : valoriser des déchets en matériaux locaux biosourcés. D’un côté, la gestion des déchets agricoles est une vraie problématique et ceux-ci sont souvent brûlés, faute de réflexion sur leur valorisation. De l’autre, l’offre en matériaux sains, économiques et durables est quasi inexistante, malgré la demande. Il y a également un vrai challenge quant à la formation professionnelle des jeunes en milieu rural, à la création d’emplois pour éviter la désertification de ces territoires reculés. J’ai rencontré de nombreux acteurs solides, emballés par la démarche, désireux de diversifier leurs activités, mais tenus par de fortes contraintes financières. Les sous, les sous, toujours les sous…

Construction et matériaux dans les villages africains: l’inspiration ne manque pas! © Caroline Grellier

J’ai aussi fait le constat suivant : Termatière propose bien plus qu’une solution technique sur la manière de passer d’un déchet à un matériau, elle met en œuvre toute une démarche de design social basée sur les matériaux locaux biosourcés pour valoriser les ressources (humaines et matérielles) d’un territoire et contribuer à son développement durable. Difficile d’envisager cette démarche sous forme de prestation chiffrable en jours. De plus, avec des moyens limités, réaliser un suivi de projet dans une logique d’empowerment s’annonçait délicat. Et le problème allait se répéter pour chaque projet, pour chaque bénéficiaire…

Pas question d’abandonner ! Encore une fois, le positionnement et le modèle économique de Termatière étaient donc à revoir, pour les adapter à ce marché africain, aux challenges qui me motivent à bloc !

Retour (temporaire) à la fac

J’ai donc planché sur une nouvelle stratégie : diviser Termatière en deux morceaux. Je poursuis d’un côté les deux offres de prestations de services qui tournent, le conseil et la formation, afin de contribuer à l’autofinancement du deuxième volet. Celui-ci plus proche de l’association. J’ai déjà en tête une programmation sur deux ans pour deux ou trois projets pilotes, parmi ceux que j’ai identifiés lors de ma prospection terrain. Objectif : lancer en 2018 une campagne mécénale et créer un pool de financeurs.

Un retour temporaire sur les bancs de la fac en master design innovation société me permet pendant quatre petits mois de me mettre à jour sur les méthodes du design social pour coconcevoir avec les bénéficiaires d’un projet. Une vraie source d’inspiration qui me motive à réviser la méthodologie d’action de Termatière, dans le but d’y réinjecter toutes mes aspirations de makeuse que j’avais un peu mises de côté…

Quelques outils et beaucoup d’huile de coude et de créativité pour le lab de Termatière. © Caroline Grellier

Après une première phase de diagnostic sur le terrain, avec le partenaire et les bénéficiaires (interviews, étude socio-économique des impacts de valorisation de déchets sur le territoire, enquête documentaire sur les potentiels techniques des déchets, etc.), l’idée est d’installer in situ un fablab éphémère, équipé de machines low-tech fabriquées par les labs du territoire, afin de veiller à travailler à partir de procédés de transformation économiques et locaux.

Renouer avec mon ADN de makeuse

Différents acteurs seront invités à participer à cette deuxième phase : étudiants architectes, makers, artistes, artisans, salariés des coopératives agricoles et bien sûr, les hommes, femmes et enfants de la localité. A partir de cette matériauthèque collaborative et open source, la phase trois consiste à codévelopper (avec le soutien d’un comité technique) la ou les recettes de matériaux, puis à transférer le savoir-faire via des formations.

Revenir aux sources, comme ici avec la matériauthèque d’origine de Termatière, des matériaux 100% d’origine viticole. © Caroline Grellier

Un peu théorique tout cela ? Je m’active à concrétiser ce projet avec l’aide des partenaires et bénéficiaires que j’ai rencontrés ces derniers mois pour deux projets pilotes, au sud et centre du Togo. Et j’ai quand même l’impression de toucher (enfin ?) au but avec ce nouveau fonctionnement en retrouvant davantage mon approche de makeuse en matériaux, qui fait partie de l’ADN de Termatière, en la partageant, l’essaimant, en formant et en éveillant d’autres makers en matériaux pour avoir un impact positif sur le territoire.

Retrouvez les précédentes chroniques d’une makeuse en matériaux